Bien avant d’apercevoir les tours de guet d’Eaven
Morna au-dessus du faîte des arbres, Morla sentit l’odeur de la
viande grillée lui chatouiller les narines. Elle saliva malgré elle
et son estomac se mit à gargouiller. Avec un peu de chance, elle
pourrait dormir trois nuits d’affilée. La coutume et l’étiquette
exigeaient que l’invité soit toujours servi en premier, et Morla ne
s’en était pas privée. A chaque halte sur le chemin, elle avait
fait bombance.
Elle atteignit une crête et entendit les cris
étouffés des cavaliers qui s’entraînaient sur le champ de foire se
répercuter sur les collines alentour. Elle essuya un peu de boue
qui maculait son visage et repoussa une mèche rebelle tandis
qu’affluaient les souvenirs. Elle se revit courant sur ce même
champ après une vessie de cochon gonflée. Elle n’était pas mauvaise
à ce genre de jeu, à l’époque, et c’était à cet endroit qu’elle
avait rencontré Lochlan pour la première fois. Son cœur fit un bond
à ce souvenir inattendu.
Il venait d’être adoubé, et ce n’était alors qu’un
tout jeune guerrier, mais il était fort, volontaire, comme
l’étaient tous les jeunes hommes qui gravitaient autour de Meeve,
comme des bourdons sur une fleur au printemps. Elle se souvint comment ses mèches blondes et
rebelles lui tombaient dans les yeux et devenaient châtains lorsque
la sueur les collait à son front. Ce jour-là, sa chevelure l’avait
gêné et avait failli leur coûter la victoire. Elle se rappela avoir
arraché un morceau d’étoffe à la manche d’une dame de l’assistance
et le lui avoir tendu, plus par jeu que pour lui rendre vraiment
service, d’ailleurs. Et ils avaient tous deux ri de bon cœur à la
mine déconfite de la malheureuse.
Morla fit claquer les rênes, essayant de chasser
le souvenir de Meeve, la prenant de vitesse et posant la main sur
l’épaule de Lochlan le soir de Beltane. Elle en voulait
terriblement à sa mère depuis ce jour, dix ans auparavant, où elle
était revenue de son foyer d’adoption dans les Iles Lointaines pour
être offerte en mariage à un parfait inconnu, comme une vulgaire
marchandise. Que Fionn se soit avéré être un époux doux, généreux
et à peine plus âgé qu’elle n’était que le fruit du hasard. C'était
un homme tranquille et droit et dont les sujets de conversation se
limitaient aux subtilités de l’élevage des moutons. Meeve savait
tout de lui bien entendu, mais elle était bien trop occupée à fêter
l’événement avec le père de Fionn pour se soucier de rassurer sa
fille sur le caractère et la personnalité de son futur époux. Morla
s’était estimée heureuse que le jeune marié n’ait pas été convié
aux ébats de Meeve et de son père. Meeve n’aurait certainement pas
hésité à le mettre dans son lit, ou l’avait-elle déjà fait ? Elle
s’était demandé à plusieurs reprises, avec déplaisir, si Fionn
avait couché avec sa mère, mais elle n’avait jamais eu le courage
de lui poser la question ; à moins qu’elle n’ait jamais réellement
voulu être fixée...
Une bourrasque soudaine
venue de la côte marécageuse lui apporta des odeurs d’algues, et
avec elles, d’autres souvenirs revinrent. La plage à marée basse,
les vagues qui rapportaient des touffes d’algues mêlées de
coquillages. Elle se revit, perchée sur un de ces gros chaos
granitiques, les jambes repliées entre ses bras, à contempler
l’océan jusqu’à apercevoir, pensait-elle, l’Outremonde. La plage,
au pied des falaises d’Eaven Morna, était le seul endroit où elle
se soit jamais sentie véritablement chez elle.
La Cour de Meeve, que ce soit à Eaven Morna, à
Ardagh ou n’importe où ailleurs, n’avait rien de commun avec la vie
simple que menait Morla. Une vie à fréquenter les patrons pêcheurs
des Iles Lointaines, dont les demeures se dressaient au sommet des
falaises battues par les vents, toujours sous la menace des pirates
hombriens. La vie de cour était extravagante. Meeve elle-même était
flamboyante et exubérante, toujours prête à mettre un homme dans
son lit, sans jamais se soucier de savoir s’il était l’époux, le
fiancé, le compagnon d’une autre.
Dès son retour, Morla avait été en décalage. Elle
n’avait pas de lettres, n’y entendait rien en rhétorique et ne
jouait pas d’un instrument. Elle ne goûtait pas la poésie et ne
connaissait que des chansons de marins. Elle ne soignait pas sa
coiffure et ses joues étaient pâles. Elle était aussi grande que
Meeve, mais sa carrure la destinait davantage à porter la culotte
et la tunique que les toilettes raffinées, couvertes de pierreries,
dont les dames de la Cour étaient pourtant friandes.
Meeve ne se privait jamais de rappeler, entre deux
éclats de rire, que sa fille connaissait plus d’une centaine de
façons d’accommoder vingt variétés de poissons différentes. De
cette époque sombre, seul émergeait le
souvenir agréable de son amitié avec Lochlan, et, bien qu’elle ne
sache pas qui elle allait épouser, et malgré la mauvaise réputation
de Dalraida, elle avait été heureuse de quitter le palais.
Et voilà dix années qu’elle n’y était pas revenue.
Elle se pencha sur l’encolure de sa monture, repoussant ce souvenir
humiliant, ce jour où Meeve avait emmené Lochlan déjà rougissant et
piaffant de plaisir à l’idée d’être choisi par la reine, flatté
d’avoir l’insigne honneur de sortir de l’enceinte du donjon. Morla
se concentra sur la lumière des torches qui brillait au sommet des
tours et sur le chemin de ronde. Le vent tourna brusquement, son
tartan lui fouetta le visage et elle vit les étendards de Mochmorna
et de Brynhiver flotter côte à côte, annonçant au voyageur de
passage que la Grande Meeve demeurait en ce moment au palais.
Quelqu’un éleva la voix du haut de la tour de guet
et d’autres torches s’allumèrent sur les remparts. On s’agitait,
les gardes les avaient repérés. Vont-ils
seulement me reconnaître ? se demanda-t-elle, tandis que le
visage de Lochlan s’imposait une nouvelle fois à elle.
Dix ans, ce n’était pas rien dans la vie d’un
chevalier au service de Meeve, elle était connue pour épuiser les
plus robustes, et l’on avait même composé des chansons à la mémoire
de ceux qui étaient morts d’épuisement. Non,
Lochlan ne devait plus être ici depuis longtemps.
Elle ralentit sa monture à l’approche des grandes
portes et son estomac se noua, sans qu’elle parvienne à déterminer
si c’était la perspective de croiser Lochlan ou la réaction au
faste ostentatoire dans lequel vivait Meeve tandis qu’à Dalraida le
peuple mourait de faim. Les torches réunies en faisceau
ressemblaient à des flaques d’or liquide et
les gens adossés aux murs ornementés avaient tous l’air paisible de
celui qui mange à sa faim.
Elle arrêta sa monture devant le poste de garde et
le soldat de faction s’approcha, l’observant avec circonspection à
la lumière des torches qui brûlaient d’une lumière si vive que l’on
se serait presque cru en plein jour.
— Votre nom, je vous prie, Cailleach ?
Morla ôta le pan de tartan qui lui couvrait la
tête. La vie sauvage des hautes terres
m’a-t-elle abîmée à ce point ? Le soldat portait un
pourpoint en cuir souple, l’acier de sa lance était finement poli
et les flancs de son cheval étaient amples et dodus. Personne ne
manquait de rien, par ici.
— Cailleach, puis-je savoir ce qui vous amène ?
s’enquit-il de nouveau.
L'odeur savoureuse du pain chaud qui s’élevait des
cuisines lui fit monter l’eau à la bouche. Elle s’aperçut que dans
sa hâte de quitter Dalraida elle avait revêtu le tartan de ces
terres lointaines, dont personne ne devait connaître les couleurs à
Eaven Morna.
— Je suis Morla. Morla MaMeeve, précisa-t-elle
devant l’expression du soldat.
— Morla, la fille de la Haute Reine ?
Il resta à la regarder avec un air ahuri, jusqu’à
ce qu’un second soldat, grisonnant, portant des insignes de
sergent, ne le rejoigne et lui enfonce son coude dans les
côtes.
— Tu vois pas qu’c’est la princesse Morla, tête de
pioche ? C'est une des gamines de la reine. Ça f'sait une paille,
hein, mam’zelle ?
— En effet, Formaught, répondit-elle, à la fois
heureuse et surprise de constater qu’elle se souvenait de son
nom.
Elle descendit de cheval, chaque muscle de son
corps se rappelant à son souvenir et, du coin
de l’œil, elle vit une bannière qui lui avait échappé au premier
abord. Du rouge, un blanc si pur qu’il semblait presque bleu et de
l’indigo. La description correspondait. On ne fabriquait de telles
œuvres d’art que dans un seul endroit au monde ; la cité état
d’Acquilée. Les éléments qui composaient cette bannière étaient
rares et chers, on disait qu’elle coûtait à elle seule un royaume.
Panaches de soie tressée de chaque couleur, hampe de bois précieux
ornée d’or et coiffée d’un oiseau de proie en or massif. Le cimier
sur la partie blanche de la bannière venait manifestement d’Eaven
Morna. Par la Grande Déesse, combien de têtes de bétail cela lui
avait-il coûté ?
L'or resplendissait à la lumière des flambeaux et
la cour intérieure du palais grouillait d’activité. Il n’y avait
pas là que les chevaliers de Meeve, mais aussi des guerriers à la
peau sombre vêtus de façon exotique, qui riaient, jouaient aux dés,
buvaient le vin de Meeve, et plaisantaient dans un langage qui lui
était inconnu. Sa mère s’employait donc à divertir des invités
étrangers.
Elle manqua de tomber en descendant de sa monture
et Formaught se porta à son secours.
— Allez, mam’zelle, laissez-moi vous am’ner auprès
d’vot’ mère.
Avant qu’elle n’ait pu esquisser un geste, une
silhouette massive la bouscula et quelqu’un la rattrapa in extremis
dans ses bras puissants et puants de sueur.
— Morla ? C'est toi, ma sœur ? s'exclama
l'inconnu, t’as pas changé, dis donc !
— Bran ? s’étonna-t-elle en se remettant sur ses
pieds.
Elle s’était attendue à tout, sauf à croiser son
frère ici. Il était de treize ans son
benjamin et aurait donc dû se trouver encore dans sa famille
d’adoption. Il extirpa de sous les épaisseurs de ses vêtements
crasseux une cordelette à laquelle était attaché un coquillage d’un
blanc éclatant, souvenir de leur dernière journée passée ensemble
sur la plage au pied d’Eaven Morna.
— Regarde, Morla, je l’ai gardé, pendant toutes
ces années.
Formaught posa sa main sur l’épaule du
garçon.
— Maître Bran, m’est avis qu’vous devriez être à
votre ouvrage à cette heure-ci. Bran fit une petite grimace, mais
regarda à peine le soldat.
— Morla, je suis si content de te voir ! La jeune
femme sentit sa gorge se serrer. Il n’avait que quatorze ans, mais
déjà il la dépassait d’une tête, même s’il était aussi maigre qu’un
veau à peine sorti de sa mère. Ses cheveux, naguère blonds comme
les blés, avaient foncé pour prendre une jolie teinte noisette. Il
n’avait plus rien du bébé qu’elle avait connu, si ce n’était cette
petite lueur dans son regard. La vie de Morla à la Cour n’avait été
supportable que tant que Bran avait été à ses côtés, avant qu’il ne
parte rejoindre sa famille d’adoption.
— Viens, je t’emmène.
Il la saisit par le bras, aussi exubérant qu’un
jeune chiot.
— Attends ! Bran… laisse-moi le temps de te
regarder. Je n’aurais jamais pensé te trouver ici, tu sais. Tu as
été si insupportable que ça pour que ta mère d’adoption te renvoie
ici un an plus tôt que prévu ?
— Ha… Non, c’est m’man qui m’a rappelé, mais je
l’ai quasiment pas vue. Peut-être que maintenant que tu es là elle m’écoutera un peu plus ; moi, ça fait
des jours que je ne l’ai pas aperçue.
Morla eut un mauvais pressentiment. Pourquoi diable Meeve nous a-t-elle rappelés tous les deux
?
Formaught toussa ostensiblement en plantant sa
lance dans le sol.
— Jeune maître, z’avez déjà causé suffisamment
d’souci à Maître Mordram aujourd’hui, croyez pas ? Maintenant
qu’vot’ sœur est là, vous feriez p’t’être bien de pas donner au
forgeron une bonne raison d’vous faire travailler tard. Allez, faut
y aller là.
— On se voit plus tard, Morla, d’accord ? Si tu me
cherches, je serai à la forge.
— A la forge, c’est noté. Allez, va maintenant, je
ne veux pas que tu aies des ennuis à cause de moi.
Bran refit sa petite grimace adorable et
s’éloigna.
— On se voit plus tard !
Morla se tourna vers Formaught.
— Qu’est-ce que vous vouliez dire par causer du souci ?
— Il s’est enfui, il y a que’ques jours, et ça a
fait un sacré foin. On a retourné tout l’château, des douves
jusqu’aux tours, et on l’a r’trouvé deux jours après. C'est l'genre
de gaillard qu’aime pas trop mettre la main à la pâte, si v’voyez
c’que j’veux dire. Allons-y, suivez-moi.
Morla se sentait comme un jeune chiot dans le
sillage d’un énorme dogue. On prononçait son nom à voix basse sur
son passage, on s’interrogeait sur son compte. Ils atteignirent la
grande cour et Morla eut le souffle coupé. Aucune demeure de
TirNa'lugh ne devait pouvoir rivaliser avec celle-ci. La lumière
pénétrait à flots par chaque fenêtre, faisant scintiller la
fontaine au centre de la cour. Morla sentait
peser sur elle le poids des regards, et l’air s’emplissait d’odeurs
de pain chaud qui la mirent en appétit.
— Par ici, la guida Formaught en contournant une
fontaine dont l’eau avait été remplacée par du vin. On se
bousculait à ses abords et chacun y remplissait sa coupe en
picorant dans des paniers remplis de fromages et de fruits de
saison. Ils riaient et plaisantaient de bon cœur, mais se
retournèrent vivement sur son passage. Elle baissa le regard en
constatant à quel point elle était négligée, à quel point ses
vêtements étaient crasseux et contrastaient avec les toilettes
élégantes qui l’entouraient.
A chaque pas, elle se rendait un peu plus compte à
quel point la cour se vautrait dans le luxe tandis que son peuple
croupissait dans sa misère crasse. La violence brutale des faits
moucha la colère qui était montée en elle à la vue des bannières
resplendissantes. Elle peinait à reprendre son souffle, mais
Formaught n’en remarqua rien. Il la précéda à travers la cour et
ils s’engagèrent sous la voûte qui les mènerait aux appartements
privés de Meeve. Le couloir était désert, et à son extrémité deux
guerriers montaient la garde, leurs lances croisées interdisant
l’accès à la chambre royale.
A leur arrivée, la porte s’ouvrit et un gros homme
au teint rougeaud les invita d’un geste à entrer.
— Ah, excellent ! s’exclama Formaught, on dirait
qu’Meeve est là.
Tandis qu’ils approchaient de la porte, Morla
songea, gênée, que les plastrons rutilants et les cuirs huilés des
gardes contrastaient douloureusement avec les pantalons usés et la
tunique trempée de sueur qu’elle portait, sans parler de son tartan
élimé et de son pourpoint défraîchi. Le gros
homme était Briecu, se souvint-elle, tandis qu’ils franchissaient
le seuil, il avait jadis été Premier Chevalier de Meeve. La pièce
dans laquelle ils pénétrèrent était plus somptueuse que tout ce qui
lui avait été donné de voir. Ses bottes crottées s’enfoncèrent dans
des épais tapis si finement tissés de bleu et de rouge que l’œil ne
parvenait pas à se fixer sur une seule couleur. Face à la cheminée,
des coussins, un grand dais et des restes à foison témoignaient du
festin gargantuesque qui s’était tenu ici. Les reliefs de ce repas
auraient pu nourrir la moitié d’un village de Dalraida. Une oie
rôtie à peine entamée était encore sur sa broche, le ventre en
l’air, un couteau fiché dans sa peau craquante. Il y avait là du
poisson, des jambons entiers, des paniers remplis de pains et de
gâteaux, des saladiers débordant de baies, et des grappes de ce
raisin à petits grains qui poussait sur la côte. Il y avait réunie
dans cette pièce plus de nourriture qu’elle n’en avait vu depuis la
récolte de l’an passé. De nouveau, son estomac se manifesta et elle
eut l’eau à la bouche.
— Par le Grand Herne, tu n’aurais pas pu nous en
dégotter une un peu plus jeune ! s’exclama Briecu à la grande
surprise de Morla qui resta interdite. D’où tu la sors ? C'est une
fille de la campagne ?
Il l’étudia comme un quartier de viande, en
plissant le nez. Il avait vraiment grossi, constata Morla en voyant
que son ventre recouvrait sa ceinture. Il avait toujours cette
longue moustache lustrée, blonde comme une queue de renard, et
portait à la ceinture la queue de taureau symbole de son rang de
Maître Vacher, même si à l’évidence c’était un homme de Cour qui
n’avait sans doute jamais mis de sa vie les pieds dans une
étable.
Il ignora sa remarque et lui saisit le bras.
— Pince-toi les joues et mords-toi les lèvres, ça
te donnera un peu de couleur au moins. Espérons que Sa Majesté soit
trop soûle pour…
— Amène-la-moi ! lui cria Meeve, hilare, par la
porte entrouverte de sa chambre, je me fous bien de quoi elle a
l’air !
— On lui mettra un sac sur la tête. De toute
façon, c’est pas ce bout-là qui nous intéresse ! ajouta une voix
d’homme.
Formaught essaya d’attraper Morla plus fermement,
mais elle ne se laissa pas faire. Cependant, bien qu’elle ne
comprît absolument rien à ce qui était en train de se passer autour
d’elle, elle se laissa docilement pousser dans la chambre, dans
l’expectative. Ce n’est qu’après avoir franchi le seuil qu’elle
comprit de quoi il retournait. La pièce était plongée dans la
pénombre, et l’on avait ouvert les fenêtres pour laisser entrer le
bon air marin. Sur le lit, un amas de corps nus, de draps froissés
et de peaux de bêtes formait une masse ondulante et gémissante. Les
yeux de Morla s’agrandirent lorsqu’elle discerna dans la pénombre
sa mère qui se pressait contre la peau mate d’un étranger
sculptural et d’un chevalier aux longs cheveux sombres et ondulés.
Lochlan ! Elle le reconnut, tandis que
son regard glissait malgré elle sur son torse puissant jusqu’au
buisson sombre d’où saillait son sexe palpitant de désir. Meeve
redressa brusquement la tête, son visage encadré par sa crinière
flamboyante, le regard aussi dur que celui de Marrighugh.
— Par le sang de la Grande Mère ! C'est toi Morla
?
Morla épingla sa mère du
regard, ignorant les exclamations et les excuses vaguement
bredouillées par ses amants du jour.
— Bonjour, mère, dit-elle simplement, comme dans
un état second, avant de tourner les talons et de sortir de la
pièce en claquant la porte.
— Oh, Morla, j… je ne vous avais pas reconnue,
bredouilla Briecu, mais la jeune femme le dépassa sans même un
regard.
— Morla ! cria Formaught en la rattrapant, tandis
que Meeve apparaissait sur le seuil de sa chambre, drapée dans les
draps et les fourrures.
Mère et fille se toisèrent un moment.
— Viens avec moi, lui demanda-t-elle avant de
glisser un mot à Briecu par-dessus son épaule, tandis qu’elle
gravissait l’escalier qui menait vers le toit. Tu es un imbécile,
Briecu. Arrange-toi pour amadouer l’ambassadeur, je crois qu’il est
hors de lui.
L'air s'était considérablement rafraîchi depuis
son arrivée, et un courant d’air glacé la gela jusqu’aux os. Une
rafale rabattit le tartan sur son visage, et elle le chassa d’un
geste sec.
Meeve s’accouda au rempart, le regard perdu sur
l’océan, la mine renfrognée.
— Eh bien, ma fille, je constate que tu n’as rien
perdu de ton sens de l’à-propos. Tu arrives toujours au plus
mauvais moment. Cela étant, je suis désolée que tu aies assisté à
ça. Nous… jouions à un jeu, une idée de l’ambassadeur, et nous
attendions…
— Quelqu’un d’autre que moi.
Morla ne savait sur quel pied danser avec sa
mère.
Une expression étrange passa sur le visage de
Meeve.
— Tu as froid ? Tiens, prends une fourrure. Allez,
prends-la.
Meeve n’était pas de ces gens à qui l’on dit non,
aussi enveloppa-t-elle d’autorité les épaules de Morla.
— Voilà ! Ça te va à merveille, tu devrais la
garder.
Morla repoussa sa main avec agacement.
— Je n’ai que faire d’une nouvelle fourrure, mère.
Qu’est-ce que tu attends de moi, au juste ?
— Toujours droit au but, n’est-ce pas, Morla ? Tu
pourrais aller loin, ma fille, si seulement tu apprenais à être un
rien plus subtile… et courtoise.
Morla piqua un fard, mais Meeve poursuivit, comme
si de rien n’était :
— Bien, puisque tu veux aller à l’essentiel… je
suis mourante, Morla.
— Quoi ! Morla fixait sa mère, frêle silhouette,
pâle comme un mince fantôme à la crinière de feu, drapée dans ses
fourrures. J’ai dû mal comprendre.
Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— Je suis mourante, Morla, répéta Meeve, comme si
cela suffisait à tout expliquer.
— Tu meurs ? Mais de quoi… d’après qui ? Enfin, tu
en es sûre ?
— Nous mourons tous un jour, Morla, certains plus
tôt que d’autres, voilà tout.
Mais son air désinvolte et son ton badin sonnaient
faux aux oreilles de Morla. Sa mère avait un regard si dur, et puis
il y avait dans ses yeux cette lueur…
Mon aide ?
songea-t-elle en revoyant les visages hâves de son peuple affamé,
arrachant péniblement à une terre stérile sa maigre subsistance.
Et quelle sorte d’aide je pourrais bien
t’apporter ?
— Pourquoi ne pas demander aux druides, ils sont
certainement les plus compétents pour…
— Les druides, cracha Meeve avec dédain, je les ai
assez vus ceux-là. Ils sont trop occupés à étudier l’Outremonde
pour se rendre compte que celui-ci est en train de changer. J’ai
régné sur ce pays, je l’ai choyé durant vingt années, et malgré
leurs grands airs ni Connla ni les autres ne peuvent en dire
autant. Et maintenant que la guerre est imminente ils voudraient
que je change de politique, simplement parce que ça contrarie leurs
petits projets. Ils devraient songer à balayer d’abord devant leur
porte. Entre la disgrâce de Deirdre et l…
— Comment ça ? Qu'est-ce qui est arrivé à Deirdre
?
— Par la Déesse, tu n’es pas au courant ?
— Dalraida, ce n’est pas la porte à côté, les
nouvelles nous parviennent rarement.
Et l’argent aussi,
songea Morla, en repensant à son peuple affamé et à l’oie rôtie à
peine entamée. Meeve était censée lui expédier chaque année une
dotation qui représentait un certain pourcentage du revenu global
de Mochmorna. Cela permettait de niveler les bonnes et les
mauvaises années, lorsque le bétail était en bonne santé et le sol
fertile. Pendant dix ans, la somme n’avait pas varié d’une pièce,
pourtant la fortune de Meeve s’était indéniablement accrue. Morla
regarda donc sa mère d’un œil neuf, tandis
qu’elle continuait sa tirade, se demandant à quel moment elle
parviendrait à aborder le sujet financier.
— Non seulement elle a jeté l’opprobre sur tout le
Bosquet, mais elle a conçu un enfant, une sorte de monstre, d’après
ce qui se dit. Elle a dépassé le terme de trois mois, me
semble-t-il, et l’enfant n’est toujours pas né.
— Comment est-ce possible ?
— Je l’ignore… et Connla également.
Morla se rapprocha de sa mère, son épaule frottant
contre la pierre froide couverte de sel.
— Qu’est-ce que tu attends de moi, mère ?
— Je veux que tu te rendes à Far Nearing, que
tu…
— Pour quoi faire ? s’étonna Morla. Et pourquoi pas sur la lune, pendant qu’on y est
!
— Ecoute-moi, veux-tu ? reprit Meeve d’une voix
qui tenait à la fois du grognement et du sifflement. Je ne pourrai
plus dissimuler mon état encore très longtemps, tôt ou tard…
— Tu ne l’as dit à personne ?
— Mon Premier Chevalier est dans la confidence,
j’y ai été contrainte, il se doutait de quelque chose. Il était
déjà à mon service avant ton mariage, mais tu ne dois pas te
souvenir de lui. Il s’appelle Lochlan. Lochlan de Glenrae.
Meeve s’éclaircit la gorge et cracha un amas de
glaires verdâtres sur la muraille.
— Ne me dis pas que tu as encore pris une de tes
décoctions, mère ? lui reprocha Morla à la vue du crachat
abject.
— Ça soulage la douleur et… peu importe. Fengus,
tu te souviens de lui, n’est-ce pas ? Le souverain d’Allovale qui rêve de monter sur le trône depuis le jour où
j’y ai accédé.
Morla acquiesça.
— J’ai pris la décision, malgré le mépris qu’il
m’inspire, de lui donner le plus grand des gages de paix.
— Tu veux l’épouser ?
— Non, pas moi. Je vais lui proposer d’unir sa
fille unique à ton frère à la Mi-Eté. Ça me permettra de lui couper
l’herbe sous le pied, en faisant de la grande réunion politique de
Lughnasa une magnifique fête de fiançailles.
— Bran ? Mais c’est encore un enfant, comment
peux-tu envisager de…
— Non, il ne s’agit pas de Bran, l’arrêta Meeve en
relevant son col de fourrure sur sa gorge, mais de ton autre
frère.
— Quel autre frère ? s’étonna Morla, abasourdie,
comme frappée à la poitrine.
Elle fit un pas en arrière et sentit la pierre
froide contre son dos. Ce contact minéral et la providentielle
rafale de vent frais qui lui fouetta alors le visage lui permient
d’encaisser le choc.
— Un frère d’adoption ?
— Non. Je portais cet enfant alors que j’avais
quatorze ans. Son père… son père n’avait pas les moyens de payer ma
dot, alors avec un enfant de plus… Et puis ma mère avait ses
raisons de ne pas vouloir verser une rente dans cette partie du
monde. C'est pourquoi l’enfant a grandi avec son père et son
grand-père depuis le jour de sa naissance.
— Et il vit là-bas depuis ce jour ?
Meeve acquiesça.
— J’ai envoyé des messagers
pour m’assurer qu’il était toujours en vie. Ils t’attendent. Tu vas
aimer Far Nearing, Morla, c’est très poissonneux à ce qu’on
dit.
Morla piqua un fard, mais ne releva pas
l’insulte.
— Tu veux que je te le ramène, c’est ça ?
— Je veux que tu l’escortes jusqu’à Ardagh, nous
le présenterons là-bas à la fille de Fengus et nous profiterons de
Lughnasa pour annoncer leurs fiançailles à la Mi-Eté. J’ai toujours
trouvé que l’hiver était une très belle saison pour un mariage,
avec toutes ces nuits interminables…
Morla n’en revenait pas.
— Mais je me trompe ou sa fille unique est druide
? Elle fait partie de la même congrégation que Deirdre, il me
semble, non ? Que feras-tu si jamais elle refuse d’abandonner tout
ça ? Et puis… Attends, ça veut dire que tu veux faire de ce frère
que personne ne connaît le prochain roi de Mochmorna, c’est ça
?
Meeve tendit ses bras nus et osseux hors de leur
nid de fourrure. Elle prit les joues de Morla dans ses mains.
— Morla, rien n’est encore décidé…
La jeune femme était interloquée. Le sang
druidique était puissant dans leur famille, et Morla avait toujours
espéré, étant l’aînée, prendre le jour venu la succession de
Meeve.
— Je ne me suis pas encore décidée. Mais tu sais,
Morla, les décisions que je prends ne nous affectent pas uniquement
toi et moi, elles ont des répercussions sur le peuple tout entier.
Mes décisions imprègnent la Terre elle-même.
La Terre. Les larmes
lui vinrent aux yeux, et soudainement son manteau de fourrure lui
tint trop chaud, son odeur l’étouffait. Voilà
comment mère voit son rôle de Haute Reine.
Chacun de ses gestes, chaque homme qu’elle invite dans son lit,
chaque réception qu’elle donne, chaque gramme de cet or qu’elle
distribue si largement, tout ça est calculé. Tout ça doit
participer au bien-être du pays, de la Terre. Si elle estime que me
priver de mes prérogatives au profit d’un parfait étranger peut
profiter au peuple et renforcer le pays, elle le fera sans hésiter.
Mais est-ce que je veux vraiment être reine ? Toutes ces années
passées à Dalraida, à me dire qu’elle me mettait à l’épreuve,
qu’elle finirait par me rappeler pour prendre sa
suite…
— Pourquoi m’envoyer moi ? parvint-elle à
articuler.
L'espace d’une seconde, Meeve eut un regard
presque maternel.
— Mais parce que j’ai confiance en toi, ma fille…
Et parce que tu n’es pas druide.
Nous y voilà. Voilà la vraie
raison ! Une vague de chagrin la submergea, tandis que le
vent redoublait, leur apportant les fragrances salées et le
grondement de l’océan, et elle se souvint avec émotion de la maison
de bois de sa mère adoptive, cocon rassurant même au cœur des pires
tempêtes hivernales.
Toutes ces choses qu’elle considérait comme autant
d’attaches à Eaven Morna lui rappelaient en réalité la chaleur de
Hulsa. Elle ne s’était jamais sentie chez elle ici, et à ce moment
précis moins qu’en tout autre. Le monde était différent, c’était
comme si elle avait franchi un seuil, un portail menant vers une
autre réalité, un Outremonde chamboulé, sans queue ni tête, plus
étrange encore que TirNa'lugh. Le malaise allait croissant ; il
fallait qu’elle parte.
— Très bien, j’irai là-bas, mais à une
condition.
— Laquelle ? s’inquiéta Meeve.
— Que tu envoies un druide
à Dalraida. Non, plusieurs. Envoies-en autant que tu pourras. La
flétrissure s’étend et le peuple meurt de faim là-bas. Il nous faut
un druide pour guérir la terre et ils ont besoin de grain pour se
nourrir jusqu’à ce que la terre soit purifiée.
Elle ne peut pas me refuser
ça, tenta-t-elle de se convaincre, certaine que Meeve ne lui
offrirait une fois encore qu’une de ses réponses évasives.
— Que Connla aille pourrir dans les entrailles de
la Vieille ! jura Meeve à la grande surprise de Morla, crachant un
nouvel amas glaireux. Je vais faire mon possible. Pour le grain,
j’ai ce qu’il faut. Pour les druides…
Elle s’interrompit et fixa l’horizon noyé de
ténèbres.
— Je les ai tous renvoyés à Ardagh, mais je vais
essayer de t’en trouver un, lui assura-t-elle en resserrant les
fourrures autour de son cou. Encore une chose, Morla, ajouta-t-elle
alors qu’elle commençait à descendre l’escalier. Je veux que tu
prennes Bran avec toi.
— Pourquoi ? s’étonna-t-elle. Dans ces
circonstances, elle se serait attendue à ce que sa mère souhaite
avoir son benjamin auprès d’elle.
— Je veux que tu l’éloignes d’ici. D’après ce
qu’on m’a dit, le vieil athair de Pentland a essayé de lui farcir
le crâne de ses absurdités druidiques, grimaça Meeve. Tout le monde
se moque de ton frère dans l’enceinte du palais, il se ridiculise
en affirmant qu’il voit des lutins, et il disparaît des jours
durant comme s’il s’échappait dans l’Outremonde…
— Et c’est le cas ?
— Si c’est le cas, il ferait bien d’arrêter tout
de suite. J’ai soupé des druides, ils n’apportent rien de bon
et…
Elle s’interrompit.
C'est mon seul frère,
songea Morla.
— T’ai-je demandé quoi que ce soit pendant les dix
années qui viennent de s’écouler ? Est-ce que je ne t’ai pas
toujours envoyé ce que tu demandais ? Du grain, du blé, des
bêtes…
Toutes choses qui me
revenaient de droit, se retint-elle de rétorquer.
La meilleure façon de savoir ce qu’elle a
derrière la tête, c’est de la laisser venir sans la contredire. Je
ne suis pas forcée de rentrer à Dalraida sur-le-champ du moment
qu’elle envoie là-bas tout ce qu’elle m’a promis. Tant que je suis
ici, cela fait une bouche de moins à nourrir pour les miens. Avec
un peu de chance, faire la route avec Bran me permettra d’oublier
les bacchanales de ma mère. Aussitôt, elle songea à Lochlan
et à son torse nu.
— Inutile d’insister, j’ai dit que j’étais
d’accord, bredouilla-t-elle, troublée par l’image tenace de ce
corps bronzé. J’irai là-bas si tu promets de tenir tes engagements
dès demain.
Meeve disparut dans l’escalier et Morla se souvint
qu’elle l’avait interrompue dans ses ébats alors même qu’elle
attendait une visite ; une autre femme. Quelle
sorte de diplomatie est-ce là ? se demanda-t-elle en
repensant aux deux amants de sa mère, dont l’un était
Lochlan.
Dans la pénombre du boudoir de la reine, Lochlan
terminait de lacer sa tunique et d’enfiler ses bottes. De toutes
les femmes au monde, il avait fallu que ce soit Morla qui
franchisse la porte à ce moment-là. Elle l’avait reconnu, c’était
certain.
La porte s’ouvrit vivement
et Meeve entra, une moue contrariée et féline sur le visage ; elle
frissonnait.
— Tout va bien ?
— Bien, et vous ? répondit-il.
Meeve s’approcha du feu, avec une expression
indéchiffrable, et avala cul sec un fond de vin.
— Je veux que vous escortiez Morla.
Lochlan n’était pas certain d’avoir compris
l’ordre. Il était le seul à la Cour, pour autant qu’il sache, à
connaître la vérité, il s’était attendu à demeurer près de sa
reine, surtout avec l’ambassadeur acquiléen dans les parages.
— En êtes-vous certaine ?
Elle haussa les sourcils avec une mimique presque
comique et Lochlan se retint de rire.
— La dernière chose dont j’ai besoin, seigneur
Lochlan, c’est que vous me chaperonniez. C'est clair ?
— Je pensais vous avoir apporté suffisamment
d’éléments prouvant que les rumeurs sont fondées. Je refuse de vous
laisser seule à un moment pareil ; qui sait ce que ces fils de
porcs, ces traîtres hypocrites, sont capables d’inventer ?
Meeve le toisa longuement avec une petite
moue.
— Laissez donc les porcs en dehors de ça, voyons.
Nous sommes tous très friands de jambon et de bacon,
plaisanta-t-elle. Vous n’avez pas l’air de comprendre, Lochlan,
poursuivit-elle avec gravité. Je ne veux pas de vous ici. Je veux
que vous soyez sur les routes, que vous deveniez mes yeux et mes
oreilles.
— Comment a réagi l’ambassadeur quand vous lui
avez montré l’épée ?
— Je ne lui ai rien montré du tout, il se serait
contenté de nier. Il aurait admis que l’arme était forgée par
son peuple, puis il aurait simplement haussé
les épaules et nous serions passés à autre chose. Je ne cherche pas
à éradiquer ces gens ni à les chasser, je n’ai pas assez de temps
devant moi pour ça, Lochlan. Tout ce que je peux faire, c’est
œuvrer pour qu’à ma mort Brynhiver demeure un pays fort et unifié.
Je laisse la gloire et l’infamie des combats à ceux qui me
succéderont. Ce pays est en danger, les périls se multiplient, le
chaos est à nos portes, à qui d’autre puis-je me fier ?
— Vous souvenez-vous du dernier Beltane que Morla
a célébré dans ces murs ?
— Je m’en souviens, répondit Meeve, les yeux fixés
sur les flammes, avant de s’asseoir face à l’âtre pour se
réchauffer les pieds.
— Alors, Meeve…
Lochlan hésitait à poser la question qui lui
brûlait les lèvres depuis toutes ces années.
— Est-ce la Déesse qui vous a poussée à me choisir
ce jour-là, ou y avait-il une autre raison ?
Meeve remplit son verre, but longuement et fit
claquer sa langue. Enfin elle planta son regard dans le sien.
— Dieu et la Déesse ont fait de moi une reine. Ils
m’ont unie à la terre et ont béni mon règne. Fionn de Dalraida est
venu me voir. Il cherchait une épouse pour son fils. Je voulais que
Morla épouse le jeune Fionn, qu’elle porte son enfant et qu’elle
parte loin d’ici, loin de vous. J’ai bien vu les regards que vous
échangiez tous les deux.
— Alors vous êtes intervenue.
— J’ai fait ce qu’il fallait pour que ma fille
soit un jour reine. Dix ans ont passé et je n’ai pas l’intention de
m’excuser pour ça. Alors, vous allez escorter Morla jusqu’à Far
Nearing, prendre Cwynn au passage et vous
rendre tous à Ardagh. Oh, et tant que j’y pense, vous prendrez Bran
avec vous. Il me cause trop de soucis et j’ai autre chose à penser
en ce moment. Nous nous reverrons à la Mi-Eté.
— Connla m’a confié qu’elle avait tissé un charme
de protection autour de Bran. Sommes-nous sûrs que cela le
protégera sur le chemin d’Ardagh. Je ne suis pas de taille face aux
sylphes.
— Et quand vous a-t-elle dit ça ?
— Elle m’attendait dans les écuries, elle m’a dit
que vous vous étiez querellées.
— Ah. Eh bien, si Bran manifeste quelque capacité
hors du commun, trouvez immédiatement refuge chez les druides, dans
l’une de leurs retraites.
Elle fixa Lochlan avec intensité.
— Plus tôt vous partirez pour Far Nearing, plus
tôt vous atteindrez Ardagh.
Meeve avait une façon de se tenir assise, une
posture singulière, un éclat sombre dans le regard. Lochlan pensa
immédiatement à une gigantesque araignée.
— Morla est-elle au courant que je lui ferai
escorte ?
— Non, répondit Meeve évasivement. Vous croyez
qu’elle se souvient de vous ?
Lochlan demeura un instant interdit. Oui, il
l’espérait, mais pour rien au monde il ne l’aurait admis devant
Meeve.
— Non, non, j’en doute, répondit-il en ceignant sa
meilleure épée à sa taille. Les choses vont si mal que ça à
Dalraida ?
— Comment êtes-vous au courant ? s'étonna
Meeve.
Comment ne pas l’être, songea-t-il. Le tartan de Morla est complètement élimé et elle est
aussi maigre qu’un cadavre.
— Je l’ai trouvée un peu amaigrie, voilà
tout.
Le vacarme joyeux des réjouissances commençait à
monter du rez-de-chaussée.
— Laissez-moi à présent, je dois me
préparer.
Lochlan s’inclina, ouvrit la porte et heurta
Morla.
— Par la Déesse ! s’exclama-t-elle en se reculant,
alors qu’il la rattrapait par le bras.
— J… je suis désolé, bredouilla-t-il, plus troublé
que de raison.
La tension entre eux était palpable. Morla fit un
pas de côté pour le laisser passer et il fit de même, dans la même
direction. Ils se firent ainsi gauchement la politesse à trois
reprises, et Lochlan eut le loisir de constater à quel point elle
était émaciée.
— C'est moi qui vais vous escorter jusqu'à Far
Nearing.
Les yeux de Morla s’agrandirent d’étonnement et
elle laissa échapper une sorte de sifflement qui exprimait tout
sauf de la joie. Elle sembla sur le point de dire quelque chose,
mais elle s’éloigna à grandes enjambées et disparut dans
l’escalier.
Morla tituba le long du couloir, le cœur battant.
La Vieille a-t-elle décidé de jouer avec moi ?
Dix ans que je ne l’ai pas vu et non seulement je le retrouve
complètement nu dans le lit de ma mère, mais je vais devoir
traverser tout le royaume, dans un sens et dans l’autre, en sa
compagnie.
Elle faisait de son mieux pour ne pas perdre de
vue la servante qui la menait à sa chambre, mais les émotions récentes l’avaient réellement désorientée. Elle se
sentait faible et perdue. Aussi se retrouva-t-elle bientôt seule
dans un corridor étroit, perdue loin des couloirs principaux.
Elle tourna en rond un moment, mais la jeune
servante demeurait introuvable et le couloir était désert, même si
des rires étouffés et des odeurs de pain chaud lui parvenaient
distinctement depuis l’extrémité d’un passage un peu plus loin.
J’ai dû prendre le mauvais embranchement, ce
couloir mène aux cuisines, ça ne fait aucun doute. Il ne me reste
plus qu’à revenir sur mes pas et à espérer que la servante se rende
compte que je me suis égarée et parte à ma recherche.
L'état de nerfs dans lequel elle se trouvait
compliquait terriblement les choses. Le château était un vrai
labyrinthe, et retrouver son chemin dans ce dédale lui sembla
bientôt au-dessus de ses capacités. Elle errait maintenant dans une
partie de la forteresse qui lui était totalement étrangère, une
sorte d’écurie, où étaient entreposés des coffres et des tonneaux.
Certainement une aile de la forteresse réservée aux étrangers. Un
petit groupe de gaillards étaient réunis autour d’une table et
jouaient aux dés. Ils se tournèrent vers elle comme un seul homme
et lui sourirent en chœur.
Les deux étrangers les plus proches d’elle se
levèrent et lui firent signe de les rejoindre. Elle refusa d’un
mouvement de tête et fit un pas en arrière, se heurtant à la
poitrine massive d’un soldat dont les nattes brunes couraient en
cercles jusqu’au sommet du crâne.
— Toi, Encipio envoyer ? lui demanda-t-il dans un
brynnois approximatif, en la prenant par l’épaule.
— Non, personne ne m’a envoyée, répondit-elle en
se dégageant de sa prise.
— Pas Encipio ? Brique-roux alors, hein ?
Brique-roux ?
— Laissez-moi tranquille, cria-t-elle.
Elle se dégagea, et cette fois le soldat n’insista
pas, mais les joueurs de dés ne semblaient pas de cet avis et elle
entendit le fracas de leurs bottes sur ses talons, tandis qu’elle
s’élançait dans le corridor, priant pour qu’il la mène vers le
couloir principal. Elle tourna brutalement à un embranchement et
percuta violemment une poitrine vêtue de pourpre et de
fourrures.
Deux mains puissantes l’agrippèrent et elle leva
les yeux sur la moustache touffue et fleurie de Briecru.
Brique-roux. D’accord. Le
Maître Vacher exerce donc aussi la fonction de proxénète en
chef.
— Seigneur Briecru, je me suis égarée.
M’aideriez-vous à retrouver mon chemin ?
— Bien entendu, princesse. Puis-je cependant
m’enquérir de la raison de votre présence dans cette partie de la
forteresse ? l’interrogea-t-il en jetant un coup d’œil dans la
direction d’où elle venait, comme s’il s’attendait à voir arriver
quelqu’un. Comment vous êtes-vous retrouvée ici ?
— A dire vrai, je n’en ai pas la moindre idée. Je
suivais la jeune servante qui était censée me mener à ma chambre et
je me suis soudainement retrouvée à tourner en rond par ici. Nous
sommes près des cuisines, n’est-ce pas ? Où sont-ils tous passés
?
— Le banquet a déjà commencé, madame, c’est
pourquoi les couloirs sont déserts. Suivez-moi, je vous prie,
l’invita-t-il avec un sourire aussi engageant qu’une porte de cachot, il est inutile que vous partagiez plus
longtemps la société de ces coupe-jarrets.
— Qui sont ces gens, Briecru ? Ils me regardaient
en bavant comme devant une pièce de viande.
Il soupira en la précédant sous une arche
basse.
— Par ici, princesse, c’est un raccourci. Il
attendit qu’elle l’ait rejoint avant d’ajouter. Vous avez raison,
princesse, les manières de ces Acquiléens nous sont étrangères, et
ils ont quant à eux les plus grandes difficultés à comprendre que,
chez nous, une femme puisse régner sur des hommes. Cela rend, pour
votre mère, les négociations encore plus tendues.
— Il m’a semblé quant à moi qu’elle s’entendait à
merveille avec l’ambassadeur.
Briecru lui lança un regard où se mêlaient, à la
grande satisfaction de Morla, l’embarras et un soupçon de
honte.
— Je vous conjure de me pardonner cette
regrettable méprise, Votre Altesse. Je suis certain que vous
comprendrez que nous n’attendions pas votre venue et…
— Vous ignoriez que ma mère m'avait fait demander
?
Le visage de Briecru demeura aussi fermé qu’une
forêt profonde.
— Vous saviez que j’étais en chemin, n’est-ce pas
?
— Certes, nous savions que vous étiez en chemin,
pas que votre arrivée était imminente, éluda-t-il de telle sorte
que Morla ne parvint pas à savoir s’il était réellement au
courant.
— J’ai pu constater, en effet, que ma mère avait
d’autres affaires urgentes à traiter.
Briecru laissa échapper un petit soupir qui
pouvait être interprété comme un assentiment,
et Morla se surprit à se demander pourquoi elle accordait une telle
importance à tous ces petits détails insignifiants. Sans doute parce qu’il ne laisse rien paraître. Son visage
est comme un masque, ses plaisanteries sont banales et sa
conversation se borne aux limites de sa fonction. Le Briecru
de son souvenir était très différent. Il était Premier Chevalier de
Meeve, lorsqu’elle était revenue de chez ses parents d’adoption. Il
occupait la fonction de Lochlan. Lorsque était venu le terme de son
engagement, Meeve ne l’avait pas choisi comme concubin pour
Beltane, pour un an et un jour, comme elle avait coutume de le
faire. Au lieu de ça, elle avait fait de lui son Maître Vacher, ce
qui revenait à le mettre au rebut.
Morla était mariée à cette époque, mais l’histoire
avait fait grand bruit, jusqu’à Dalraida
Briecru n’avait pas été en position de refuser. Il
n’avait pas de terres, pas de titre, et il était le cinquième ou
sixième enfant d’un petit chef de clan mineur, quelque part sur la
côte près de Gar. Il avait donc accepté de se soumettre à ce qui
n’était rien de moins qu’une humiliation publique, se retirant dans
l’ombre pour laisser sa place à d’autres.
Meeve, bien entendu, ne voyait pas les choses
ainsi. Morla savait précisément ce qui avait motivé sa décision.
Elle avait cru discerner chez Briecru quelque chose d’unique, et
elle avait su comment l’employer pour mettre pleinement à profit
ces compétences cachées ; à son profit, évidemment.
Rapidement, ils enfilèrent deux volées de marches
et ils se retrouvèrent devant une porte close devant laquelle il
sembla hésiter.
— Je ne sais pas exactement ce que vous a dit
votre mère, Morla, mais elle n’est pas en grande forme, vous savez
? murmura-t-il en jetant un œil suspicieux à chaque extrémité du
couloir désert.
Meeve ne lui avait-elle pas dit que personne en
dehors de Lochlan n’était au courant ? Il n’était pas étonnant
qu’il soit dans la confidence. Après tout il était presque aussi
proche d’elle que l’était son Premier Chevalier, mais son instinct
lui dicta néanmoins de choisir ses mots avec soin.
— Dans ce cas, je suis heureuse d’être là pour la
soulager un peu, conclut-elle en poussant la porte.
Briecru comprit qu’elle venait de le congédier et
s’inclina.
— Je vais immédiatement vous faire apporter un
baquet d’eau, princesse. Descendez donc vous joindre à la fête
quand vous serez prête. Il lui adressa de nouveau l’un de ses
simulacres de sourire et s’éloigna.
Morla pénétra dans une pièce agréable, pourvue
d’un grand lit et d’un coffre. Une chaise était disposée près de la
fenêtre, qui donnait sur la cour où les convives commençaient à
danser.
Certains jouaient à un jeu à base de gages qui
consistait à boire de l’alcool et à jeter des pièces dans la
fontaine au centre de la cour. Quelques gouttes de pluie vinrent
s’écraser contre sa fenêtre. Les nuages bas apportaient un
crépuscule précoce, mais il en fallait plus pour décourager la
foule des danseurs qui s’écartèrent, en s’extasiant, devant le bœuf
rôti entier que six hommes tiraient sur un chariot vers le centre
de la cour.
Meeve était assise sur les genoux de l’ambassadeur
qui s’était manifestement suffisamment remis
de l’irruption de Morla pour accepter de porter une tunique
brynnoise, ornée d’entrelacs complexes et rehaussée de minuscules
gemmes. Le vêtement précieux mettait en valeur sa poitrine
puissante sur laquelle tombait une barbe noire consciencieusement
huilée.
Meeve se saisit d’une coupe ornée de pierres
précieuses au passage d’un valet, et gratifia le jeune serviteur
d’une tape sur la joue avant de lever son verre en l’honneur de ses
invités.
Morla laissa son regard courir sur l’assemblée.
Briecru se tenait seul sur un palier, à mi-hauteur de l’escalier
qui menait à l’étage, et la fixait intensément au travers des
vitraux, d’un regard qui la glaça. Leurs yeux se rencontrèrent et
il fit un pas en arrière, disparaissant dans les ténèbres. Morla se
réfugia derrière le lourd rideau qui masquait à demi sa fenêtre et
chercha sa mère du regard. Son cœur fit un bond dans sa poitrine
lorsqu’elle vit que l’ambassadeur ne buvait pas dans une coupe,
mais bien dans un calice druidique ! Un calice sacré qui, à n’en
pas douter, était bel et bien en argent. Meeve aurait-elle osé
s’emparer du calice conservé par les druides au Bosquet d’Hawthorn
? Non, elle n’aurait pas fait une chose
pareille, décida-t-elle. L'argent sacré des druides était
protégé par des gardiens, et par tout un tas de charmes. Personne
ne pouvait s’en approcher.
La foule jubilait, exhortant Meeve à faire cul
sec. Elle fit une petite moue et rejeta la tête en arrière.
L'assemblée exultait, encourageant la reine à chaque gorgée. Elle
se rassit, et retourna la coupe sur la table, prouvant qu’elle
était bien vide.
Les hourras fusèrent lorsqu’un cuisinier se hissa
sur la carcasse du bœuf et commença à en
découper d’immenses pièces fumantes et odorantes, tandis que Meeve
était occupée à embrasser goulûment l’ambassadeur qui suçait avec
application le vin qui coulait de sa bouche.
Non, elle n’aurait pas osé
voler un calice au cœur du Bosquet, se répéta-t-elle, mais
elle savait au plus profond d’elle-même qu’elle se trompait, et
elle sut alors pourquoi sa mère s’était empressée de renvoyer
Connla et tous les autres druides. Elle s’éloigna de la fenêtre,
déconcertée, et sentit de nouveau le regard de Briecru peser sur
elle de l’autre côté de la cour.
Depuis le surplomb, Briecru regarda Morla
disparaître parmi les ombres de sa chambre. Le parfum musqué de
Meeve flottait encore autour de lui et, de là où il se trouvait, il
pouvait voir l’abondante crinière de feu de la reine onduler dans
son dos à la lumière chaude des torches. Sa robe de lin, ornée de
fils d’or et d’argent, témoignait ostensiblement de sa richesse,
Ses lèvres et ses joues étaient fardées de telle sorte qu’on
l’aurait aisément crue en bonne santé.
Meeve se croyait atteinte du cancer qui avait
emporté sa mère et chacune de ses tantes, par le passé. Elle en
était tellement convaincue qu’elle pensait avoir encore au moins
une année à vivre. Briecru, lui, savait qu’elle serait morte avant
la Mi-Eté. Le poison faisait son œuvre. Il s’inclina lorsque Meeve
leva les yeux vers lui et lança quelques applaudissements
hypocrites en direction de la fontaine.
Les ingénieurs de la reine avaient fait en sorte
que du vin pourpre plutôt que de l’eau jaillisse du chaos de rochers qui dominait la fontaine. Le vin
s’écoulait avec force jusque dans le bassin, où il se mêlait à
l’eau fraîche en un torrent bouillonnant. Une foule armée de coupes
et de gobelets prit la fontaine d’assaut. Certains buvaient à grand
bruit, à même leurs mains ramenées en coupe, tandis que d’autres
hélaient les serviteurs pour qu’on leur apporte davantage de
récipients. Des paniers remplis de pain blanc et des meules
entières de fromage circulaient au milieu des convives. Dans un
coin, un jeune barde, presque un enfant, se mit à chantonner. Les
fêtes qu’organisait Meeve ridiculisaient toujours par leur opulence
et leur faste toutes les autres Cours des chefs de clans brynnois.
On se serait cru un jour de célébration religieuse, si ce n’était
l’absence notable de druides dans leurs robes ornées
d’argent.
Il entendit un bruit de pas dans son dos et le
froissement de la soie sur les pierres du couloir. Quelqu’un se
tenait juste derrière lui.
— Il va y avoir une diminution des profits sur les
prochaines livraisons, informez-en votre maître, murmura
Briecru.
— Vraiment ?
Encipio Sulpanus, secrétaire particulier et
interprète au service de l’ambassadeur, croisa les bras sur sa
poitrine en prenant soin de rester hors de vue des convives en
contrebas.
— Morla est de retour, reprit Briecru. Meeve sera
plus vigilante pendant un ou deux mois. Je ne pense pas être en
mesure d’expédier le chargement habituel avant qu’on ne rentre les
récoltes. Peut-être même pas avant l…
Le dernier mot mourut dans sa gorge tandis que
l’Acquiléen le saisissait par-derrière et
l’entraînait à l’abri d’une lourde tenture.
— Nous avons un accord, Brynman, siffla Sulpanus
dans l’oreille de Briecru, les poils de sa barbe frottant contre
son lobe, tandis que quelque chose de pointu s’enfonçait dans son
dos, lui arrachant un petit cri. Peu m’importe à qui vous prenez ce
grain, ajouta-t-il en appuyant un peu plus sur la lame.
Briecru s’arc-bouta contre l’avant-bras velu de
son agresseur pour éviter que le poignard ne pénètre dans sa
chair.
— Nous pouvons aisément vous remplacer, vous
savez, reprit l’autre. Ce pays regorge de traîtres en
puissance.
Briecru marmonna une injure et se libéra.
— Comment osez-vous ? cracha-t-il tandis que
Sulpanus rengainait sa lame. Je doute fort que vous trouviez si
facilement quelqu’un qui, comme moi, a l’oreille de la reine, et
encore moins quelqu’un qui dispose des moyens et de l’opportunité
de la supprimer.
— Votre poison n’agit pas aussi rapidement que
vous nous l’aviez affirmé, murmura Sulpanus de son souffle chaud
dans le cou de Briecru. Regardez-la. A ce rythme-là, elle sera
encore sur le trône l’été prochain.
Il tendit le bras en direction de Meeve, en
contrebas, occupée à boire dans la même vasque de Diodorian. Une
vasque d’argent si large que chacun pouvait y boire sans gêner
l’autre. Des porcs s’abreuvant à la même
auge, songea Briecru, dégoûté par la vision de la reine de
Brynhiver lapant du vin comme une truie, ses lèvres et ses joues
maculées, comme un groin de gobelin.
— Donnez-lui en davantage ! reprit Sulpanus.
— Vous lui direz que l’ambassadeur apprécie tout
particulièrement son parfum, ordonna le Lacquiléen, en effleurant
le pommeau de sa dague d’un geste sans équivoque. Et vous lui direz
que l’information vient de moi, c’est compris ?
Meeve avait toujours été sensible à la flatterie,
mais Briecru doutait fort qu’elle accepte de s’enduire davantage.
Elle s’était déjà plainte à deux reprises que l’odeur masquait et
gâtait la saveur des plats.
— Même de cette façon, ça prendra encore du temps,
je n’y peux rien.
— Alors cessez de prendre soin d’elle comme vous
le faites. Qu’elle s’émeuve, qu’elle s’énerve, qu’elle
s’affaiblisse. Le poison abaisse ses défenses. Assurez-vous
simplement qu’elle ne vive pas assez longtemps pour nous faire la
guerre.
Briecru jeta de nouveau un œil dans la cour en
contrebas, où Meeve s’était engagée dans un concours de boisson
avec trois de ses Fiachnas allongés au sol pour les besoins du
jeu.
— Vous pouvez être certain qu’elle fait son
possible pour éviter qu…
— Vous trouverez bien un moyen. Quelque chose qui
passera aisément pour un quiproquo. Les têtes brûlées ne manquent
pas dans le pays, ce qu’il leur faut, c’est un prétexte, murmura
Sulpanus de sa voix suave.
Cet homme est autant
interprète que moi j’élève des vaches, songea Briecru avec
amertume. Il ouvrit la bouche pour répondre et aperçut de nouveau
le pâle visage de Morla à sa fenêtre, ses yeux noirs
douloureusement fixés sur sa mère.
Il y a là une opportunité à saisir. Il
chercha Sulpanus du regard, mais il avait disparu comme un spectre
sans même faire bouger une seule tenture. Si
ça se trouve, il était là avec moi depuis le début, songea
Briecru avec effroi.
La faim qui brûlait dans le regard de Morla avait
alerté Briecru avant même qu’il ne reconnaisse la princesse. Lui
seul savait à quel point les convois pour Dalraida étaient maigres,
et lui seul savait pourquoi. Meeve avait ce défaut que dès lors
qu’elle déléguait une tâche à quelqu’un elle s’empressait de ne
plus du tout s’en soucier. S'il s'alliait à Morla avant même la
mort de Meeve, il pouvait aisément en tirer avantage. Les têtes brûlées ne manquent pas, ce qu’il leur faut,
c’est un prétexte…
Le royaume était plein d’esprits rebelles, et de
chicaneurs, toujours prêts à rallumer de vieilles rancœurs ou à en
inventer de nouvelles, mais rares étaient ceux qui disposaient des
ressources nécessaires pour s’opposer à Meeve. Un seul avait les
épaules assez solides ; Fengus d’Allovale. Meeve et lui passaient
leur vie à s’asticoter à travers le royaume, à se chercher querelle
sur les droits de pâture ou sur les taxes de gué quand ce n’était
pas sur les impôts. Cependant, quand l’imminence de sa mort était
devenue une évidence, Meeve s’était mis en tête que faire la paix
avec Fengus était sa grande priorité, malgré un désaccord manifeste
parmi certains de ses proches. Il y avait là un levier qu’il
pouvait actionner. Il lui restait à déterminer de quelle façon et à
quel moment.
Morla s’éloigna de nouveau de la fenêtre. Morla
l’affamée, Morla l’efflanquée. Dans le dernier rapport qu’elle
avait fait parvenir de Dalraida, elle mentionnait la mort d’un
taureau et demandait qu’on lui fasse parvenir des veaux. Fengus-Da
ne possédait-il pas un taureau légendaire, le
Taureau Noir d’Avellach, songea-t-il avec malice, tandis que se
déroulait lentement devant lui la trame des événements à venir. Il
tenait le moyen de mettre Fengus en rage, de le forcer à faire
voler en éclats la paix fragile que Meeve s’échinait à
instaurer.
Il sourit en voyant les invités boire à la santé
de Meeve, certain que Morla, elle, ne buvait pas de ce
vin-là.