17.
— Je dois rentrer, les arbres ont besoin de moi. J’ai le pouvoir de les guérir et j’ai le devoir de le faire, songea Bran en faisant de son mieux pour suivre Loriana. Il faut que je rentre chez moi. Que m’a dit Lochlan déjà ? Ah oui. Il est facile d’entrer à TirNa’lugh, mais presque impossible d’en ressortir. Il lui semblait que cela faisait une éternité que le corbeau était venu l’enlever. Mais était-ce vraiment arrivé ? Et où pouvait bien être ce corbeau maintenant ? Il se massa les tempes et constata que Loriana s’était arrêtée au milieu du sentier et que son regard était fixé sur la dernière chose que Bran se serait attendu à voir en Faërie : un donjon.
Le bâtiment était fait du marbre blanc le plus pur qui soit et il resplendissait dans la lumière du soleil. Il était percé de fenêtres en arche qui s’ouvraient bien au-dessus de la ligne des arbres et qui brillaient comme des diamants, lançant dans la lumière éclatante des éclairs rouges, bleus et verts. C'était la tour la plus magnifique qu’il ait jamais vue, et il se rendit compte à ce moment précis que le jour s’était levé sans même qu’il s’en aperçoive. Quand l’aube est-elle donc apparue ?
— Quel est cet endroit ? demanda Loriana dans un souffle.
L'étrange sylphe s’appuya lourdement sur son bâton et une ride apparut sur son front. Il avait l’air d’un homme en proie à une vive douleur et Bran se demanda quelle pouvait en être la source.
— Pendant mon séjour dans l’Ombre, j’ai appris de nombreuses choses, Loriana, murmura-t-il.
— C'est... c’est vous qui avez bâti cet endroit ? M… mais comment ? l’interrogea-t-elle, ébahie, incapable de détacher son regard de la tour étincelante.
Bran cilla à plusieurs reprises. Est-ce que la tour ne grandissait pas à vue d’œil sous leurs yeux ? Est-ce que les créneaux d’un mur d’enceinte n’étaient pas en train de pousser à quelques pas, juste derrière la ligne des arbres ?
— C'est de la magie, répondit-il simplement en la regardant droit dans les yeux.
— Mais quelle sorte de magie est-ce là ?
La tour poussait à vue d’œil, Bran en était à présent certain, et une seconde tour était en train de naître derrière la première.
Timias pesa de tout son poids sur le bâton et des gouttes de sueur apparurent sur son front tandis que sa respiration se faisait sifflante. Un peu de sang continuait de couler le long de sa jambe. Il est donc toujours blessé, songea Bran.
— Cette magie-là est plus puissante que tout ce qui a jamais été mis en œuvre à ce jour, dans ce monde comme dans l’autre, Loriana, et je la mets à votre service.
Il leva la main comme pour lui toucher l’épaule, mais Loriana restait fascinée par les tours, à présent au nombre de trois, qui s’élevaient lentement au-dessus des arbres.
— La Maison dans les Arbres était vulnérable. La Reine de Faërie devrait vivre dans une demeure, ou plutôt dans un palais, qui puisse résister à n’importe quelle menace. Un endroit qui soit comme un phare dans la nuit pour chacun de ses sujets. Cet endroit, je l’ai façonné à votre intention, ma reine, lorsque j’ai constaté que la Maison dans les Arbres se mourait. Je voulais construire pour vous un endroit où vous seriez en sécurité, Loriana, un havre de pierre et de lumière.
Timias fixait Loriana avec un tel besoin de reconnaissance dans le regard, il était si avide d’elle, que Bran en eut la gorge serrée et dut retenir ses larmes.
— M… mais comment avez-vous accompli un tel prodige, Timias ?
— Ce sont les gremlins, Loriana, ces mêmes créatures que votre père et son conseil tenaient à maintenir à l’écart. Contemplez leur pouvoir. Cette demeure peut devenir plus majestueuse encore que ne l’était celle de votre père. Il vous suffit de leur faire connaître votre désir et ils l’exauceront. Suivez-moi, n’ayez pas peur. Je veux que vous puissiez vous rendre compte par vous-même.
Je dois rentrer chez moi, se répéta intérieurement Bran, mais les paroles de Timias s’étaient comme enroulées autour de ses membres, l’ancrant toujours un peu plus profondément dans l’essence même de TirNa'lugh, jusque dans sa chair.
— Tu nous accompagnes, Bran, nous avons besoin de cette pièce.
— A quoi va nous servir l’argent, Timias ? lui demanda Loriana, intriguée.
— L'argent contenu dans cette simple pièce va nous suffire à dresser une barrière qui protégera Faërie pour l’éternité, ma reine.
— Alors ça va être une barrière vraiment fine, intervint Bran, parce que c’est une toute petite pièce !
— Finement analysé, mon garçon, remarqua Timias en lui flattant la joue avec un sourire.
Loriana prêta son bras à Timias et ils pénétrèrent dans le palais aux murs ivoirins.


— Je n’arrive pas à croire que tu lui aies donné cette pomme ! s’exclama Catrione sur le ton du reproche, en posant sa main sur le bras de Cwynn. L'éclaboussure du brouet qu’elle avait reçue dans l’œil la brûlait, mais elle fit en sorte d’ignorer la douleur et les larmes aigres qui coulaient le long de sa joue sans discontinuer. Ils traversèrent le camp en direction de la prairie humide qui s’étendait au pied du Tor.
— Tu vois toujours le chien ? s’enquit-elle en observant quelque chose qui semblait bouger parmi les herbes hautes.
— Il est juste devant, regarde, on dirait qu’il contourne le Tor !
— Dans quel sens ? Selon la course du soleil ou en sens inverse ?
— Il contourne par la droite, on dirait. Oui, c’est ça, contre le soleil.
— Alors il nous emmène vers TirNa'lugh, murmura Catrione d’un air satisfait. Au moins il nous guide vers notre destination, mais cette histoire de pomme me reste en travers de la gorge.
— Pourquoi donc ? C'était la chose à faire, non ? Et puis elle s’est montrée très reconnaissante, elle m’a rendu mon disque. Dis, Catrione, tu te sens bien ?
Elle sut qu’il se tournait vers elle en sentant son souffle sur sa joue, mais elle ne pouvait faire autrement que de garder son œil fermé.
— J’ignore ce qu’il y avait dans son chaudron, mais ça m’a brûlé l’œil.
— Alors on fait demi-tour, proposa-t-il immédiatement, viens !
— Non, on ne peut pas se le permettre. Tu te rends compte de ce que Termuid nous a volé ? Ces cristaux ne constituent pas uniquement la clé de voûte de notre pratique magique, ils en sont également la fondation, le socle même dans notre monde. Sans eux…
Elle dut s’interrompre pour essuyer l’amas gélatineux qui coulait de son œil. Elle ferma ses paupières fermement, et un peu de liquide épais coula sur sa joue.
— Attends une minute, tu es vraiment certaine que ça va aller ?
Elle arracha l’ourlet de sa tunique et se confectionna un bandeau de fortune dont elle recouvrit ses yeux.
— Voilà. Je ne sais pas ce qui mijotait dans sa marmite, mais ça m’a rendue à moitié aveugle. Allez, on repart.
— Catrione…
— Il faut qu’on continue, Cwynn, la Déesse seule sait ce que Termuid peut bien préparer. Il a entre ses mains la source de tous nos pouvoirs, et il est en mesure de…
— Et vous n’en avez pas d’autres, de ces cristaux ?
— Ils s’attirent entre eux. Termuid est assez malin, je suppose qu’il enverra les lutins les collecter tous pour son seul profit. Tu ne vois donc pas que non seulement il est en mesure de retourner notre pouvoir contre nous, mais qu’encore il a toutes les raisons de le faire ? Est-ce que tu vois toujours le chien ?
— Il nous attend un peu plus loin. Mais qu’est-ce que la pomme a à voir là-dedans ?
— J’avais l’intention de l’utiliser pour attirer les khouri-keen, répondit-elle ave acrimonie. Allez, oublions ça, tu veux, et ne perds pas Bog de vue.
C'est curieux comme je parviens à ressentir la proximité de la frontière entre les mondes, tout à coup. Elle est presque aussi tangible que le fil d’une épée sur ma peau, c’est comme si elle était tout à coup plus réelle, à moins que ce ne soit parce que j’avance les yeux bandés…
Cwynn s’arrêta soudain.
— Où sommes-nous ? lui demanda-t-elle.
La douleur de son œil disparut soudainement comme par magie. Elle ôta le bandeau et observa les environs.
Devant ses yeux, des angles étranges saillaient des ombres, et des formes lumineuses s’agitaient. Elle cilla à plusieurs reprises, mais les visions demeurèrent. Cwynn qui se tenait près d’elle lui apparaissait comme une silhouette blanche se détachant sur un arrière-plan grisâtre.
— Catrione ?
— J’y vois trouble, mais…
— Tu y vois de nouveau ? lui demanda-t-il, l’air étonné.
— C'est encore un peu flou, mais je distingue des formes, des lignes et…
Elle voyait autre chose, quelque chose qu’elle n’aurait pas su décrire avec des mots… elle n’avait pas le temps de s’y intéresser pour le moment, cela devrait attendre.
— Mes yeux ne me font plus mal, c’est déjà une bonne chose. Tu vois toujours Bog ?
Avant que Cwynn n’ait eu le temps de lui répondre, elle vit l’animal de ses propres yeux. Une silhouette canine indistincte, nimbée d’un halo doré.
— Je le vois ! s’écria-t-elle, regarde, il est là. Bog ! Je suis là !
Elle fit de grands signes en direction du chien et le vit distinctement agiter la queue.
— Méfie-toi, tempéra Cwynn en la prenant par le coude, nous sommes dans une sorte de grotte et il nous guide le long d’un tunnel qui a l’air très glissant.
— Suivons Bog, se contenta-t-elle de lui répondre.
Des profondeurs du tunnel, elle entendit monter les cris des khouri-keen. Au moins, nous sommes sur le bon chemin. Les voix étaient stridentes et, en réalité, elle les voyait plus qu’elle ne les entendait. Les voix passaient devant ses yeux comme des papillons sonores, virevoltant à la limite de son champ de vision.
— Suis-moi, je crois que j’entends les khouri-keen.


— Avons-nous le temps de tout terminer avant l’aube ? demanda Loriana à Timias, tandis qu’elle pénétrait dans la forteresse en compagnie de Bran.
Il FAUT que ce soit fait avant le lever du soleil, songea Bran, qui commençait à ne presque plus sentir ses membres, tant ils lui semblaient devenir évanescents. Ses muscles mêmes lui semblaient inconsistants sous une peau fine comme de la soie. Des gouttes de sueur coulaient sur son front et le long de son dos, et l’air même qu’il respirait lui sembla aussi sec que celui du désert. Il lui brûlait les poumons.
Loriana se tenait parfaitement immobile sur le seuil. Au centre de la pièce se dressait une courte colonne du même marbre que les murs, sur laquelle était posée une sphère parfaite qui brillait légèrement dans la pénombre. Des pinceaux de lumière tombaient sur la scène, chargés de particules de poussière. Bran leva les yeux vers le sommet vitré de la tour au travers duquel brillait le soleil.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Cela fait partie de la magie qui est à l’œuvre ici, répondit Timias. Suivez-moi, nous allons descendre.
Il les précéda vers le fond de la pièce où une volée de marches circulaire s’enfonçait dans les profondeurs.
Bran vacilla sur ses pieds et dut s’appuyer contre le mur pour conserver son équilibre.
— Je crois que j…, essaya-t-il d’articuler, j… je crois que je devrais rentrer…
— C'est impossible, lui répondit Loriana en le secouant si fort qu’il crut qu’elle allait lui arracher le bras.
Il se rendit compte alors qu’elle avait beaucoup plus de force que sa carrure ne le laissait penser.
— Je t’en prie, reste encore un peu, supplia-t-elle, tandis que Bran trébuchait et que sa vision s’obscurcissait.
Elle caressa son visage du bout des doigts, dessinant le contour de son menton.
— S'il te plaît, chuchota-t-elle, en se collant à lui, dressée sur la pointe des pieds, laissant son souffle courir sur le lobe de son oreille.
— Je t’en prie, Bran à la douce barbe brune. Nous chanterons tes louanges pour l’éternité.
— C'est vrai ? bredouilla-t-il.
— Bien sûr, Bran. Ceux qui mettent en œuvre une magie d’une telle puissance méritent que leur nom soit porté au pinacle, tu ne crois pas ?
La pièce tout entière sembla pulser de cette douce lumière verte qui les entourait. Bran sentit ses genoux céder. La pièce se mit à tourner et les escaliers vacillèrent sous ses pieds avant que les ténèbres ne se referment sur lui et qu’il ne se sente tomber.
— Est-ce qu’il peut nous être utile, même dans cet état ? entendit-il Loriana demander à Timias, comme si sa voix lui parvenait depuis l’autre extrémité de l’univers.
— Aucun problème, lui répondit-il, seule son essence nous intéresse.


Les rochers irréguliers et glissants les forçaient à ralentir l’allure.
— Je ne comprends pas, murmura Cwynn, tu es sûre qu’il n’y a pas de chemin moins dangereux ?
— Non, lui répondit-elle simplement d’un air sombre, c’est le passage le moins périlleux, le plus sûr et le plus rapide. Bog t’a déjà mené vers cette créature, je suis certaine qu’il nous guidera vers Termuid.
— Et ensuite ?
— Ensuite, nous le tuerons.
— Comment ?
— Je ferai en sorte de le distraire et, pendant ce temps, dissimulé par la cape d’ombre, tu te glisseras derrière lui et tu le frapperas avec ton crochet d’argent. Je pense qu’il te suffira même de le toucher.
A moins qu’il ne soit insensible à l’argent, mais ce serait étrange, puisque rien en Faërie n’y est insensible, se rassura-t-elle. N’était-ce pas de cette façon que Seanta avait vaincu le monstre, grâce à sa main d’argent ? Il faut que cela fonctionne.
Elle attrapa Cwynn par le bras avec un regain de détermination, tandis qu’autour d’elle la couleur des cris des khouri se modifiait.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ce ne sont pas simplement des cris, ils essaient de dire quelque chose. Leurs voix sont différentes à cet endroit, elles sont stridentes, plus difficiles à comprendre. J’ai l’impression qu’elles essaient sans cesse de prononcer un nom, ou un mot, toujours le même. Est-ce que ça pourrait être…
Elle s’interrompit en tendant l’oreille.
— La fille de Faërie, la fille de Faërie ?
— Moi, je n’entends rien.
— C'est normal, la plupart des gens ne peuvent pas les entendre. On les aperçoit parfois furtivement, mais ça va rarement plus loin.
— Qu’est-ce qui rend ces créatures si importantes ? lui demanda-t-il alors qu’ils se remettaient en route.
— Les khouri-keen sont des élémentaires de terre. Tu te souviens que je t’ai expliqué que la magie druidique était une magie élémentaire, n’est-ce pas ? Eh bien, il se trouve que c’est une forme de magie issue de l’élément eau. L'eau est un élément très puissant, plus puissant que les autres par bien des aspects. Cette magie existe sous trois formes différentes. C'est cependant un élément fluide, difficile à maîtriser et qui, comme l’eau, doit être canalisé pour pouvoir être exploité. Les khouri-keen, eux, sont comme un rocher sur lequel nous poserions les fondations de la plupart de nos manipulations magiques.
— Pourquoi la plupart ?
— Les rites de fertilité et de guérison échappent à cette règle, ils sont célébrés sous le signe du soleil, de la lune, des étoiles et des arbres. La magie sylvestre est notablement plus longue à mettre en place, tandis que la magie des khouri-keen est…
— Plus simple ?
— D’une certaine manière, oui. Les khouri sont difficiles à contrôler, mais comparés aux arbres sur lesquels nous n’avons absolument pas la moindre prise…
Catrione s’interrompit et leva la tête. Il lui avait semblé entendre un chien aboyer au loin.
— Bog ?
Les cris des khouri-keen reprirent de plus belle et cette fois Catrione reconnut sans aucun doute possible le nom qu’ils scandaient.
CONNLA… CONNLA… CONNLA !
Mais Connla est morte. Il ne peut y avoir qu’une seule explication. Soit les khouri ne le savent pas encore, soit ils viennent seulement de s’en rendre compte. Leur cri se modula. Catrione ne savait plus quoi penser.
LE GARÇON ? LE GARÇON… IL EST À NOUS… DONNE-LE À KHOURI !
Les hurlements étaient devenus assourdissants. Cwynn et Catrione reprirent leur descente le long du tunnel, en proie aux pires difficultés. Catrione avait pris la tête, et se précipitait en bas, tantôt glissant, tantôt courant au-devant de Cwynn.
— Hé, attends-moi !
— Je crois qu’ils détiennent un humain, gronda Catrione entre ses dents, le cœur battant la chamade. Je crois qu’il y a un mortel entre leurs mains, un mortel autour duquel Connla a tissé un charme de protection.
— Quoi ? Mais de quoi parles-tu ?
— Les sylphes sont une menace pour les mortels, Cwynn, commença-t-elle, cherchant ses mots pour tenter de se faire comprendre de quelqu’un qui avait manifestement été élevé dans la plus totale ignorance de ces choses. Nous autres druides, nous évitons autant que possible d’avoir affaire à eux, et lorsque nous le faisons nous ne les rencontrons jamais seuls. Pourquoi crois-tu que je t’ai demandé de m’accompagner ? Je ne peux rien faire toute seule, je pourrais ne jamais retrouver mon chemin.
— Et qu’arrive-t-il si on reste bloqué ici ?
— Tu finis par te dissoudre lentement dans la substance de Faërie, si les gobelins ne te dévorent pas avant, et si les sylphes ne te dérobent pas ton essence, bien entendu.
— Comment ça, mon essence ? Tu veux dire ma semence ?
— Non, il s’agit de quelque chose d’encore plus intime. La semence d’un homme est destinée à sortir de son corps, pour participer à la naissance d’une vie, alors que l’essence est quelque chose de bien plus profond, de bien plus riche, elle coule dans tes veines, elle pulse jusque dans tes os, elle inonde ton esprit. Si tu les laisses faire, les sylphes sont prompts à s’en emparer, ils s’en repaissent comme les gobelins le font de la chair humaine. Le rôle des druides est de leur donner une infime partie de leur essence, de les laisser s’y abreuver afin de les apaiser, pour que cette faim ne devienne pas dévorante.
— Dans ce cas, pourquoi continuer à les fréquenter ?
— Les sylphes, eux aussi, disposent d’une puissante magie. Ils exsudent quasiment la magie par chacun des pores de leur peau, mais ils sont plus dangereux encore que les gobelins, et un seul d’entre eux est plus fourbe que toute une horde de lutins.
— Et ils ont un garçon entre leurs mains, c’est ça ?
— Oui, un gamin dont l’Archidruidesse Connla voulait à tout prix empêcher qu’il ne tombe entre leurs mains.
Catrione perdit l’équilibre, mais le bras de Cwynn la rattrapa in extremis, l’empêchant de dévaler la pente. Elle se retrouva collée à lui, et son esprit commença à voyager. Connla s’est mise en route depuis Eaven Morna… un garçon d’Eaven Morna… un garçon que Connla veut à tout prix protéger des sylphes. Un gamin d’Eaven Morna, qui soit suffisamment important pour que l’Archidruidesse de Brynhiver prenne la peine de sceller un pacte avec les lutins.
Elle attrapa le bras de Cwynn, frappée par l’évidence. Le petit frère de Deirdre, ça ne peut être que le petit frère de Deirdre.
— Bran ! murmura-t-elle en se figeant sur place, manquant de déséquilibrer Cwynn, Grande Mère, avec tout ce qui s’est passé, j’ai complètement oublié Bran.
— Qui est Bran ?
— C'est ton frère, répondit-elle, en apercevant un peu plus loin le chien qui avait fait halte pour se gratter l’oreille.
Alors qu’elle contemplait la silhouette familière de son chien, elle se souvint de ce chevalier qui était arrivé d’Eaven Morna le jour où tout avait commencé.
— Nous avions pourtant reçu un message de Meeve, mais je n’avais pas fait le rapprochement jusqu’ici.
— Catrione, mais de quoi parles-tu, bon sang ? l’interrogea-t-il avec une impatience et une exaspération croissantes.
— Je vais essayer de tout t’expliquer aussi simplement que possible. La quintessence de la magie druidique ne réside pas exclusivement dans les khouri-keen, ils n’en sont que le socle, la fondation. La source première c’est l’essence de chaque druide, cette même essence que les sylphes apprécient tant chez les mortels, avec ceci d’unique, chez un druide, qu’elle recèle l’étincelle nécessaire à la pratique de la magie. C'est cette essence qui a permis à Deirdre de façonner la cape d’ombre, et c’est également grâce à elle que nous fabriquons l’eau d’argent qui guérit les plaies.
— Donc, si j’ai bien compris, pour pratiquer la magie druidique… il faut un druide. Ça semble cohérent.
— Le fonctionnement de la magie n’est que le reflet de la marche de l’univers lui-même où tout n’est qu’écho, et reflets, images déformées d’endroits, de gens et d’événements. TirNa'lugh est notre Ombre, de la même façon que l’est notre monde pour eux, tu comprends ?
— Hum, je vais devoir y réfléchir.
— Ça signifie entre autres choses que les opposés se complètent, ainsi que les doubles. Prends les jumeaux par exemple, eh bien il n’est pas rare que l’un soit druide et l’autre non. Comme tu le sais maintenant, tu as une sœur, qui est aussi la sœur de Deirdre, eh bien elle n’a rien d’un druide. Meeve a eu quatre enfants, deux garçons et deux filles. Les filles sont jumelles, l’une est druide, l’autre non. Les garçons ne sont pas jumeaux, mais seul l’un d’eux est druide.
— Tu parles de Bran, c’est ça ?
— Oui. Il n’a pas reçu l’éducation druidique classique, évidemment, mais Connla a certainement vu en lui un potentiel pour l’avoir ainsi protégé par un charme ; tous les khouri des environs sont en train de hurler son nom. Termuid, non content d’être en possession des cristaux, détient également un mortel, et pas n’importe lequel. C'est certainement un projet gigantesque qu’il est en train de mettre en œuvre.
— Comment peux-tu être si sûre de toi ?
— Quand on sait lire entre les lignes, tout ça prend un sens. Il possède les quatre éléments, une intention, un objectif et je parierais gros qu’il a également le médium pour le mettre en œuvre, c’est la partie la moins complexe à trouver. De nombreux objets courants peuvent aisément faire office de médium. Un morceau de bois, certains métaux, tout ce qui permet de conduire ou d’absorber l’énergie.
Elle s’interrompit, sentant comme une pulsation parcourir le sol sous ses pieds.
— Tu as senti ça ?
Le phénomène se reproduisit.
— Je l’ai senti et je l’ai entendu aussi. Tu as la moindre idée de ce que ça peut être ?
— Des tambours gobelins. Nous sommes pourtant partis à l’aube, comment est-ce que…
— Quel rapport ?
— Les gobelins ne peuvent pas sortir en plein jour.
— Mais c’est TirNa'lugh ici, non ? Les choses sont certainement différentes. Est-ce qu’ils sont au-dessus de nous ? lui demanda-t-il, en levant inconsciemment les yeux au plafond.
— Difficile à dire. Allez, en route.
Ils reprirent leur pénible progression avant que, de nouveau, Cwynn ne fasse halte.
— Pourquoi t’arrêtes-tu ? l’interrogea Catrione.
Un courant d’air frais passa dans ses cheveux et sur son visage couvert de sueur.
— Le chien s’est arrêté. Je crois que nous y sommes.
La lumière filtrait d’une brèche au-dessus d’eux. Par cette ouverture, ils purent voir Timias qui se tenait au centre d’une grotte devant un rocher sur lequel trônait un chaudron qui semblait fait de plumes noires. Timias était penché sur le récipient. Le long du sombre mur, à l’opposé de leur position, une sylphe d’une grande beauté, portant le corps d’un mortel, entamait l’ascension d’un escalier en colimaçon.
Les bras du jeune homme étaient passés autour du cou de la femme, et dans sa main quelque chose de brillant scintillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Voilà le médium, comprit Catrione. C'est ça qui structure tout l’enchantement, et manifestement il n’est pas complètement achevé.
— Si je pouvais éloigner cet objet du garçon, chuchota-t-elle en évaluant ses chances de traverser l’espace découvert sans que Termuid ou Timias ou Tetzu ne la repère.
Mais il était déjà trop tard, non seulement il l’avait vue, mais il semblait l’avoir reconnue, et il lui souriait.
Sous ses pieds, le sol se mit à trembler.
Cours, cours, les gobelins sont en chemin, s’encouragea-t-elle mentalement, tu n’as plus beaucoup de temps.
— Cwynn ! murmura-t-elle, tu vois le gamin ? Tu vois ce qu’il tient ? Je dois absolument grimper en haut de ces marches et mettre un terme à leurs agissements. C'est Bran qui est entre leurs mains. Je veux que tu te glisses derrière Timias pendant qu’il sera concentré sur moi. Je vais essayer de m’approcher aussi près que possible de l’escalier, et dès que tu me verras courir…
— Je lui saute dessus.
— Exactement.
La sylphe était à mi-chemin du sommet de l’escalier et le garçon ne semblait pas peser plus qu’un oiseau mort. Non, il ne peut pas être mort, ils ont besoin de lui pour manipuler l’argent.
— Il a vraiment l’air mal en point, Catrione. Attention, je ne suis pas en train de dire que nous devrions l’abandonner, mais il est si pâle…
— S'il meurt ici, il ne rejoindra jamais les Terres d’Eté, s’énerva-t-elle à voix basse, il sera condamné à danser dans la Hutte de Herne pour l’éternité. C'est vraiment ce que tu veux pour ton frère ?
— Non, bien sûr, je ne souhaiterais ça à personne, répondit-il immédiatement, avec une expression contrite qui lui attira la sympathie de Catrione.
— Il faut faire vite, lui dit-elle en déposant un rapide baiser sur sa joue, il lui reste peu de temps.


— Catrione, qu’est-il arrivé à tes yeux ?
De l’autre bout de la pièce, Timias vit Catrione réagir à sa question. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il la reconnaisse, et il ne put réprimer un sourire de satisfaction.
— Je sais tout de toi, commença-t-elle en riant, la tête haute.
Elle s’adressait à lui avec ce ton qu’il avait appris à détester. Ce ton hautain qui clamait son rang de fille de chef de clan et d’héritière du trône, ce ton que n’employaient que les druides de naissance, et qui lui crachait à la face combien elle avait été, depuis le plus jeune âge, choyée, honorée par tous. La seule personne qu’il avait haïe davantage était Deirdre. Elle s’approcha à pas comptés du rocher sur lequel était posé le chaudron et quelque chose dans sa démarche lui rappela sa mésaventure dans l’antre de Macha. Il la vit jeter un rapide regard en direction de l’escalier.
Elle veut monter, elle veut essayer de s’interposer entre Bran et Loriana. Il fit un pas de côté tandis qu’elle poursuivait sa progression.
— Tu ne trouves pas qu’il y a quelque chose de changé dans mon regard ? Je crois bien que la Sorcière a altéré mes yeux pour me permettre de distinguer ta vraie nature, de voir ce que tu es vraiment, c’est-à-dire rien. N’est-ce pas que tu n’es qu’une erreur, Timias, Termuid, Tetzu ou quel que soit ton nom ? Lequel est le vrai, hein, dis-moi ? Tous à la fois, aucun des trois ? Tu n’es qu’un changelin qui se cache sous un masque. Tu ne peux révéler ta vraie nature à personne car tu l’ignores toi-même.
Il bondit vers elle, pris d’un accès de rage terrible, mais avant même de toucher le sol il sentit une main se poser sur son épaule. Il avait vu juste, il y avait là quelqu’un d’autre, dissimulé par la cape d’ombre. Les provocations de Catrione n’avaient d’autre but que de le mettre hors de lui, et il faisait maintenant face à cette parodie de mortel qui le menaçait avec ce qui ressemblait à une binette couverte d’argent et qu’il portait en guise de crochet improvisé au bout du moignon qui lui tenait lieu de bras droit.
— Je te connais, toi, hurla Timias tandis que les deux hommes se jaugeaient comme deux escrimeurs, au pied de l’escalier.
Il entendit Loriana crier, et Catrione appeler Bran.
— Pose l’argent sur le globe, Loriana ! lui cria-t-il, tandis que le mortel essayait de le frapper de son arme improvisée.
Je compte sur toi, ma reine, ne me fais pas défaut, pas maintenant . Encore quelques instants et le pouvoir cumulé de l’argent et des gremlins serait à jamais lié à Faërie, lié par le feu, l’air et l’eau, scellé par le pouvoir de la terre.
Un hurlement strident descendit jusqu’à lui, suivi du cri inarticulé du garçon. Lorsqu’il leva les yeux les rochers tremblaient, menaçant de s’effondrer. Il vit les gremlins jaillir de chaque interstice et s’employer, comme il le leur avait ordonné, à maintenir l’édifice en place.
Des rafales d’énergie le traversèrent et le mortel perdit l’équilibre. Il roula sur lui-même, vacilla sur le sol incertain, avant de reprendre pied et de se jeter sur Timias. Le sylphe saisit facilement la main lancée vers lui et commença à tordre sans effort le bras du mortel, gorgé qu’il était de la puissance magique qui coulait à présent dans ses veines.
Il vit les yeux du mortel s’agrandir de surprise avec une expression presque comique en sentant ses os craquer.
Timias le libéra.
Le mortel baissa les yeux sur son crochet avec une expression de stupeur absolue. L'objet avait disparu et avait fait place à une main humaine, aussi naturelle que celle avec laquelle il était venu au monde.
— L'argent n’a plus sa place en Faërie, désormais, lui glissa Timias avec un air satisfait en levant le bras pour lui porter le coup fatal.
— Ne le tuez pas ! lui cria Loriana du haut des marches.
— Quoi ?
Timias jeta un œil rapide dans sa direction.
— La magie a opéré, le mortel a posé l’argent sur le globe, mais la réaction n’a pas été celle que vous aviez prévue, Timias. La pièce ne s’est pas logée au sommet, elle a comme… fondu. J’ai laissé la druidesse partir avec le garçon, vous ne devrez plus vous en prendre à lui.
— Pourquoi ça ?
Le mortel battit en retraite, et Timias vit la cape d’ombre onduler sur ses épaules. Prévoyante Catrione, rien ne t’échappe, décidément. Rien d’étonnant à ce que la Sorcière l’ait rétribuée si largement.
— Parce que, poursuivit Loriana d’une voix caressante, c’est désormais lui le nouveau Haut Roi. Vous devez le laisser vivre Timias, car il est à présent mon consort.
Timias fut comme frappé par la foudre. Il déglutit avec difficulté, peinant à tenir debout.
— Une sylphe ne peut prendre un mortel comme consort, Loriana !
— Mais ma descendance est déjà conçue, Timias.
Elle lui jeta un regard en coin en lui tendant la main, caressant de l’autre son ventre encore plat.
— C'est une puissante magie que nous avons mise en œuvre, et je ne serais pas étonnée d’attendre des jumeaux. Je suis libre de choisir mon consort, Timias. Vous avez dit vous-même que je serais la plus grande souveraine que Faërie ait jamais connue, et ce mortel sera le premier de mes consorts. Vous comprenez ? Quand il mourra, je choisirai peut-être l’autre, pouffa-t-elle, portant la main à sa bouche avec coquetterie.
— Ça, ça m’étonnerait, s’exclama Cwynn en s’élançant à l’assaut de l’escalier, à la poursuite de Catrione, je rentre chez moi !
— Vous le laissez parti ? lui demanda Timias, interloqué, tandis que le bruit des pas de Cwynn allait décroissant.
— Il reviendra, lorsqu’ils l’uniront à la terre. Et peut-être qu’alors je le garderai auprès de moi un petit moment, parce que…
Loriana s’interrompit en gravissant les marches d’un pas théâtral, en faisant signe à Timias de la suivre.
— Parce que tel sera mon bon plaisir, voilà tout.
Ils atteignirent le sommet des marches, où la pierre de lune luisait sous la fine résille d’argent.
— Les choses sont différentes, à présent, vous aviez vu juste, Timias, s’exclama Loriana en écartant les bras, je n’en peux plus d’attendre !
Timias la vit se pencher vers la résille, la gorge serrée à ne presque plus pouvoir respirer.
Comment ai-je pu me tromper à ce point ? C'est moi qu’elle devait choisir. Je suis son sauveur, je suis celui qui a façonné la résille, ferment de la sauvegarde de Faërie, face à la menace des gobelins, des mortels et de l’argent ! C'est moi qui ai conçu cette nouvelle forme de magie.
— Qu’y a-t-il ? demanda Loriana en lui tendant la main, vous avez l’air si sombre. C'est vous qui aviez raison, et je me demande bien ce que le conseil trouvera à redire à présent. Vous nous avez offert un endroit sûr où nous réfugier, ainsi que les moyens de créer un monde nouveau. Vous devriez exulter, au contraire, moi j’ai l’impression que je pourrais voler !
— Si vous êtes satisfaite, alors je partage votre liesse, Gracieuse Majesté, la salua-t-il en portant la main à son cœur.
Il se sentait comme vidé de toute substance, et la blessure sous sa queue recommençait à le faire souffrir.
— Mais sans doute devrais-je moi aussi rejoindre la Forêt Profonde, à présent, et attendre que le changement s’opère en moi.
— Non ! s’écria Loriana en lui prenant la main, je veux que vous demeuriez à mes côtés, Timias. Vous êtes celui qui a donné naissance à tout ceci… et à cela, ajouta-t-elle en posant sa main sur son ventre.
Timias ressentit sous ses doigts, sans aucun doute possible, l’étincelle de la vie. Une… non, deux, corrigea-t-il avant de constater qu’il y en avait même une troisième. Le souvenir de l’enfant de Deirdre choisit cet instant pour s’imposer à lui, mais il refusa de le laisser remonter à la surface. Il s’inclina légèrement et effleura la main de Loriana de ses lèvres.
— A présent, Votre Glorieuse Majesté, il nous reste à décider de la meilleure façon de nous débarrasser des gobelins avant la tombée du jour.
— Je m’en remets à vous pour ces questions, Timias, vous saurez éloigner cette menace, je vous fais entièrement confiance.
Elle se dressa sur la pointe des pieds, déposa un baiser sur sa joue, et arpenta la pièce en chantonnant pour elle seule. On dirait un chaton qui vient de trouver un bol de lait, songea Timias.
Il demeura un long moment à contempler la résille qui scintillait au sommet de la pierre de lune. Le ciel virait au pourpre et les tambours des gobelins avaient entamé leur mélopée. Timias savait qu’ils étaient de retour, gavés de chair mortelle et de sang druidique, pleins d’une nouvelle énergie, comme l’étaient les sylphes. Cependant les gobelins étaient loin de se douter à quel point les sylphes avaient désormais l’avantage. Pendant un instant, il eut la tentation de s’emparer de la résille, de laisser les gobelins ravager Faërie, de laisser les arbres brûler et la flétrissure dévaster l’Ombre, mais cela ne rimait à rien. Il voulait voir s’accomplir son rêve, voir Faërie devenir plus puissante que jamais.
Il passa la tête par la porte et jeta un œil dans la cour baignée d’une chaude lumière où résonnait le chant de Loriana. Elle porte l’avenir en elle, songea-t-il, et en un instant sa décision fut prise. Si elle voulait d’une éminence grise à ses côtés, alors il ferait selon ses désirs. Il jeta un dernier regard à la résille et sortit de la pièce d’un pas décidé. Arrivé sur le seuil, il eut un moment d’hésitation et regarda en arrière.
— Portes ! murmura-t-il, et avant même que ses lèvres n’aient terminé de prononcer le mot de lourds battants aux charnières d’airain apparurent.
— Verrouillées !
Il y eut un cliquetis et les serrures étaient en place. Voilà qui devrait suffire pour le moment. Il jeta un dernier regard à son ouvrage et s’éloigna, réfléchissant déjà au plan qui causerait la perte de Macha.


Cours, cours, les gob’lins sont là, leurs tambours sont sur tes pas. Va-t’en vite, va-t’en loin. Va-t’en, va-t’en, va-t’en loin. La comptine refusait de quitter son esprit tandis qu’elle trébuchait sur la frontière, traînant Bran plus qu’elle ne le portait, dans ce vaste néant qui puait les excréments et le sang séché.
Elle perdit l’équilibre et tomba au sol, les mains en avant, dans un geste instinctif de protection. Ils basculèrent ensemble sur un amas doux de matière molle qui empestait le charnier. Avait-elle amené par erreur le garçon vers un repaire de gobelins ?
La terreur la submergea lorsqu’elle envisagea cette éventualité. Un oiseau cria quelque part au-dessus d’elle et elle sentit une aile l’effleurer, portant avec elle des remugles de charogne. Les corbeaux s’agitaient, croassant dans un vacarme assourdissant, brassant l’air de leurs ailes. Elle entendit les arbres ployer dans sa direction et des gouttes de pluie vinrent s’écraser contre sa joue. Lorsqu’elle porta ses mains à son visage pour effleurer ses paupières, ses doigts ne touchèrent que des orbites vides. Elle était donc vraiment aveugle.
— Cailleach ? La voix de Bran était rauque et traînante, comme s’il n’avait rien bu depuis des jours, ce qui, comprit-elle, était sans doute le cas.
— Je m’appelle Catrione, ta sœur Deirdre était mon amie.
— Elle m’a prévenu que vous viendriez, articula-t-il avec difficulté.
— Comment ça ?
Elle sentait toujours la pluie tomber sur son visage. Oui, elle était aveugle et manifestement il pleuvait.
— Elle m’a visité quand j’étais là-bas, là-haut… où que soit cet endroit. Elle m’encourageait à tenir bon, elle me disait qu’elle avait envoyé la meilleure amie qu’elle ait au monde pour me secourir et me ramener chez moi. Elle me disait de tenir le coup, que vous seriez bientôt là.
Catrione prenait à peine conscience que c’était effectivement ce qu’elle venait d’accomplir. Elle avança à tâtons sur le sol rocailleux et inégal où la terre, par endroits, semblait avoir été retournée récemment. Ses doigts rencontrèrent quelque chose de collant et de gélatineux et elle eut un mouvement de recul instinctif. Elle sentit sous ses doigts ce qu’elle prit tout d’abord pour une dague avant de comprendre qu’il s’agissait d’une pointe de lance brisée. Elle se tourna vers la droite et sa main tomba sur le pommeau d’une épée encore serrée dans la main, raidie par la mort, de son propriétaire.
— Bran, est-ce que tu as la moindre idée de l’endroit où nous sommes ?
— Non, répondit-il en déglutissant avec difficulté, mais cette pluie qui tombe est une bénédiction. On dirait qu’une bataille a eu lieu ici, il y a du matériel éparpillé un peu partout et des corps étendus.
Catrione prit une profonde inspiration et le regretta aussitôt, lorsque l’odeur infecte emplit ses poumons.
— Est-ce qu’il fait jour ?
— Il fait surtout gris, je ne saurais pas dire avec précision si le soleil s’est levé.
— Qui sont ces soldats ? Est-ce que tu peux distinguer leurs uniformes aux couleurs qu’ils portent ?
— Il y a pas mal de bleu et de pourpre. J’ai bien l’impression que nos hommes ont battu les Acquiléens. On dirait que les corps des guerriers étrangers ont été abandonnés sur le champ de bataille.
Le vent forcit et Catrione fit de son mieux pour rassembler ses idées. Elle devait agir avant que le contrecoup de leur long séjour à TirNa'lugh ne se fasse sentir. Ils étaient certes parvenus à échapper à Termuid et aux gobelins, mais ils étaient à présent complètement perdus au beau milieu d’un champ de bataille, cernés par des monceaux de cadavres mutilés.
La pluie glissa le long de sa nuque et elle entendit Bran gémir.
— On ne peut pas rester ici, décida-t-elle enfin. Est-ce que tu es en état de marcher ?
— Je me sens un peu mieux, mais j’ai une faim de loup et j’ai l’impression d’être trop… léger.
Tu n’es pas léger, mon pauvre garçon, tu es quasiment translucide, se dit-elle, se gardant bien de lui faire partager ses pensées.
— On ne trouvera rien à se mettre sous la dent ici, à moins de devenir charognards. Tu vas être mes yeux, et nous allons essayer de trouver une route.
Ils se mirent en route à la recherche d’un abri. Catrione tenait à ce qu’ils bénéficient d’une sécurité même relative quand le contrecoup arriverait, mais elle refusait de s’en ouvrir à Bran, afin d’éviter de le paniquer davantage. L'état du jeune homme était alarmant. Il avait la peau brûlante et desséchée et ses os semblaient presque friables ; en réalité, il ne restait plus grand-chose de lui. Il n’est pas tiré d’affaire, sa vie est toujours menacée, mais au moins, en passant de vie à trépas ici, il aura la garantie de rejoindre les Terres d’Eté. Il aura toujours le loisir d’en revenir quand l’heure sera venue, pour affronter Termuid sous une nouvelle apparence. Ce garçon est courageux, c’est un esprit noble, il ne méritait certes pas de passer le reste de l’éternité dans la Hutte de Herne.
— Catrione, je crois que j’ai vu un chien blanc, un peu plus loin.
Elle perçut derrière sa voix rauque un regain d’énergie et d’optimisme et elle sourit intérieurement. Peut-être avaient-ils une chance, finalement, une chance de réussir à s’ancrer de nouveau dans ce monde-ci, même s’il leur fallait avant tout trouver un abri pour affronter le contrecoup.
— J’aimerais tellement que vous puissiez le voir. Il est là, debout sur un chariot, et il agite la queue. Attendez… mais où est-il passé, il était là il y a une minute !
Catrione chassa les cheveux qui lui collaient au visage et sentit une truffe humide contre sa cuisse.
— Bog ? murmura-t-elle, Bog, c’est vraiment toi ?
De nouveau, une gueule amicale la poussa doucement et une langue vint lui lécher la main. L'animal glissa sa tête dans le creux de sa paume et Catrione sentit les larmes couler de ses yeux mutilés et ruisseler sur ses joues.
— Je crois qu’on va s’en tirer, Bran, chuchota-t-elle.
Elle sourit au jeune garçon. Elle lui sourit malgré la pluie et le froid, malgré l’odeur de mort omniprésente et la certitude que, sans doute, Cwynn était perdu pour toujours.
— Bog est venu pour nous ramener chez nous.