16.
Lorsque Morla se réveilla, elle était attachée. Une violente douleur lui vrillait la tempe et son ventre la faisait atrocement souffrir.
Elle était allongée sur le côté, sur un tas de peaux tannées d’animaux qu’elle ne parvenait pas à reconnaître. Elle se trouvait manifestement dans une vaste tente qui empestait du même parfum que celui que portait Meeve. Une fillette se trouvait à l’autre extrémité, assise en tailleur sur un tas de chiffons, et était occupée à coudre ce qui ressemblait à un grand vêtement de soie. Elle sursauta en voyant Morla regarder dans sa direction et lui lança quelque chose dans sa langue, avant de se lever et de sortir précipitamment de la tente.
Saisie par la nausée et par un léger vertige, Morla referma les yeux. Sa langue lui semblait peser un quintal dans sa bouche et ses lèvres étaient toutes craquelées. Où que je sois, au moins je suis en vie, se consola-t-elle. Lochlan, lui, ne devait pas avoir eu cette chance. Elle revoyait les soldats converger vers lui, leurs armes brandies, lorsque le pan de la tente fut soulevé derrière elle, lui amenant un courant d’air frais bienfaisant. Un homme donna des ordres d’une voix sans réplique et on lui répondit sur le même ton militaire. Des bottes passèrent dans son champ de vision et on lui souleva la tête en la tirant par les cheveux. Ses yeux plongèrent dans le regard sombre d’un Acquiléen aux cheveux bruns et à la peau mate.
Il la fixait avec ce dédain dont elle avait vu ses compatriotes faire preuve à Eaven Morna. C'était comme si elle n’était pas autre chose, à ses yeux, qu’une marchandise ou un tas de viande. Il fit un signe à quelqu’un qui se trouvait en dehors de son champ de vision et, derrière elle, Morla entendit d’autres voix mâles lui répondre.
Adiado.
Morla connaissait ce mot. Il leur donnait congé.
L'Acquiléen l’aida à s’asseoir, mais ne lui ôta pas ses entraves. Un autre soldat entra dans la tente et se pencha vers elle, les poings posés sur les hanches, avant d’acquiescer d’un air satisfait à l’attention de son compatriote.
— Tu prétends être la fille de Meeve, commença le premier homme dans un brynnois presque parfait, en s’agenouillant devant elle.
Cette connaissance du brynnois l’effraya. Il avait un avantage sur elle, elle ne parlait ni ne comprenait l’acquiléen.
Elle essaya de lui répondre, mais sa langue parcheminée était comme collée à son palais.
Le guerrier fit un signe au premier homme qui lui apporta un pichet.
Il la fit boire avec une petite grimace, comme s’il lui enviait ce privilège. La boisson tenait davantage du vinaigre que du vin et elle faillit s’étouffer. Elle hoqueta, cracha, et en fit largement couler sur son menton. Elle s’essuya le visage contre sa manche et se tourna vers eux.
— Je suis Morla, Morla de Dalraida.
— Hu, l’une des jumelles, remarqua-t-il en se balançant sur ses talons comme si cette simple information répondait à un certain nombre de questions.
— Et vous êtes ?
Il sourit de son effronterie, et la regarda avec une expression qui signifiait clairement qu’elle n’était pas en position de demander quoi que ce soit. Il se releva et dit quelque chose à l’autre homme dans sa langue. Morla comprit le nom de sa mère, il lui sembla reconnaître les mots Ardagh et Eaven Morna, mais le reste lui échappa.
— Hé, toi ! Je t’ai demandé qui tu étais ! Où sommes-nous, où m’emmenez-vous ? lui cria-t-elle en se tordant le cou.
Les deux hommes se regardèrent avant de sortir en laissant le pan de la tente retomber derrière eux, abandonnant Morla dans cette atmosphère viciée et puante. Son estomac grognait puissamment et sa vessie était prête à éclater. Elle laissa sa tête retomber en arrière et ferma les yeux, essayant tant bien que mal de rassembler ses esprits. Ils se trouvaient toujours en territoire brynnois et le visage de cet homme lui disait quelque chose.
Elle fouilla vainement dans ses souvenirs, pour essayer de mettre un nom sur ses traits. Elle n’avait pas séjourné suffisamment longtemps sous le toit de sa mère pour se souvenir de pareils détails. Et quant aux visages dont elle pensait avoir conservé un vague souvenir, à ses yeux, ils se ressemblaient tous… En tout cas, ils avaient manifestement des projets pour elle, et, après ce que lui avait dit Lochlan du sort que Meeve avait fait subir à l’ambassadeur et à sa suite, une vague de désespoir la saisit. La tente s’ouvrit de nouveau, laissant passer la petite fille qui, cette fois, était chargée d’un panier et d’un seau d’eau.
Elle approcha de Morla à petits pas rapides, s’agenouilla, défit ses liens et lui offrit une gourde d’eau. Sans réfléchir, Morla fourailla dans la nourriture tout en faisant comprendre à la fillette qu’elle avait un besoin pressant. Cette dernière lui indiqua un baquet dans un coin et lui tourna le dos pour ménager sa pudeur. Morla essaya de se relever, mais ses pieds étaient toujours entravés. Elle tapota l’épaule de la petite fille, qui fit brusquement volte-face, les yeux écarquillés.
— Comment veux-tu que je…, commença Morla en lui désignant l’espèce de pot de chambre à l’autre bout de la tente.
La petite fille la gifla en lui désignant l’extérieur d’un mouvement de tête furibond. Morla fit la grimace et la fillette lui fit signe à contrecœur de ne pas bouger pendant qu’elle lui ramènerait le baquet. Elle s’exécuta, aida Morla à s’accroupir au-dessus et le replaça dans le coin pendant que Morla se rasseyait lourdement. La fillette lui rapprocha une vasque pleine d’eau et une serviette dans laquelle Morla se nettoya le visage et les mains. Elle saisit ensuite le pain et le fromage que la petite fille lui avait apportés et les engouffra sans presque prendre la peine de mâcher.
— Qui es-tu, où sommes-nous ? marmonna-t-elle la bouche pleine.
— Je m’appelle Sabrys, chuchota la fillette dans un brynnois presque parfait. Vous êtes dans un camp à l’ouest d’Ardagh et mon maître a l’intention de vous ramener à Acquilée et de vous offrir au Senex afin qu’ils disposent de vous comme bon leur semblera.
Morla la dévisagea, interloquée. En réalité, elle ne s’était pas vraiment attendue à recevoir une réponse à sa question.
— C... comment sais-tu tout ça ? D’où est-ce que tu viens ? Et comment se fait-il que tu parles ma lan…
— Je viens d’une région reculée en bordure du désert de Jebrew. Je sais ces choses parce que j’ai entendu mon maître et le capitaine en discuter. Je connais votre langue parce que je sais écouter. Mon maître est… était le secrétaire de l’ambassadeur. Nous avons quitté la forteresse de votre mère avant même le début du banquet.
— Mais il ignore que tu…
— Silence ! la coupa Sabrys.
— Tu dois m’aider, Sabrys, tu dois absolument m’aider à m’échapper ! la supplia Morla.
La fillette la regarda, les yeux écarquillées, comme s’il venait de lui pousser une deuxième tête.
— Je ne peux pas faire une chose pareille. Je ne vous laisserai pas mourir de faim et je ne vous laisserai pas vivre dans la crasse, c’est certain. Après tout, c’est dans ma tente qu’ils ont décidé de vous garder. Mais je ne peux pas vous aider à vous échapper. Ils me tueraient si ça arrivait, et mon maître n’est pas un tendre.
Elle baissa le regard et s’assit près de Morla.
— Finissez, je reviendrai prendre tout ça.
Morla reposa le pain. Elle n’avait plus du tout faim. Un sentiment profond d’abandon l’envahit. Lochlan avait confié à une des herboristes leur destination, elle en avait elle-même été témoin. On ne partirait donc pas à leur recherche avant longtemps, et puis l’abri que leur avait construit Lochlan était à l’écart de la route, personne ne risquait de découvrir son corps.
Ses yeux s’emplirent de larmes.
— Ne pleurez pas, la consola Sabrys, ça ne vous aidera pas, croyez-moi. Gardez les yeux grands ouverts et la bouche bien fermée. Et écoutez tout, c’est comme ça que j’ai survécu.
Morla lui rendit le pain et le fromage, mais but une nouvelle gorgée d’eau.
— Vous verrez, insista la fillette.
Elle se leva, remit la nourriture dans le panier qu’elle dissimula sous des tissus.
— Je ne suis pas à votre service, précisa-t-elle en ramassant le panier. Quand le maître sera certain que vous ne tenterez pas de vous échapper, je vous montrerai comment les choses fonctionnent ici. J’ai entendu dire que vous étiez la fille d’une reine, alors on s’entendra bien, c’est aussi mon cas.
Sabrys lui noua les mains à un montant de la tente sans laisser à Morla le temps de réagir.
— Si vous leur en donnez l’occasion, ils s’acharneront sur vous.
— Je vais partir de cet endroit, répéta Morla avec obstination.
— Ne défiez pas le maître, lui conseilla Sabrys en hochant tristement la tête, ils n’attendent qu’un prétexte pour vous souiller, de toutes les manières possibles.
Elle ramassa le seau et quitta la tente, laissant Morla se demander si elle ne ferait pas mieux de mettre elle-même fin à ses jours.


— ... l’ai déjà vu quelque part, chef, j’en suis sûr.
— C'est bien le tartan de Meeve, chef, n’est-ce pas ?
Les voix lointaines tirèrent Lochlan de son hébétude. Il ouvrit les yeux et vit une botte plantée devant lui à quelques centimètres de ses yeux. Il prit une profonde inspiration et tenta de se relever, mais une douleur aiguë explosa à l’arrière de son crâne et il s’effondra avec un grognement.
— Regarde donc où tu mets les pieds, gros, s’exclama une voix loin au-dessus, tu as bien failli marcher sur la tête de ce pauvre bougre !
Des mains le saisirent, le retournèrent et une gourde fut collée contre sa bouche. Le soleil était aveuglant.
Il lui sembla entendre un cheval hennir au loin. Quelqu’un lui parla d’une voix rauque, mais il ne comprit pas un traître mot de ce qui avait été dit, puis un visage mal rasé vint occuper tout son champ de vision.
— C'est toi, Fengus-Da ? marmonna Lochlan, personne n’a donc encore réussi à te tuer ?
— Pas encore, mon gars. J’imagine que tout le monde s’attend à ce que tu le fasses. On dirait bien que quelqu’un mise sur ta casaque, mon vieux.
Le chef, massif, se pencha vers lui et cracha par-dessus son épaule.
— Dis-moi, qu’est-ce que tu fiches par là, Lochlan ? Où est Meeve ? Où sont les autres Fiachna ?
La gorgée d’eau qu’il venait d’avaler donna suffisamment de forces à Lochlan pour qu’il puisse retracer le fil des événements. Lorsqu’il s’interrompit enfin, Fengus considéra les collines d’un air pensif.
— Donc tu n’as pas eu l’occasion de savoir combien ils étaient exactement, c’est ça ?
— Nous pourrions les traquer, chef, hasarda l’un des chevaliers de Fengus.
— Tu peux monter à cheval, mon gars ? lui demanda Fengus. On peut te rafistoler un peu pour que tu y arrives, mais, si tu préfères, nous ne sommes pas très loin d’un havre druidique, La Boulaie des Druides Blancs, c’est là que se trouve ma fille ; nous en venons. Si tu ne te sens pas en état de monter, nous pouvons…
— Est-ce que j’y trouverai des druides ? l’interrompit Lochlan en lui saisissant la manche.
Il fit de son mieux pour s’asseoir.
— Vous me dites que vous en venez, mais l’endroit n’est pas envahi par la flétrissure ?
— Pas que je sache, lui répondit Fengus, ils sont tous paniqués à l’idée de croiser des gobelins, mais pas trace de flétrissure. Et oui, il y a des druides. Tout une bande même, plus d’une douzaine.
— Je vous accompagnerai à Ardagh, gémit Lochlan en touchant l’arrière de son crâne avec soin.
Il avait une gigantesque bosse, mais il n’y avait pas de sang.
— Mais, s’il vous plaît, renvoyez quelques-uns de vos hommes là-bas, et dites-leur que Bran, le fils de Meeve, son cadet, a été emmené à TirNa'lugh et qu’ils doivent impérativement envoyer des druides à sa recherche. Connla elle-même a lancé un charme de protection sur lui.
— Connla est morte, répliqua Fengus, c’est en tout cas ce que ma fille semble penser.
En quelques phrases sibyllines, Fengus lui décrivit le champ de bataille.
Lochlan vit qu’on lui apportait son cheval. L'animal grogna et rejeta la tête en arrière pour le saluer. Lentement, le Fiachna se remit debout, assommé par tout ce qu’il venait d’apprendre.
— Alors tout s’explique, murmura-t-il en songeant que les lutins avaient effectivement fini par laisser Bran en paix.
— Il est là-bas, j’en suis persuadé. Je vous en conjure, Fengus-Da, si vous avez jamais eu quelque amitié pour Meeve, envoyez un de vos hommes demander aux druides de ramener son fils. C'est son enfant chéri et…
— ... et il est sous ta responsabilité.
— Précisément.
Leurs regards se rencontrèrent et ils se comprirent instantanément.
— Très bien, mon garçon, s’exclama Fengus en lui donnant une bourrade amicale, tu es certain que ça va aller ?
— On va dire que oui, répondit Lochlan avec une grimace en saisissant les rênes de sa monture et en se hissant en selle avec difficulté, mais je me sentirai tout de même mieux quand je saurai Bran et Morla sains et saufs.


— Ils arrivent !
Sabrys courut se réfugier au fond de la tente, s’assit rapidement sur le tas de chiffons et reprit sa couture.
— Rappelez-vous ce que je vous ai dit. Ne le défiez pas.
Morla se retourna et vit que les deux hommes revenaient, accompagnés d’une femme qui était vêtue de noir de la tête aux pieds. Trois soldats les escortaient. Elle déglutit avec difficulté et sentit la peur lui caresser le dos.
— Déshabillez-la.
L'homme que Sabrys appelait maître répéta l’ordre dans la langue de ses hommes, et Morla sut que la première fois il l’avait fait à son intention. Il voulait allumer en elle le feu de la peur, et sans doute aussi la provoquer.
Avant même qu’elle n’ait eu le temps de décider de la conduite à tenir, un soldat détacha ses mains, tandis qu’un autre libérait ses jambes.
Ils l’amenèrent, écartelée, au centre de la tente et un troisième usa de son couteau pour découper ses vêtements.
Elle se raidit en voyant la lame virevolter sur sa poitrine et frôler dangereusement ses tétons puis s’aventurer sans ménagement entre ses cuisses.
Le capitaine, ou du moins celui qui semblait être le plus haut gradé, donna un ordre et le troisième soldat fit passer les lambeaux de sa tunique par-dessus sa tête. Ils restèrent un long moment à la regarder. Enfin, le capitaine donna un nouvel ordre et le troisième soldat lui ouvrit la bouche. La femme en noir se baissa, passa un doigt glacial sur les dents de Morla et sur ses gencives. Puis elle lui saisit la langue. Morla essaya instinctivement de dégager sa tête, mais le soldat la maintenait fermement en place entre ses mains gigantesques, comme une noix dans un étau.
L'examen se poursuivit, insensible, froid. La femme examina la poitrine de Morla, s’attardant sur les lignes plus claires laissées par les liens. Le capitaine fit une remarque à la femme en noir, qui acquiesça.
Morla ferma les yeux. Ils avaient tous le regard rivé sur son corps et ce sentiment était pire que les pincements, pire que ces doigts qui palpaient sa chair, s’enfonçaient dans son nombril, tiraient les poils de ses aisselles, ou retournaient le pavillon de ses oreilles. Elle serra les poings et se raidit lorsqu’elle sentit qu’on lui écartait les jambes et que cette femme dénuée de compassion entamait un examen plus intime.
— Ouvrez les yeux !
Sa tête fut violemment tirée en arrière et vint heurter le sol. Elle ouvrit les yeux et vit le maître de Sabrys. Son visage était à quelques centimètres du sien. Ses traits taillés à la serpe et son menton fin correspondaient à la description que les druides faisaient des sylphes, contrairement à son haleine fétide qui la fit presque vomir. Ses yeux noirs n’étaient que deux minuscules orbes froids dans la lumière chiche.
— Ce n’est que le début.
— De quoi ? parvint-elle à articuler en essayant d’échapper aux doigts inquisiteurs de la femme en noir.
Elle ferma les yeux et chercha à se détourner, afin de conserver un semblant de dignité, face à tous ces regards froids, mais il la gifla plusieurs fois, jusqu’à ce qu’elle le regarde en face de nouveau.
— Regardez-moi dans les yeux ou je les autorise à vous violer l’un après l’autre.
A ces mots, elle ouvrit les yeux et un sourire naquit sur le visage de son bourreau, tandis qu’il lui enfonçait un morceau de cuir entre les dents. Le goût était atroce, un mélange de sel, de sueur et d’une autre saveur, métallique ; le goût du sang séché.
— Voilà qui est mieux.
D’un mot il ordonna aux soldats de lui attacher ensemble bras et jambes. Ils s’exécutèrent avec une diligence si brutale qu’elle hurla malgré le bâillon de cuir qui lui entravait la bouche lorsqu’ils tordirent ses membres et la soulevèrent sans ménagement, avant de l’attacher comme un vulgaire morceau de viande.
Morla vit que Sabrys restait assise, passive, mais ses yeux lui criaient : je t’avais prévenue.
Dasa, compiedros !
Même Morla comprit qu’il demandait aux autres de sortir, et elle frissonna à l’idée de ce qui l’attendait. La brise qui s’engouffrait sous la tente fit courir un frisson sur sa peau nue et elle se demanda s’ils avaient l’intention de l’abandonner dans ce simple appareil. La femme et les soldats disparurent, mais les hommes restants se penchèrent vers elle. Ils la mirent à quatre pattes et commencèrent à s’intéresser à sa croupe… avant de la laisser soudainement tomber au sol tandis que des cris retentissaient dans le camp. Le capitaine dressa l’oreille, mais le silence était retombé. Il échangea quelques mots avec le maître de Sabrys, et sans même un regard pour Morla ou pour la fillette ils quittèrent la tente.
— Ils discutaient du meilleur endroit où te marquer au fer, lui expliqua Sabrys.
Morla laissa échapper un petit cri, malgré le bâillon, et ses yeux s’agrandirent de terreur, tandis que Sabrys poursuivait.
— Tous les esclaves sont marqués, plusieurs fois. Il y a la première marque, celle qu’ils apposent le jour où ils t’achètent. Ensuite, chaque Maison, chaque Famille a sa propre marque… certains maîtres aiment aussi décorer leurs esclaves. En ce qui te concerne, ils estiment qu’il est important de te marquer pour faire de toi une esclave aussitôt que possible. Ils ont l’intention de te raser la tête ainsi que tous les poils du corps, ensuite seulement ils te marqueront, parce qu’ils se doutent que tu chercheras à fuir. Je ne crois pas qu’ils aient prévu de te faire subir autre chose que ce que je viens de te décrire. A mon avis, ils veulent te présenter en bon état devant le Senex, afin que les citoyens de la Cité puissent décider ce qu’il convient de faire de toi. Tu es vierge, tu n’es pas marquée, tu ferais une offrande d’exception pour les dieux.
Morla était frigorifiée et elle roula sur le côté, se repliant en une boule fragile et frissonnante. L'avenir que Sabrys venait de lui tracer laissait apparaître le suicide comme une option envisageable. Plutôt rejoindre les Terres d’Eté que finir ma vie sous la torture.
Ils n’avaient pas refermé la tente et l’odeur de brûlé filtra de l’extérieur. Elle essaya de s’imaginer ce qu’on pouvait ressentir lorsqu’un fer chauffé au rouge s’enfonçait dans la chair.
— Ce n’est pas si terrible que ça, lui dit Sabrys, mais c’est vrai que c’est la première fois qui est la plus douloureuse. Les fois suivantes, au moins, tu sais à quoi t’attendre.
Morla la regarda. Elle essaie de me faire peur, elle essaie de me terroriser pour chasser sa propre peur. Tu peux bien raconter ce que tu veux, va. Elle se détourna, essayant frénétiquement de faire jouer ses liens. Les lacets étaient solides, mais le cuir avait conservé une certaine souplesse. Je vais trouver un moyen de m’échapper, je ne leur donnerai pas ce qu’ils veulent.
Mais toute sa volonté ne suffit pas, car bientôt la femme en noir revint, portant un petit brasero. Le capitaine et le maître l’accompagnaient, apportant avec eux un tison de métal terminé par un V plat. La détermination de Morla s’envola et ses paumes devinrent moites. Le capitaine la fit rouler sur le ventre et la maintint au sol en posant sa botte sur son dos.
Aidé par le maître, il parvint à lui saisir le pied, malgré les efforts de Morla pour se libérer. Ils vont me marquer la voûte plantaire ! comprit-elle avec horreur. Elle serait infirme à vie et elle ne pourrait plus s’enfuir.
Le maître lui maintint la poitrine contre le sol, mais lui ôta le bâillon de cuir. Il lui sourit en écartant les mèches rebelles de son visage.
— Allez-y, murmura-t-il avec son sinistre accent brynnois, hurlez, ne vous gênez surtout pas.


— Vous n’avez pas entendu quelqu’un crier ? demanda Lochlan en immobilisant son cheval et en levant la main pour faire signe au cortège de s’arrêter.
— Vous entendez ça ?
Le son se mêlait aux bruits divers de la cohorte qui faisait halte. On aurait dit une voix de femme, songea-t-il en sentant son cœur s’emballer.
— On dirait quelqu’un qui se ferait dévorer vivant, peut-être qu’il y a des gobelins dans le coin, finalement, chef, supposa l’un des chevaliers de Fengus en donnant une bourrade à son maître.
— Les gobelins ne sortent pas de jour, le corrigea un autre.
— Fengus-Da !
C'était la voix de Donn, le plus jeune des écuyers de Fengus, qui, de son timbre haut perché, mit fin aux spéculations.
— Fengus-Da, il y a ici une femme qui dit avoir aperçu des cavaliers.
Lochlan se retourna sur sa selle. Le jeune garçon émergea des ombres, accompagné par une vieille femme dont la tête était dissimulée par une mante et dont le tartan était tellement couvert de suie que l’on n’en distinguait plus guère le motif.
— Le garçon prétend que c’est vous le roi, lança-t-elle en se dirigeant vers Fengus.
Elle tenait une main griffue levée devant ses sourcils froncés, tandis que de l’autre elle croquait goulûment dans la pomme la plus rouge que Lochlan ait jamais vue. Le jus coulait sur son menton et il vint à l’esprit de Lochlan que le fruit n’était pas du tout de saison. Elle jeta un œil dans sa direction et lui lança un clin d’œil.
— Je ne suis pas roi, vieille femme, répondit Fengus en toussotant avec gêne.
— Enfin, disons que je ne suis pas le Haut Roi, ajouta-t-il en lançant un regard vers Lochlan, un regard qui signifiait clairement que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne le devienne.
Lochlan ne perdait pas de vue que, tant que leurs intérêts convergeraient, Fengus demeurerait l’allié fidèle de Meeve, uni avec elle contre leur ennemi commun. Il savait aussi que cela ne durerait pas au-delà. Un vent acide balaya les arbres et vint souffler dans son dos son petit air désagréable.
Il y avait chez cette vieille femme quelque chose qui lui hérissait le poil.
— Tu dis que tu as vu des cavaliers croiser ta route, vieille femme, c’est ça ? lui demanda Fengus.
— On n’a rien vu, j’vous corrige. J’étais avec le Père, on s’tait cachés dans l’enclos avec les porcs. Des hommes sont rentrés et j’les ai entendus causer d’leur prisonnière, la Princesse qu’ils l’appelaient.
Elle mordit de nouveau dans la pomme et Lochlan ne put s’empêcher de saliver. Il eut soudain une conscience aiguë de son état de santé précaire. L'odeur vint lui caresser les narines, faisant gronder son estomac.
Cet arôme lui rappelait quelque chose, mais il ne parvenait pas à se savoir quoi.
— Par où sont-ils partis et combien sont-ils ? lui demanda un autre chevalier.
— Par là, répondit-elle en montrant une direction, y z’étaient une bonne centaine, mais z’auraient aussi bien pu être mille, avec le raffut qu’ils f'saient.
Non, certainement pas des milliers, corrigea intérieurement Lochlan. A cet instant leurs regards se croisèrent de nouveau et cette fois il eut la certitude qu’elle lui lançait un clin d’œil.
Fengus fit claquer les rênes et éperonna en direction des collines verdoyantes qui les mèneraient au Val d’Ardagh.
— Y a-t-il un endroit dans les parages où une armée de cette taille pourrait se cacher ? demanda Lochlan à la vieille, sans parvenir à détacher son regard de la pomme.
— Pour sûr, lui répondit-elle en se léchant les doigts. Derrière cette crête, là, vous allez tomber sur une colline. Tout en haut, y’a un rocher qu’on appelle la Tête de la Sorcière. Eh ben, derrière cette colline, y’a une vallée où les gens du coin aiment pas bien s’aventurer, mais les étrangers, eux, y s’en cognent.
— Qu’a-t-elle de particulier, cette vallée ? lui demanda Fengus.
— Y'a juste un puits au fond qu’on appelle le Puits de la Sorcière.
Lochlan échangea un regard avec les autres chevaliers. Si les Acquiléens pouvaient s’y risquer, alors ils iraient aussi.
Fengus fit signe à Donn de s’approcher.
— Fais en sorte de la dédommager pour le dérangement.
Puis il leva le bras à l’intention de toute la troupe.
— En route ! cria-t-il.


Morla gisait au centre de la tente, là où ils l’avaient posée après l’avoir marquée, l’abandonnant au fond d’un gouffre de souffrance. Après l’abominable marquage, ils lui avaient rasé la tête. Ils avaient également laissé le reste de son corps totalement imberbe, mais cet épisode se perdait parmi les vagues de douleur croissantes qui montaient de son pied.
Personne ne pouvait endurer une telle souffrance, personne ne le devrait, songea-t-elle. Même ce qu’elle avait supporté après la morsure du gobelin n’était rien en comparaison, et le gobelin, lui, s’était contenté de la considérer comme une proie. Maintenant qu’elle portait cette marque d’infamie, elle ne pouvait plus siéger à Ardagh au nom de Meeve.
La succession lui était interdite. Une esclave ne pouvait devenir Haute Reine.
— Retourne-toi, lui ordonna Sabrys, d’un ton dénué de toute compassion.
Elle approcha une bassine, un rouleau de bandages et ce qui ressemblait à un pot de pommade.
— Ce n’est pas aussi grave que ça en a l’air, je t’assure. Dans quelques semaines, ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir. C'est la première fois qui est la plus douloureuse, parce qu’elle fait de toi une esclave. On est tous passés par là, je sais ce que tu vis. Maintenant retourne-toi, lui demanda-t-elle de nouveau en poussant légèrement son épaule.
Morla s’exécuta avec un grognement de douleur. Elle était toujours nue et son crâne autant que son pubis étaient glabres. Au moins avait-elle le réconfort, une fois allongée sur le ventre, de pouvoir mordre le bâillon de cuir à pleines dents et de laisser couler ses larmes, tandis que Sabrys soignait son pied meurtri.
Une nouvelle vague de douleur s’abattit sur elle lorsque Sabrys appliqua l’onguent. Elle se raidit, ses yeux s’élargirent et elle faillit avaler le bâillon tandis qu’un nouveau hurlement jaillissait de sa gorge.
— Il faut que tu restes tranquille, sinon je ne pourrai pas bander la plaie. Je ne veux même pas imaginer ce que le maître te fera pour te punir de ça.
Je refuse de vivre si je dois demeurer esclave, songea Morla. Plutôt mourir. Une douleur fulgurante s’empara de son autre jambe, lorsque Sabrys appliqua le second bandage.
— Je dois reconnaître que le marquage est profond, observa Sabrys, je t’avais dit que le maître te ferait payer ton arrogance, continua-t-elle alors que leurs regards se rencontraient.
Je ne suis pas sa propriété ! voulait-elle hurler, mais elle se contenta de détourner le regard et de fermer les yeux. L'air du soir était humide. Il ne tarderait pas à pleuvoir. Le sol desséché sous sa joue aurait bien eu besoin d’un peu d’eau, mais la pluie ne viendrait pas jusque sous la tente. Elle posa son menton contre le sol et laissa la terre sèche boire ses larmes. Elle laissa l’eau de son corps se répandre dans le sol. Douce Déesse de toutes choses vivantes, pria-t-elle, laissez Herne venir à moi, qu’il me libère ou me mène vers les Terres d’Eté, selon votre volonté, Grande Déesse. Ne permettez pas que je vive en esclave. Laissez venir Herne.
A peine avait-elle formulé sa prière qu’il y eut un grand fracas à proximité et que le pan de la tente fut rabattu avec force.
— Princesse Morla, êtes-vous là ? rugit une gigantesque silhouette barbue.
C'est peut-être Herne, songea Morla en levant la tête. Elle cilla à plusieurs reprises. Sabrys se leva et tenta d’attaquer le nouvel arrivant en se saisissant d’un tison planté dans le brasero, mais Morla déplia ses jambes et lui fit mordre la poussière. Le colosse se pencha vers elle et, sur son visage, la concupiscence fit place à l’horreur puis à la pitié. D’une pichenette, il envoya Sabrys s’écraser parmi les braises ardentes et tandis qu’elle se roulait par terre en hurlant le guerrier enveloppa Morla dans son tartan et la souleva de terre comme si elle ne pesait pas plus qu’un enfant. Il rabattit un pan du tartan sur son visage et s’enfonça avec elle dans la nuit.
Elle se sentit passer de main en main avant de se retrouver entre deux bras musclés et elle retint un hurlement lorsque le cuir rude d’une selle vint heurter son talon. Un gigantesque craquement d’orage déchira le ciel et, sans crier gare, un épais rideau de pluie s’abattit sur eux. Elle sentit qu’un bras la tenait fermement tandis que l’autre faisait claquer les rênes d’un cheval qui s’enfonça dans les ténèbres. Autour d’eux, la pluie tombait, épaisse et serrée. Morla repoussa le tissu qui lui couvrait le visage et cracha le bâillon qui lui encombrait la bouche. Son sauveur était un homme massif dont le visage était mangé par une épaisse barbe grisonnante.
— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle, tandis que le cheval les emportait au galop le long d’un chemin illuminé par les éclairs aveuglants.
— Je m’appelle Fengus, souffla-t-il entre deux rangées de mauvaises dents.
Derrière eux, le fracas des combats n’avait pas cessé. Il la tenait fermement, mais avec douceur, comme on protège un petit animal craintif. Il la regarda et ramena le tartan autour de sa gorge.
— Ne vous tracassez pas, mes gars nous ont vus partir. Vous devez essayer de dormir, maintenant. Avec un peu de chance, tout ça ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir et tout finira bien pour vous.
— Où allons-nous ? lui demanda-t-elle avec méfiance.
— Nous allons rejoindre La Boulaie des Druides Blancs où réside ma fille. Détendez-vous à présent, tout ira bien.
— Les druides ?
— Certes. Allez, reposez-vous.
— Mais il y avait quelqu’un d’autre avec moi, Lochlan.
— Et comment croyez-vous que nous vous avons retrouvée ?
— Il est en vie ?
— En tout cas il l’était, lui répondit-il en jetant un œil par-dessus son épaule. Ne vous faites pas de bile, ma jolie, un guerrier de sa trempe sait se débrouiller.
Il la serra un peu plus fort contre lui et son bras massif réconforta Morla. La pluie qui coulait sur son pied meurtri avait un effet apaisant et le rythme régulier du galop du cheval la berça si bien qu’elle en oublia les questions qui se bousculaient dans son esprit. Sa tête dodelina quelques instants, avant de basculer au creux de l’épaule de Fengus. Elle sombra dans un profond sommeil et ne put voir l’expression de triomphe absolu qui se peignit alors sur son visage tandis qu’il s’enfonçait avec elle dans la nuit noire.