11.
Timias dévala le Tor à toutes jambes, le souffle court, la gorge brûlante, empêtré dans des émotions contradictoires qui l’enserraient comme une cape trempée. Comme la cape d’ombre qui lui était totalement sortie de l’esprit avec tous ces événements. Il assura sa prise sur la bourse qui contenait les précieux cristaux khouris. Les mortels gravissaient le Tor vers le sommet en vociférant comme de beaux diables, réclamant qui plus de lumière, qui plus d’hommes, qui d’autres druides. Il se demandait quelle serait leur réaction lorsqu’ils découvriraient la créature contre nature qui gisait sous terre.
Mais il savait parfaitement comment les humains réagiraient, songea-t-il en s’enfonçant dans les bois en direction de la frontière entre les mondes. Un chapelet de torches montait à l’assaut du Tor et les cris étaient maintenant étouffés par la distance, mais il imaginait sans peine ce qui se disait. Ce serait sa faute, bien sûr. Ils le traiteraient de monstre. Parce que ce n’est pas ce que tu es ? s’étonna la petite voix suave et murmurante. Tout le monde s’accorde à dire que tu es un monstre. Comment crois-tu que les sylphes te traiteront quand ils découvriront que tu peux te changer en gobelin à volonté ? Et les druides ? Ils ne se contenteront pas d’un simple bannissement, cette fois…
Et pourquoi la responsabilité ne leur incomberait-elle pas à eux, après tout ? songea-t-il soudain, à cheval sur la frontière, un pied en Faërie, l’autre dans l’Ombre, constatant soudain qu’il était revenu à cet endroit où le bannissement des druides l’avait contraint à trouver refuge, cet endroit entre les mondes, loin des hommes et loin des sylphes. Oui, il avait eu largement le temps de décider ce qu’il comptait faire pendant cet exil. Il s’allongea sur la mousse qui tapissait le pied d’un immense chêne et une idée lui traversa l’esprit, qui lui glaça le sang. Il prit la bourse de cuir en main et y versa doucement les cristaux qu’elle contenait. Les fragments étaient d’un rose pâle et légèrement chauds au toucher. Ils battaient comme un cœur au creux de sa main. Et si c’était ça le secret ? Les druides étaient les premiers à admettre les limites de leurs connaissances au sujet des khouri-keen et ils convenaient que les maintenir sous contrôle était un combat de tous les instants.
Alors peut-être que mes… mes… Son esprit bataillait pour trouver un terme adéquat, peut-être que mon pouvoir est le résultat de leurs manipulations ? Le souvenir de ce qui venait d’arriver à Deirdre et à son enfant le fit soudain suffoquer de rage, de colère et de chagrin. Les sylphes ne me laisseront jamais vivre à leurs côtés en Faërie s’ils apprennent que j’ai la capacité de devenir un gobelin. A leurs yeux, je ne serai qu’un monstre. Et si jamais la nouvelle de cette naissance malheureuse est connue à la Cour… Alors Finnavar, cette vieille corneille au cœur de pierre, mettra tout en œuvre pour en apprendre plus et pour répandre la nouvelle aussi loin que ses ailes pourront la porter.
Il joua avec les cristaux, les faisant passer d’une main à l’autre, essayant d’ordonner ses pensées en un ensemble cohérent. Qu’ai-je appris de mon séjour dans l’Ombre ? Quelle est la part de l’enseignement des druides et de mon propre apprentissage ? la première chose que l’on m’ait enseignée, c’est qu’il faut au moins un de ces cristaux, pour opérer quelque enchantement druidique que ce soit, à l’exception des rites de fertilité, qui sont toujours pratiqués en compagnie et avec l’aide des sylphes. La deuxième chose, c’est que les cristaux possèdent un pouvoir intrinsèque unique dans l’univers, la troisième est que les druides eux-mêmes ignorent leur provenance. Les khouri-keen, quant à eux, ne sont jamais d’accord et leurs réponses dépendent de leur humeur et du temps qu’il fait ! Cela dit, j’ai peut-être une idée pour leur tirer les vers du nez… Si personne n’a jamais réussi à les faire parler jusqu’ici, c’est peut-être aussi parce qu’on ne leur a jamais posé les bonnes questions.
Timias remit les cristaux dans la bourse, noua le lacet qui la fermait et l’agita énergiquement. Les éclats minéraux cognèrent les uns contre les autres.
— Khouri-keen ! appela-t-il, plein de conviction, de rage et de ressentiment.
Il tint la bourse dans ses mains en coupe.
— Ici, maintenant !
Il agita de nouveau la bourse et entendit une protestation s’élever par-dessus le fracas des pierres, à l’intérieur de la prison de cuir, avant d’apercevoir deux grands yeux luisant dans les branches au-dessus de sa tête. Bientôt des dizaines de petites silhouettes émergèrent des trous creusés dans le sol et de l’ombre des racines noueuses.
— On est où ?
— Drôle d’endroit !
— On peut rester ?
Timias s’assit en silence. Il secoua une fois la bourse et les regarda vaciller et choir autour de lui. Une des créatures s’approcha un peu trop près et tenta de lui pincer l’oreille, il agita la bourse, et la centaine de khouri qui l’entouraient s’effondrèrent, glissant des perchoirs ou basculant au sol, avec des cris de protestation et des regards de reproche. Le khouri qui s’était aventuré un peu trop près glissa de l’épaule de Timias et tomba sur le flanc. Timias le regarda se tordre de douleur sans montrer le moindre signe de compassion puis il brandit la bourse de façon menaçante.
— Il suffit ! ordonna-t-il. Restez tranquilles et asseyez-vous, que je puisse tous vous voir.
La petite troupe vint se rassembler autour de lui avec prudence, l’œil aux aguets, le nez au vent et l’oreille dressée.
— Tu es le Gardien maintenant ? murmura l’un d’eux, et la question fut reprise en chœur par toute l’assemblée.
— Oui, je suis le Gardien et vous me devez obéissance, confirma Timias.
— Khouri aime cet endroit, statua l’un d’eux, et les autres acquiescèrent et commentèrent vivement.
— Khouri peut rester ?
— Nous verrons.
Il secoua une nouvelle fois la bourse et les quelques khouri qui étaient restés debout trébuchèrent sur ceux qui étaient déjà assis, ballottés comme des esquifs sur une mer démontée.
— Faites ce que j’ordonne et vous pourrez peut-être revenir ici.
L'idée sembla leur plaire. Ils agitaient la queue en se congratulant mutuellement. Ce sont de vrais gobelins en miniature, songea-t-il avec une pointe de dégoût et avec une soudaine vague de haine.
— Si vous voulez pouvoir revenir ici, il va falloir m’obéir !
— Dis ce que tu veux que Khouri fasse, répondirent-ils en chœur.
De vrais insectes, avec une infinité de corps, mais une seule volonté, songea-t-il. Il était de notoriété publique parmi les druides que plus la tâche magique était complexe, plus elle requérait un grand nombre de créatures. Peut-être leur esprit fonctionnait-il de la même manière ?
— Je veux que vous réfléchissiez, je veux que vous pensiez intensément aux cristaux.
Les khouri semblèrent hésitants. Ils ne voyaient manifestement pas le lien.
— Vous ignorez leur origine et vous n’avez aucune idée de leur nature réelle, mais s’ils vous appartenaient vous n’auriez aucun mal à savoir tout cela, n’est-ce pas ? Maintenant, imaginons qu’ils ne vous appartiennent pas ?
Il plongea la main dans la bourse et éprouva l’énergie qui habitait les pierres, sentit leurs pulsations contre sa peau. Le pouvoir résidait dans les pierres, dans les khouri-keen…
Par accident, deux fragments se rencontrèrent et Timias constata qu’ils s’emboîtaient exactement et que l’ensemble tenait parfaitement en place. Il tint le petit puzzle devant ses yeux et plongea la main dans la bourse, mais la pièce qu’il y piocha refusa de s’emboîter aussi facilement. Ce n’est qu’à la cinquième tentative qu’il y parvint. Un murmure admiratif parcourut l’assistance comme une vague. Ils fermèrent les yeux, les orteils écartés, soupirant d’aise dans un état de béatitude manifeste.
— Ça vous plaît, n’est-ce pas ?
Il saisit les fragments de cristaux dans sa main et passa doucement sa paume sur les arêtes saillantes d’un geste caressant. Il s’allongea et continua d’effleurer les morceaux épars, constatant que les khouri-keen ou plutôt les gremlins, se corrigea-t-il, frémissaient de plaisir. Je suis un sylphe, je dois utiliser le vocabulaire de mon peuple, pas celui des mortels. Les gremlins réagissaient, pensaient et se comportaient comme un être unique. Il examina l’ensemble formé par les trois fragments réunis. Ils s’assemblaient si parfaitement qu’il ne faisait aucun doute qu’ils n’étaient que les éclat épars d’une seule pierre. Il commençait à comprendre. Il s’assit avec tant d’excitation qu’il se cogna la tête contre l’arbre. Les cristaux ne sont que les fragments d’une seule et même pierre, tout comme les khouri-keen, les gremlins, ne sont que les fragments d’une seule et même conscience.
— Peut-être que ce ne sont pas les khouri qui ont créé les cristaux, réfléchit-il à voix haute, mais plutôt les cristaux qui ont donné naissance aux khouri !
Les fragments se mirent à pulser dans sa main.
— Khouri…, commença-t-il, sous le regard intense de centaines de paires d’yeux. Il referma ses doigts autour des pierres et en ressentit les battements contre sa peau. Comme un cœur battant. A l’origine, il n’y avait qu’un seul cristal, hasarda-t-il, tandis que les pulsations dans sa main semblaient confirmer sa théorie. Les druides sont partis du principe que les gremlins avaient découvert les cristaux, mais l’idée que d’une façon ou d’une autre ce puisse être la pierre originelle qui ait créé les gremlins ne leur est jamais venue à l’esprit. Peut-être parce que cela remonte à une époque si reculée que les arbres même l’ont oublié… D’où peut bien venir un tel objet ? Quel cristal possède ce genre de pouvoir ? Les arbres ne s’en souviennent pas, c’est un fait, j’ai consulté les Chroniques Sylvestres, comme les appellent les druides, et il n’y en a pas trace. Mais les Chroniques ne sont pas exhaustives, les druides ont, paraît-il, cessé de les collecter lorsque les khouri-keen sont apparus. Quelle pierre enchantée peut bien receler un pouvoir capable de faire basculer une race entière d’une forme de magie à une autre ? La magie Sylvestre est indéniablement plus lente, pesante et complexe à mettre en œuvre, comparée à la simple gestion des khouri-keen ; ce que l’on perd avec eux en contrôle, on le gagne en vitesse d’exécution. C'est ça qui a dû détourner les druides de la magie Sylvestre. Quand je vois le temps que j’ai passé dans l’Ombre pour ne parvenir au final qu’à en déchiffrer quelques bribes… Cela étant, il se peut que les arbres aient gardé la trace du cristal tel qu’il était à l’origine. Est-ce qu’il est fait mention, quelque part, d’une pierre magique d’une telle puissance ? Il fit un effort de concentration pour se souvenir de ses lectures, mais à l’exception des quatre globes sur lesquels reposait le chaudron de la Sorcière rien ne lui revint en mémoire ; un globe pour chacun des quatre éléments. Ce n’était pas là un grand secret, tout le monde connaissait ces globes. L'obsidienne pour le feu, la perle pour l’eau, la pierre de lune pour l’air et la roche pour la terre. La roche pour la terre… et si ce n’était pas de la roche mais du cristal ? Imaginons que l’une des sphères de la Sorcière se soit brisée, les fragments n’auraient-ils pas la puissance suffisante pour créer une nouvelle race, intimement liée à l’objet fondateur ?
— Khouri ! s’exclama-t-il encore.
Espérant que c’était la formulation correcte, il demanda lentement :
— Lorsque le cristal a donné naissance à Khouri, où se trouvait-il ?
Il retint son souffle avec anxiété pendant le long silence qui suivit.
— Loin en dessous, lança l’un d’eux.
— Loin au-dedans, renchérit un autre.
— Très loin d’ici, ajouta un troisième.
— Loin dans le passé, chuchota un quatrième.
— Vous pouvez me le montrer, cet endroit, hasarda Timias en se rapprochant d’eux avec la lenteur d’un serpent, frissonnant d’excitation, les trois fragments réunis serrés dans le creux de son poing levé.
— Peut-être, murmura un petit être.
— Sans doute, compléta un autre.
— Pas encore, modéra un troisième.
— Pourquoi ça ?
— Pas assez pour trouver le chemin, lui répondit un quatrième.
Pas assez de gremlins, voulait-il sans doute dire. Timias se rassit, son esprit fonctionnant à toute vitesse. Même le plus lent d’esprit sait qu’une tâche magique d’importance requiert un grand nombre de cristaux. Et où se trouve la plus grande concentration de cristaux ? A Ardagh, sans aucun doute, enterrés sous l’autel central, protégés par des charmes et de lourdes portes closes pour empêcher les gremlins de s’en emparer. Mais peut-être mes gremlins seront-ils plus qualifiés ? se dit-il en souriant intérieurement. S'ils agissent sur ordre direct d’un druide capable de déchiffrer les charmes… Les tanières des gremlins formaient la première ligne de défense magique, car, pour différentes raisons, les gobelins ne pouvaient pas franchir un terrain peuplé de gremlins. Cependant, si les gremlins disparaissent et si les cristaux qui constituent le socle de la magie sont eux-mêmes retirés, alors la route d’Ardagh, cœur du pouvoir druidique, centre névralgique de Brynhiver, s’ouvre et s’offre sans défense aux hordes de Macha.
Timias sourit de plaisir à cette perspective.
— Jouons à un jeu, voulez-vous ?
— Un jeu ?
— Khouri aime jeux !
— Khouri adore jeux !
— Tous Khouri peuvent jouer ?
— Bien sûr, répondit Timias d’une voix mielleuse. Bien entendu que vous allez tous jouer. Je veux que vous localisiez toutes les chambres sacrées sous chacun des Tors existants. Vous courez là-bas et vous m’en ramenez tous les cristaux que vous pouvez porter. Ramenez aussi avec vous tous les Autremoi que vous trouverez.
— Tous ?
— Beaucoup ?
— Tous Autremoi ?
— Concentrez-vous avant tout sur les cristaux, mais ramenez aussi tous les Autremoi. Qu’ils reviennent ici avec vous et les cristaux. Que tout le monde revienne juste ici, et ensuite vous m’attendez.
Il secoua légèrement la bourse.
— Vous m’attendez, c’est compris ?
— Khouri comprend Gardien, chuchotèrent-ils à l’unisson. Khouri comprend.
Les druides ne tarderaient pas à se lancer à sa poursuite lorsqu’ils se rendraient compte de la disparition des cristaux, c’était prévisible. Peut-être sont-ils déjà entrés en Faërie à l’heure qu’il est, mais j’en doute, ils ne sont pas rapides à ce point. Je ne peux pas me contenter de leur voler les cristaux, je dois faire en sorte qu’ils ne puissent pas remettre la main dessus. A cette époque de l’année, ils se réunissent toujours au même endroit, et même Ardagh ne saurait résister à l’assaut d’une horde de gobelins fous de rage et assoiffés de sang, surtout si l’endroit est privé de son rempart de gremlins et que la source même de son pouvoir s’est tarie ! Détruire les druides maintenant nous garantit de ne pas les voir envahir Faërie, armés de lames d’argent pour récupérer les cristaux.
— Allez maintenant, et ramenez-moi tout ce que vous pouvez, tous les cristaux et tous les khouri-keen.
A son grand étonnement, les petites créatures convergèrent toutes vers lui et se prosternèrent à ses pieds, baisant ses mains, caressant ses cheveux, comme si chaque parcelle de son corps était sacrée. Il se dégagea vivement et les maintint à distance. Tous les regards étaient fixés sur lui, pleins d’une dévotion absolue.
— Allez ! cria-t-il.
— Khouri savait que ce jour viendrait ! braillèrent-ils avec exaltation avant de franchir la frontière vers l’Ombre en dansant et en sautillant de joie.
— Khouri savait que ce jour viendrait ! reprirent-ils en chœur.
Quand le calme fut revenu, Timias revint s’asseoir au pied de l’arbre. La bourse de cuir était lourde et tiède dans sa main. Et quand j’aurai éliminé tous les druides, quand la menace sera écartée, que me restera-t-il à faire ? Comment vais-je m’y prendre pour juguler le pouvoir de ces créatures afin que Loriana les accepte en Faërie ?
Timias se releva, accrocha la bourse à sa ceinture et enleva tous ses vêtements avant de se diriger avec résolution vers les cavernes gobelines, certain que la proximité des cristaux lui permettrait de changer de forme encore plus aisément.


Bran rêvait. Cela avait commencé avec un énorme corbeau qui avait fondu sur lui pour l’emmener loin des gobelins, par-dessus les arbres et par-delà la frontière, vers un royaume ensoleillé où la mousse recouvrait les rochers, à l’ombre des chênes vénérables. C'est forcément un rêve, ça n’existe pas les corbeaux géants qui emmènent les gens dans les airs pour les protéger des gobelins ! Les blessures superficielles sur ses épaules, là où le corbeau avait planté ses serres, n’avaient cependant rien d’onirique, elles. Il parvint à s’asseoir et observa les alentours. La lumière possédait une étrange intensité, les couleurs étaient vives et comme incandescentes, comme si les arbres, leurs feuilles, et même la mousse à leur pied, luisaient de l’intérieur.
— Bonjour, Bran.
La voix suave le fit sursauter. Il se retourna et aperçut Loriana, assise en tailleur près d’une fontaine scintillante.
— Où… où suis-je ?
Loriana lui répondit par un grand sourire et contempla les alentours, comme si elle aussi découvrait l’endroit pour la première fois.
— Ceci est la Forêt Profonde de Faërie, la plupart des mortels ignorent jusqu’à l’existence de cet endroit.
— Comment je suis arrivé là ?
— C'est ma grand-mère qui nous y a amenés, tous les deux. Elle voulait qu’on soit à l’abri.
— A l’abri de quoi ?
— Des problèmes. Les gobelins ne s’enfoncent jamais aussi loin dans la forêt.
En un battement de cils, elle fut auprès de lui, bien qu’il ne l’ait pas vue bouger.
— Pourquoi vous ne vivez pas ici, dans ce cas ?
— Parce que la vraie magie réside à la lisière des mondes, pas en leur centre. Nous sommes en sécurité ici, rassure-toi. Son odeur était plus fraîche encore que celle de la lavande et sa peau semblait plus douce et sucrée que le miel. Le soleil brillait dans ses boucles cuivrées, y faisant jouer des reflets de flamme. Elle semblait si fine et si gracile, à côté de lui. Il sentit une fièvre lui envahir l’entrejambe ; le feu lui montait aux joues. Les seins de Loriana vinrent frôler son bras lorsqu’elle s’approcha pour prendre ses mains entre les siennes.
— Loriana, commença-t-il en s’éloignant légèrement, le souffle court, tiraillé entre la peur et le désir. L'autre nuit, quand on était ensemble, vous m’avez embrassé et j… j’ai commencé à voir des choses, balbutia-t-il, des choses insensées, j’ai bien essayé, mais je n’y comprends rien.
Loriana le fixait avec intensité, et le vert de ses yeux sembla dissiper les nuages qui obscurcissaient son esprit.
— Et puis, sur la route, on est arrivés jusqu’à un Bosquet… Il se mit à sangloter alors que le souvenir des arbres torturés et des druides suppliciés remontait à la surface. Tous les arbres étaient mourants, là-bas !
— Ici aussi, les arbres meurent. Ceux qui se trouvent autour de la Maison dans les Arbres sont à l’agonie. Des gens ont jeté de l’argent sacré dans la source et, depuis, le poison se répand. Père fait son possible, mais si les gobelins revenaient… s’ils revenaient, il craint que les arbres n’y survivent pas.
Ses derniers mots n’étaient qu’un chuchotement, et elle se détourna pour chasser ses larmes.
— Grand-mère veut qu’on reste ici jusqu’à ce qu’elle revienne nous chercher.
Au-dessus de sa tête, Bran voyait les arbres dessiner une fine dentelle verte sur fond de ciel bleu. La mousse était ici plus épaisse que le plus somptueux des tapis du palais de Meeve et Loriana était plus belle que toutes les filles qu’il avait pu rencontrer.
— Est-ce que nous pouvons faire quoi que ce soit pour vous aider ?
— J’espère bien.
— Vraiment ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? lui demanda-t-il, sans comprendre le double sens de ses paroles, même lorsqu’elle dessina la courbe de son menton du bout des doigts. Comm…
— Chut, l’interrompit-elle en posant doucement son index sur ses lèvres pour le faire taire. Tu n’as pas compris ? Laisse-moi te montrer.
— Me montrer qu…
Mais Loriana ne le laissa pas parler. Elle ne lui laissa pas le temps de demander ce qu’elle voulait lui montrer, au lieu de ça, elle posa ses lèvres sur les siennes et glissa sa langue dans sa bouche.
Une vague de plaisir sauvage et brûlant l’inonda lorsqu’elle glissa sa main sous sa nuque. Il perdit l’équilibre et trébucha sur l’herbe pourpre. A cet instant, tout lui sembla indifférent, seul comptait le contact de la mousse contre son dos. Le tissu de sa tunique était soudainement grossier et irritant contre sa peau. Loriana glissa sa main sous le vêtement de toile rêche que Bran ôta d’un geste preste avant de se tourner de nouveau vers elle.
Elle lui prit les mains et les posa sur ses seins, guidant ses pouces vers la saillie de ses tétons. Bran sentit sa vision se troubler et un léger vertige le saisit.
— Allonge-toi, lui chuchota Loriana dans le creux de l’oreille. La chaleur du souffle de la jeune femme se répandit jusqu’au creux de son aine, et irradia dans le sol. Il sentit quelque chose bouger contre son dos, comme de minuscules piétinements.
— Qu… qu’est-ce que c’est ? s’alarma-t-il.
C'était comme si des centaines de fourmis lui parcouraient l’épiderme à travers le vêtement que tissait la mousse contre son dos.
— Ce sont les arbres, répondit-elle doucement en levant les yeux. Les arbres s’éveillent et te reconnaissent comme l’un des leurs. Allonge-toi et laisse-les te prendre comme je vais te laisser me prendre.
Elle se plaça à califourchon sur lui, le sexe de Bran entre ses cuisses, ses seins frottant contre la poitrine du jeune homme, et elle se laissa doucement descendre. Bran sentit le frémissement s’accentuer contre son dos et, bientôt, il eut la sensation de se retrouver suspendu entre deux personnes et deux lieux différents. Pendant un instant qui dura une éternité, ils se regardèrent. Ils se regardèrent intensément tandis qu’elle l’accueillait en elle, le recevait au plus intime, au plus profond de sa chair, tandis que depuis les tréfonds du monde les arbres venaient pénétrer la conscience de Bran avec une force et une douceur plus intenses encore que leur union charnelle. Bran s’abandonna à cette double étreinte et sentit la mémoire des arbres se déverser en lui, s’insinuer au plus intime de son être comme un flot de pure lumière. Je peux le faire, j’en suis capable. J’ai le pouvoir de guérir les arbres.


Lorsque Bran ouvrit les yeux, Aeffie La Pomme était assise près de lui et Loriana dormait tranquillement à ses côtés, la tête posée sur sa main.
— Aeffie ! Qu’est-ce que vous faites ici ? s’exclama-t-il.
— Prends garde aux vœux que tu formules, mon garçon, et choisis bien tes amis en Faërie. Les sylphes ne donnent jamais rien sans attendre quelque chose en retour, tu ferais bien de t’assurer de leurs intentions avant de brader ta confiance.
— Je ne comprends pas, s’offusqua-t-il en baissant les yeux sur Loriana qui dormait paisiblement près de lui.
Il était sûr de rêver, mais d’une certaine manière il savait que ce qu’il était en train de vivre était néanmoins réel. Chaque parcelle de son corps, sa peau, ses os, et même le sang qui coulait dans ses veines, lui semblaient comme éthérés.
— C'est bien ça le problème, soupira Aeffie La Pomme avant de disparaître.
— Bonjour, Bran, bâilla doucement Loriana en le faisant sursauter.
Elle leva vers lui des yeux ensommeillés et lui adressa un magnifique sourire. Elle vint s’asseoir près de lui.
— A qui parlais-tu ?
— A une vieille connaissance, répondit-il évasivement en essayant tant bien que mal de réunir ses souvenirs.
Prends garde aux vœux que tu formules, et choisis bien tes amis en Faërie. Mais comment aurait-il pu se méfier d’une créature aussi charmante et aussi parfaite ? Loriana lui sourit, la tête posée au creux du coude. Elle parcourut du bout des doigts le bras de Bran depuis l’épaule, lui donnant des frissons. Puis elle prit chacun de ses doigts dans sa bouche et les lécha un à un.
— Reviens, chuchota-t-elle à son oreille en l’attirant à elle, reviens.
Elle prit son visage juvénile entre ses mains et déposa un baiser sur ses lèvres, tout en le guidant entre ses cuisses.
— Encore ! ronronna-t-elle en se cambrant pour qu’il puisse entrer en elle.
Les mots d’Aeffie La Pomme ne cessaient de résonner dans sa tête. Les sylphes ne donnent jamais rien sans attendre quelque chose en retour. Un frisson lui parcourut l’échine et son sang sembla bouillir dans ses veines. Quelque chose s’était embrasé en lui, un besoin inextinguible, une faim absolue que seule Loriana pouvait contenter. Le brasier grossissait, l’incitant à aller plus vite, plus profond en elle. Il gagnait en assurance et la regardait, allongée sur le dos, les cuisses relevées, les genoux repliés, offerte, bras et jambes écartés, épanouie comme un lys… T’assurer de leurs intentions avant de brader ta confiance. Les mots tourbillonnaient dans sa tête, et leur sens se dissolvait au rythme effréné de ses hanches qui allaient et venaient entre les reins de Loriana. Une étrange chaleur montait en lui, une douce lassitude qui se répandait dans chaque fibre de son corps tandis qu’il approchait de l’extase. Ses muscles se contractèrent dans un ultime spasme et, tandis qu’il venait en elle, une partie de son essence sembla l’abandonner, le laissant pantelant et épuisé. Il s’effondra sur elle et ferma les yeux, terrassé par un impérieux besoin de sommeil.
Le cri âpre d’un corbeau le réveilla brutalement. L'animal décrivait des cercles au-dessus de lui. Loriana avait mis sa main en visière pour l’apercevoir.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Bran en bâillant, se demandant s’il n’était pas une fois de plus perdu dans l’un de ses rêves.
— Viens avec moi. Elle se leva et le prit par la main. Nous devons rentrer.
Il se sentait particulièrement mal, nauséeux et légèrement fiévreux.
— Rentrer ? Mais rentrer où ? En Ombre ?
Je devrais rentrer, c’est ce que m’a dit Lochlan. Il a bien dit que les mortels ne devaient pas rester trop longtemps à TirNa'lugh, enfin je crois ? Il avait tellement de mal à rassembler ses souvenirs, il y avait tellement de choses qui lui tournaient dans la tête, une farandole de visages, de musiques et de mots qui se mêlaient en un maelström confus. Ça n’est pas bon signe tout ça ! Loriana le tirait plus fort par le bras et, trop faible pour même lui résister, il la suivit en trébuchant, pris de vertiges. Tiens, les baies sur les arbres sacrés brillent d’un joli éclat rouge par ici, remarqua-t-il, supposant qu’il devait une fois de plus être en plein rêve.


L'odeur de chair humaine saturait l'atmosphère viciée de la grotte sous le fleuve d’une touffeur obsédante et presque sensuelle. Timias progressait le long du boyau inégal en essayant de s’accoutumer à la pénombre, le sac contenant les cristaux khouris solidement attaché sous sa queue.
Il déboucha sur une cavité plus vaste et hésita un instant. L'endroit abritait des centaines d’œufs agrégés sur les parois de la caverne, occupant chaque anfractuosité, chaque saillie de la roche. Des cadavres frais, encore sanguinolents, étaient empilés sur des monceaux d’ossements au pied desquels des femelles allaient de partenaire en partenaire et copulaient furieusement. Il resserra le nœud qui assurait la bourse contenant les cristaux et leva les yeux vers le trône depuis lequel Macha régnait sur son monde en mâchonnant ce qui ressemblait à une jambe de femme.
Elle huma l’air et un peu de bave jaunâtre s’écoula sur son menton tandis qu’elle mastiquait, bave qu’elle s’empressa de lécher de sa longue langue bifide. Elle balança la tête en arrière et siphonna bruyamment la moelle du fémur qu’elle avait en main, tout en épiant chaque mouvement du parterre.
Peut-elle me sentir ? Espérons qu’elle est suffisamment rassasiée pour ne pas se lancer à mes trousses, cette fois. Les corps mous de gobelins mâles décapités ou la cage thoracique ouverte encombraient le trône de la reine. Les gobelins étaient connus pour tuer leurs semblables et Macha ne faisait pas exception à la règle.
Pris de nausée, Timias leva les yeux vers la cavité au-dessus du trône de la souveraine et sentit la bile lui monter aux lèvres. Ses jambes manquèrent de s’affaisser sous lui et la précieuse bourse glissa légèrement le long de sa queue lorsqu’il la dressa pour reprendre son équilibre. Au-dessus du trône, dans une niche, des têtes coupées de sylphes contemplaient l’orgie de leurs yeux sans vie. Elles étaient encore fraîches et Timias constata avec horreur que celle d’Auberon en faisait partie.
Auberon. Il suffoqua sous le choc. Si mon frère de lait est ici, alors où est Loriana ? Pris d’une soudaine panique, il scruta un à un les visages des trépassés, dont certains n’étaient guère plus que des crânes couverts d’un panache de cheveux, mais il ne la vit nulle part. Pourtant, il se rendit compte avec effroi qu’une partie de la Cour sylphe se trouvait désormais ici. Est-ce que j’arrive trop tard ? Peut-être les gobelins ont-ils déjà gagné ! Si personne n’a été en mesure de se dresser contre eux ou même de les retenir, ils ont peut-être terrassé les sylphes. Il serra les cristaux contre sa peau. Je peux le faire. Si seulement j’avais un peu plus de temps… Il descendit se mêler à la foule, espérant qu’aucune femelle ne jetterait son dévolu sur lui. La frontière était malheureusement perméable depuis le monde des hommes et leur laissait le loisir de lancer une attaque.
Mais si je parviens à lancer les hordes gobelines à l’assaut des savoureux druides d’Ardagh, j’aurai peut-être le temps d’apprendre ce qui s’est passé en Faërie… Même si cela implique de me confronter à Macha et que je doute de pouvoir y survivre. Je ferais peut-être mieux de me contenter de retourner dans la Forêt-Mère, ce serait sans doute plus sage. Avec la puissance combinée des cristaux et des gremlins, j’ai de quoi déchaîner le chaos sur le monde des hommes, songea-t-il avec ravissement, et ainsi protéger Faërie… Si tant est qu’il reste quoi que ce soit à protéger. Si je lâchais les gobelins contre les druides, j’aurais toujours la possibilité d’utiliser ensuite les cristaux contre eux, les sylphes deviendraient alors la puissance dominante. Il se glissa entre les couples en pleins ébats, le cœur battant à tout rompre, priant pour ne pas se faire repérer.
Il avait presque atteint son but, lorsqu’un bras vint lui saisir la taille avant de le projeter au sol. Son crâne heurta la roche avec un son sinistre et, avant qu’il n’ait eu le temps de reprendre ses esprits, une femelle s’était juchée sur lui et guidait son phallus bifide vers l’orifice étroit entre ses cuisses. C'était très différent de ce qu’il avait pu vivre avec une humaine ou une sylphe. Le liquide qui sourdait du corps de la femelle semblait corrosif et lui brûlait l’épiderme. Il essaya de se dégager, mais elle assurait fermement sa prise avec sa queue autour de la cheville de Timias. Elle le fit glisser au sol et tenta de le retourner, mais il lui envoya son pied dans le thorax avant de la frapper d’un coup de queue.
L'instant d’après, Macha était sur eux. Elle envoya la femelle rouler au loin, se pencha sur lui et le saisit au collet.
— Je te connais, Tetzu.
— Puissante reine, commença Timias en rampant, espérant que la flatterie était universelle.
Il déplia sa queue et tenta de recouvrer son équilibre. Macha ne le quittait pas du regard. Elle effleura la tête de Timias en grognant, puis son cou et son dos du bout de la langue, ses yeux rouges luisant dans la pénombre. Il pouvait sentir l’odeur puissante du liquide qui coulait de ses poches à œufs. Si elle grimpe sur moi, je suis mort.
— Puissante reine, grasseya-t-il, la route vers Ardagh… la route vers Ardagh est libre, les dévoreurs d’œufs sont partis.
J’espère que les khouri ont tenu parole. Ils seront largement récompensés… si je survis. Il referma ses griffes sur la bourse aux cristaux.
— Ardagh, où les druides tiennent conseil pour décider comment ils nous dépèceront.
Ça y est, elle m’écoute. Macha changea légèrement de position, grogna de nouveau et les gobelins alentour semblèrent se détendre imperceptiblement. Elle sortit sa longue langue fourchue et revint lui lécher la tête.
— Tu as été à Ardagh… Je sens l’Ombre sur toi… Je goûte l’Ombre… sur toi…
— La chair palpitante abrite le pouvoir, ma reine, alors imagine quelle puissance peut receler la chair enchantée !
Ses yeux lancèrent des éclairs carmin. En un geste preste, elle fut sur lui. Elle le chevaucha, lui étira les chairs, comme la monstrueuse machine à copuler qu’elle était. Son sexe acide se referma autour de son bas-ventre, son souffle fétide lui fouettant le visage à chacun des soubresauts de sa gigantesque masse. Elle allait et venait, pompant littéralement sa semence vers ses poches à œufs, aspirant chaque fibre de son corps. Il enroula comme il put sa queue autour des cristaux khouris en priant pour avoir fait le bon choix. ARDAGH. Il répéta ce mot comme une prière, en invoquant l’image de toute son âme, tandis que Macha le pilonnait et que sa semence devenait brûlante. ARDAGH, répéta-t-il en resserrant sa queue autour de la bourse de cuir, à presque la faire pénétrer en lui. ARR-DAAGH !
— Ar-Dagh ! hurla Macha en aspirant la semence brûlante. AR-DAGH !
La reine s’était suffisamment redressée pour lui permettre de rouler sur le côté. Il rampa puis se glissa hors de vue, avant de s’effondrer contre une paroi, la tête dans un étau, le corps brisé. Macha entama une danse grotesque et sautilla parmi ses sujets, au milieu des œufs amassés, tirant les gobelins de la torpeur dans laquelle le festin de sang et de sexe les avait plongés. La horde reprit en chœur avec sa reine et bientôt les tambours résonnèrent. Il tenait une chance de s’échapper.