— Devons-nous continuer à creuser, Cailleach ?
haleta Athair Emnoch, appuyé sur sa pelle, tandis que Catrione le
rejoignait au sommet du Tor.
Les autres s’arrêtèrent de creuser et la fixèrent,
espérant une pause.
L'après-midi tirait à sa fin et le temps se
couvrait, mais le soleil brillait encore avec intensité et il
faisait très chaud.
— Plus on creuse, plus il y a à creuser, gémit
Athair. C'est comme si la terre elle-même résistait.
Catrione planta ses poings sur ses hanches et jeta
un coup d’œil circulaire sur le sommet du Tor. Où que portât son
regard, les progrès étaient maigres.
— Je pense que c’est exactement ce qui se passe,
Athair. Bien, c’est inutile, nous n’arriverons pas à déloger les
khouri-keen de cette manière.
Les hommes reposèrent leurs pelles et s’étirèrent.
Catrione en profita pour inspecter les environs du Tor. La file
continue de réfugiés qui se dirigeaient vers le Bosquet grossissait
à mesure que leur parvenait le bruit de nouvelles incursions
gobelines dans tout le pays.
Où est Tully quand j’ai
besoin de lui ?
— Et maintenant ?
Elle le regarda, essayant de deviner ses pensées.
Son visage était neutre et il prenait soin de parler d’une voix
sans passion, mais ses yeux suivaient malgré lui la file
ininterrompue de réfugiés qui venaient se réunir en un camp de
fortune devant les portes du Bosquet.
— J’ai envoyé des corbeaux porter un message aux
druides réunis à Ardagh, répondit-elle en resserrant ses bras
autour de ses épaules, j’en ai également envoyé en direction
d’Eaven Morna, au cas où certains seraient restés là-bas. Le
chevalier de Meeve nous a affirmé que Connla y était encore.
Elle prit une profonde inspiration. Elle était
épuisée et crasseuse ; ils l’étaient tous.
— Que tout le monde redescende se laver et prendre
un peu de repos. Tous ces gens sont effrayés et ils ont grand
besoin de notre soutien.
Niona marcha droit vers elle, sa pelle sur
l’épaule.
— Avez-vous trouvé quelque chose d’utile dans les
Chroniques, ma sœur ?
Catrione aurait tellement voulu lui répondre que
oui, que toutes les réponses étaient là dans ces vieux morceaux
d’écorce racornie.
— Je ne sais pas encore, j’aimerais en discuter
avec les herboristes avant de me forger une opinion. Elles passent
plus de temps à compulser les Chroniques que qui que ce soit ici.
Comme je le disais à Athair ici présent, j’ai envoyé des corbeaux
vers Ardagh et Eaven Morna pour demander de l’aide.
— Et que ferons-nous en attendant ?
— En attendant… Eh bien, en attendant, nous
allons tâcher d’organiser le chaos croissant
qui s’amasse devant nos portes. Mais, avant toute chose, je veux
que chacun prenne un peu de repos, dit-elle en élevant la voix afin
d’être entendue de tous. Nous tiendrons conseil au souper.
Un nuage de poussière sur la route attira son
attention, une troupe de cavaliers aux livrées familières
revenaient au bercail. Tully était de retour.
— Je vous prie de m’excuser à présent, je dois
m’entretenir avec le seigneur Tully, s’excusa-t-elle.
Et, avant que quiconque n’ait eu le temps
d’ajouter quoi que ce soit, elle dévala le chemin vers la plaine,
en sentant le regard de Niona planté dans son dos comme une
lance.
Elle trouva Tully aux écuries.
— C'est difficile à dire…, commença-t-il
— Nous devons en conclure que Fengus-Da se trompe,
au moins sur ce sujet, et nous préparer à affronter les gobelins.
Il est inutile que vous perdiez votre temps ici, Tully, et je ne
peux pas venir avec vous, je dois rester ici.
— Les ordres de votre père sont formels, je dois
vous ramener à la maison, insista Tully avec obstination, les bras
croisés sur la poitrine.
Catrione sentit naître un doute, une méfiance,
vis-à-vis du vieux guerrier grisonnant qui savait si bien se
prémunir contre ses sens druidiques. Il me
dissimule quelque chose.
— Vous ne m’avez pas tout dit, Tully, n’est-ce pas
? l’interrogea-t-elle en élargissant magiquement ses sens, frôlant
en esprit la conscience des autres chevaliers présents, butinant à
la surface de leurs pensées immédiates, comme un papillon.
Tully s’attendait à cette
forme d’interrogatoire et son esprit était une véritable
forteresse, mais elle sentit à proximité un pic d’activité
émotionnelle. Quelqu’un réagissait à ce qu’elle venait de dire.
Elle cibla un peu plus sa recherche et localisa la source dans
l’étable sur sa droite. Un jeune chevalier était nonchalamment
appuyé contre le mur.
— Votre futur mari vous attend là-bas, dit-il
malgré lui, les mots se bousculant hors de sa bouche avant qu’il
n’ait eu le temps de plaquer ses mains contre ses lèvres.
Catrione le dévisagea.
— Mon futur mari ! s’exclama-t-elle en se tournant
vers Tully. Est-ce vrai ?
Tully acquiesça à contrecœur.
— Combien de fois devrai-je vous répéter de ne
penser à rien quand il y a un druide dans les parages ? N’importe
quel druide ! ajouta-t-il à l’intention du chevalier.
— Je n’ai pas de temps à perdre avec les petites
intrigues de mon père, Tully ! Retournez là-bas et transmettez-lui
ce message.
— Ça n’a rien d’un jeu, Catrione, il s’inquiète
pour vous, et pour le pays.
— Et qui est cet homme pour qui il voudrait me
voir renoncer à mes vœux ?
— Le fils aîné de Meeve.
— Le petit frère de Deirdre ? Bran ? Mais c’est
encore un enfant ! Il ne doit pas avoir plus de dix…
— Elle a un autre fils, apparemment, dont personne
n’a jamais entendu parler. Il aurait vécu du côté de Far Nearing
jusqu’à ce jour et Meeve se serait, semble-t-il, récemment mis en
tête de se soucier de son sort. Votre père pense tenir là le moyen
d’unir deux des plus grandes nations de
Brynhiver. Callie, il faut que vous compreniez que c’est l’une des
rares occasions où votre père et Meeve tombent d’accord sur un
sujet.
Le monde est définitivement
devenu fou. La réalité est en train de basculer. Les fils qui
maintiennent toutes choses dans un ensemble cohérent commencent à
se déliter, à glisser vers le néant.
La voix de Deirdre vint se glisser dans son
esprit. N’as-tu jamais espéré qu’un jour un
homme viendrait ?… Et pendant un instant elle eut de nouveau
treize ans. N’as-tu jamais espéré que
viendrait un jour un homme qui t’est destiné, un homme pour qui tu
serais prête à tout quitter ? Termuid était venu et toutes
deux avaient préféré rester. Mais s’il
revenait ? lui murmura la petite voix du démon qui vivait
dans la chaleur de sa chair. Catrione se pressa les tempes pour
chasser cette voix issue de son passé.
— Je ne partirai pas, Tully.
— Nous restons aussi, dans ce cas. Ne vous souciez
pas du gîte et du couvert, nous pouvons nous occuper de nous-mêmes,
et même fournir le nécessaire aux autres. Fengus Da veut vous
protéger, et moi aussi. C'est ce que nous voulons tous, ajouta-t-il
en jetant un regard aux hommes alentour. Et dans la mesure où nous
ne souhaitons pas vous enlever nous n’avons guère d’autre
choix.
Pendant un moment, et malgré les circonstances,
Catrione eut presque envie de rire. Elle ouvrit la bouche et une
voix douce se faufila dans son esprit. Père. Catrione se retourna, et chercha en tous sens
la source de cette intrusion.
Père, répéta la voix
dans un chuchotement. Père est en
chemin.
— Non, madame, j’ai simplement dit que nous
allions demeurer ici.
Père est en chemin. La
voix était à peine plus forte qu’un soupir.
— Très bien, Tully. Vous pouvez rester,
naturellement. J… J’ai du travail à présent. Elle s’éloigna à pas
rapides en direction de l’herboristerie, concentrée, tous ses sens
druidiques en alerte, mais un tourbillon gris et terne les masquait
presque entièrement. Elle ne percevait qu’un paysage vide et
déprimant où brillaient faiblement et par intermittence de faibles
lueurs. Père est en chemin.
N’as-tu jamais espéré qu’un jour un homme
viendrait ? Un époux ? Les mots tournoyaient jusqu’à
l’absurde, scandés par la voix de Deirdre, ils faisaient vibrer ses
os et son crâne.
— Assez ! hurla-t-elle en plaquant ses mains sur
ses oreilles.
Elle ouvrit les yeux et découvrit la foule des
réfugiés, le regard tourné vers elle. Instinctivement, elle regarda
en direction du Tor. Une abominable perspective lui traversa
l’esprit. Elle saisit ses jupons et s’élança en direction de
l’herboristerie, où Bride et Baeve préparaient leurs décoctions.
Elles levèrent brusquement les yeux lorsqu’elle fit irruption dans
le bâtiment et Baeve reposa son pilon.
— Qu’y a-t-il, Catrione ?
— Nous devons étudier de nouveau les écorces,
consulter les Chroniques. Cet enfant, l’enfant de Deirdre… Je crois
que Termuid est en chemin et que toutes ces références à un enfant
qui ne peut être occis de la main d’un homme
ou d’une femme… Je crois… Je crois que c’est de l’enfant de Deirdre
qu’il s’agit, haleta-t-elle le souffle court.
— Allons, allons, ma petite, la rassura Bride,
asseyez-vous. Vous êtes tout essoufflée. Allez donc lui chercher un
peu d’eau, Sora.
Elles l’assirent sur un banc et lui mirent un
gobelet exhalant de puissantes senteurs épicées dans les mains.
Baeve la regarda boire sans dire un mot et, quand elle eut terminé,
reprit le récipient des mains tremblantes de Catrione.
— Je l’ai entendu, murmura Catrione en les
regardant tour à tour au fond des yeux. J’en suis certaine, il
disait « Père est en chemin ».
— Votre père ? s’étonna Bride.
— Non, non, le père de l’enfant, Termuid. J’ai le
pressentiment qu’il revient par ici et que cet enfant… Cet
enfant…
Elle agrippa la main de Baeve.
— Vous l’avez dit vous-même : en plus de quarante
ans d’exercice, jamais vous n’avez vu quelque chose d’aussi
étrange. Souvenez-vous à quoi ressemblait Deirdre. Elle est devenue
cette créature hideuse et elle fait des choses… comment a-t-elle pu
atteindre le Tor, par exemple, et… Et comment est-elle montée au
sommet ? Et puis comment s’y est-elle prise pour se glisser dans la
salle du Chapitre et dérober les cristaux khouris ? Le temps nous
est compté, si nous attendons le retour des corbeaux d’Ardagh, il
sera trop tard. Je vous en prie, vous connaissez les arcanes des
onguents et des herbes mieux que quiconque, il faut que nous
consultions les Chroniques !
Bride et Baeve échangèrent un regard.
— Toutes ?
— Toutes.
Cwynn n’aurait pas su dire avec certitude à quel
moment la nature vraiment étrange du chien blanc lui avait sauté
aux yeux. Peut-être était-ce le fait qu’Eoch accepte de suivre cet
animal avec une confiance aveugle qui lui avait mis la puce à
l’oreille, ou peut-être était-ce sa capacité à marcher des heures
durant sans jamais lever la patte. Comme en réponse à ses
réflexions, le chien gagna le bord du chemin, renifla une souche
contre laquelle il se soulagea en regardant Cwynn, l’air de dire :
« C'est ça que tu voulais ? »
Cwynn était perplexe, mais le chien poursuivit sa
route comme si de rien n’était. Est-ce que cet
animal sait seulement où il va ? Les rares voyageurs qu’ils
avaient croisés avaient tous confirmé qu’ils étaient bien sur la
route qui menait à Ardagh. Tous leur avaient désigné l’est du doigt
et le chien avait repris sa route.
La lumière était douce, et étendait comme un dais
doré sur toutes choses. Les collines verdoyantes étaient parsemées
de taches rouges et vertes où poussaient le trèfle, la bruyère et
la sauge. Un petit vent soufflait dans son dos, soulevant la
poussière rouge du chemin de terre. Il leur arrivait de traverser
de loin en loin des hameaux où des hommes et des femmes
plaisantaient, se racontaient des histoires et chantaient autour de
petits feux. Personne ne semblait avoir de tâches précises à
accomplir et, à dire vrai, rien ne semblait manquer ou justifier
que l’on se mette à travailler. Les maisons
étaient propres, les gens soignés, toutes choses baignaient dans un
halo lumineux et les gens semblaient heureux, souriant et agitant
la main à son passage.
Il fit en chemin la rencontre d’une vieille femme
portant un panier rempli des pommes les plus appétissantes qu’il
lui ait été donné de voir. Elle venait de les cueillir, à
l’évidence, et certaines portaient encore des morceaux de branches
couverts de feuilles vertes. Elle lui sourit et leva le panier à
son intention, afin qu’il en choisisse une à son goût.
Le soleil jouait dans ses cheveux, y faisant
danser des reflets argentés. Elle avait des yeux d’un bleu profond
et des taches de rousseur qui lui mangeaient joliment le bas du
visage.
A Far Nearing, les pommes pouvaient difficilement
prétendre au titre de fruits. Se pouvait-il que le climat sur le
continent soit aussi différent ?
— Où avez-vous trouvé ces pommes ? lui
demanda-t-il.
— Par là, répondit-elle en désignant les collines
couvertes de pommiers qui ondulaient jusqu’à l’horizon, leurs
branches si lourdement chargées de fruits qu’elles touchaient
presque le sol. Prenez-en une, si vous voulez, et, quand vous
verrez Bran, dites-lui qu’Aeffie La Pomme lui passe le
bonjour.
Sans même réfléchir, Cwynn se saisit du panier et
prit une pomme. Elle était tiède de la chaleur du soleil et il
pouvait presque ressentir à travers la peau la richesse du jus qui
la gorgeait. Il saliva d’avance et déglutit à la simple idée d’un
quartier croquant entre ses dents.
Le chien agita la queue et aboya avec conviction.
Eoch se remit en route, et Cwynn courut à sa suite en glissant la
pomme dans sa besace.
La route fit un coude et Cwynn aurait juré que le
soleil avait changé de place dans le ciel. Le paysage était
également très différent. Le chemin rouge et lumineux avait fait
place à un ruban rocailleux et inégal. Le bruit d’une cascade lui
parvint à quelque distance du sentier et il vit une petite chute
d’eau en contrebas. Il jeta un regard en arrière et constata que ce
qu’il contemplait n’avait rien de commun avec le paysage qu’il
venait de traverser. La forêt les cernait de toutes parts, sombre
et menaçante dans le crépuscule. Disparues les douces collines,
envolée la chaude lumière.
Dans le ciel, les premières étoiles perçaient la
voûte et il eut le sentiment non seulement d’avoir pris un
gigantesque raccourci, mais aussi d’avoir fait un bond dans le
temps. Il mit pied à terre et contempla les environs. Le chien
blanc lui courut autour en agitant la queue et, près de lui, Eoch
hennit en levant la tête, le poussant dans le dos de son mufle rose
et humide, tandis qu’un brouillard épais se levait autour d’eux.
Une lumière étrange glissait sur les collines, un chatoiement
lunaire qui faisait scintiller le faîte des arbres. Jamais il
n’avait contemplé un tel spectacle auparavant.
Où suis-je ? Comment suis-je
arrivé là ? Est-ce que c’est vraiment la route d’Ardagh
?
— C'est le bon chemin, mon gros, tu es sûr ?
demanda-t-il au chien. C'est bien Ardagh par là ?
Le chien se contenta d’aboyer joyeusement en
allant et venant sur la route, bientôt suivi
d’Eoch qui hennit vivement et s’élança à sa suite, forçant Cwynn à
sauter en selle en catastrophe, les doigts serrés sur les rênes
pour éviter de basculer.
Les bâtiments de La Boulaie des Druides Blancs
étaient visibles au-delà des arbres lorsque Termuid franchit la
frontière crépusculaire entre les mondes. Il frissonna en sentant
la métamorphose qui s’opérait en lui à son corps défendant. Sa
chair se réorganisait autour de ses os, comme un vêtement que l’on
réajuste.
Je ne me fais pas seulement
passer pour un mortel, je deviens l’un d’eux, tout comme je suis
parvenu à devenir un gobelin. Je me demande ce que Finnavar dirait
de ça… Non, peu m’importe son avis, celui d’Auberon ou de
Loriana, songea-t-il en s’appuyant contre le tronc d’un
arbre, indécis et confus, comme chaque fois que se posait le
problème de sa nature profonde. Il était nu, il lui fallait gagner
la blanchisserie et s’arranger pour voler quelques vêtements, mais
sans la cape d’ombre ses chances de se faufiler à l’intérieur, même
par une porte dérobée, étaient assez maigres.
Et puis il y avait tous ces gens réunis devant les
grandes portes. Mais qu’est-ce qui se passe,
ici ? se demanda-t-il en se faufilant dans les buissons. La
plupart semblaient être des fermiers et des bergers, tous membres
de clans locaux. Il se souvint alors des mortels dont les gobelins
avaient fait leur festin et songea que ces gens fuyaient
certainement la rumeur de la maraude, voire la menace tangible des
gobelins.
Il avisa un chariot non loin de l’endroit où il se
trouvait. Il n’était pas gardé et semblait
contenir des tartans et des pantalons.
Il terminait d’ajuster sa ceinture de fortune
autour de sa taille lorsqu’il entendit pour la première fois la
voix. Père.
Timias sursauta et jeta un regard alentour. La
voix était aussi faible que le bruissement des ailes d’un papillon,
aussi fragile que le panache sur la queue d’un dragon et aussi
émouvante que le bêlement d’un agneau. Père.
Père, es-tu en chemin
?
Timias était interloqué. Il se tourna en direction
du Tor et s’éloigna du tumulte de la foule des réfugiés.
Père ? demanda de
nouveau la voix, avec des accents joyeux. Tu
me connais, n’est-ce pas, songea Timias, le cœur battant
dans sa poitrine humaine, soudain submergé par une joie si intense
qu’il en eut le souffle coupé.
Père !
Timias était désorienté. Il tituba, se raccrocha à
la branche d’un arbre et se laissa glisser au sol. La terre
semblait vibrer et chaque brin d’herbe lui envoyait des décharges
d’énergie qui lui remontaient le long de l’échine. Etait-il
possible que le charme qu’il avait tissé avec Deirdre ait donné
naissance à un enfant ? Un enfant conçu alors même qu’ils tissaient
la cape d’ombre. Timias était à la fois émerveillé et submergé
d’émotions contradictoires.
Je suis un mortel, se
répéta-t-il en levant ses mains calleuses aux ongles cassés devant
ses yeux. Les mortels et les sylphes ne
peuvent pas s’accoupler. Il passa sa main sur ses joues,
éprouvant la rudesse de sa barbe. Alors je
suis quoi ? se demanda-t-il pour la centième fois.
Quelle sorte de créature suis-je donc ?
Suis-je mortel, gobelin, sylphe, un
improbable mélange des trois, ou quelque chose de tout à fait
différent, d’inconnu. J’ignore ce que je suis, mais ce dont je suis
certain, c’est que j’ai un enfant. Un enfant qui me reconnaît comme
son père ! Il laissa avec prudence le contact s’établir avec
l’esprit de l’enfant et tenta de lui répondre. Mon enfant ? La réponse fusa plus vite qu’une
flèche, une supplique joyeuse qui résonna dans son esprit comme le
tintement de mille cloches. Ici… Ici…
Ici…
ICI.
Il s’était attendu à tout sauf à ça. Il existe, ce n’est pas un mirage ! Cette idée
l’accompagna tandis qu’il fendait la foule. Il avançait, oubliant
les hommes et les chevaux, oubliant la prudence, subjugué à l’idée
que de la magie avait pu naître la vie.
Lui et Deirdre, dans l’étreinte qui leur avait
permis de créer la cape, avaient conçu un enfant. Lorsque les
sylphes et les druides s’unissaient rituellement sur les collines
et dans les bois, leur union demeurait toujours stérile, mais
Deirdre et lui… Ils avaient accompli l’impensable,
l’impossible.
Finnavar, que son nom soit à jamais maudit, avait
raison. Il était différent des autres sylphes, et il était
différent des mortels, mais pour la première fois de son existence
il s’en moquait. Une image oppressante emplit son esprit alors
qu’il atteignait le pied du Tor. Une sensation de chaleur,
d’humidité. Il sentit le poids des murs de terre autour de
lui.
ICI, PÈRE... À L'AIDE... ICI !
Le cri de désespoir le galvanisa. Il se ressaisit,
chassant l’image de son esprit, et il entama l’ascension du Tor,
bien décidé à en découdre avec ce qui menaçait son enfant, homme,
bête ou druide