Timias dévala le Tor à toutes jambes, le souffle
court, la gorge brûlante, empêtré dans des émotions contradictoires
qui l’enserraient comme une cape trempée. Comme la cape d’ombre qui
lui était totalement sortie de l’esprit avec tous ces événements.
Il assura sa prise sur la bourse qui contenait les précieux
cristaux khouris. Les mortels gravissaient le Tor vers le sommet en
vociférant comme de beaux diables, réclamant qui plus de lumière,
qui plus d’hommes, qui d’autres druides. Il se demandait quelle
serait leur réaction lorsqu’ils découvriraient la créature contre
nature qui gisait sous terre.
Mais il savait parfaitement comment les humains
réagiraient, songea-t-il en s’enfonçant dans les bois en direction
de la frontière entre les mondes. Un chapelet de torches montait à
l’assaut du Tor et les cris étaient maintenant étouffés par la
distance, mais il imaginait sans peine ce qui se disait. Ce serait
sa faute, bien sûr. Ils le traiteraient de monstre. Parce que ce n’est pas ce que tu es ? s’étonna la
petite voix suave et murmurante. Tout le monde
s’accorde à dire que tu es un monstre. Comment crois-tu que les
sylphes te traiteront quand ils découvriront que tu peux te changer en gobelin à volonté ? Et les
druides ? Ils ne se contenteront pas d’un simple bannissement,
cette fois…
Et pourquoi la responsabilité ne leur
incomberait-elle pas à eux, après tout ? songea-t-il soudain, à
cheval sur la frontière, un pied en Faërie, l’autre dans l’Ombre,
constatant soudain qu’il était revenu à cet endroit où le
bannissement des druides l’avait contraint à trouver refuge, cet
endroit entre les mondes, loin des hommes et loin des sylphes. Oui,
il avait eu largement le temps de décider ce qu’il comptait faire
pendant cet exil. Il s’allongea sur la mousse qui tapissait le pied
d’un immense chêne et une idée lui traversa l’esprit, qui lui glaça
le sang. Il prit la bourse de cuir en main et y versa doucement les
cristaux qu’elle contenait. Les fragments étaient d’un rose pâle et
légèrement chauds au toucher. Ils battaient comme un cœur au creux
de sa main. Et si c’était ça le secret ? Les druides étaient les
premiers à admettre les limites de leurs connaissances au sujet des
khouri-keen et ils convenaient que les maintenir sous contrôle
était un combat de tous les instants.
Alors peut-être que mes…
mes… Son esprit bataillait pour trouver un terme adéquat,
peut-être que mon pouvoir est le résultat de
leurs manipulations ? Le souvenir de ce qui venait d’arriver
à Deirdre et à son enfant le fit soudain suffoquer de rage, de
colère et de chagrin. Les sylphes ne me
laisseront jamais vivre à leurs côtés en Faërie s’ils apprennent
que j’ai la capacité de devenir un gobelin. A leurs yeux, je ne
serai qu’un monstre. Et si jamais la nouvelle de cette naissance
malheureuse est connue à la Cour… Alors Finnavar, cette vieille
corneille au cœur de pierre, mettra tout en œuvre pour en apprendre
plus et pour répandre la nouvelle aussi loin que ses ailes pourront
la porter.
Il joua avec les cristaux,
les faisant passer d’une main à l’autre, essayant d’ordonner ses
pensées en un ensemble cohérent. Qu’ai-je
appris de mon séjour dans l’Ombre ? Quelle est la part de
l’enseignement des druides et de mon propre apprentissage ? la
première chose que l’on m’ait enseignée, c’est qu’il faut au moins
un de ces cristaux, pour opérer quelque enchantement druidique que
ce soit, à l’exception des rites de fertilité, qui sont toujours
pratiqués en compagnie et avec l’aide des sylphes. La deuxième
chose, c’est que les cristaux possèdent un pouvoir intrinsèque
unique dans l’univers, la troisième est que les druides eux-mêmes
ignorent leur provenance. Les khouri-keen, quant à eux, ne sont
jamais d’accord et leurs réponses dépendent de leur humeur et du
temps qu’il fait ! Cela dit, j’ai peut-être une idée pour leur
tirer les vers du nez… Si personne n’a jamais réussi à les faire
parler jusqu’ici, c’est peut-être aussi parce qu’on ne leur a
jamais posé les bonnes questions.
Timias remit les cristaux dans la bourse, noua le
lacet qui la fermait et l’agita énergiquement. Les éclats minéraux
cognèrent les uns contre les autres.
— Khouri-keen ! appela-t-il, plein de conviction,
de rage et de ressentiment.
Il tint la bourse dans ses mains en coupe.
— Ici, maintenant !
Il agita de nouveau la bourse et entendit une
protestation s’élever par-dessus le fracas des pierres, à
l’intérieur de la prison de cuir, avant d’apercevoir deux grands
yeux luisant dans les branches au-dessus de sa tête. Bientôt des
dizaines de petites silhouettes émergèrent des trous creusés dans
le sol et de l’ombre des racines noueuses.
— On est où ?
— Drôle d’endroit !
Timias s’assit en silence. Il secoua une fois la
bourse et les regarda vaciller et choir autour de lui. Une des
créatures s’approcha un peu trop près et tenta de lui pincer
l’oreille, il agita la bourse, et la centaine de khouri qui
l’entouraient s’effondrèrent, glissant des perchoirs ou basculant
au sol, avec des cris de protestation et des regards de reproche.
Le khouri qui s’était aventuré un peu trop près glissa de l’épaule
de Timias et tomba sur le flanc. Timias le regarda se tordre de
douleur sans montrer le moindre signe de compassion puis il brandit
la bourse de façon menaçante.
— Il suffit ! ordonna-t-il. Restez tranquilles et
asseyez-vous, que je puisse tous vous voir.
La petite troupe vint se rassembler autour de lui
avec prudence, l’œil aux aguets, le nez au vent et l’oreille
dressée.
— Tu es le Gardien maintenant ? murmura l’un
d’eux, et la question fut reprise en chœur par toute
l’assemblée.
— Oui, je suis le Gardien et vous me devez
obéissance, confirma Timias.
— Khouri aime cet endroit, statua l’un d’eux, et
les autres acquiescèrent et commentèrent vivement.
— Khouri peut rester ?
— Nous verrons.
Il secoua une nouvelle fois la bourse et les
quelques khouri qui étaient restés debout trébuchèrent sur ceux qui
étaient déjà assis, ballottés comme des esquifs sur une mer
démontée.
— Faites ce que j’ordonne et vous pourrez
peut-être revenir ici.
L'idée sembla leur plaire.
Ils agitaient la queue en se congratulant mutuellement. Ce sont de
vrais gobelins en miniature, songea-t-il avec une pointe de dégoût
et avec une soudaine vague de haine.
— Si vous voulez pouvoir revenir ici, il va
falloir m’obéir !
— Dis ce que tu veux que Khouri fasse,
répondirent-ils en chœur.
De vrais insectes, avec une infinité de corps,
mais une seule volonté, songea-t-il. Il était de notoriété publique
parmi les druides que plus la tâche magique était complexe, plus
elle requérait un grand nombre de créatures. Peut-être leur esprit
fonctionnait-il de la même manière ?
— Je veux que vous réfléchissiez, je veux que vous
pensiez intensément aux cristaux.
Les khouri semblèrent hésitants. Ils ne voyaient
manifestement pas le lien.
— Vous ignorez leur origine et vous n’avez aucune
idée de leur nature réelle, mais s’ils vous appartenaient vous
n’auriez aucun mal à savoir tout cela, n’est-ce pas ? Maintenant,
imaginons qu’ils ne vous appartiennent pas ?
Il plongea la main dans la bourse et éprouva
l’énergie qui habitait les pierres, sentit leurs pulsations contre
sa peau. Le pouvoir résidait dans les pierres, dans les
khouri-keen…
Par accident, deux fragments se rencontrèrent et
Timias constata qu’ils s’emboîtaient exactement et que l’ensemble
tenait parfaitement en place. Il tint le petit puzzle devant ses
yeux et plongea la main dans la bourse, mais la pièce qu’il y
piocha refusa de s’emboîter aussi facilement. Ce n’est qu’à la cinquième tentative qu’il y parvint.
Un murmure admiratif parcourut l’assistance comme une vague. Ils
fermèrent les yeux, les orteils écartés, soupirant d’aise dans un
état de béatitude manifeste.
— Ça vous plaît, n’est-ce pas ?
Il saisit les fragments de cristaux dans sa main
et passa doucement sa paume sur les arêtes saillantes d’un geste
caressant. Il s’allongea et continua d’effleurer les morceaux
épars, constatant que les khouri-keen ou plutôt les gremlins, se
corrigea-t-il, frémissaient de plaisir. Je
suis un sylphe, je dois utiliser le vocabulaire de mon peuple, pas
celui des mortels. Les gremlins réagissaient, pensaient et
se comportaient comme un être unique. Il examina l’ensemble formé
par les trois fragments réunis. Ils s’assemblaient si parfaitement
qu’il ne faisait aucun doute qu’ils n’étaient que les éclat épars
d’une seule pierre. Il commençait à comprendre. Il s’assit avec
tant d’excitation qu’il se cogna la tête contre l’arbre.
Les cristaux ne sont que les fragments d’une
seule et même pierre, tout comme les khouri-keen, les gremlins, ne
sont que les fragments d’une seule et même conscience.
— Peut-être que ce ne sont pas les khouri qui ont
créé les cristaux, réfléchit-il à voix haute, mais plutôt les
cristaux qui ont donné naissance aux khouri !
Les fragments se mirent à pulser dans sa
main.
— Khouri…, commença-t-il, sous le regard intense
de centaines de paires d’yeux. Il referma ses doigts autour des
pierres et en ressentit les battements contre sa peau. Comme un
cœur battant. A l’origine, il n’y avait qu’un
seul cristal, hasarda-t-il, tandis que les pulsations dans
sa main semblaient confirmer sa théorie. Les
druides sont partis du principe que les gremlins avaient découvert
les cristaux, mais l’idée que d’une façon ou
d’une autre ce puisse être la pierre originelle qui ait créé les
gremlins ne leur est jamais venue à l’esprit. Peut-être parce que
cela remonte à une époque si reculée que les arbres même l’ont
oublié… D’où peut bien venir un tel objet ? Quel cristal possède ce
genre de pouvoir ? Les arbres ne s’en souviennent pas, c’est un
fait, j’ai consulté les Chroniques Sylvestres, comme les appellent
les druides, et il n’y en a pas trace. Mais les Chroniques ne sont
pas exhaustives, les druides ont, paraît-il, cessé de les collecter
lorsque les khouri-keen sont apparus. Quelle pierre enchantée peut
bien receler un pouvoir capable de faire basculer une race entière
d’une forme de magie à une autre ? La magie Sylvestre est
indéniablement plus lente, pesante et complexe à mettre en œuvre,
comparée à la simple gestion des khouri-keen ; ce que l’on perd
avec eux en contrôle, on le gagne en vitesse d’exécution. C'est ça
qui a dû détourner les druides de la magie Sylvestre. Quand je vois
le temps que j’ai passé dans l’Ombre pour ne parvenir au final qu’à
en déchiffrer quelques bribes… Cela étant, il se peut que les
arbres aient gardé la trace du cristal tel qu’il était à l’origine.
Est-ce qu’il est fait mention, quelque part, d’une pierre magique
d’une telle puissance ? Il fit un effort de concentration
pour se souvenir de ses lectures, mais à l’exception des quatre
globes sur lesquels reposait le chaudron de la Sorcière rien ne lui
revint en mémoire ; un globe pour chacun des quatre éléments. Ce
n’était pas là un grand secret, tout le monde connaissait ces
globes. L'obsidienne pour le feu, la perle pour l’eau, la pierre de
lune pour l’air et la roche pour la terre. La
roche pour la terre… et si ce n’était pas de la roche mais du
cristal ? Imaginons que l’une des sphères de la Sorcière se soit
brisée, les fragments n’auraient-ils pas la puissance suffisante
pour créer une nouvelle race, intimement liée à l’objet fondateur
?
Espérant que c’était la formulation correcte, il
demanda lentement :
— Lorsque le cristal a donné naissance à Khouri,
où se trouvait-il ?
Il retint son souffle avec anxiété pendant le long
silence qui suivit.
— Loin en dessous, lança l’un d’eux.
— Loin au-dedans, renchérit un autre.
— Très loin d’ici, ajouta un troisième.
— Loin dans le passé, chuchota un quatrième.
— Vous pouvez me le montrer, cet endroit, hasarda
Timias en se rapprochant d’eux avec la lenteur d’un serpent,
frissonnant d’excitation, les trois fragments réunis serrés dans le
creux de son poing levé.
— Peut-être, murmura un petit être.
— Sans doute, compléta un autre.
— Pas encore, modéra un troisième.
— Pourquoi ça ?
— Pas assez pour trouver le chemin, lui répondit
un quatrième.
Pas assez de gremlins, voulait-il sans doute dire.
Timias se rassit, son esprit fonctionnant à toute vitesse.
Même le plus lent d’esprit sait qu’une tâche
magique d’importance requiert un grand nombre de cristaux. Et où se
trouve la plus grande concentration de cristaux ? A Ardagh, sans
aucun doute, enterrés sous l’autel central, protégés par des
charmes et de lourdes portes closes pour empêcher les gremlins de
s’en emparer. Mais peut-être mes gremlins seront-ils plus qualifiés
? se dit-il en souriant intérieurement. S'ils agissent sur ordre direct d’un druide capable de
déchiffrer les charmes… Les tanières des gremlins formaient
la première ligne de défense magique, car,
pour différentes raisons, les gobelins ne pouvaient pas franchir un
terrain peuplé de gremlins. Cependant, si les
gremlins disparaissent et si les cristaux qui constituent le socle
de la magie sont eux-mêmes retirés, alors la route d’Ardagh, cœur
du pouvoir druidique, centre névralgique de Brynhiver, s’ouvre et
s’offre sans défense aux hordes de Macha.
Timias sourit de plaisir à cette
perspective.
— Jouons à un jeu, voulez-vous ?
— Un jeu ?
— Khouri aime jeux !
— Khouri adore jeux !
— Tous Khouri peuvent jouer ?
— Bien sûr, répondit Timias d’une voix mielleuse.
Bien entendu que vous allez tous jouer. Je veux que vous localisiez
toutes les chambres sacrées sous chacun des Tors existants. Vous
courez là-bas et vous m’en ramenez tous les cristaux que vous
pouvez porter. Ramenez aussi avec vous tous les Autremoi que vous
trouverez.
— Tous ?
— Beaucoup ?
— Tous Autremoi ?
— Concentrez-vous avant tout sur les cristaux,
mais ramenez aussi tous les Autremoi. Qu’ils reviennent ici avec
vous et les cristaux. Que tout le monde revienne juste ici, et
ensuite vous m’attendez.
Il secoua légèrement la bourse.
— Vous m’attendez, c’est compris ?
— Khouri comprend Gardien, chuchotèrent-ils à
l’unisson. Khouri comprend.
Les druides ne tarderaient pas à se lancer à sa
poursuite lorsqu’ils se rendraient compte de la disparition des cristaux, c’était prévisible. Peut-être sont-ils déjà entrés en Faërie à l’heure qu’il
est, mais j’en doute, ils ne sont pas rapides à ce point. Je ne
peux pas me contenter de leur voler les cristaux, je dois faire en
sorte qu’ils ne puissent pas remettre la main dessus. A cette
époque de l’année, ils se réunissent toujours au même endroit, et
même Ardagh ne saurait résister à l’assaut d’une horde de gobelins
fous de rage et assoiffés de sang, surtout si l’endroit est privé
de son rempart de gremlins et que la source même de son pouvoir
s’est tarie ! Détruire les druides maintenant nous garantit de ne
pas les voir envahir Faërie, armés de lames d’argent pour récupérer
les cristaux.
— Allez maintenant, et ramenez-moi tout ce que
vous pouvez, tous les cristaux et tous les khouri-keen.
A son grand étonnement, les petites créatures
convergèrent toutes vers lui et se prosternèrent à ses pieds,
baisant ses mains, caressant ses cheveux, comme si chaque parcelle
de son corps était sacrée. Il se dégagea vivement et les maintint à
distance. Tous les regards étaient fixés sur lui, pleins d’une
dévotion absolue.
— Allez ! cria-t-il.
— Khouri savait que ce jour viendrait !
braillèrent-ils avec exaltation avant de franchir la frontière vers
l’Ombre en dansant et en sautillant de joie.
— Khouri savait que ce jour viendrait !
reprirent-ils en chœur.
Quand le calme fut revenu, Timias revint s’asseoir
au pied de l’arbre. La bourse de cuir était lourde et tiède dans sa
main. Et quand j’aurai éliminé tous les
druides, quand la menace sera écartée, que me restera-t-il à faire
? Comment vais-je m’y prendre pour juguler le pouvoir de ces
créatures afin que Loriana les accepte en Faërie ?
Timias se releva, accrocha la bourse à sa
ceinture et enleva tous ses vêtements avant
de se diriger avec résolution vers les cavernes gobelines, certain
que la proximité des cristaux lui permettrait de changer de forme
encore plus aisément.
Bran rêvait. Cela avait commencé avec un énorme
corbeau qui avait fondu sur lui pour l’emmener loin des gobelins,
par-dessus les arbres et par-delà la frontière, vers un royaume
ensoleillé où la mousse recouvrait les rochers, à l’ombre des
chênes vénérables. C'est forcément un rêve, ça
n’existe pas les corbeaux géants qui emmènent les gens dans les
airs pour les protéger des gobelins ! Les blessures
superficielles sur ses épaules, là où le corbeau avait planté ses
serres, n’avaient cependant rien d’onirique, elles. Il parvint à
s’asseoir et observa les alentours. La lumière possédait une
étrange intensité, les couleurs étaient vives et comme
incandescentes, comme si les arbres, leurs feuilles, et même la
mousse à leur pied, luisaient de l’intérieur.
— Bonjour, Bran.
La voix suave le fit sursauter. Il se retourna et
aperçut Loriana, assise en tailleur près d’une fontaine
scintillante.
— Où… où suis-je ?
Loriana lui répondit par un grand sourire et
contempla les alentours, comme si elle aussi découvrait l’endroit
pour la première fois.
— Ceci est la Forêt Profonde de Faërie, la plupart
des mortels ignorent jusqu’à l’existence de cet endroit.
— Comment je suis arrivé là ?
— A l’abri de quoi ?
— Des problèmes. Les gobelins ne s’enfoncent
jamais aussi loin dans la forêt.
En un battement de cils, elle fut auprès de lui,
bien qu’il ne l’ait pas vue bouger.
— Pourquoi vous ne vivez pas ici, dans ce cas
?
— Parce que la vraie magie réside à la lisière des
mondes, pas en leur centre. Nous sommes en sécurité ici,
rassure-toi. Son odeur était plus fraîche encore que celle de la
lavande et sa peau semblait plus douce et sucrée que le miel. Le
soleil brillait dans ses boucles cuivrées, y faisant jouer des
reflets de flamme. Elle semblait si fine et si gracile, à côté de
lui. Il sentit une fièvre lui envahir l’entrejambe ; le feu lui
montait aux joues. Les seins de Loriana vinrent frôler son bras
lorsqu’elle s’approcha pour prendre ses mains entre les
siennes.
— Loriana, commença-t-il en s’éloignant
légèrement, le souffle court, tiraillé entre la peur et le désir.
L'autre nuit, quand on était ensemble, vous m’avez embrassé et j…
j’ai commencé à voir des choses, balbutia-t-il, des choses
insensées, j’ai bien essayé, mais je n’y comprends rien.
Loriana le fixait avec intensité, et le vert de
ses yeux sembla dissiper les nuages qui obscurcissaient son
esprit.
— Et puis, sur la route, on est arrivés jusqu’à un
Bosquet… Il se mit à sangloter alors que le souvenir des arbres
torturés et des druides suppliciés remontait à la surface. Tous les
arbres étaient mourants, là-bas !
— Ici aussi, les arbres meurent. Ceux qui se
trouvent autour de la Maison dans les Arbres
sont à l’agonie. Des gens ont jeté de l’argent sacré dans la source
et, depuis, le poison se répand. Père fait son possible, mais si
les gobelins revenaient… s’ils revenaient, il craint que les arbres
n’y survivent pas.
Ses derniers mots n’étaient qu’un chuchotement, et
elle se détourna pour chasser ses larmes.
— Grand-mère veut qu’on reste ici jusqu’à ce
qu’elle revienne nous chercher.
Au-dessus de sa tête, Bran voyait les arbres
dessiner une fine dentelle verte sur fond de ciel bleu. La mousse
était ici plus épaisse que le plus somptueux des tapis du palais de
Meeve et Loriana était plus belle que toutes les filles qu’il avait
pu rencontrer.
— Est-ce que nous pouvons faire quoi que ce soit
pour vous aider ?
— J’espère bien.
— Vraiment ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? lui
demanda-t-il, sans comprendre le double sens de ses paroles, même
lorsqu’elle dessina la courbe de son menton du bout des doigts.
Comm…
— Chut, l’interrompit-elle en posant doucement son
index sur ses lèvres pour le faire taire. Tu n’as pas compris ?
Laisse-moi te montrer.
— Me montrer qu…
Mais Loriana ne le laissa pas parler. Elle ne lui
laissa pas le temps de demander ce qu’elle voulait lui montrer, au
lieu de ça, elle posa ses lèvres sur les siennes et glissa sa
langue dans sa bouche.
Une vague de plaisir sauvage et brûlant l’inonda
lorsqu’elle glissa sa main sous sa nuque. Il perdit l’équilibre et
trébucha sur l’herbe pourpre. A cet instant, tout lui sembla indifférent, seul comptait le contact de la
mousse contre son dos. Le tissu de sa tunique était soudainement
grossier et irritant contre sa peau. Loriana glissa sa main sous le
vêtement de toile rêche que Bran ôta d’un geste preste avant de se
tourner de nouveau vers elle.
Elle lui prit les mains et les posa sur ses seins,
guidant ses pouces vers la saillie de ses tétons. Bran sentit sa
vision se troubler et un léger vertige le saisit.
— Allonge-toi, lui chuchota Loriana dans le creux
de l’oreille. La chaleur du souffle de la jeune femme se répandit
jusqu’au creux de son aine, et irradia dans le sol. Il sentit
quelque chose bouger contre son dos, comme de minuscules
piétinements.
— Qu… qu’est-ce que c’est ? s’alarma-t-il.
C'était comme si des centaines de fourmis lui
parcouraient l’épiderme à travers le vêtement que tissait la mousse
contre son dos.
— Ce sont les arbres, répondit-elle doucement en
levant les yeux. Les arbres s’éveillent et te reconnaissent comme
l’un des leurs. Allonge-toi et laisse-les te prendre comme je vais
te laisser me prendre.
Elle se plaça à califourchon sur lui, le sexe de
Bran entre ses cuisses, ses seins frottant contre la poitrine du
jeune homme, et elle se laissa doucement descendre. Bran sentit le
frémissement s’accentuer contre son dos et, bientôt, il eut la
sensation de se retrouver suspendu entre deux personnes et deux
lieux différents. Pendant un instant qui dura une éternité, ils se
regardèrent. Ils se regardèrent intensément tandis qu’elle
l’accueillait en elle, le recevait au plus intime, au plus profond
de sa chair, tandis que depuis les tréfonds du monde les arbres
venaient pénétrer la conscience de Bran avec une force et une douceur plus intenses encore que leur union
charnelle. Bran s’abandonna à cette double étreinte et sentit la
mémoire des arbres se déverser en lui, s’insinuer au plus intime de
son être comme un flot de pure lumière. Je
peux le faire, j’en suis capable. J’ai le pouvoir de guérir les
arbres.
Lorsque Bran ouvrit les yeux, Aeffie La Pomme
était assise près de lui et Loriana dormait tranquillement à ses
côtés, la tête posée sur sa main.
— Aeffie ! Qu’est-ce que vous faites ici ?
s’exclama-t-il.
— Prends garde aux vœux que tu formules, mon
garçon, et choisis bien tes amis en Faërie. Les sylphes ne donnent
jamais rien sans attendre quelque chose en retour, tu ferais bien
de t’assurer de leurs intentions avant de brader ta
confiance.
— Je ne comprends pas, s’offusqua-t-il en baissant
les yeux sur Loriana qui dormait paisiblement près de lui.
Il était sûr de rêver, mais d’une certaine manière
il savait que ce qu’il était en train de vivre était néanmoins
réel. Chaque parcelle de son corps, sa peau, ses os, et même le
sang qui coulait dans ses veines, lui semblaient comme
éthérés.
— C'est bien ça le problème, soupira Aeffie La
Pomme avant de disparaître.
— Bonjour, Bran, bâilla doucement Loriana en le
faisant sursauter.
Elle leva vers lui des yeux ensommeillés et lui
adressa un magnifique sourire. Elle vint s’asseoir près de
lui.
— A qui parlais-tu ?
— A une vieille
connaissance, répondit-il évasivement en essayant tant bien que mal
de réunir ses souvenirs.
Prends garde aux vœux que tu
formules, et choisis bien tes amis en Faërie. Mais comment
aurait-il pu se méfier d’une créature aussi charmante et aussi
parfaite ? Loriana lui sourit, la tête posée au creux du coude.
Elle parcourut du bout des doigts le bras de Bran depuis l’épaule,
lui donnant des frissons. Puis elle prit chacun de ses doigts dans
sa bouche et les lécha un à un.
— Reviens, chuchota-t-elle à son oreille en
l’attirant à elle, reviens.
Elle prit son visage juvénile entre ses mains et
déposa un baiser sur ses lèvres, tout en le guidant entre ses
cuisses.
— Encore ! ronronna-t-elle en se cambrant pour
qu’il puisse entrer en elle.
Les mots d’Aeffie La Pomme ne cessaient de
résonner dans sa tête. Les sylphes ne donnent
jamais rien sans attendre quelque chose en retour. Un
frisson lui parcourut l’échine et son sang sembla bouillir dans ses
veines. Quelque chose s’était embrasé en lui, un besoin
inextinguible, une faim absolue que seule Loriana pouvait
contenter. Le brasier grossissait, l’incitant à aller plus vite,
plus profond en elle. Il gagnait en assurance et la regardait,
allongée sur le dos, les cuisses relevées, les genoux repliés,
offerte, bras et jambes écartés, épanouie comme un lys…
T’assurer de leurs intentions avant de brader
ta confiance. Les mots tourbillonnaient dans sa tête, et
leur sens se dissolvait au rythme effréné de ses hanches qui
allaient et venaient entre les reins de Loriana. Une étrange
chaleur montait en lui, une douce lassitude qui se répandait dans
chaque fibre de son corps tandis qu’il approchait de
l’extase. Ses muscles se contractèrent dans
un ultime spasme et, tandis qu’il venait en elle, une partie de son
essence sembla l’abandonner, le laissant pantelant et épuisé. Il
s’effondra sur elle et ferma les yeux, terrassé par un impérieux
besoin de sommeil.
Le cri âpre d’un corbeau le réveilla brutalement.
L'animal décrivait des cercles au-dessus de lui. Loriana avait mis
sa main en visière pour l’apercevoir.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Bran en
bâillant, se demandant s’il n’était pas une fois de plus perdu dans
l’un de ses rêves.
— Viens avec moi. Elle se leva et le prit par la
main. Nous devons rentrer.
Il se sentait particulièrement mal, nauséeux et
légèrement fiévreux.
— Rentrer ? Mais rentrer où ? En Ombre ?
Je devrais rentrer, c’est ce
que m’a dit Lochlan. Il a bien dit que les mortels ne devaient pas
rester trop longtemps à TirNa'lugh, enfin je crois ? Il
avait tellement de mal à rassembler ses souvenirs, il y avait
tellement de choses qui lui tournaient dans la tête, une farandole
de visages, de musiques et de mots qui se mêlaient en un maelström
confus. Ça n’est pas bon signe tout ça
! Loriana le tirait plus fort par le bras et, trop faible
pour même lui résister, il la suivit en trébuchant, pris de
vertiges. Tiens, les baies sur les arbres
sacrés brillent d’un joli éclat rouge par ici,
remarqua-t-il, supposant qu’il devait une fois de plus être en
plein rêve.
L'odeur de chair humaine saturait l'atmosphère
viciée de la grotte sous le fleuve d’une touffeur obsédante
et presque sensuelle. Timias progressait le
long du boyau inégal en essayant de s’accoutumer à la pénombre, le
sac contenant les cristaux khouris solidement attaché sous sa
queue.
Il déboucha sur une cavité plus vaste et hésita un
instant. L'endroit abritait des centaines d’œufs agrégés sur les
parois de la caverne, occupant chaque anfractuosité, chaque saillie
de la roche. Des cadavres frais, encore sanguinolents, étaient
empilés sur des monceaux d’ossements au pied desquels des femelles
allaient de partenaire en partenaire et copulaient furieusement. Il
resserra le nœud qui assurait la bourse contenant les cristaux et
leva les yeux vers le trône depuis lequel Macha régnait sur son
monde en mâchonnant ce qui ressemblait à une jambe de femme.
Elle huma l’air et un peu de bave jaunâtre
s’écoula sur son menton tandis qu’elle mastiquait, bave qu’elle
s’empressa de lécher de sa longue langue bifide. Elle balança la
tête en arrière et siphonna bruyamment la moelle du fémur qu’elle
avait en main, tout en épiant chaque mouvement du parterre.
Peut-elle me sentir ?
Espérons qu’elle est suffisamment rassasiée pour ne pas se lancer à
mes trousses, cette fois. Les corps mous de gobelins mâles
décapités ou la cage thoracique ouverte encombraient le trône de la
reine. Les gobelins étaient connus pour tuer leurs semblables et
Macha ne faisait pas exception à la règle.
Pris de nausée, Timias leva les yeux vers la
cavité au-dessus du trône de la souveraine et sentit la bile lui
monter aux lèvres. Ses jambes manquèrent de s’affaisser sous lui et
la précieuse bourse glissa légèrement le long de sa queue lorsqu’il
la dressa pour reprendre son équilibre.
Au-dessus du trône, dans une niche, des têtes coupées de sylphes
contemplaient l’orgie de leurs yeux sans vie. Elles étaient encore
fraîches et Timias constata avec horreur que celle d’Auberon en
faisait partie.
Auberon. Il suffoqua
sous le choc. Si mon frère de lait est ici,
alors où est Loriana ? Pris d’une soudaine panique, il
scruta un à un les visages des trépassés, dont certains n’étaient
guère plus que des crânes couverts d’un panache de cheveux, mais il
ne la vit nulle part. Pourtant, il se rendit compte avec effroi
qu’une partie de la Cour sylphe se trouvait désormais ici.
Est-ce que j’arrive trop tard ? Peut-être les
gobelins ont-ils déjà gagné ! Si personne n’a été en mesure de se
dresser contre eux ou même de les retenir, ils ont peut-être
terrassé les sylphes. Il serra les cristaux contre sa peau.
Je peux le faire. Si seulement j’avais un peu
plus de temps… Il descendit se mêler à la foule, espérant
qu’aucune femelle ne jetterait son dévolu sur lui. La frontière
était malheureusement perméable depuis le monde des hommes et leur
laissait le loisir de lancer une attaque.
Mais si je parviens à lancer
les hordes gobelines à l’assaut des savoureux druides d’Ardagh,
j’aurai peut-être le temps d’apprendre ce qui s’est passé en
Faërie… Même si cela implique de me confronter à Macha et que je
doute de pouvoir y survivre. Je ferais peut-être mieux de me
contenter de retourner dans la Forêt-Mère, ce serait sans doute
plus sage. Avec la puissance combinée des cristaux et des gremlins,
j’ai de quoi déchaîner le chaos sur le monde des hommes,
songea-t-il avec ravissement, et ainsi
protéger Faërie… Si tant est qu’il reste quoi que ce soit à
protéger. Si je lâchais les gobelins contre les druides, j’aurais
toujours la possibilité d’utiliser ensuite les cristaux contre eux,
les sylphes deviendraient alors la puissance dominante. Il
se glissa entre les couples en pleins ébats,
le cœur battant à tout rompre, priant pour ne pas se faire
repérer.
Il avait presque atteint son but, lorsqu’un bras
vint lui saisir la taille avant de le projeter au sol. Son crâne
heurta la roche avec un son sinistre et, avant qu’il n’ait eu le
temps de reprendre ses esprits, une femelle s’était juchée sur lui
et guidait son phallus bifide vers l’orifice étroit entre ses
cuisses. C'était très différent de ce qu’il avait pu vivre avec une
humaine ou une sylphe. Le liquide qui sourdait du corps de la
femelle semblait corrosif et lui brûlait l’épiderme. Il essaya de
se dégager, mais elle assurait fermement sa prise avec sa queue
autour de la cheville de Timias. Elle le fit glisser au sol et
tenta de le retourner, mais il lui envoya son pied dans le thorax
avant de la frapper d’un coup de queue.
L'instant d’après, Macha était sur eux. Elle
envoya la femelle rouler au loin, se pencha sur lui et le saisit au
collet.
— Je te connais, Tetzu.
— Puissante reine, commença Timias en rampant,
espérant que la flatterie était universelle.
Il déplia sa queue et tenta de recouvrer son
équilibre. Macha ne le quittait pas du regard. Elle effleura la
tête de Timias en grognant, puis son cou et son dos du bout de la
langue, ses yeux rouges luisant dans la pénombre. Il pouvait sentir
l’odeur puissante du liquide qui coulait de ses poches à œufs.
Si elle grimpe sur moi, je suis
mort.
— Puissante reine, grasseya-t-il, la route vers
Ardagh… la route vers Ardagh est libre, les dévoreurs d’œufs sont
partis.
J’espère que les khouri ont
tenu parole. Ils seront largement
récompensés… si je survis. Il referma ses griffes sur la
bourse aux cristaux.
— Ardagh, où les druides tiennent conseil pour
décider comment ils nous dépèceront.
Ça y est, elle
m’écoute. Macha changea légèrement de position, grogna de
nouveau et les gobelins alentour semblèrent se détendre
imperceptiblement. Elle sortit sa longue langue fourchue et revint
lui lécher la tête.
— Tu as été à Ardagh… Je sens l’Ombre sur toi… Je
goûte l’Ombre… sur toi…
— La chair palpitante abrite le pouvoir, ma reine,
alors imagine quelle puissance peut receler la chair enchantée
!
Ses yeux lancèrent des éclairs carmin. En un geste
preste, elle fut sur lui. Elle le chevaucha, lui étira les chairs,
comme la monstrueuse machine à copuler qu’elle était. Son sexe
acide se referma autour de son bas-ventre, son souffle fétide lui
fouettant le visage à chacun des soubresauts de sa gigantesque
masse. Elle allait et venait, pompant littéralement sa semence vers
ses poches à œufs, aspirant chaque fibre de son corps. Il enroula
comme il put sa queue autour des cristaux khouris en priant pour
avoir fait le bon choix. ARDAGH. Il
répéta ce mot comme une prière, en invoquant l’image de toute son
âme, tandis que Macha le pilonnait et que sa semence devenait
brûlante. ARDAGH, répéta-t-il en
resserrant sa queue autour de la bourse de cuir, à presque la faire
pénétrer en lui. ARR-DAAGH !
— Ar-Dagh ! hurla Macha en aspirant la semence
brûlante. AR-DAGH !
La reine s’était suffisamment redressée pour lui
permettre de rouler sur le côté. Il rampa puis se glissa hors de
vue, avant de s’effondrer contre une paroi,
la tête dans un étau, le corps brisé. Macha entama une danse
grotesque et sautilla parmi ses sujets, au milieu des œufs amassés,
tirant les gobelins de la torpeur dans laquelle le festin de sang
et de sexe les avait plongés. La horde reprit en chœur avec sa
reine et bientôt les tambours résonnèrent. Il tenait une chance de
s’échapper.