6.
Le soleil n’était encore à l’horizon qu’un mince croissant lumineux lorsque Argael vint réveiller Cwynn.
— Je serai dans la cuisine, lui murmura-t-elle.
Il resta là un moment à fixer les tuiles au-dessus de sa tête, incertain de l’endroit où il se trouvait. Le ciel était bleu, l’air lourd d’humidité et d’odeur de moisissure, et la mer au-dehors était plus agitée que la veille. Il se leva et enfila les vêtements secs qu’Argael avait laissés à son intention.
Il la rejoignit dans la cuisine, où elle lui tendit un bol de cidre chaud et un morceau de fromage.
— Je t’ai préparé un baluchon. Il y a du poisson salé, du bacon et quelques pommes de l’année dernière. Ce n’est pas grand-chose, mais ça devrait te permettre de rejoindre le prochain relais, plus haut sur la route.
Il avala le cidre et reposa le bol.
— Je me fais du souci au sujet de Shane et des jumeaux, Argael.
— Oui, j’y ai pensé moi aussi cette nuit, répondit-elle en ôtant son torchon du sommet d’une jatte pleine de pâte à pain, dans laquelle elle planta un doigt expert. C'est curieux. Hum. Le pain ne lève plus, ces temps-ci.
Elle repoussa la jatte tout en essuyant son doigt.
— Je me disais que je pourrais envoyer les jumeaux de l’autre côté de la baie, chez ma sœur. Elle y a épousé un berger. Je suis sûre que le lait de chèvre ferait le plus grand bien à Ariene et aux garçons.
Elle tendit à Cwynn le tartan de son grand-père qu’elle avait fait sécher.
— Ariene est contrariée que tu partes. Tu sais qu’il a été question, plusieurs fois, de mettre un terme aux rites de Beltane pour éviter ce genre de problèmes. S'il n'y a pas un druide dans les parages pour guider les gens, les rancœurs grandissent.
D’un geste maternel, elle l’enveloppa dans son tartan.
— Certains jours, je trouve qu’Ariene a un peu trop hérité de son père. Elle a peur de ce qu’elle ne comprend pas. Mais toi, tu dois partir sans te retourner. Je m’occupe de tout, tes enfants seront en sécurité.
Elle marqua une pause avant d’ajouter doucement :
— Et il y a autre chose que je voulais te dire.
— Quoi ?
— Tu devrais parler de ta main aux druides. Il ont des charmes, tu sais, ils doivent pouvoir faire mieux que ce crochet.
Leurs regards se croisèrent. Elle avait les yeux d’un gris argenté qui rappelait celui du soleil derrière les nuages au-dessus de leurs têtes.
— Ariene a toujours eu des sentiments pour toi, Cwynn.
— Oui, c’est juste qu’elle aimait un peu plus Sorley, je sais. Je ne voulais pas effrayer les enfants, s’excusa-t-il en désignant son moignon du menton.
Argael lui caressa la joue.
— Tu es un bon garçon, Cwynn. Surtout ne perds pas ce disque, quoi qu’il arrive.
Cwynn sortit Eoch de l’écurie et descendit le chemin qui menait hors du village. Il fit un dernier signe d’adieu à Argael et s’engagea sur le chemin pierreux. Sur le bas-côté, des piles de coquilles vides auxquelles se mêlaient quelques amas de goémon témoignaient de la tempête de la nuit passée. Ciel qui rougeoie au matin, avertissement pour le marin, disait la sagesse populaire. La mer était toujours un peu grosse et les nuages d’orage qui s’amoncelaient à l’horizon lui ramenèrent à la mémoire sa fuite nocturne. Il en remercia silencieusement la Grande Mère, espérant vivre assez longtemps pour avoir l’occasion de lui rendre ses bienfaits.
Fais attention à ce que tu souhaites, lui susurra une petite voix qui ressemblait à celle de Cermmus. Il jeta un dernier regard par-dessus son épaule en direction du donjon et se faufila jusqu’à la barbacane.
A l’intérieur, le garde ronflait bruyamment. Rien d’étonnant à cela. A cette heure, même les goélands dormaient. Un léger panache de fumée s’élevait des cuisines, portant jusqu’à lui un puissant fumet de poisson.
Arrivé au pont de pierre qui enjambait l’estuaire, Cwynn hésita. Un frisson désagréable le parcourut. Il huma l’air, mais rien d’inhabituel ne vint chatouiller ses narines, à part l’odeur de poisson. Il y avait bien des histoires, qu’on racontait le soir au coin du feu, selon lesquelles longtemps auparavant un gobelin avait élu domicile sous le pont. Il avait tué de nombreuses fois, sans être inquiété, jusqu’à ce qu’un jour un druide soit appelé à la rescousse et ne renvoie le gobelin dans les tréfonds de TirNa'lugh dont il n’aurait jamais dû sortir. Cette histoire avait terrifié Cwynn durant toute son enfance et, même devenu adulte, il n’approchait du pont qu’avec prudence.
Il avait laissé sa barque à quai et constata que les autres embarcations avaient changé de place depuis la veille.
Sa jument piaffait d’impatience et secouait la tête. Cwynn sortit un vieux morceau de carotte de sa poche et le lui offrit. Sur sa droite, la mer était basse et les bancs de sable lui faisaient de l’œil dans la baie. En théorie, il était possible, quoique aventureux, de rejoindre le continent de cette façon. Mais les bancs de sable se déplaçaient et le chenal pouvait s’avérer bien plus profond qu’il n’en avait l’air. Même les distances étaient faussées.
Un mouvement au large attira son attention. Sur un banc de sable, au loin, il lui sembla apercevoir un gros chien blanc avec un plumet en guise de queue qui bondissait dans leur direction.
La vision était saisissante, et Cwynn mit ses mains en visière afin de mieux voir, mais le chien avait disparu.
— Une illusion d’optique, sans doute, murmura-t-il pour lui-même en offrant une pomme à la jument.
Il croisa le regard humide et calme de sa monture et lui envia sa tranquillité d’esprit.
— Attends-moi ici.
Il descendit sur la plage et constata qu’il manquait bel et bien plusieurs embarcations. Avaient-elles sombré lors de l’orage de la nuit passée. Cela n’expliquait pas les traces de pas toutes fraîches qu’il aperçut non loin. Il eut un mauvais pressentiment qu’il chassa immédiatement.
Shane connaît ta véritable identité à présent, mon gars, tu as plus de valeur pour lui mort que vif. Les paroles de son grand-père lui revinrent à la mémoire. Shane a entendu notre conversation, c’est certain, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il est responsable de la disparition des bateaux. Cwynn tenta de se raisonner tandis qu’il remontait en selle. Son oncle avait assassiné son père dans un accès de rage, c’était un fait, mais ces choses-là arrivent, et d’ailleurs le tribunal des druides l’avait jugé avec une sévérité plutôt modérée.
Il tenta de se rassurer en vérifiant que sa dague coulissait bien dans son fourreau. Il saisit les rênes et mit la jument en marche d’une impulsion des cuisses.
Dès qu’ils eurent franchi le pont, son instinct lui hurla de ne pas emprunter la route qui disparaissait à l’ombre des pins, et qui se trouvait être l’unique route vers le continent.
Il ralentit sa monture, songeant qu’entre lui et sa destination finale il y avait de nombreux endroits propices à une embuscade. Il se maudit pour n’avoir pas pris le temps de compter le nombre de bateaux qui restaient au mouillage, et de déterminer combien de personnes avaient foulé le sable. Cela étant, il y avait certainement de nombreux dangers qui l’attendaient sur le chemin, dont la plupart n’avaient rien à voir avec Shane.
Il jeta un œil sur sa droite et constata que le chien blanc n’était pas le fruit de son imagination. Il allait et venait avec enthousiasme, courant dans les flaques, grattant le sable humide. Soudain, il sembla apercevoir Cwynn, s’arrêta net et se mit à aboyer en remuant la queue. Eoch dressa l’oreille et Cwynn la rassura en lui flattant l’encolure.
— Toi, tu penses qu’on devrait plutôt aller par là, c’est ça ?
Cwynn estima le poids de sa selle. Il n’était pas très chargé et la jument pouvait supporter largement plus, estima-t-il. Est-ce que je tente le coup, voilà la question. Les bancs de sable pouvaient être particulièrement traîtres, même à marée basse. Le chenal était parsemé de trous d’eau qui pouvaient facilement engloutir l’imprudent qui s’y risquait.
D’un autre côté, Eoch était si bonne nageuse que les femmes du village l’appelaient la jument de la mer. Elles disaient que le sang du pays disparu de Lyonesse coulait dans ses veines.
Le chien avait atteint la rive. Il courait en rond autour de Cwynn et d’Eoch, jappait et gesticulait en tous sens pour les inciter à le suivre sur le rivage.
— Qu’est-ce que tu en dis, Eoch ? On le suit, on tente le coup ?
Eoch releva la tête et poussa un hennissement que Cwynn interpréta comme un oui.
— Tu crois qu’on peut prendre la marée de vitesse ?
La jument gratta le sol de son sabot et fixa son regard sur l’océan, les naseaux dilatés. Cwynn lui flatta le flanc, et la jument se dirigea vers l’eau avec détermination. Le chien accueillit leur décision avec force aboiements joyeux et les précéda.
La première flèche siffla à l’oreille de Cwynn, alors qu’ils s’engageaient en direction de l’estuaire. Il jeta un coup d’œil en arrière et une deuxième flèche alla se perdre dans l’eau au-devant d’Eoch. C'était Shane, et il était accompagné de cinq ou six membres de sa bande. L'eau se fit plus profonde, recouvrant les jambes de la jument jusqu’aux genoux. Cwynn l’encouragea tandis qu’une autre flèche venait se perdre dans l’eau à quelques centimètres d’eux.
Eoch accéléra et prit bientôt pied sur un banc de sable. Cwynn était sur le point de lui indiquer une direction lorsque le chien blanc lui barra soudainement le chemin, le forçant à se diriger vers ce qui semblait être des eaux plus profondes. Une flèche frôla l’oreille de Cwynn, le forçant à se coucher contre l’encolure d’Eoch. Il éperonna la jument, mais l’animal sentait le danger et n’avait besoin d’aucun encouragement.
Cwynn regarda encore par-dessus son épaule avec anxiété. Le chien était juste devant eux et aboyait, tout en les guidant vers des bancs de sable immergés. Cwynn se rendit compte alors qu’il leur indiquait un chemin tracé sur les hauts-fonds, un sentier naturel submergé qui tombait à-pic de chaque côté, à moins d’une coudée des flancs d’Eoch.
L'un de leurs poursuivants s’était déjà perdu dans un trou d’eau, mais Shane, maudit soit-il, gagnait du terrain. Cwynn talonna sa monture. Il fallait accélérer à tout prix. Le chien blanc n’était qu’à quelques pas devant eux et… Soudain, une dague vint se planter dans le mollet de Cwynn. Il poussa un cri de douleur et arracha la lame de sa chair avant de la lancer maladroitement vers Shane. Le poignard termina sa course dans l’eau.
Le chien en avait profité pour faire demi-tour et se tenait à présent devant le cheval de Shane. Il le tenait en respect en aboyant avec agressivité et en montrant les dents. Shane brandit son épée et essaya d’embrocher le chien. Cwynn en profita pour talonner Eoch qui s’enfonça plus avant dans l’eau. La fraîcheur atténua légèrement sa douleur.
Une nouvelle flèche vint se perdre sur les hauts-fonds, effrayant Eoch qui fit un pas de côté. L'eau maintenant lui arrivait aux épaules. Elle ouvrait de grands yeux affolés. L'un de ses sabots, brusquement, sembla se coincer au fond et Cwynn fut désarçonné. Il tomba à l’eau, se débattit quelques secondes avant de parvenir à rejoindre la surface.
Eoch se débattait en tous sens, ses yeux roulant dans ses orbites, en proie à une terreur absolue. Cwynn savait qu’il risquait sa vie, mais il prit malgré tout une grande inspiration et plongea pour libérer la jambe d’Eoch. Son sabot était pris entre deux rochers, mais son autre jambe battait dangereusement l’eau en tous sens. Il remonta prendre une goulée d’air et replongea, juste à temps pour voir une paire de mains blafardes écarter les rochers qui maintenaient prisonnier le sabot d’Eoch. La jument se dégagea, se remit sur pied, et à travers le voile trouble de l’eau Cwynn aperçut une créature au visage livide. Ses lèvres étaient blêmes. Elle tendit une main vers lui et, d’un geste sec, arracha le disque doré qu’il avait autour du cou avant de disparaître. La poitrine de Cwynn le brûlait. Il remonta aussi vite qu’il put à la surface et emplit ses poumons avec avidité. Etait-ce une queue argentée qui venait de fendre les flots au moment où il remontait ? Il porta vivement la main à sa poitrine, mais le disque avait bel et bien disparu. Eoch était libre et nageait avec force en direction de la rive opposée, tandis que les bancs de sable autour d’eux étaient recouverts par la mer à une vitesse alarmante.
La marée montante et les assauts du chien blanc avaient finalement découragé leurs poursuivants. Shane lui-même avait tourné bride. Cwynn n’avait pas quitté le village depuis un tour de sablier que déjà il était trempé, frigorifié, et qu’il avait perdu le disque. Une choses était certaine cependant : il ne pouvait plus faire marche arrière.
Il n’avait aucun moyen d’empêcher Shane de le poursuivre jusqu’à Allovale. Il poussa un profond soupir et observa la masse sombre du continent qui se dressait devant lui, peu engageant. Des villages de pêcheurs s’accrochaient entre la forêt profonde et l’océan. L'océan… Avait-il réellement vu ce qu’il avait cru voir ? Les femmes de marins parlaient parfois de ces créatures sublimes qui vivaient sous les flots et entraînaient les marins malchanceux avec elles dans les profondeurs. On racontait qu’elles aimaient les beaux bijoux et les objets brillants.
L'eau salée l’aveuglait et le chien blanc semblait avoir de nouveau disparu. Lorsqu’il regarda derrière lui, il ne vit que l’eau de la baie qui ondulait doucement, grise et calme dans le matin morne. Il devait reprendre ses esprits et gagner la berge opposée.
Le chien blanc allait et venait sans cesse sur la plage, et se mit à remuer frénétiquement la queue lorsque Cwynn posa enfin un pied sur le rivage en tenant Eoch par la bride. Il avait de l’eau jusqu’aux cuisses et la croupe et la queue de la jument étaient poisseuses de sel. Au moins avaient-ils réussi à échapper à leurs poursuivants.
Il estimait avoir un grand tour de sablier devant lui pour se perdre dans les profondeurs du continent, Eoch était déjà épuisée par la traversée. Par chance, Shane devrait maintenant attendre que le chenal soit de nouveau navigable pour se remettre à sa poursuite. Le chien eut un aboiement bref et Cwynn leva les yeux vers lui, mais le soleil émergea des nuages et le chien sembla s’évanouir. Une nouvelle série d’aboiements retentit. Eoch huma l’air, menée par la bride tandis que Cwynn progressait dans le brouillard.
Le chien blanc avait grimpé sur un promontoire qui dominait la plage. Il aboya trois fois, regarda derrière lui, fit demi-tour et agita la queue. Il répéta ce petit jeu trois fois de suite. Cwynn constata que la marée montait rapidement, avalant les rares bancs de sable encore émergés. Bientôt le chenal serait navigable, il lui restait peu de temps. Le chien aboya de plus belle, l’enjoignant à le suivre.
— Qu’en dis-tu, Eoch ? murmura Cwynn à l’oreille du cheval, tandis que le chien courait déjà vers les arbres.
La jument s’élança à la suite de l’animal fée et Cwynn, pris par surprise, laissa échapper les rênes.
— Eoch, attends ! cria-t-il en trébuchant dans le sable, attends-moi !
Le cheval ralentit, le temps que Cwynn se remette en selle. Cwynn jeta de nouveau un regard vers les vagues grises ; l’image de la créature pâle ne cessait de le hanter. Eoch s’élança à la poursuite du chien qui semblait une fois de plus s’être volatilisé.
Une sirène et un chien fée, je me demande ce qui m’attend ensuite ?
La route fit un coude, révélant ce qui restait d’un petit village, et il eut sa réponse.
Ce n’était que quelques maisonnettes plantées de chaque côté d’une route poussiéreuse qui descendait des falaises, mais avant même d’y poser un sabot Eoch regimba et rechigna à avancer. Cwynn dut mettre pied à terre pour aller jeter un œil au hameau. Le soleil était encore haut dans le ciel, mais il n’y avait pas le moindre signe d’activité : pas d’enfants jouant devant les maisons, aucune cheminée ne laissant échapper son panache de fumée et l’on n’entendait pas le craquettement habituel des animaux de la basse-cour. Le vent changea soudainement de direction et Cwynn fut assailli par l’odeur. La puanteur était abominable, elle le prit à la gorge et le fit vaciller comme les rouleaux qui l’avaient chahuté plus tôt sur la grève. Les larmes lui montèrent aux yeux. Son estomac se révulsa et il tomba à genoux, vomissant son petit déjeuner par saccades douloureuses. Lorsque la nausée reflua, il s’essuya la bouche d’un revers de manche et saisit sa gourde pour se rincer la gorge.
Eoch agitait la tête, manifestant son mécontentement ; elle raclait le sol de ses sabots, refusant de faire un pas de plus.
— Je n’ai pas plus envie que toi de passer par là, Eoch, mais c’est la seule route.
Il se saisit de son couteau de pêche à lame dentée, attrapa fermement les rênes qu’il enroula autour de son poing.
— Allons-y.
Il n’y avait pas grand-chose à voir, que des taches de sang éparses. La puanteur était presque palpable et Eoch agitait la tête en tout sens. Les portes des maisons avaient été dégondées et les dormants des fenêtres arrachés. Des filets de pêche étaient dispersés au sol, certains maculés de sang, et des amas de chairs étaient prisonniers de leurs rets. Cwynn déglutit avec difficulté et serra son couteau un peu plus fort. Qui avait pu attaquer ce village avec une telle sauvagerie ? Et pour quelle raison ? D’autres filets encore étaient proprement étendus, la pêche de la veille soigneusement remisée dans des barriques alignées.
— Mais qui a pu faire une chose pareille ? se demanda-t-il à voix haute.
Un gobelin émergea d’une maison, l’air hagard. Il était aussi haut qu’un homme, sa peau était jaspée de gris et de blanc et le manche d’une fourche dépassait dans son dos. Eoch recula d’instinct, les jambes antérieures arc-boutées, tandis qu’un second gobelin arrivait de l’arrière de la maison.
Cwynn fit de son mieux pour tenir la bride, mais la jument s’agitait de plus en plus et un sabot vint le heurter à la poitrine. Il tomba à la renverse et resta sonné pendant quelques secondes. Lorsque le monde retrouva ses couleurs, le gobelin armé d’une fourche se dressait juste au-dessus de lui. Cwynn roula vivement sur le côté juste à temps pour éviter les dents métalliques, mais le gobelin se jeta sur lui, griffes en avant, la gueule suintante d’une bave épaisse et jaunâtre.
Alors que son sort semblait scellé, le chien blanc surgit de nulle part et chargea le gobelin, le projetant loin de Cwynn. Le jeune homme saisit rapidement son poignard tandis que le chien cherchait à atteindre la gorge de la créature. Ses crocs s’enfoncèrent dans la chair, et dans le tumulte de l’affrontement il sembla à Cwynn que la mâchoire du gobelin traversait le chien fée au lieu de le saisir. C'était impossible, bien sûr, et pourtant… Un coup violent à l’avant-bras lui emporta un lambeau de peau et la douleur lui fit temporairement oublier le chien blanc. Le gobelin s’élançait, courait droit sur lui, lacérait l’air de ses griffes.
Cwynn leva son crochet dans un geste réflexe et le ficha dans la poitrine de son adversaire qui essaya malgré tout d’atteindre sa gorge. Cwynn se laissa tomber sur le gobelin et ils roulèrent ensemble, emportés par son poids. L'instant d’après, le chien était sur eux, babines retroussées, grognant de fureur.
Cwynn dégagea son crochet, ouvrant la voie au chien qui se jeta sur la gorge du gobelin, lui ouvrant le cou jusqu’à l’os. Cwynn se releva, haletant, le front couvert de sueur et de poussière, un morceau de chair de gobelin encore suspendu à son crochet, dont il se débarrassa d’un geste. Le chien jappa et agita joyeusement la queue, toute agressivité disparue. Il poussa Cwynn de sa truffe, le précéda sur la route et jappa de nouveau dans sa direction afin qu’il presse le pas, tandis qu’Eoch grattait le sol comme si elle approuvait cette décision. Cwynn s’épousseta et rajusta ses vêtements.
— Très bien ! soupira-t-il, d’accord, je te suis. Dis-moi, le chien, tu sais comment rejoindre Meeve ?
L'animal s'assit au milieu de la route, dressa sa gueule vers le ciel et hurla comme un loup, faisant courir un frisson sur la peau de Cwynn qui se remit aussitôt en selle.
— Si tu es si sûr de toi, mon gars, vas-y, on te suit.


— Ell’ nous a trompés ! se plaignit Autremoi à Khouri. Ell’ nous a trompés. On sait qu’c’est ell’, c’est ell’, c’est ell’ !
— Oui, on l’saura qu’c’est ell’, ronchonna Khouri, la respiration sifflante.
Autremoi n’avait pas cessé de se plaindre depuis le sommet du Tor. Il avait geint en descendant à travers champs, il avait geint en passant près de la poterne et même dans le potager. Mais Autremoi fit soudainement halte, car il sentit une vibration parcourir les délicates terminaisons nerveuses de ses orteils : les humains se levaient. Ils avaient été occupés très, très, très tard dans la nuit et il semblait bien qu’ils se soient décidés à se mettre au travail très, très, très tôt.
— On doit pas s’faire prendre. On doit pas êtr’ vus.
— ’nous a trompés, répéta Autremoi.
Khouri lui enfonça son coude dans les côtes et le tira à l’abri d’un banc de pierre au moment où un druide, bâillant à s’en décrocher la mâchoire, tournait au coin du couloir en direction de la blanchisserie.
— ’nous a trompés.
— Tais-toi ! siffla Khouri entre ses dents en risquant un œil hors de leur abri.
C'était toujours la même chose avec les druides, ils avaient une façon d’expliquer les choses qui leur donnait toujours raison, et qui donnait souvent tort aux khouri-keen. Mais cette fois, s’ils se faisaient prendre, ils seraient vraiment dans le pétrin. La Cailleach était mal lunée depuis la veille et il y avait peu de chances qu’elle se soit radoucie pendant la nuit.
Khouri regrettait d’avoir été choisi par les Autremois, forcé de quitter sa tanière pour se mettre en quête de la source de cette fragrance merveilleuse qui était venue pervertir la terre au plus profond du Tor. Il était impossible de résister à cette odeur, humide comme la terre fraîchement retournée, douce comme l’herbe au printemps et hypnotique comme le reflet du soleil à travers un cristal. Il se souvint du moment où elle avait touché son crâne et un frisson le parcourut. Il posa la main sur sa tête et massa l’endroit précis, puis renifla sa main au moment où une druidesse passait devant eux. Le claquement de ses sandales diminua. Khouri en profita pour risquer de nouveau un œil au-dehors et entraîna Autremoi à sa suite.
— Viens ! murmura-t-il en lui désignant la porte en face d’eux, par ici.
Il jeta un regard rapide de chaque côté du couloir et ils s’élancèrent vers le vestibule qui menait aux cuisines. Il entendait les serviteurs qui s’affairaient à préparer le repas et qui tiraient de l’eau à la pompe sur le mur opposé. Contre le mur perpendiculaire à leur droite étaient alignés des sacs de victuailles et des cageots de pommes de terre. Des chapelets d’oignons y étaient suspendus, ainsi que des paniers remplis de fruits. Ils coururent se cacher derrière un tonneau et progressèrent à l’abri des cageots jusque dans la salle principale des cuisines où un serviteur bâillant comme une grenouille faillit lui marcher sur la queue. Ils se précipitèrent à l’abri d’une table.
— Des pommes, chuchota Khouri.
— Des pommes et du gâteau aux céréales, renchérit Autremoi.
Mais pas de beurre, la crémerie était hors d’atteinte. Il croisa le regard d’Autremoi tandis qu’une idée parasite lui traversait l’esprit. Autremoi n’avait pas dit un mot. Autremoi n’était pas en train de penser au beurre, il se disait sûrement que le couloir sentait la cendre et l’avoine froide. Il se disait certainement que c’était toujours sur Khouri et les Autremois que les humains rejetaient la faute quand quelque chose allait de travers. Khouri était plein de rancœur et il était bien résolu à être aussi furtif qu’un renard, à ne pas se faire prendre. Et puis il sentit la présence d’Autre Chose, quelque chose qui n’était pas Autremoi. Les fibrilles au sommet de ses oreilles s’agitèrent et un frisson le parcourut, comme une vague de froid glacial.
Autremoi tremblait comme une feuille en progressant le long du mur, et soudain son regard s’illumina. Il se mit à sauter pour atteindre le rebord d’un tonneau, tomba à la renverse et essaya de nouveau.
— Des pommes, trouvé des pommes ! Plein de pommes ici !
Au même moment, la porte qui faisait face à l’âtre s’ouvrit brusquement pour laisser entrer une femme. Elle portait une coiffe en lin qui retenait ses cheveux, et était flanquée de deux garçons ensommeillés qui portaient des seaux. Autremoi rampa à l’abri du tonneau, tandis que Khouri lui faisait signe de se tenir tranquille. Les garçons posèrent les seaux sur la table et une douzaine d’autres humains, des mâles, jeunes comme vieux, pénétrèrent dans la pièce. Ils portaient tous un bâton de marche. L'un d’eux vint s’asseoir sur le banc tout près du tonneau de pommes, tandis qu’un autre décrottait ses bottes sur une pierre à quelques centimètres de Khouri. On a manqué l’occasion, songea Khouri, défaitiste. La cuisine va être pleine de monde jusqu’à minuit au moins, maintenant. Autremoi sortit la tête de derrière le tonneau pour jeter un œil alentour et Khouri lui fit de grands gestes pour qu’il reste caché. Puis il se recroquevilla du mieux qu’il put dans une anfractuosité du mur derrière lui, tous les sens en alerte.
— Peut-être ce séduisant athair, Termuid, est-il revenu la chercher ? railla un jeune homme dans un coin.
Un silence gêné accueillit sa suggestion.
— Evite de prononcer ce nom, mon garçon, lui conseilla quelqu’un, même pour plaisanter. Ce qui s’est passé n’a rien d’amusant.
— Peut-être a-t-elle été emportée à TirNa'lugh ? suggéra un autre avec un rire gêné.
— Mais oui, c’est ça, elle n’est pas perdue dans les collines, elle est partie pour TirNa'lugh. Ne sois pas ridicule !
Elle ? Khouri se figea et, malgré la distance entre lui et Autremoi, leurs regards se croisèrent. Ils pensaient à la même chose. C'est de la druidesse pâle avec le gros ventre que parlaient ces hommes à l’odeur étrange, celle qui se cachait sous le Tor. Elle n’avait pas seulement trompé les khouri, elle avait aussi menti à ses semblables.
Qu’est-ce qu’on doit faire maintenant ? On n’est même pas censés sortir du Tor. Peut-être qu’on devrait s’enfuir ? C'est quand même très risqué de rester ici !
Seulement si tu te fais prendre ! Une volonté étrangère s’était violemment imposée à lui, accompagnée d’une douleur atroce. C'était comme si une sorte de tentacule s’était accroché à son crâne. Il se griffa l’arrière de la tête, mais rien n’y fit. Il tomba à genoux, et vit à travers le voile de la douleur qu’Autremoi vivait le même calvaire.
La porte de la cuisine s’ouvrit de nouveau et la Cailleach qui les avait tous renvoyés dans leurs tanières fit son entrée. Elle avait le teint aussi cendreux que sa robe était grise, même dans la lumière du soleil levant. Les épaules basses et des cernes lui pesant sous les yeux, elle avança avec détermination vers la table, s’y appuya comme un chef de guerre en campagne et submergea littéralement les hommes de questions.
Derrière son tonneau, Autremoi faisait de grands gestes et Khouri lui fit signe de ne pas faire le moindre bruit. Maintenant qu’une druidesse était dans les parages, c’était le moment de se faire vraiment discrets, d’autant qu’il l’entendait déjà humer l’air. Il risqua un œil et vit qu’elle avait levé la main, imposant le silence. Tout le monde reniflait, à présent, cherchant dans chaque recoin, soulevant les tonneaux et les cageots.
Khouri fit signe à Autremoi de se cacher dans une fissure du mur, un trou de souris, n’importe quoi. La Cailleach avait bougé. Elle avançait, les yeux clos, le nez vers le plafond.
— Là, je l’ai vu, il est ici ! cria un apprenti druide, d’une voix haut perchée qui glaça le sang de Khouri.
Autremoi, découvert, se précipita hors de sa cachette pour rejoindre Khouri. Le cœur battant, Khouri l’encourageait silencieusement, persuadé pourtant qu’Autremoi ne parviendrait jamais à le rejoindre. Il se recroquevilla et se cacha la tête dans ses mains, mais un cri triomphant retentit soudain et, avant qu’il n’ait eu le temps de s’enfoncer plus profondément dans le mur, une main gigantesque le saisit par le bras tandis que des doigts énormes se refermaient sur son cou.


— Je l’ai ! s’exclama fièrement le garçon, tenant le khouri recroquevillé dans ses mains.
— Fais attention ! lui cria Catrione.
Les khouri avaient beau être solides, un humain pouvait facilement les blesser.
Le garçon le saisit par le bras et le khouri-keen cracha, siffla, essayant de le mordre et de le griffer. Catrione prit la serviette en lin que lui tendait un cuisinier et en enveloppa le khouri avant d’en nouer solidement les bords.
— Ils ne sont jamais seuls. Continuez de chercher, il doit y en avoir au moins trois ou quatre autres, ordonna Catrione en s’intéressant à son petit prisonnier. Dis-moi, mon petit ami, qui vous a permis de sortir de vos tanières ?
Tout le monde vint se masser autour d’elle, s’extasiant sur cette créature que la plupart n’avaient fait qu’apercevoir du coin de l’œil. Le khouri-keen ferma les yeux, se protégeant des rayons de soleil qui pénétraient à présent largement dans la cuisine.
— Ça brûle, ça brûle ! cracha le khouri en se débattant. Catrione s’assit précautionneusement sur un banc, masquant le soleil de son corps.
— Là, c’est mieux, n’est-ce pas ? Je vous ai pourtant dit de ne pas sortir tant que je ne vous y aurais pas invités. Est-ce que quelqu’un vous a invoqués ? Où sont les Autremois ?
Mais rien ne semblait l’atteindre, il se tordait de douleur avec une telle violence…
Catrione était perplexe.
— Détends-toi, lui chuchota-t-elle, calme-toi, je ne vais pas te faire de mal. Je veux seulement savoir ce qui vous a fait sortir du Tor.
— Ça brûle, ça brûle ! s’égosilla le khouri avec des hurlements de chat écorché.
Son visage était déformé par la douleur et son dos était tendu comme un arc.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? l’interrogea encore Catrione, qui craignait de se faire berner par la petite créature. Tu ne brûles pas, voyons !
— Arrgh ! feula le khouri, tandis qu’un autre lutin émergeait de sous le banc de pierre en rampant et en se tordant lui aussi de douleur.
L'assemblée fut saisie par le doute.
— Mais qu’est-ce qui leur arrive, Callie ? demanda un serviteur en reculant, horrifié.
— Donnez-moi une autre serviette, ordonna Catrione. Tous les autres khouri sous le Tor sont-ils dans le même état ?
— Ils ont l’air de souffrir atrocement, se désola une cuisinière, vous croyez que c’est ça qui les a poussés à sortir ? lui demanda-t-elle, ses larges mains plantées sur ses vastes hanches.
— Si c’est le cas, alors où sont les autres ?
Elle caressa le dos de la malheureuse créature dont les hurlements redoublèrent.
— Ça pourrait aussi bien être une de leurs ruses.
— Ils sont connus pour ça, après tout, renchérit un garçon.
Une ombre se pencha sur l’épaule de Catrione.
— Cailleach, nous revenons de la salle du Chapitre. Les cristaux khouri ont disparu.
Catrione leva les yeux vers Niona et croisa son regard glacial sans y prêter attention. Elle fit appel à sa vision druidique pour explorer l’essence même de la créature et se heurta à un mur de douleur d’une violence telle qu’elle se sentit vaciller.
Ce n’était pas une ruse.
Le visage de la créature était déformé par la souffrance, sa langue sortait de sa bouche, tordue comme une branche, mais le seul son qu’elle parvenait à émettre à présent était un râle sourd.
— Laisse-moi voir ce qui t’arrive, khouri, murmura-t-elle à son oreille. Je t’en supplie, khouri, laisse-moi voir.
Mais cette fois la douleur satura totalement sa vision, son front dégoulinait de sueur, tandis qu’elle cherchait à en percer le voile. Le khouri à l’agonie ruait et tremblait comme une feuille. Catrione fut comme rejetée dans le réel, et dut se contenter d’observer, avec les autres, la fin horrible des petites créatures qui, dans un dernier spasme de douleur, tombèrent en fine poussière sur le sol.
— Quelqu’un… quelqu’un a brisé un cristal.
— Non, deux, corrigea Niona.
Un silence pesant s’installa pendant lequel tous, druides, combattants ou simples serviteurs, se regardèrent sans un mot.
— Nous avons négligé de fouiller le Tor, n’est-ce pas ? intervint enfin Catrione en regardant Niona. Nous sommes tous partis du principe qu’elle n’avait tout simplement pas pu grimper la colline.
Elle se leva.
— Il faut se rendre à l’évidence, c’est nécessairement là qu’elle se cache. Elle a dû trouver un moyen de pénétrer dans la salle du Chapitre à l’insu de tous avant de s’enfoncer sous le Tor.
— Mais comment aurait-elle pu se faufiler dans un terrier de lutin ? demanda l’un des cuisiniers. Comment…
— Elle n’est pas dans les profondeurs, elle est au sommet, dans la crypte qui se trouve juste sous le Tor ! s’exclama-t-elle avec de grands gestes, où pourrait-elle être sinon ? Pas étonnant que nous ne l’ayons pas trouvée. Avec les cristaux sous son contrôle, les khouri-keen lui obéissent. Ils doivent lui ramener à boire et à manger à volonté.
Elle laissa son regard courir sur chaque visage. Dans la lumière crue du matin, les hommes avaient les traits tirés, leurs vêtements étaient sales, leurs pieds meurtris prisonniers de leurs bottes crottées de boue.
De nouveau la porte s’ouvrit à la volée, laissant apparaître Athair Emnoch qui se dirigea directement vers elle en tirant à sa suite un jeune garçon par le bras.
— Cailleach ! souffla-t-il hors d'haleine, Ard-Cailleach ?
Qu’est-ce que c’est encore que ça ? se demanda-t-elle intérieurement, tandis que tous s’écartaient pour les laisser passer. Le garçon portait un tartan déchiqueté sur un côté, aux couleurs d’un clan voisin, et il avait du sang sur le front.
— Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qui va encore nous tomber dessus, cette fois ?
— Vous devriez écouter ce garçon, il nous apporte de bien funestes nouvelles.
— Je t’écoute, l’encouragea Niona, outrepassant l’autorité de Catrione qui ferma les yeux sur cette entorse au protocole.
— Les gobelins, Cailleach, balbutia-t-il, les yeux écarquillés sur les murs de chaux blanche et sur la voûte du plafond. Les gobelins, ils sont venus la nuit dernière, ils sont sortis de terre !
— Allons, mon gars, des gobelins ? C'est pas sérieux, le coupa l’un des rabatteurs.
— Qu’est-ce qui te fait croire que c’était bien des gobelins ? lui demanda un autre.
— On a patrouillé sur la lande toute la nuit et on n’en a pas vu un seul.
— Ben, on a bien reconnu leurs grands yeux d’mouches et puis leurs longues queues blanches, là ! rétorqua le garçon, sûr de lui. On les a repoussés toute la nuit avec des torches et ils sont partis un peu avant l’aube. C'est moi qui court le plus vite au village alors p’pa m’a envoyé vous prévenir.
Des gobelins… Tully posa sa grosse main sur l’épaule du garçon et s’accroupit devant lui pour pouvoir le regarder en face.
— Réfléchis bien, mon gars, c’est important. Tu es bien sûr que ce n’était pas des hommes grimés en gobelins ? Comment en es-tu certain ?
— Ben, j’ai de la merde de gobelin plein mes bottes, répondit le garçon de sa voix haut perchée en levant le pied juste sous le nez du chevalier.
Un frisson parcourut l'assemblée et Tully fit la grimace.
— C'est le genre de saleté qu’on peut trouver dans n’importe quelle fosse, ça ne prouve rien. Comment tu t’appelles ?
— Tamkin, que j’m’appelle, et mon père c’est Gros Tom le Meunier et y s’trompe jamais mon père.
— D’accord, mon gars, d’accord, mais dis-moi…
— Seigneur Tully, l’interrompit Catrione, vous et vos chevaliers êtes des experts en la matière. Aussi je vous suggère de ramener ce garçon chez lui après qu’il aura pris un petit déjeuner. Vous pourrez ensuite nous faire partager votre opinion éclairée. Quant à nous, poursuivit-elle, s’adressant au reste de l’assemblée qui soupirait déjà, nous allons monter sur le Tor.
Les paroles de Baeve lui revinrent à la mémoire. Je mets au monde des bébés depuis plus de quarante ans, et cet enfant est la chose la plus anormale que j’aie vue de toute mon existence. Plus de quarante ans
— Cailleach Niona, veuillez vous assurer que chacun emporte le nécessaire.
— Où allez-vous ?
— Je vais essayer de trouver quelque chose dans ces vieux parchemins d’écorce.
Niona renifla de dédain.
— Vous allez consulter les Chroniques Sylvestres ? Je doute qu’il y ait dans ces vieux débris quelque mention que ce soit au sujet des lutins. Pourquoi allez-vous…
— Je n’ai pas l’intention de les consulter à ce sujet. Je m’intéresse aux naissances anormales.
— La seule mention que vous y trouverez est celle d’une fable au sujet d’un enfant qui ne peut prétendument être blessé ni de la main d’un homme ni de celle d’une femme.
— En effet. Et je crains fort que cela ne fasse précisément référence à l’enfant de Deirdre.