8.
— Devons-nous continuer à creuser, Cailleach ? haleta Athair Emnoch, appuyé sur sa pelle, tandis que Catrione le rejoignait au sommet du Tor.
Les autres s’arrêtèrent de creuser et la fixèrent, espérant une pause.
L'après-midi tirait à sa fin et le temps se couvrait, mais le soleil brillait encore avec intensité et il faisait très chaud.
— Plus on creuse, plus il y a à creuser, gémit Athair. C'est comme si la terre elle-même résistait.
Catrione planta ses poings sur ses hanches et jeta un coup d’œil circulaire sur le sommet du Tor. Où que portât son regard, les progrès étaient maigres.
— Je pense que c’est exactement ce qui se passe, Athair. Bien, c’est inutile, nous n’arriverons pas à déloger les khouri-keen de cette manière.
Les hommes reposèrent leurs pelles et s’étirèrent. Catrione en profita pour inspecter les environs du Tor. La file continue de réfugiés qui se dirigeaient vers le Bosquet grossissait à mesure que leur parvenait le bruit de nouvelles incursions gobelines dans tout le pays.
Où est Tully quand j’ai besoin de lui ?
Athair Emnoch la rejoignit.
— Et maintenant ?
Elle le regarda, essayant de deviner ses pensées. Son visage était neutre et il prenait soin de parler d’une voix sans passion, mais ses yeux suivaient malgré lui la file ininterrompue de réfugiés qui venaient se réunir en un camp de fortune devant les portes du Bosquet.
— J’ai envoyé des corbeaux porter un message aux druides réunis à Ardagh, répondit-elle en resserrant ses bras autour de ses épaules, j’en ai également envoyé en direction d’Eaven Morna, au cas où certains seraient restés là-bas. Le chevalier de Meeve nous a affirmé que Connla y était encore.
Elle prit une profonde inspiration. Elle était épuisée et crasseuse ; ils l’étaient tous.
— Que tout le monde redescende se laver et prendre un peu de repos. Tous ces gens sont effrayés et ils ont grand besoin de notre soutien.
Niona marcha droit vers elle, sa pelle sur l’épaule.
— Avez-vous trouvé quelque chose d’utile dans les Chroniques, ma sœur ?
Catrione aurait tellement voulu lui répondre que oui, que toutes les réponses étaient là dans ces vieux morceaux d’écorce racornie.
— Je ne sais pas encore, j’aimerais en discuter avec les herboristes avant de me forger une opinion. Elles passent plus de temps à compulser les Chroniques que qui que ce soit ici. Comme je le disais à Athair ici présent, j’ai envoyé des corbeaux vers Ardagh et Eaven Morna pour demander de l’aide.
— Et que ferons-nous en attendant ?
— En attendant… Eh bien, en attendant, nous allons tâcher d’organiser le chaos croissant qui s’amasse devant nos portes. Mais, avant toute chose, je veux que chacun prenne un peu de repos, dit-elle en élevant la voix afin d’être entendue de tous. Nous tiendrons conseil au souper.
Un nuage de poussière sur la route attira son attention, une troupe de cavaliers aux livrées familières revenaient au bercail. Tully était de retour.
— Je vous prie de m’excuser à présent, je dois m’entretenir avec le seigneur Tully, s’excusa-t-elle.
Et, avant que quiconque n’ait eu le temps d’ajouter quoi que ce soit, elle dévala le chemin vers la plaine, en sentant le regard de Niona planté dans son dos comme une lance.
Elle trouva Tully aux écuries.
— C'est difficile à dire…, commença-t-il
— Nous devons en conclure que Fengus-Da se trompe, au moins sur ce sujet, et nous préparer à affronter les gobelins. Il est inutile que vous perdiez votre temps ici, Tully, et je ne peux pas venir avec vous, je dois rester ici.
— Les ordres de votre père sont formels, je dois vous ramener à la maison, insista Tully avec obstination, les bras croisés sur la poitrine.
Catrione sentit naître un doute, une méfiance, vis-à-vis du vieux guerrier grisonnant qui savait si bien se prémunir contre ses sens druidiques. Il me dissimule quelque chose.
— Vous ne m’avez pas tout dit, Tully, n’est-ce pas ? l’interrogea-t-elle en élargissant magiquement ses sens, frôlant en esprit la conscience des autres chevaliers présents, butinant à la surface de leurs pensées immédiates, comme un papillon.
Tully s’attendait à cette forme d’interrogatoire et son esprit était une véritable forteresse, mais elle sentit à proximité un pic d’activité émotionnelle. Quelqu’un réagissait à ce qu’elle venait de dire. Elle cibla un peu plus sa recherche et localisa la source dans l’étable sur sa droite. Un jeune chevalier était nonchalamment appuyé contre le mur.
— Votre futur mari vous attend là-bas, dit-il malgré lui, les mots se bousculant hors de sa bouche avant qu’il n’ait eu le temps de plaquer ses mains contre ses lèvres.
Catrione le dévisagea.
— Mon futur mari ! s’exclama-t-elle en se tournant vers Tully. Est-ce vrai ?
Tully acquiesça à contrecœur.
— Combien de fois devrai-je vous répéter de ne penser à rien quand il y a un druide dans les parages ? N’importe quel druide ! ajouta-t-il à l’intention du chevalier.
— Je n’ai pas de temps à perdre avec les petites intrigues de mon père, Tully ! Retournez là-bas et transmettez-lui ce message.
— Ça n’a rien d’un jeu, Catrione, il s’inquiète pour vous, et pour le pays.
— Et qui est cet homme pour qui il voudrait me voir renoncer à mes vœux ?
— Le fils aîné de Meeve.
— Le petit frère de Deirdre ? Bran ? Mais c’est encore un enfant ! Il ne doit pas avoir plus de dix…
— Elle a un autre fils, apparemment, dont personne n’a jamais entendu parler. Il aurait vécu du côté de Far Nearing jusqu’à ce jour et Meeve se serait, semble-t-il, récemment mis en tête de se soucier de son sort. Votre père pense tenir là le moyen d’unir deux des plus grandes nations de Brynhiver. Callie, il faut que vous compreniez que c’est l’une des rares occasions où votre père et Meeve tombent d’accord sur un sujet.
Le monde est définitivement devenu fou. La réalité est en train de basculer. Les fils qui maintiennent toutes choses dans un ensemble cohérent commencent à se déliter, à glisser vers le néant.
La voix de Deirdre vint se glisser dans son esprit. N’as-tu jamais espéré qu’un jour un homme viendrait ?… Et pendant un instant elle eut de nouveau treize ans. N’as-tu jamais espéré que viendrait un jour un homme qui t’est destiné, un homme pour qui tu serais prête à tout quitter ? Termuid était venu et toutes deux avaient préféré rester. Mais s’il revenait ? lui murmura la petite voix du démon qui vivait dans la chaleur de sa chair. Catrione se pressa les tempes pour chasser cette voix issue de son passé.
— Je ne partirai pas, Tully.
— Nous restons aussi, dans ce cas. Ne vous souciez pas du gîte et du couvert, nous pouvons nous occuper de nous-mêmes, et même fournir le nécessaire aux autres. Fengus Da veut vous protéger, et moi aussi. C'est ce que nous voulons tous, ajouta-t-il en jetant un regard aux hommes alentour. Et dans la mesure où nous ne souhaitons pas vous enlever nous n’avons guère d’autre choix.
Pendant un moment, et malgré les circonstances, Catrione eut presque envie de rire. Elle ouvrit la bouche et une voix douce se faufila dans son esprit. Père. Catrione se retourna, et chercha en tous sens la source de cette intrusion.
Père, répéta la voix dans un chuchotement. Père est en chemin.
— Tully, est-ce que vous venez de dire que mon père était en chemin ?
— Non, madame, j’ai simplement dit que nous allions demeurer ici.
Père est en chemin. La voix était à peine plus forte qu’un soupir.
— Très bien, Tully. Vous pouvez rester, naturellement. J… J’ai du travail à présent. Elle s’éloigna à pas rapides en direction de l’herboristerie, concentrée, tous ses sens druidiques en alerte, mais un tourbillon gris et terne les masquait presque entièrement. Elle ne percevait qu’un paysage vide et déprimant où brillaient faiblement et par intermittence de faibles lueurs. Père est en chemin. N’as-tu jamais espéré qu’un jour un homme viendrait ? Un époux ? Les mots tournoyaient jusqu’à l’absurde, scandés par la voix de Deirdre, ils faisaient vibrer ses os et son crâne.
— Assez ! hurla-t-elle en plaquant ses mains sur ses oreilles.
Elle ouvrit les yeux et découvrit la foule des réfugiés, le regard tourné vers elle. Instinctivement, elle regarda en direction du Tor. Une abominable perspective lui traversa l’esprit. Elle saisit ses jupons et s’élança en direction de l’herboristerie, où Bride et Baeve préparaient leurs décoctions. Elles levèrent brusquement les yeux lorsqu’elle fit irruption dans le bâtiment et Baeve reposa son pilon.
— Qu’y a-t-il, Catrione ?
— Nous devons étudier de nouveau les écorces, consulter les Chroniques. Cet enfant, l’enfant de Deirdre… Je crois que Termuid est en chemin et que toutes ces références à un enfant qui ne peut être occis de la main d’un homme ou d’une femme… Je crois… Je crois que c’est de l’enfant de Deirdre qu’il s’agit, haleta-t-elle le souffle court.
— Allons, allons, ma petite, la rassura Bride, asseyez-vous. Vous êtes tout essoufflée. Allez donc lui chercher un peu d’eau, Sora.
Elles l’assirent sur un banc et lui mirent un gobelet exhalant de puissantes senteurs épicées dans les mains. Baeve la regarda boire sans dire un mot et, quand elle eut terminé, reprit le récipient des mains tremblantes de Catrione.
— Je l’ai entendu, murmura Catrione en les regardant tour à tour au fond des yeux. J’en suis certaine, il disait « Père est en chemin ».
— Votre père ? s’étonna Bride.
— Non, non, le père de l’enfant, Termuid. J’ai le pressentiment qu’il revient par ici et que cet enfant… Cet enfant…
Elle agrippa la main de Baeve.
— Vous l’avez dit vous-même : en plus de quarante ans d’exercice, jamais vous n’avez vu quelque chose d’aussi étrange. Souvenez-vous à quoi ressemblait Deirdre. Elle est devenue cette créature hideuse et elle fait des choses… comment a-t-elle pu atteindre le Tor, par exemple, et… Et comment est-elle montée au sommet ? Et puis comment s’y est-elle prise pour se glisser dans la salle du Chapitre et dérober les cristaux khouris ? Le temps nous est compté, si nous attendons le retour des corbeaux d’Ardagh, il sera trop tard. Je vous en prie, vous connaissez les arcanes des onguents et des herbes mieux que quiconque, il faut que nous consultions les Chroniques !
Bride et Baeve échangèrent un regard.
— Allez chercher les écorces, Sora, lui demanda Bride.
— Toutes ?
— Toutes.


Cwynn n’aurait pas su dire avec certitude à quel moment la nature vraiment étrange du chien blanc lui avait sauté aux yeux. Peut-être était-ce le fait qu’Eoch accepte de suivre cet animal avec une confiance aveugle qui lui avait mis la puce à l’oreille, ou peut-être était-ce sa capacité à marcher des heures durant sans jamais lever la patte. Comme en réponse à ses réflexions, le chien gagna le bord du chemin, renifla une souche contre laquelle il se soulagea en regardant Cwynn, l’air de dire : « C'est ça que tu voulais ? »
Cwynn était perplexe, mais le chien poursuivit sa route comme si de rien n’était. Est-ce que cet animal sait seulement où il va ? Les rares voyageurs qu’ils avaient croisés avaient tous confirmé qu’ils étaient bien sur la route qui menait à Ardagh. Tous leur avaient désigné l’est du doigt et le chien avait repris sa route.
La lumière était douce, et étendait comme un dais doré sur toutes choses. Les collines verdoyantes étaient parsemées de taches rouges et vertes où poussaient le trèfle, la bruyère et la sauge. Un petit vent soufflait dans son dos, soulevant la poussière rouge du chemin de terre. Il leur arrivait de traverser de loin en loin des hameaux où des hommes et des femmes plaisantaient, se racontaient des histoires et chantaient autour de petits feux. Personne ne semblait avoir de tâches précises à accomplir et, à dire vrai, rien ne semblait manquer ou justifier que l’on se mette à travailler. Les maisons étaient propres, les gens soignés, toutes choses baignaient dans un halo lumineux et les gens semblaient heureux, souriant et agitant la main à son passage.
Il fit en chemin la rencontre d’une vieille femme portant un panier rempli des pommes les plus appétissantes qu’il lui ait été donné de voir. Elle venait de les cueillir, à l’évidence, et certaines portaient encore des morceaux de branches couverts de feuilles vertes. Elle lui sourit et leva le panier à son intention, afin qu’il en choisisse une à son goût.
Le soleil jouait dans ses cheveux, y faisant danser des reflets argentés. Elle avait des yeux d’un bleu profond et des taches de rousseur qui lui mangeaient joliment le bas du visage.
A Far Nearing, les pommes pouvaient difficilement prétendre au titre de fruits. Se pouvait-il que le climat sur le continent soit aussi différent ?
— Où avez-vous trouvé ces pommes ? lui demanda-t-il.
— Par là, répondit-elle en désignant les collines couvertes de pommiers qui ondulaient jusqu’à l’horizon, leurs branches si lourdement chargées de fruits qu’elles touchaient presque le sol. Prenez-en une, si vous voulez, et, quand vous verrez Bran, dites-lui qu’Aeffie La Pomme lui passe le bonjour.
Sans même réfléchir, Cwynn se saisit du panier et prit une pomme. Elle était tiède de la chaleur du soleil et il pouvait presque ressentir à travers la peau la richesse du jus qui la gorgeait. Il saliva d’avance et déglutit à la simple idée d’un quartier croquant entre ses dents.
— Quelle variété est-ce ? demanda-t-il, mais la vieille femme s’était envolée.
Le chien agita la queue et aboya avec conviction. Eoch se remit en route, et Cwynn courut à sa suite en glissant la pomme dans sa besace.
La route fit un coude et Cwynn aurait juré que le soleil avait changé de place dans le ciel. Le paysage était également très différent. Le chemin rouge et lumineux avait fait place à un ruban rocailleux et inégal. Le bruit d’une cascade lui parvint à quelque distance du sentier et il vit une petite chute d’eau en contrebas. Il jeta un regard en arrière et constata que ce qu’il contemplait n’avait rien de commun avec le paysage qu’il venait de traverser. La forêt les cernait de toutes parts, sombre et menaçante dans le crépuscule. Disparues les douces collines, envolée la chaude lumière.
Dans le ciel, les premières étoiles perçaient la voûte et il eut le sentiment non seulement d’avoir pris un gigantesque raccourci, mais aussi d’avoir fait un bond dans le temps. Il mit pied à terre et contempla les environs. Le chien blanc lui courut autour en agitant la queue et, près de lui, Eoch hennit en levant la tête, le poussant dans le dos de son mufle rose et humide, tandis qu’un brouillard épais se levait autour d’eux. Une lumière étrange glissait sur les collines, un chatoiement lunaire qui faisait scintiller le faîte des arbres. Jamais il n’avait contemplé un tel spectacle auparavant.
Où suis-je ? Comment suis-je arrivé là ? Est-ce que c’est vraiment la route d’Ardagh ?
— C'est le bon chemin, mon gros, tu es sûr ? demanda-t-il au chien. C'est bien Ardagh par là ?
Le chien se contenta d’aboyer joyeusement en allant et venant sur la route, bientôt suivi d’Eoch qui hennit vivement et s’élança à sa suite, forçant Cwynn à sauter en selle en catastrophe, les doigts serrés sur les rênes pour éviter de basculer.


Les bâtiments de La Boulaie des Druides Blancs étaient visibles au-delà des arbres lorsque Termuid franchit la frontière crépusculaire entre les mondes. Il frissonna en sentant la métamorphose qui s’opérait en lui à son corps défendant. Sa chair se réorganisait autour de ses os, comme un vêtement que l’on réajuste.
Je ne me fais pas seulement passer pour un mortel, je deviens l’un d’eux, tout comme je suis parvenu à devenir un gobelin. Je me demande ce que Finnavar dirait de ça… Non, peu m’importe son avis, celui d’Auberon ou de Loriana, songea-t-il en s’appuyant contre le tronc d’un arbre, indécis et confus, comme chaque fois que se posait le problème de sa nature profonde. Il était nu, il lui fallait gagner la blanchisserie et s’arranger pour voler quelques vêtements, mais sans la cape d’ombre ses chances de se faufiler à l’intérieur, même par une porte dérobée, étaient assez maigres.
Et puis il y avait tous ces gens réunis devant les grandes portes. Mais qu’est-ce qui se passe, ici ? se demanda-t-il en se faufilant dans les buissons. La plupart semblaient être des fermiers et des bergers, tous membres de clans locaux. Il se souvint alors des mortels dont les gobelins avaient fait leur festin et songea que ces gens fuyaient certainement la rumeur de la maraude, voire la menace tangible des gobelins.
Il avisa un chariot non loin de l’endroit où il se trouvait. Il n’était pas gardé et semblait contenir des tartans et des pantalons.
Il terminait d’ajuster sa ceinture de fortune autour de sa taille lorsqu’il entendit pour la première fois la voix. Père.
Timias sursauta et jeta un regard alentour. La voix était aussi faible que le bruissement des ailes d’un papillon, aussi fragile que le panache sur la queue d’un dragon et aussi émouvante que le bêlement d’un agneau. Père.
Père, es-tu en chemin ?
Timias était interloqué. Il se tourna en direction du Tor et s’éloigna du tumulte de la foule des réfugiés.
Père ? demanda de nouveau la voix, avec des accents joyeux. Tu me connais, n’est-ce pas, songea Timias, le cœur battant dans sa poitrine humaine, soudain submergé par une joie si intense qu’il en eut le souffle coupé.
Père !
Timias était désorienté. Il tituba, se raccrocha à la branche d’un arbre et se laissa glisser au sol. La terre semblait vibrer et chaque brin d’herbe lui envoyait des décharges d’énergie qui lui remontaient le long de l’échine. Etait-il possible que le charme qu’il avait tissé avec Deirdre ait donné naissance à un enfant ? Un enfant conçu alors même qu’ils tissaient la cape d’ombre. Timias était à la fois émerveillé et submergé d’émotions contradictoires.
Je suis un mortel, se répéta-t-il en levant ses mains calleuses aux ongles cassés devant ses yeux. Les mortels et les sylphes ne peuvent pas s’accoupler. Il passa sa main sur ses joues, éprouvant la rudesse de sa barbe. Alors je suis quoi ? se demanda-t-il pour la centième fois. Quelle sorte de créature suis-je donc ? Suis-je mortel, gobelin, sylphe, un improbable mélange des trois, ou quelque chose de tout à fait différent, d’inconnu. J’ignore ce que je suis, mais ce dont je suis certain, c’est que j’ai un enfant. Un enfant qui me reconnaît comme son père ! Il laissa avec prudence le contact s’établir avec l’esprit de l’enfant et tenta de lui répondre. Mon enfant ? La réponse fusa plus vite qu’une flèche, une supplique joyeuse qui résonna dans son esprit comme le tintement de mille cloches. Ici… Ici… Ici…
ICI.
Il s’était attendu à tout sauf à ça. Il existe, ce n’est pas un mirage ! Cette idée l’accompagna tandis qu’il fendait la foule. Il avançait, oubliant les hommes et les chevaux, oubliant la prudence, subjugué à l’idée que de la magie avait pu naître la vie.
Lui et Deirdre, dans l’étreinte qui leur avait permis de créer la cape, avaient conçu un enfant. Lorsque les sylphes et les druides s’unissaient rituellement sur les collines et dans les bois, leur union demeurait toujours stérile, mais Deirdre et lui… Ils avaient accompli l’impensable, l’impossible.
Finnavar, que son nom soit à jamais maudit, avait raison. Il était différent des autres sylphes, et il était différent des mortels, mais pour la première fois de son existence il s’en moquait. Une image oppressante emplit son esprit alors qu’il atteignait le pied du Tor. Une sensation de chaleur, d’humidité. Il sentit le poids des murs de terre autour de lui.
ICI, PÈRE... À L'AIDE... ICI !
Le cri de désespoir le galvanisa. Il se ressaisit, chassant l’image de son esprit, et il entama l’ascension du Tor, bien décidé à en découdre avec ce qui menaçait son enfant, homme, bête ou druide