Lorsque Morla se réveilla, elle était attachée.
Une violente douleur lui vrillait la tempe et son ventre la faisait
atrocement souffrir.
Elle était allongée sur le côté, sur un tas de
peaux tannées d’animaux qu’elle ne parvenait pas à reconnaître.
Elle se trouvait manifestement dans une vaste tente qui empestait
du même parfum que celui que portait Meeve. Une fillette se
trouvait à l’autre extrémité, assise en tailleur sur un tas de
chiffons, et était occupée à coudre ce qui ressemblait à un grand
vêtement de soie. Elle sursauta en voyant Morla regarder dans sa
direction et lui lança quelque chose dans sa langue, avant de se
lever et de sortir précipitamment de la tente.
Saisie par la nausée et par un léger vertige,
Morla referma les yeux. Sa langue lui semblait peser un quintal
dans sa bouche et ses lèvres étaient toutes craquelées.
Où que je sois, au moins je suis en
vie, se consola-t-elle. Lochlan, lui, ne devait pas avoir eu
cette chance. Elle revoyait les soldats converger vers lui, leurs
armes brandies, lorsque le pan de la tente fut soulevé derrière
elle, lui amenant un courant d’air frais bienfaisant. Un homme
donna des ordres d’une voix sans réplique et on lui répondit sur le même ton militaire. Des bottes passèrent
dans son champ de vision et on lui souleva la tête en la tirant par
les cheveux. Ses yeux plongèrent dans le regard sombre d’un
Acquiléen aux cheveux bruns et à la peau mate.
Il la fixait avec ce dédain dont elle avait vu ses
compatriotes faire preuve à Eaven Morna. C'était comme si elle
n’était pas autre chose, à ses yeux, qu’une marchandise ou un tas
de viande. Il fit un signe à quelqu’un qui se trouvait en dehors de
son champ de vision et, derrière elle, Morla entendit d’autres voix
mâles lui répondre.
— Adiado.
Morla connaissait ce mot. Il leur donnait
congé.
L'Acquiléen l’aida à s’asseoir, mais ne lui ôta
pas ses entraves. Un autre soldat entra dans la tente et se pencha
vers elle, les poings posés sur les hanches, avant d’acquiescer
d’un air satisfait à l’attention de son compatriote.
— Tu prétends être la fille de Meeve, commença le
premier homme dans un brynnois presque parfait, en s’agenouillant
devant elle.
Cette connaissance du brynnois l’effraya. Il avait
un avantage sur elle, elle ne parlait ni ne comprenait
l’acquiléen.
Elle essaya de lui répondre, mais sa langue
parcheminée était comme collée à son palais.
Le guerrier fit un signe au premier homme qui lui
apporta un pichet.
Il la fit boire avec une petite grimace, comme
s’il lui enviait ce privilège. La boisson tenait davantage du
vinaigre que du vin et elle faillit s’étouffer. Elle hoqueta,
cracha, et en fit largement couler sur son menton. Elle s’essuya le
visage contre sa manche et se tourna vers eux.
— Je suis Morla, Morla de Dalraida.
— Hu, l’une des jumelles,
remarqua-t-il en se balançant sur ses talons comme si cette simple
information répondait à un certain nombre de questions.
— Et vous êtes ?
Il sourit de son effronterie, et la regarda avec
une expression qui signifiait clairement qu’elle n’était pas en
position de demander quoi que ce soit. Il se releva et dit quelque
chose à l’autre homme dans sa langue. Morla comprit le nom de sa
mère, il lui sembla reconnaître les mots Ardagh et Eaven Morna,
mais le reste lui échappa.
— Hé, toi ! Je t’ai demandé qui tu étais ! Où
sommes-nous, où m’emmenez-vous ? lui cria-t-elle en se tordant le
cou.
Les deux hommes se regardèrent avant de sortir en
laissant le pan de la tente retomber derrière eux, abandonnant
Morla dans cette atmosphère viciée et puante. Son estomac grognait
puissamment et sa vessie était prête à éclater. Elle laissa sa tête
retomber en arrière et ferma les yeux, essayant tant bien que mal
de rassembler ses esprits. Ils se trouvaient toujours en territoire
brynnois et le visage de cet homme lui disait quelque chose.
Elle fouilla vainement dans ses souvenirs, pour
essayer de mettre un nom sur ses traits. Elle n’avait pas séjourné
suffisamment longtemps sous le toit de sa mère pour se souvenir de
pareils détails. Et quant aux visages dont elle pensait avoir
conservé un vague souvenir, à ses yeux, ils se ressemblaient tous…
En tout cas, ils avaient manifestement des projets pour elle, et,
après ce que lui avait dit Lochlan du sort que Meeve avait fait
subir à l’ambassadeur et à sa suite, une vague de désespoir la
saisit. La tente s’ouvrit de nouveau, laissant passer la petite
fille qui, cette fois, était chargée d’un panier et d’un seau
d’eau.
Elle approcha de Morla à
petits pas rapides, s’agenouilla, défit ses liens et lui offrit une
gourde d’eau. Sans réfléchir, Morla fourailla dans la nourriture
tout en faisant comprendre à la fillette qu’elle avait un besoin
pressant. Cette dernière lui indiqua un baquet dans un coin et lui
tourna le dos pour ménager sa pudeur. Morla essaya de se relever,
mais ses pieds étaient toujours entravés. Elle tapota l’épaule de
la petite fille, qui fit brusquement volte-face, les yeux
écarquillés.
— Comment veux-tu que je…, commença Morla en lui
désignant l’espèce de pot de chambre à l’autre bout de la
tente.
La petite fille la gifla en lui désignant
l’extérieur d’un mouvement de tête furibond. Morla fit la grimace
et la fillette lui fit signe à contrecœur de ne pas bouger pendant
qu’elle lui ramènerait le baquet. Elle s’exécuta, aida Morla à
s’accroupir au-dessus et le replaça dans le coin pendant que Morla
se rasseyait lourdement. La fillette lui rapprocha une vasque
pleine d’eau et une serviette dans laquelle Morla se nettoya le
visage et les mains. Elle saisit ensuite le pain et le fromage que
la petite fille lui avait apportés et les engouffra sans presque
prendre la peine de mâcher.
— Qui es-tu, où sommes-nous ? marmonna-t-elle la
bouche pleine.
— Je m’appelle Sabrys, chuchota la fillette dans
un brynnois presque parfait. Vous êtes dans un camp à l’ouest
d’Ardagh et mon maître a l’intention de vous ramener à Acquilée et
de vous offrir au Senex afin qu’ils disposent de vous comme bon
leur semblera.
Morla la dévisagea, interloquée. En réalité, elle
ne s’était pas vraiment attendue à recevoir
une réponse à sa question.
— C... comment sais-tu tout ça ? D’où est-ce que
tu viens ? Et comment se fait-il que tu parles ma lan…
— Je viens d’une région reculée en bordure du
désert de Jebrew. Je sais ces choses parce que j’ai entendu mon
maître et le capitaine en discuter. Je connais votre langue parce
que je sais écouter. Mon maître est… était le secrétaire de
l’ambassadeur. Nous avons quitté la forteresse de votre mère avant
même le début du banquet.
— Mais il ignore que tu…
— Silence ! la coupa Sabrys.
— Tu dois m’aider, Sabrys, tu dois absolument
m’aider à m’échapper ! la supplia Morla.
La fillette la regarda, les yeux écarquillées,
comme s’il venait de lui pousser une deuxième tête.
— Je ne peux pas faire une chose pareille. Je ne
vous laisserai pas mourir de faim et je ne vous laisserai pas vivre
dans la crasse, c’est certain. Après tout, c’est dans ma tente
qu’ils ont décidé de vous garder. Mais je ne peux pas vous aider à
vous échapper. Ils me tueraient si ça arrivait, et mon maître n’est
pas un tendre.
Elle baissa le regard et s’assit près de
Morla.
— Finissez, je reviendrai prendre tout ça.
Morla reposa le pain. Elle n’avait plus du tout
faim. Un sentiment profond d’abandon l’envahit. Lochlan avait
confié à une des herboristes leur destination, elle en avait
elle-même été témoin. On ne partirait donc pas à leur recherche
avant longtemps, et puis l’abri que leur avait construit Lochlan
était à l’écart de la route, personne ne risquait de découvrir son
corps.
Ses yeux s’emplirent de larmes.
— Ne pleurez pas, la
consola Sabrys, ça ne vous aidera pas, croyez-moi. Gardez les yeux
grands ouverts et la bouche bien fermée. Et écoutez tout, c’est
comme ça que j’ai survécu.
Morla lui rendit le pain et le fromage, mais but
une nouvelle gorgée d’eau.
— Vous verrez, insista la fillette.
Elle se leva, remit la nourriture dans le panier
qu’elle dissimula sous des tissus.
— Je ne suis pas à votre service, précisa-t-elle
en ramassant le panier. Quand le maître sera certain que vous ne
tenterez pas de vous échapper, je vous montrerai comment les choses
fonctionnent ici. J’ai entendu dire que vous étiez la fille d’une
reine, alors on s’entendra bien, c’est aussi mon cas.
Sabrys lui noua les mains à un montant de la tente
sans laisser à Morla le temps de réagir.
— Si vous leur en donnez l’occasion, ils
s’acharneront sur vous.
— Je vais partir de cet endroit, répéta Morla avec
obstination.
— Ne défiez pas le maître, lui conseilla Sabrys en
hochant tristement la tête, ils n’attendent qu’un prétexte pour
vous souiller, de toutes les manières possibles.
Elle ramassa le seau et quitta la tente, laissant
Morla se demander si elle ne ferait pas mieux de mettre elle-même
fin à ses jours.
— ... l’ai déjà vu quelque part, chef, j’en suis
sûr.
— C'est bien le tartan de Meeve, chef, n’est-ce
pas ?
Les voix lointaines tirèrent Lochlan de son
hébétude. Il ouvrit les yeux et vit une botte
plantée devant lui à quelques centimètres de ses yeux. Il prit une
profonde inspiration et tenta de se relever, mais une douleur aiguë
explosa à l’arrière de son crâne et il s’effondra avec un
grognement.
— Regarde donc où tu mets les pieds, gros,
s’exclama une voix loin au-dessus, tu as bien failli marcher sur la
tête de ce pauvre bougre !
Des mains le saisirent, le retournèrent et une
gourde fut collée contre sa bouche. Le soleil était
aveuglant.
Il lui sembla entendre un cheval hennir au loin.
Quelqu’un lui parla d’une voix rauque, mais il ne comprit pas un
traître mot de ce qui avait été dit, puis un visage mal rasé vint
occuper tout son champ de vision.
— C'est toi, Fengus-Da ? marmonna Lochlan,
personne n’a donc encore réussi à te tuer ?
— Pas encore, mon gars. J’imagine que tout le
monde s’attend à ce que tu le fasses. On dirait bien que quelqu’un
mise sur ta casaque, mon vieux.
Le chef, massif, se pencha vers lui et cracha
par-dessus son épaule.
— Dis-moi, qu’est-ce que tu fiches par là, Lochlan
? Où est Meeve ? Où sont les autres Fiachna ?
La gorgée d’eau qu’il venait d’avaler donna
suffisamment de forces à Lochlan pour qu’il puisse retracer le fil
des événements. Lorsqu’il s’interrompit enfin, Fengus considéra les
collines d’un air pensif.
— Donc tu n’as pas eu l’occasion de savoir combien
ils étaient exactement, c’est ça ?
— Nous pourrions les traquer, chef, hasarda l’un
des chevaliers de Fengus.
— Tu peux monter à cheval, mon gars ? lui
demanda Fengus. On peut te rafistoler un peu
pour que tu y arrives, mais, si tu préfères, nous ne sommes pas
très loin d’un havre druidique, La Boulaie des Druides Blancs,
c’est là que se trouve ma fille ; nous en venons. Si tu ne te sens
pas en état de monter, nous pouvons…
— Est-ce que j’y trouverai des druides ?
l’interrompit Lochlan en lui saisissant la manche.
Il fit de son mieux pour s’asseoir.
— Vous me dites que vous en venez, mais l’endroit
n’est pas envahi par la flétrissure ?
— Pas que je sache, lui répondit Fengus, ils sont
tous paniqués à l’idée de croiser des gobelins, mais pas trace de
flétrissure. Et oui, il y a des druides. Tout une bande même, plus
d’une douzaine.
— Je vous accompagnerai à Ardagh, gémit Lochlan en
touchant l’arrière de son crâne avec soin.
Il avait une gigantesque bosse, mais il n’y avait
pas de sang.
— Mais, s’il vous plaît, renvoyez quelques-uns de
vos hommes là-bas, et dites-leur que Bran, le fils de Meeve, son
cadet, a été emmené à TirNa'lugh et qu’ils doivent impérativement
envoyer des druides à sa recherche. Connla elle-même a lancé un
charme de protection sur lui.
— Connla est morte, répliqua Fengus, c’est en tout
cas ce que ma fille semble penser.
En quelques phrases sibyllines, Fengus lui
décrivit le champ de bataille.
Lochlan vit qu’on lui apportait son cheval.
L'animal grogna et rejeta la tête en arrière pour le saluer.
Lentement, le Fiachna se remit debout, assommé par tout ce qu’il
venait d’apprendre.
— Alors tout s’explique, murmura-t-il en
songeant que les lutins avaient effectivement
fini par laisser Bran en paix.
— Il est là-bas, j’en suis persuadé. Je vous en
conjure, Fengus-Da, si vous avez jamais eu quelque amitié pour
Meeve, envoyez un de vos hommes demander aux druides de ramener son
fils. C'est son enfant chéri et…
— ... et il est sous ta responsabilité.
— Précisément.
Leurs regards se rencontrèrent et ils se
comprirent instantanément.
— Très bien, mon garçon, s’exclama Fengus en lui
donnant une bourrade amicale, tu es certain que ça va aller ?
— On va dire que oui, répondit Lochlan avec une
grimace en saisissant les rênes de sa monture et en se hissant en
selle avec difficulté, mais je me sentirai tout de même mieux quand
je saurai Bran et Morla sains et saufs.
— Ils arrivent !
Sabrys courut se réfugier au fond de la tente,
s’assit rapidement sur le tas de chiffons et reprit sa
couture.
— Rappelez-vous ce que je vous ai dit. Ne le
défiez pas.
Morla se retourna et vit que les deux hommes
revenaient, accompagnés d’une femme qui était vêtue de noir de la
tête aux pieds. Trois soldats les escortaient. Elle déglutit avec
difficulté et sentit la peur lui caresser le dos.
— Déshabillez-la.
L'homme que Sabrys appelait maître répéta l’ordre
dans la langue de ses hommes, et Morla sut que la première fois il l’avait fait à son intention. Il voulait
allumer en elle le feu de la peur, et sans doute aussi la
provoquer.
Avant même qu’elle n’ait eu le temps de décider de
la conduite à tenir, un soldat détacha ses mains, tandis qu’un
autre libérait ses jambes.
Ils l’amenèrent, écartelée, au centre de la tente
et un troisième usa de son couteau pour découper ses
vêtements.
Elle se raidit en voyant la lame virevolter sur sa
poitrine et frôler dangereusement ses tétons puis s’aventurer sans
ménagement entre ses cuisses.
Le capitaine, ou du moins celui qui semblait être
le plus haut gradé, donna un ordre et le troisième soldat fit
passer les lambeaux de sa tunique par-dessus sa tête. Ils restèrent
un long moment à la regarder. Enfin, le capitaine donna un nouvel
ordre et le troisième soldat lui ouvrit la bouche. La femme en noir
se baissa, passa un doigt glacial sur les dents de Morla et sur ses
gencives. Puis elle lui saisit la langue. Morla essaya
instinctivement de dégager sa tête, mais le soldat la maintenait
fermement en place entre ses mains gigantesques, comme une noix
dans un étau.
L'examen se poursuivit, insensible, froid. La
femme examina la poitrine de Morla, s’attardant sur les lignes plus
claires laissées par les liens. Le capitaine fit une remarque à la
femme en noir, qui acquiesça.
Morla ferma les yeux. Ils avaient tous le regard
rivé sur son corps et ce sentiment était pire que les pincements,
pire que ces doigts qui palpaient sa chair, s’enfonçaient dans son
nombril, tiraient les poils de ses aisselles, ou retournaient le
pavillon de ses oreilles. Elle serra les poings et se raidit
lorsqu’elle sentit qu’on lui écartait les jambes et que cette femme dénuée de compassion entamait
un examen plus intime.
— Ouvrez les yeux !
Sa tête fut violemment tirée en arrière et vint
heurter le sol. Elle ouvrit les yeux et vit le maître de Sabrys.
Son visage était à quelques centimètres du sien. Ses traits taillés
à la serpe et son menton fin correspondaient à la description que
les druides faisaient des sylphes, contrairement à son haleine
fétide qui la fit presque vomir. Ses yeux noirs n’étaient que deux
minuscules orbes froids dans la lumière chiche.
— Ce n’est que le début.
— De quoi ? parvint-elle à articuler en essayant
d’échapper aux doigts inquisiteurs de la femme en noir.
Elle ferma les yeux et chercha à se détourner,
afin de conserver un semblant de dignité, face à tous ces regards
froids, mais il la gifla plusieurs fois, jusqu’à ce qu’elle le
regarde en face de nouveau.
— Regardez-moi dans les yeux ou je les autorise à
vous violer l’un après l’autre.
A ces mots, elle ouvrit les yeux et un sourire
naquit sur le visage de son bourreau, tandis qu’il lui enfonçait un
morceau de cuir entre les dents. Le goût était atroce, un mélange
de sel, de sueur et d’une autre saveur, métallique ; le goût du
sang séché.
— Voilà qui est mieux.
D’un mot il ordonna aux soldats de lui attacher
ensemble bras et jambes. Ils s’exécutèrent avec une diligence si
brutale qu’elle hurla malgré le bâillon de cuir qui lui entravait
la bouche lorsqu’ils tordirent ses membres et la soulevèrent sans
ménagement, avant de l’attacher comme un vulgaire morceau de
viande.
— Dasa, compiedros
!
Même Morla comprit qu’il demandait aux autres de
sortir, et elle frissonna à l’idée de ce qui l’attendait. La brise
qui s’engouffrait sous la tente fit courir un frisson sur sa peau
nue et elle se demanda s’ils avaient l’intention de l’abandonner
dans ce simple appareil. La femme et les soldats disparurent, mais
les hommes restants se penchèrent vers elle. Ils la mirent à quatre
pattes et commencèrent à s’intéresser à sa croupe… avant de la
laisser soudainement tomber au sol tandis que des cris
retentissaient dans le camp. Le capitaine dressa l’oreille, mais le
silence était retombé. Il échangea quelques mots avec le maître de
Sabrys, et sans même un regard pour Morla ou pour la fillette ils
quittèrent la tente.
— Ils discutaient du meilleur endroit où te
marquer au fer, lui expliqua Sabrys.
Morla laissa échapper un petit cri, malgré le
bâillon, et ses yeux s’agrandirent de terreur, tandis que Sabrys
poursuivait.
— Tous les esclaves sont marqués, plusieurs fois.
Il y a la première marque, celle qu’ils apposent le jour où ils
t’achètent. Ensuite, chaque Maison, chaque Famille a sa propre
marque… certains maîtres aiment aussi décorer leurs esclaves. En ce
qui te concerne, ils estiment qu’il est important de te marquer
pour faire de toi une esclave aussitôt que possible. Ils ont
l’intention de te raser la tête ainsi que tous les poils du corps,
ensuite seulement ils te marqueront, parce qu’ils se doutent que tu
chercheras à fuir. Je ne crois pas qu’ils aient prévu de te faire
subir autre chose que ce que je viens de te décrire. A mon avis,
ils veulent te présenter en bon état devant
le Senex, afin que les citoyens de la Cité puissent décider ce
qu’il convient de faire de toi. Tu es vierge, tu n’es pas marquée,
tu ferais une offrande d’exception pour les dieux.
Morla était frigorifiée et elle roula sur le côté,
se repliant en une boule fragile et frissonnante. L'avenir que
Sabrys venait de lui tracer laissait apparaître le suicide comme
une option envisageable. Plutôt rejoindre les
Terres d’Eté que finir ma vie sous la torture.
Ils n’avaient pas refermé la tente et l’odeur de
brûlé filtra de l’extérieur. Elle essaya de s’imaginer ce qu’on
pouvait ressentir lorsqu’un fer chauffé au rouge s’enfonçait dans
la chair.
— Ce n’est pas si terrible que ça, lui dit Sabrys,
mais c’est vrai que c’est la première fois qui est la plus
douloureuse. Les fois suivantes, au moins, tu sais à quoi
t’attendre.
Morla la regarda. Elle essaie
de me faire peur, elle essaie de me terroriser pour chasser sa
propre peur. Tu peux bien raconter ce que tu veux, va. Elle
se détourna, essayant frénétiquement de faire jouer ses liens. Les
lacets étaient solides, mais le cuir avait conservé une certaine
souplesse. Je vais trouver un moyen de
m’échapper, je ne leur donnerai pas ce qu’ils veulent.
Mais toute sa volonté ne suffit pas, car bientôt
la femme en noir revint, portant un petit brasero. Le capitaine et
le maître l’accompagnaient, apportant avec eux un tison de métal
terminé par un V plat. La détermination de Morla s’envola et ses
paumes devinrent moites. Le capitaine la fit rouler sur le ventre
et la maintint au sol en posant sa botte sur son dos.
Aidé par le maître, il parvint à lui saisir le
pied, malgré les efforts de Morla pour se libérer. Ils vont me marquer la voûte
plantaire ! comprit-elle avec horreur. Elle serait infirme à
vie et elle ne pourrait plus s’enfuir.
Le maître lui maintint la poitrine contre le sol,
mais lui ôta le bâillon de cuir. Il lui sourit en écartant les
mèches rebelles de son visage.
— Allez-y, murmura-t-il avec son sinistre accent
brynnois, hurlez, ne vous gênez surtout pas.
— Vous n’avez pas entendu quelqu’un crier ?
demanda Lochlan en immobilisant son cheval et en levant la main
pour faire signe au cortège de s’arrêter.
— Vous entendez ça ?
Le son se mêlait aux bruits divers de la cohorte
qui faisait halte. On aurait dit une voix de
femme, songea-t-il en sentant son cœur s’emballer.
— On dirait quelqu’un qui se ferait dévorer
vivant, peut-être qu’il y a des gobelins dans le coin, finalement,
chef, supposa l’un des chevaliers de Fengus en donnant une bourrade
à son maître.
— Les gobelins ne sortent pas de jour, le corrigea
un autre.
— Fengus-Da !
C'était la voix de Donn, le plus jeune des écuyers
de Fengus, qui, de son timbre haut perché, mit fin aux
spéculations.
— Fengus-Da, il y a ici une femme qui dit avoir
aperçu des cavaliers.
Lochlan se retourna sur sa selle. Le jeune garçon
émergea des ombres, accompagné par une vieille femme dont la tête
était dissimulée par une mante et dont le tartan était tellement couvert de suie que l’on n’en
distinguait plus guère le motif.
— Le garçon prétend que c’est vous le roi,
lança-t-elle en se dirigeant vers Fengus.
Elle tenait une main griffue levée devant ses
sourcils froncés, tandis que de l’autre elle croquait goulûment
dans la pomme la plus rouge que Lochlan ait jamais vue. Le jus
coulait sur son menton et il vint à l’esprit de Lochlan que le
fruit n’était pas du tout de saison. Elle jeta un œil dans sa
direction et lui lança un clin d’œil.
— Je ne suis pas roi, vieille femme, répondit
Fengus en toussotant avec gêne.
— Enfin, disons que je ne suis pas le Haut Roi,
ajouta-t-il en lançant un regard vers Lochlan, un regard qui
signifiait clairement que ce n’était qu’une question de temps avant
qu’il ne le devienne.
Lochlan ne perdait pas de vue que, tant que leurs
intérêts convergeraient, Fengus demeurerait l’allié fidèle de
Meeve, uni avec elle contre leur ennemi commun. Il savait aussi que
cela ne durerait pas au-delà. Un vent acide balaya les arbres et
vint souffler dans son dos son petit air désagréable.
Il y avait chez cette vieille femme quelque chose
qui lui hérissait le poil.
— Tu dis que tu as vu des cavaliers croiser ta
route, vieille femme, c’est ça ? lui demanda Fengus.
— On n’a rien vu, j’vous corrige. J’étais avec le
Père, on s’tait cachés dans l’enclos avec les porcs. Des hommes
sont rentrés et j’les ai entendus causer d’leur prisonnière, la
Princesse qu’ils l’appelaient.
Elle mordit de nouveau dans la pomme et Lochlan ne
put s’empêcher de saliver. Il eut soudain une conscience aiguë de son état de santé précaire. L'odeur vint
lui caresser les narines, faisant gronder son estomac.
Cet arôme lui rappelait quelque chose, mais il ne
parvenait pas à se savoir quoi.
— Par où sont-ils partis et combien sont-ils ? lui
demanda un autre chevalier.
— Par là, répondit-elle en montrant une direction,
y z’étaient une bonne centaine, mais z’auraient aussi bien pu être
mille, avec le raffut qu’ils f'saient.
Non, certainement pas des
milliers, corrigea intérieurement Lochlan. A cet instant
leurs regards se croisèrent de nouveau et cette fois il eut la
certitude qu’elle lui lançait un clin d’œil.
Fengus fit claquer les rênes et éperonna en
direction des collines verdoyantes qui les mèneraient au Val
d’Ardagh.
— Y a-t-il un endroit dans les parages où une
armée de cette taille pourrait se cacher ? demanda Lochlan à la
vieille, sans parvenir à détacher son regard de la pomme.
— Pour sûr, lui répondit-elle en se léchant les
doigts. Derrière cette crête, là, vous allez tomber sur une
colline. Tout en haut, y’a un rocher qu’on appelle la Tête de la
Sorcière. Eh ben, derrière cette colline, y’a une vallée où les
gens du coin aiment pas bien s’aventurer, mais les étrangers, eux,
y s’en cognent.
— Qu’a-t-elle de particulier, cette vallée ? lui
demanda Fengus.
— Y'a juste un puits au fond qu’on appelle le
Puits de la Sorcière.
Lochlan échangea un regard avec les autres
chevaliers. Si les Acquiléens pouvaient s’y
risquer, alors ils iraient aussi.
Fengus fit signe à Donn de s’approcher.
— Fais en sorte de la dédommager pour le
dérangement.
Puis il leva le bras à l’intention de toute la
troupe.
— En route ! cria-t-il.
Morla gisait au centre de la tente, là où ils
l’avaient posée après l’avoir marquée, l’abandonnant au fond d’un
gouffre de souffrance. Après l’abominable marquage, ils lui avaient
rasé la tête. Ils avaient également laissé le reste de son corps
totalement imberbe, mais cet épisode se perdait parmi les vagues de
douleur croissantes qui montaient de son pied.
Personne ne pouvait endurer une telle souffrance,
personne ne le devrait, songea-t-elle. Même ce qu’elle avait
supporté après la morsure du gobelin n’était rien en comparaison,
et le gobelin, lui, s’était contenté de la considérer comme une
proie. Maintenant qu’elle portait cette marque d’infamie, elle ne
pouvait plus siéger à Ardagh au nom de Meeve.
La succession lui était interdite. Une esclave ne
pouvait devenir Haute Reine.
— Retourne-toi, lui ordonna Sabrys, d’un ton dénué
de toute compassion.
Elle approcha une bassine, un rouleau de bandages
et ce qui ressemblait à un pot de pommade.
— Ce n’est pas aussi grave que ça en a l’air, je
t’assure. Dans quelques semaines, ce ne sera plus qu’un mauvais
souvenir. C'est la première fois qui est la plus douloureuse, parce qu’elle fait de toi une esclave. On est tous
passés par là, je sais ce que tu vis. Maintenant retourne-toi, lui
demanda-t-elle de nouveau en poussant légèrement son épaule.
Morla s’exécuta avec un grognement de douleur.
Elle était toujours nue et son crâne autant que son pubis étaient
glabres. Au moins avait-elle le réconfort, une fois allongée sur le
ventre, de pouvoir mordre le bâillon de cuir à pleines dents et de
laisser couler ses larmes, tandis que Sabrys soignait son pied
meurtri.
Une nouvelle vague de douleur s’abattit sur elle
lorsque Sabrys appliqua l’onguent. Elle se raidit, ses yeux
s’élargirent et elle faillit avaler le bâillon tandis qu’un nouveau
hurlement jaillissait de sa gorge.
— Il faut que tu restes tranquille, sinon je ne
pourrai pas bander la plaie. Je ne veux même pas imaginer ce que le
maître te fera pour te punir de ça.
Je refuse de vivre si je dois
demeurer esclave, songea Morla. Plutôt
mourir. Une douleur fulgurante s’empara de son autre jambe,
lorsque Sabrys appliqua le second bandage.
— Je dois reconnaître que le marquage est profond,
observa Sabrys, je t’avais dit que le maître te ferait payer ton
arrogance, continua-t-elle alors que leurs regards se
rencontraient.
Je ne suis pas sa propriété
! voulait-elle hurler, mais elle se contenta de détourner le
regard et de fermer les yeux. L'air du soir était humide. Il ne
tarderait pas à pleuvoir. Le sol desséché sous sa joue aurait bien
eu besoin d’un peu d’eau, mais la pluie ne viendrait pas jusque
sous la tente. Elle posa son menton contre le sol et laissa la
terre sèche boire ses larmes. Elle laissa l’eau de son corps se
répandre dans le sol. Douce Déesse de toutes
choses vivantes, pria-t-elle,
laissez Herne venir à moi, qu’il me libère ou
me mène vers les Terres d’Eté, selon votre volonté, Grande Déesse.
Ne permettez pas que je vive en esclave. Laissez venir
Herne.
A peine avait-elle formulé sa prière qu’il y eut
un grand fracas à proximité et que le pan de la tente fut rabattu
avec force.
— Princesse Morla, êtes-vous là ? rugit une
gigantesque silhouette barbue.
C'est peut-être Herne,
songea Morla en levant la tête. Elle cilla à plusieurs reprises.
Sabrys se leva et tenta d’attaquer le nouvel arrivant en se
saisissant d’un tison planté dans le brasero, mais Morla déplia ses
jambes et lui fit mordre la poussière. Le colosse se pencha vers
elle et, sur son visage, la concupiscence fit place à l’horreur
puis à la pitié. D’une pichenette, il envoya Sabrys s’écraser parmi
les braises ardentes et tandis qu’elle se roulait par terre en
hurlant le guerrier enveloppa Morla dans son tartan et la souleva
de terre comme si elle ne pesait pas plus qu’un enfant. Il rabattit
un pan du tartan sur son visage et s’enfonça avec elle dans la
nuit.
Elle se sentit passer de main en main avant de se
retrouver entre deux bras musclés et elle retint un hurlement
lorsque le cuir rude d’une selle vint heurter son talon. Un
gigantesque craquement d’orage déchira le ciel et, sans crier gare,
un épais rideau de pluie s’abattit sur eux. Elle sentit qu’un bras
la tenait fermement tandis que l’autre faisait claquer les rênes
d’un cheval qui s’enfonça dans les ténèbres. Autour d’eux, la pluie
tombait, épaisse et serrée. Morla repoussa le tissu qui lui
couvrait le visage et cracha le bâillon qui lui encombrait la
bouche. Son sauveur était un homme massif dont le visage était
mangé par une épaisse barbe grisonnante.
— Qui êtes-vous ? lui
demanda-t-elle, tandis que le cheval les emportait au galop le long
d’un chemin illuminé par les éclairs aveuglants.
— Je m’appelle Fengus, souffla-t-il entre deux
rangées de mauvaises dents.
Derrière eux, le fracas des combats n’avait pas
cessé. Il la tenait fermement, mais avec douceur, comme on protège
un petit animal craintif. Il la regarda et ramena le tartan autour
de sa gorge.
— Ne vous tracassez pas, mes gars nous ont vus
partir. Vous devez essayer de dormir, maintenant. Avec un peu de
chance, tout ça ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir et tout
finira bien pour vous.
— Où allons-nous ? lui demanda-t-elle avec
méfiance.
— Nous allons rejoindre La Boulaie des Druides
Blancs où réside ma fille. Détendez-vous à présent, tout ira
bien.
— Les druides ?
— Certes. Allez, reposez-vous.
— Mais il y avait quelqu’un d’autre avec moi,
Lochlan.
— Et comment croyez-vous que nous vous avons
retrouvée ?
— Il est en vie ?
— En tout cas il l’était, lui répondit-il en
jetant un œil par-dessus son épaule. Ne vous faites pas de bile, ma
jolie, un guerrier de sa trempe sait se débrouiller.
Il la serra un peu plus fort contre lui et son
bras massif réconforta Morla. La pluie qui coulait sur son pied
meurtri avait un effet apaisant et le rythme régulier du galop du
cheval la berça si bien qu’elle en oublia les questions qui se bousculaient dans son esprit. Sa tête
dodelina quelques instants, avant de basculer au creux de l’épaule
de Fengus. Elle sombra dans un profond sommeil et ne put voir
l’expression de triomphe absolu qui se peignit alors sur son visage
tandis qu’il s’enfonçait avec elle dans la nuit noire.