12.
— Catrione ? Catrione ?
La première chose qu’elle vit fut Niona, penchée sur elle, soucieuse. Serpent était encore trop présent en elle pour qu’elle parvienne à articuler le moindre mot. Elle passa le bout de sa langue sur sa lèvre inférieure, les yeux roulant dans ses orbites, dans une tentative désespérée de maintenir le contact avec l’esprit reptilien.
— Catrione ? appela de nouveau Niona en lui tapotant la joue et en claquant des doigts pour attirer son attention. Revenez parmi nous, Catrione, il faut vous réveiller ! Qu’on me donne cette branche de sauge.
Elle promena sous le nez de Catrione la fumée odorante des feuilles qui se consumaient, et cette fois la jeune femme émergea quelque peu de son demi-sommeil. Il lui sembla entendre des voix devant la porte de sa chambre. Oui, c’était sa chambre, elle était bien dans le dortoir. Elle était allongée sur son lit et le soleil qui pénétrait par la fenêtre indiquait que l’après-midi était bien entamé.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle soudain à Niona en se redressant. Combien de temps suis-je restée…
Elle constata qu’elle avait les plus grandes difficultés à s’exprimer. Sa langue lui semblait beaucoup trop courte, pas assez sinueuse, tellement inefficace comparée aux sensations qu’elle lui procurait quelques minutes auparavant. Elle essaya de s’asseoir, mais la pièce tout entière se mit à vaciller et elle retomba lourdement au creux de son oreiller.
Baeve se précipita à son chevet, et lui apporta une tasse chaude et fumante.
— Tenez, ma petite, commencez donc par en boire une gorgée, dit-elle, réconfortante, en chassant les mèches collées sur son front, n’essayez pas de vous asseoir pour le moment. Elle se tourna vers Niona qui se tenait derrière elle et lança sur un ton de reproche :
— Je vous avais bien dit qu’il ne fallait pas la réveiller !
— Elle est tout de même la Cailleach, non ? répliqua Niona sans se démonter.
— Que s’est-il passé ? demanda encore Catrione. Deirdre ? Est-ce qu’on l’a trouvée ? Et le jeune homme ?
Les mots sortaient péniblement tandis que Baeve l’aidait à refermer ses doigts autour de la tasse brûlante et guidait le récipient odorant vers sa bouche. Le lait chaud et épicé mélangé au miel et à la crème coula dans sa gorge comme une vague brûlante de pur réconfort. Le breuvage l’aida à reprendre pied dans le réel.
Elle avait recouvré l’usage de sa voix, mais le langage lui faisait toujours défaut. Elle avait été comme brutalement tirée d’un rêve et s’accoutumait très mal à ce retour violent au réel.
— Nous avons en effet trouvé Deirdre, mon enfant, lui répondit enfin Baeve, en l’enveloppant dans un châle et en l’aidant à se redresser.
— J’espère au moins que vous aurez retiré quelque sagesse de cette expérience, Catrione, maugréa Niona en quittant la pièce, suivi, par la plupart des personnes présentes.
Catrione but une nouvelle grande gorgée. Le miel et le lait mélangés au remède druidique à base d’argent instillaient dans ses membres une vigueur nouvelle. Sa vue s’éclaircit, mais la sensation de se trouver à deux endroits simultanément demeurait tenace. Elle repoussa légèrement le gobelet, dont le contenu coula sur son menton, puis tendit le récipient à Baeve d’un air gauche en s’essuyant maladroitement avec le châle.
— Que s’est-il passé d’autre ? demanda Catrione tandis que Baeve l’aidait à essuyer les dernières gouttes.
— Eh bien, les corbeaux sont revenus d’Eaven Morna, mais ils ne portaient aucun message. Il semblerait que Connla ait quitté le palais il y a quatre ou cinq nuits, et d’après les rapports qui nous sont parvenus d’Ardagh elle n’est pas encore arrivée à bon port.
— Sans doute aura-t-elle décidé de faire halte ici en chemin.
— Sans doute, répondit simplement Baeve, sceptique. Je crois qu’il faut que vous sachiez que deux camps s’affrontent désormais, ici même. Certains veulent attendre l’arrivée de Connla, quand d’autres préconisent d’agir au plus vite, en fonction des informations que vous avez pu réunir.
— Et Niona doit faire partie des attentistes, à n’en pas douter ?
— A n’en pas douter, confirma Baeve avec malice.
Elle aida Catrione à se vêtir, car cette dernière avait les plus grandes difficultés à contrôler parfaitement ses gestes, comme si elle en avait désappris l’usage.
Il lui semblait avoir également oublié la manière d’ordonner correctement ses pensées, et son esprit demeurait particulièrement brumeux, comme si les idées refusaient de s’organiser en un langage cohérent.
Quand elle fut vêtue, elle dut se reposer sur le bras de Baeve pour l’aider à se tenir debout. Il lui sembla que la cour était plus peuplée que jamais, et elle constata avec plaisir que les gens s’arrêtaient sur son passage et lui adressaient de grands sourires, lui prenant la main et lui souhaitant un prompt rétablissement.
— Où sont passés les frères et les sœurs ? demanda-t-elle à Baeve, je ne les vois nulle part.
— Ils sont là-haut, lui répondit Baeve en lui désignant le sommet du Tor où il sembla à Catrione que les occupants du Bosquet au grand complet étaient amassés autour de ce qui ressemblait à une ouverture sur le flanc de la colline.
— Que font-ils tous là-haut ?
— Voilà un autre sujet de querelle. Venez, vous feriez bien de vous rendre compte par vous-même.
Catrione s’agrippa fermement au bras de Baeve et entama l’ascension de la colline, réveillant des souvenirs aigus de ses visions, de Deirdre sous le Tor. Deirdre et la chose qu’elle avait mise au monde. D’autres mains se tendirent pour l’aider. On la guidait, on l’encourageait, à mesure qu’elle se rapprochait du sommet. Elle manqua trébucher, lorsque le sol se déroba, à l’endroit où s’ouvrait le trou béant et sinistre qui donnait sur la macabre Chambre de Naissance. Elle comprit alors pourquoi Baeve avait fait en sorte d’éluder ses questions. Elle avait pourtant assisté à la scène, mais rien n’aurait pu la préparer à la vision cauchemardesque qui s’étendait à ses pieds, dissimulée à la hâte sous des linceuls. Le breuvage au lait et au miel lui remonta brutalement dans la gorge et elle dut plaquer ses mains contre sa bouche pour ne pas vomir.
— Tenez, la réconforta Baeve en lui tendant charitablement un morceau d’étoffe parfumé à la menthe.
Athair Emnoch, sans dire un mot, l’aida à descendre dans la chambre, au milieu de la boue et des éboulis. La chose qui gisait au centre tenait davantage du cocon que de l’humain.
Le visage de Deirdre avait déjà commencé à s’affaisser sur les os de son crâne, encadré par une jungle de cheveux secs. Son corps était ouvert de l’aine à la gorge et gisait dans une mare obscène aux reflets carmin que Catrione eut du mal à identifier comme étant du sang séché.
— Cailleach ? murmura le frère en lui prenant doucement le bras. Il faut que vous voyiez ceci.
Il s’accroupit et dégagea un petit espace dissimulé dans un angle à quelques pas de l’endroit où se trouvait Deirdre. Il y avait là un long appendice, comme une mue de serpent, qui gisait entre les pierres, comme une queue. Les druides dégagèrent les éboulis et Catrione sut immédiatement ce qu’était cette chose. Le cordon ombilical de l’enfant.
Elle plaqua le mouchoir parfumé contre ses lèvres, contenant à grand-peine la nausée qui la submergea lorsqu’elle vit enfin la chose que Deirdre avait mise au monde. Le corps de la créature n’était qu’un faisceau de pseudopodes blanchâtres au sommet duquel se trouvait une tête aux traits monstrueusement humains. Ses deux mains étaient directement reliées à ses épaules, de chaque côté de son cou.
La partie inférieure de son corps se divisait en une queue bifide dont chaque extrémité était terminée par un pied d’apparence parfaitement normale.
Elle se retourna vivement, cherchant avidement à respirer un peu d’air frais, tandis que les paroles inscrites dans les Chroniques lui revenaient à la mémoire. L'enfant qui ne peut être occis de la main de l’homme ou de la femme. Cela ne s’était pas produit, en effet. La Grande Mère avait manifestement œuvré pour que son bourreau possède un crochet en guise de main.
— Bien, il semble que la situation soit sans équivoque, qu’en dites-vous, Catrione ? lui lança Niona par-dessus l’épaule de Baeve qui écrasait une larme.
Les souvenirs de Serpent lui revinrent à l’esprit, des fulgurances qui se déployaient en corolles, se recouvrant l’une l’autre. Elle était présente, aux côtés d’Athair Emnoch, mais sans l’être tout à fait. Même franchir la frontière qui séparait l’Ombre de TirNa'lugh ne lui avait jamais procuré cette sensation d’omniprésence en deux lieux à la fois, à deux époques différentes, et son cerveau avait du mal à faire coexister ces deux réalités qui se chevauchaient.
— Qu’est-ce qui est sans équivoque ? finit par demander Catrione.
Le fil des événements qui avait trouvé sa conclusion dans ce carnage commençait à s’éclaircir dans son esprit. Ainsi assise tout près de Deirdre, elle était presque en mesure de revivre ses derniers instants.
C'était comme des fragments d’impressions, des images désincarnées, nichées au tréfonds de la conscience de Serpent et qui remontaient à la surface de ses propres souvenirs par intermittence. Il y avait ce jeune homme qui portait un crochet et seule cette image semblait avoir un sens. C'est l’homme que tu dois épouser.
— Eh bien il ne fait aucun doute que c’était là l’enfant de la prophétie, celui-là même qui ne peut être occis de la main de l’homme ou de la femme ! affirma Niona en croisant les mains sur sa poitrine avec assurance.
Catrione dut s’asseoir sur un rocher, prise d’un vertige. Est-ce vraiment aussi simple, se demanda-t-elle en fronçant les sourcils, le regard perdu dans le vide.
— Les khouri-keen ont disparu, et leurs cristaux avec eux, intervint Athair Emnoch, tandis que le monde continuait de vaciller autour de Catrione.
Termuid les a donc volés.
— Et le jeune homme ? Est-ce que… est-ce que quelqu’un a essayé de l’atteindre ? demanda Catrione.
— Excusez mon audace, Cailleach, mais ne devrions-nous pas attendre l’arrivée de l’Archidruidesse ? hasarda Athair Emnoch. Vous n’avez pas l’air en très grande forme.
— Je vais bien, répondit-elle sans réfléchir, même si elle savait parfaitement que c’était loin d’être vrai. Et je n’ai pas b…
— Et si cet homme était druide ? intervint Niona de sa voix aiguë et haut perchée. Vous tenez vraiment à risquer de provoquer un nouveau drame ?
Elle émit un grognement qui ressemblait à un anathème avant de redescendre de la colline à vive allure. Catrione demeura interdite, comme giflée par la violence des mots, plus encore que par le vent d’hiver qui soufflait de l'ouest.
***
C'est le soleil, jouant derrière ses paupières closes, qui réveilla Morla. Le soleil et une douce brise soufflant sur son visage. Elle ouvrit les yeux sur une large fenêtre où venaient s’encadrer les branches hautes d’un arbre au feuillage foisonnant. Les murs de la pièce étaient blancs et une vive douleur lui vrillait la jambe droite. Elle entendit un léger ronflement, et lorsqu’elle se pencha pour regarder au-delà du bord du lit elle vit que Lochlan était allongé sur le sol, juste sous la large fenêtre, la tête posée sur son bras replié. Une barbe de trois jours assombrissait ses joues et ses bottes étaient maculées de boue. Elle chassa les derniers lambeaux de sommeil et inspecta rapidement l’endroit, tressaillant à chaque mouvement.
Les draps de son lit sentaient la verdure et le thym, et l’édredon qui lui couvrait les pieds était finement tissé et parfaitement propre. Des paniers d’osier remplis de linge soigneusement plié étaient alignés contre le mur de pierre qui soutenait un plafond bas peint à la chaux.
Une cloche tinta à l’extérieur. Elle entendit un chien aboyer et un berger héler ses bêtes sur le chemin de la pâture.
Elle essaya de s’asseoir, mais une violente douleur lui remonta le long de la jambe. Alors seulement se souvint-elle de l’attaque des gobelins surgissant de l’eau. Elle se souvint aussi que quelque chose de noir et de massif avait crevé le ciel et s’était emparé de Bran.
Elle retomba lourdement sur son oreiller au moment où la porte s’ouvrait sur une femme aux cheveux de jais qui devait avoir à peu près son âge et qui était manifestement enceinte de plusieurs mois. Elle portait une tunique d’un bleu profond et le tartan jeté sur son épaule, tout autant que la fibule qui le maintenait en place, symbolisait son statut de chef.
— Vous voilà réveillée, constata-t-elle en lui lançant un bref sourire. Je m’appelle Grania MaNessa et je vous souhaite la bienvenue dans ma demeure. Comment vous sentez-vous ?
— Ma jambe me fait souffrir, grimaça Morla tandis que Grania soulevait les pansements, découvrant ses cuisses.
— Voyons cela.
Grania fit une petite grimace en soulevant le haut du bandage. Elle jeta un œil soucieux à Morla.
— J’ai une herboriste, ici. Je vais vous l’envoyer, à présent que vous êtes réveillée.
— Ai-je dormi longtemps ?
— Presque deux jours entiers. Votre époux, poursuivit Grania en désignant Lochlan endormi au pied du lit, votre époux a dévalé la colline comme si la Vieille elle-même talonnait son cheval, pour vous amener jusqu’à nous.
Il leur a raconté que nous étions mariés ! songea Morla, ébahie, en poussant un petit cri de surprise autant que de douleur alors que Grania remettait le bandage en place.
— J’aurais aimé vous proposer les services d’un druide, mais ils sont tous partis pour Ardagh. Votre chevalier servant, que Herne l’ait en sa sainte garde, ajouta-t-elle en souriant en direction de Lochlan, a battu la campagne pendant les deux jours qu’a duré votre sommeil. Malheureusement, je pense que le meilleur endroit pour trouver un druide en ce moment reste l’un des Bosquets principaux. Le plus proche est celui de La Boulaie des Druides Blancs, mais il se trouve à trois, peut-être quatre jours de voyage.
Elle alla fermer la porte derrière elle, rabattant le loquet avec un bruit sec qui réveilla Lochlan.
Il ouvrit les yeux et immédiatement chercha Morla du regard. Un grand sourire fleurit sur son visage.
— Louée soit la Déesse ! Il se leva prestement, faisant craquer les articulations de ses genoux, épousseta ses pantalons et son sourire se mua en une moue soucieuse. Comment va ta jambe ?
— Ça fait mal, répondit-elle simplement.
Il la regardait avec une telle intensité qu’elle en fut vaguement gênée. Et puis cette façon qu’il avait de laisser ses mains courir malgré lui sur le bord du lit trahissait tellement son inquiétude. La douleur s’intensifiait à mesure qu’elle sortait du sommeil. C'était à présent comme des milliers de petites aiguilles qui lui perçaient les chairs.
— Ça fait vraiment mal, dit-elle en grimaçant et en essayant de rassembler ses idées. Et Bran ? L'avons-nous... Est-ce qu’il… ?
— Je ne suis pas tout à fait certain de savoir ce qui lui est arrivé.
Morla fit un effort violent pour se remettre en position assise, malgré la douleur insupportable qui lui mangeait la jambe. La souffrance semblait envahir jusqu’à la moelle de ses os et rayonnait jusque dans son dos.
— Je ne me souviens pas vraiment de ce qui s’est passé, moi non plus, dit-elle, hésitante. J’étais assise sur un rocher et puis on a couru vers le campement…
Elle se tut, essayant de donner un sens aux images disparates qui se télescopaient dans sa tête. Bran était avec elle et l’instant d’après, il avait disparu. Pourtant, lorsque les gobelins s’étaient lancés à leurs trousses, Bran courait devant elle.
— Dis-moi ce que tu as vu, Lochlan.
— Je ne voudrais pas te donner de faux espoirs…
Il soupira et reprit :
— Je l’ai vu courir avec toi, vous remontiez de la berge du lac et Bran était devant toi, il te tirait par le bras. Il a couru derrière un chêne qui l’a dissimulé à ma vue quelques instants et je ne l’ai plus revu.
Il écarta les bras dans un geste d’impuissance.
— Je n’avais pas le temps de vérifier où il se trouvait, on s’est enfuis comme ça, sans avoir le temps de rien prendre avec nous au campement. Mais je te jure sur la tombe de ma mère que j’ai vu Bran disparaître avant que les gobelins ne soient sur vous !
— Et qu’est-il arrivé aux autres ? Où sont les Fiach…
Lochlan secoua tristement la tête, baissant les yeux au sol, et une ombre passa sur son visage.
— C'était trop tard…
La porte s’ouvrit de nouveau, mais, cette fois, Grania était accompagnée d’une femme de haute stature, au visage taillé à la serpe. Elle portait une couronne de tresses grises qui lui couvrait la tête comme une calotte. D’une main, elle tenait un plateau orné de différents onguents tandis que dans l’autre se trouvait un panier.
— Je vous souhaite le bonjour, Sire Aidan, commença Grania en souriant à Lochlan avec un brin de coquetterie. Permettez-moi de vous présenter notre herboriste, Nuala.
Morla lança un regard interrogateur à Lochlan, qui lui répondit par un hochement de tête imperceptible tout en s’inclinant pour saluer leur hôtesse. Morla comprit que leur identité devait pour le moment être tenue secrète. Il y avait décidément des complots à chaque coin de couloirs, et elle se demanda un instant si elle n’aurait pas mieux fait de simplement remercier sa mère et de renter à Dalraida. Mais Meeve avait promis du grain, et son peuple mourait de faim…
Lochlan tourna pudiquement le dos tandis que l’herboriste repoussait les draps sous lesquels Morla était allongée, nue. A cet instant, Morla oublia tout sentiment de pudeur, tant la douleur qui jaillit lorsque l’herboriste retira les bandages était fulgurante. Elle n’était que souffrance, du bout des pieds jusqu’à la racine des cheveux.
Elle sentit les larmes lui monter aux yeux et le goût métallique du sang lui envahir la bouche lorsqu’elle se mordit la lèvre malgré elle.
— Je vous l’ai dit, soupira l’herboriste, c’est au-delà de mes compétences, et ça a empiré depuis qu’elle est allongée ici.
Morla jeta timidement un œil à la blessure. Des bubons, trahissant la progression de l’infection depuis les profondeurs de l’entaille, avaient fleuri sur sa peau.
— C'est d’un druide dont elle a besoin, et il lui faut l’uisce-argoid, l’eau d’argent, murmura Grania sous le regard soudain terrifié de Morla.
Cette blessure va me tuer, songea-t-elle en regardant Lochlan, à qui les deux femmes s’adressaient maintenant.
— Il faut que vous lui trouviez un druide au plus vite, Sire Aidan. Il n’y a pas une minute à perdre. Le temps que vous vous rendiez à la Boulaie et que vous en rameniez un druide, elle aura perdu sa jambe, mais si vous décidez de l’y emmener vous-même je pense qu’elle a encore une chance.
— De sauver ma jambe ? lui demanda Morla, paniquée.
— De sauver votre vie, corrigea froidement Nuala.
— Mais…, commença Grania.
— Je ne peux rien faire pour arrêter le poison, la coupa Nuala.
Elle se tourna vers Morla.
— Ça va peut-être piquer un petit peu, la prévint-elle.
Des milliers d’étoiles aveuglantes scintillèrent devant ses yeux lorsque le liquide épais et odorant entra en contact avec la plaie suppurante. Morla se cabra brutalement et ses mains s’agitèrent, se fermant et s’ouvrant en un geste réflexe inconscient, seulement dicté par la douleur extrême. Elle agrippa les draps et sentit une main douce et puissante se glisser dans la sienne, l’encourageant d’une pression légère mais ferme. Elle s’y accrocha comme un naufragé à un rocher, tandis que la douleur la submergeait en une gigantesque vague noire et que l’on nettoyait sa plaie, que l’on changeait ses bandages.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle constata qu’elle n’avait pas lâché la main de Lochlan. L'herboriste épongea la sueur qui avait coulé sur son front et sur sa lèvre supérieure alors même que l’onguent commençait à faire effet, faisant légèrement refluer la douleur.
— Voilà, jeune fille. Reposez-vous, à présent, je vais vous apporter un peu de potage, lui proposa Nuala. Vous avez faim, n’est-ce pas ?
Morla avait les yeux fixés sur le plafond. Elle se concentrait sur la douleur qui la traversait par intermittence, lui ôtant tout appétit.
— Non, répondit-elle enfin, après avoir pris la peine de réfléchir un moment. Mais j… j’ai soif.
Nuala et Grania échangèrent un regard lourd de sens.
— Je vais tâcher de vous trouver un chariot, Sire Aidan, lui proposa cette dernière en ramassant un panier rempli de bandages souillés avant de sortir.
Nuala prenait son temps pour ramasser ses onguents et Lochlan en profita pour l’interroger.
— Pourquoi n’a-t-elle pas faim ?
— Ça se passe toujours de cette façon, soupira Nuala. La morsure des gobelins contient un poison. Il vous consume de l’intérieur et il vous ôte l’envie de manger. Il est important que vous buviez, madame. Je vais chercher le potage, conclut-elle en emportant le plateau.
Lochlan attendit que le bruit de ses pas diminue dans le couloir.
— J’imagine que tu te demandes ce qui se trame, n’est-ce pas ?
— Je ne pense pas que j’aurais oublié une chose pareille, donc oui, je me le demande, répondit-elle avec une légère grimace. Pourquoi as-tu raconté à cette femme que nous étions mariés ? Et pourquoi lui avoir donné de faux noms ?
— Je leur ai servi cette histoire de mariage pour pouvoir rester ici avec toi sans qu’on ne me pose davantage de questions. Tant que j’y pense, tu t’appelles Moira.
— Moira ?
— J’ai pensé que c’était suffisamment proche de Morla pour que tu puisses répondre à ce nom instinctivement.
— Mais pourquoi as-tu fait ça ? Tu n’as donc pas confiance en Grania ?
Lochlan passa ses mains sur son visage fatigué.
— Il ne s’agit pas de Grania, même si je flaire chez elle une certaine duplicité. Elle fait partie des partisans de Meeve, mais au fil des années Meeve a soutenu à tour de rôle la plupart des prétendants au trône de Gar, au gré de ses propres intérêts, et je n’ai pas l’impression que Grania la porte dans son cœur. Par chance, il semble qu’elle ne m’ait pas reconnu, grâce à ma barbe.
Il se dirigea vers la fenêtre et jeta un œil au-dehors, les pouces enfoncés dans la ceinture de son baudrier, avant de revenir vers elle.
— A dire vrai, je serais soulagé de quitter cet endroit. Je m’y sens trop vulnérable, trop exposé. Plus tôt nous te trouverons un druide, mieux ce sera. Il s’interrompit, comme s’il craignait d’en dire trop, de révéler un élément qu’il préférait garder pour lui, et se contenta de contempler le paysage au-delà de la fenêtre. Puis il tourna soudain les talons et se dirigea à grands pas vers la porte.
— Repose-toi, je vais aller voir comment avance cette histoire de chariot. Cette Grania m’a l’air près de ses sous, mais je refuse qu’on prenne le risque de te faire monter à cheval.
Il s’arrêta sur le seuil, la main sur le loquet de la porte, et se tourna vers Morla.
Leurs yeux se croisèrent et elle vit dans son regard passer une ombre profonde, spectre d’une douleur enfouie.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Lochlan ?
— Morla, je…, commença-t-il, hésitant, mal à l’aise, agitant les bras et cherchant ses mots.
— Rien de ce qui s’est passé n’est ta faute, Lochlan, le rassura-t-elle.
Il se sent responsable, songea-t-elle, soudain submergée par la compassion, ça ne fait aucun doute.
— Je doute que Meeve partage ton point de vue, soupira-t-il. Il faut trouver un druide. A ce moment-là seulement, je serai soulagé.
— Et moi donc ! plaisanta-t-elle.
Leurs regards se croisèrent de nouveau, et cette fois, malgré la douleur, malgré l’inquiétude et la peur, ils se sourirent.


Un rayon de lune solitaire se frayait un chemin à travers la voûte foisonnante des arbres, éclairant à peine la chambre où le jeune homme dormait paisiblement, la tête enfoncée dans son oreiller. La lumière crépusculaire tombait sur son front exactement entre ses deux yeux fermés. Il avait une main posée sur la poitrine, l’autre était enveloppée dans un bandage et reposait à son côté, sur la couverture bleu ciel.
Debout dans l’embrasure, Catrione était hésitante. La chevelure du jeune homme, décolorée par la vie au grand air, s’étoilait librement sur l’oreiller. Ses lèvres avaient la couleur des pêches mûres et son menton rasé de frais avait la perfection des sylphes. Les oreilles de Catrione résonnaient encore de la dispute qu’elle venait d’avoir avec Niona.
Elle resta là, à le regarder simplement respirer. La guérison druidique était le plus sacré de tous les rituels de son ordre, et pourtant Niona lui avait reproché de vouloir l’employer sur le jeune homme, taxant cette intention d’acte d’égoïsme. Mais c’est complètement faux. Après tout, je suis supposée épouser cet homme. Elle vint s’asseoir auprès de lui et il ouvrit les yeux, tournant la tête dans sa direction. La sensation de sa propre nudité sous le tissu de la légère chemise de nuit ne lui fit pas oublier, au contraire, que lui aussi était totalement nu sous le drap de lin. Un courant d’air lui frôla le visage et il lui sembla sentir l’odeur de l’océan.
As-tu jamais pensé qu’un jour un homme viendrait… Les paroles de Deirdre revenaient la hanter et elle jeta malgré elle un coup d’œil par-dessus son épaule.
Les herboristes avaient été appelées pour maintenir un semblant d’ordre à l’extérieur parmi les réfugiés et les druides étaient réunis sur le Tor, occupés à tenter de localiser les khouri-keen.
Ils étaient donc seuls, tous les deux. Catrione s’agenouilla au pied du lit de camp et aspira profondément l’air qui sortait de la bouche du jeune homme. Elle voulait s’approprier son souffle, s’imprégner de son essence. Elle posa la main sur son bras et lui caressa doucement la peau en de grands gestes lents. Elle laissa le bout de ses doigts courir sur les poils qui couvraient la musculature puissante, appréciant la courbe harmonieuse de cette peau bronzée tendue sur ces muscles massifs. C'était comme si, peu à peu, un brouillard l’enveloppait, comme si la brume pénétrait doucement son esprit, comme le lierre circonvenant le tronc du chêne. Elle drapait délicatement l’esprit du jeune homme dans le dais de sa volonté. Il résistait, bien sûr, et plus elle insistait pour le faire plier, plus il combattait avec fougue. Puis, comme un nageur remontant rapidement vers la surface, elle fit un effort de volonté pour ramener son esprit dans le moment présent, dans la salle du Chapitre.
Elle entendit les tambours résonner au loin, sur le sommet du Tor, accompagnés par le bourdonnement ininterrompu des litanies sacrées. Une odeur d’encens lui parvint et elle se leva prestement pour fermer la porte et en rabattre le loquet, puis d’un seul geste ample elle retira sa tunique et ôta le drap qui recouvrait le corps du jeune homme. Elle grimpa à califourchon sur lui, ses mains posées sur son torse, le creux de ses reins suspendu à quelques centimètres de sa peau tiède. Les bandages ne gâchaient en rien sa beauté, nota-t-elle au moment où il ouvrait les yeux, arrachant à Catrione un petit cri de surprise.
— C'est toi que j’attendais, murmura-t-il, comme s’il s’était attendu à trouver une femme nue, juchée sur lui, à son réveil.
— Te souviens-tu de ton nom ?
— Cwynn, répondit-il sans hésiter, immobile entre les cuisses de la jeune femme. Et toi, comment t’appelles-tu ?
— Je suis Catrione.
Elle ressentit le poids de son regard bleu plus qu’elle ne vit réellement ses pupilles claires courir sur ses seins et descendre vers son ventre. Jamais encore elle n’avait vécu avec une telle acuité le corps à corps avec un homme.
— Je n’arrive pas à chasser l’image de cette chose, grogna-t-il en refermant les yeux. Elle m’a regardé en mourant, siffla-t-il entre ses dents serrées. Ses yeux… je vois toujours ses yeux. Je ne vois plus que ça.
— Laisse-moi t’aider, Cwynn, l’implora-t-elle à voix basse en se couchant presque sur lui, la pointe de ses seins frôlant les poils de son torse.
— Qu’est-ce qui s’est vraiment passé là-bas ? murmura-t-il, à quoi est-ce que tout ça rime ?
— Je peux t’aider, mais tu dois me laisser faire, dit-elle d’un ton apaisant en laissant ses doigts parcourir les sillons de son visage, l’arête de son nez, la crête de ses oreilles. Et j’espère que tu pourras m’aider en retour.
De nouveau, il ferma les yeux, en acquiesçant lentement, abandonné. Il croit rêver, comprit-elle alors. Elle enfonça sa main dans la toison de ses cheveux et laissa un doigt courir sur sa bouche, de droite à gauche, dans le sens du bannissement. Puis de nouveau elle se coucha sur lui et posa ses seins contre sa poitrine puissante.
— Cwynn, veux-tu me laisser te toucher, te serrer, me laisser t’aider et te guérir ?
Une fois encore, il acquiesça lentement, des profondeurs de ce qu’il prenait pour un sommeil profond.
Elle commença par embrasser ses paupières, puis ses lobes, avant de descendre vers cet endroit si vulnérable au creux du cou, où le sang pulsait avec force. Elle descendit agacer ses tétons de la pointe de sa langue, dessinant un tourbillon partant de son cœur, qui gagnait ensuite par vagues successives son nombril et enfin le creux de ses cuisses.
— Cwynn ? l’appela-t-elle doucement, agenouillée entre ses jambes. Cwynn, répéta-t-elle un peu plus fort, tandis que sur le Tor les tambours accéléraient la cadence.
Elle saisit son sexe à pleines mains et entama un mouvement de va-et-vient. Il se durcit et se dressa sous ses caresses, l’encourageant à en effleurer l’extrémité du bout de la langue, à jouer avec le petit orifice à son sommet.
— Cwynn, veux-tu que je te prenne en moi ?
Il souleva les hanches pour toute réponse, refermant sa main sur les draps et laissant échapper un soupir d’aise. Catrione lui sourit avant d’enfoncer sa tête entre ses cuisses.


Il chevauchait comme un damné, empêtré dans le sable humide, et Shane était sur ses talons. Le chien blanc courait à ses côtés sans qu’Eoch ne semble s’en préoccuper. Eoch ! Le nom du cheval résonna puissamment dans son esprit et il lui sembla soudain se libérer de chaînes pesantes. Il se retrouva à combattre un gobelin, épaulé par quelqu’un qu’il ne parvenait pas à distinguer. Il y eut une grande lumière, et le gobelin disparut soudainement. Le scintillement prit une teinte d’un vert éclatant, avant de tendre vers un orangé pastel qui emplit bientôt tout l’espace. Une silhouette encapuchonnée se mouvait dans cette douce luminescence, suivie par l’ombre d’Eoch. L'ombre semblait vouloir s’emparer de sa jument, constata-t-il soudain, mais Eoch lui appartenait, il l’avait recueillie puis élevée alors qu’elle n’était encore qu’une pouliche. Lorsqu’il baissa les yeux, il se rendit compte que le paysage avait changé. La mousse épaisse avait fait place à une route battue par le vent et tapissée de cailloux. Un chatoiement attira son regard et il vit qu’au loin se dressait une sombre colline qui se détachait sur un crépuscule orangé. L'ombre se jeta sur Eoch et chevaucha sur la plaine en direction du Tor.
Cwynn était consumé par la colère, et cet accès de rage fit comme éclater le monceau de charbon qui lui encombrait l’esprit, en révélant le cœur de diamant, pur, limpide. Il lui sembla qu’un pan tout entier de sa mémoire lui était soudainement révélé. Il se souvint avoir chargé sur la plaine, à la lumière de la lune montante, guidé par la silhouette d’Eoch qui se détachait de la masse du Tor. Il lui avait fallu chevaucher toute la nuit durant, mais il y était parvenu. Il avait fait irruption dans la caverne ténébreuse et il avait contemplé cette créature au ventre gigantesque qui était allongée sur le sol nu, les cuisses grandes ouvertes. Son crâne était chauve et tacheté et ses joues striées de lignes carmin. Sa peau pendait de ses os, en lambeaux de tégument épais, et lorsque Cwynn s’approcha d’elle elle le fixa de ses yeux reptiliens et siffla comme un serpent.


Quelques gouttes d’un liquide clair et visqueux comme du miel jaillirent de sa verge. Catrione releva la tête, plaqua sa bouche contre celle de Cwynn et vint se jucher sur lui, guidant l’extrémité de son phallus entre ses cuisses. Elle se laissa doucement redescendre et sentit le pénis de Cwynn pénétrer dans la chaude moiteur de son sexe, tandis qu’elle se cambrait.
— Montre-moi son visage, lui ordonna-t-elle dans un grognement animal.


Un gémissement déchira l’air épais, suivi de son écho qui se répercuta à n’en plus finir. Un frisson courut le long de son dos et Cwynn, tournant le regard en tous sens, vit des étoiles qui scintillaient sur les parois. Ce ne sont pas les cristaux, songea-t-il, alors que les centaines d’yeux cillaient en le fixant. La nausée monta en lui.
— Je te tuerai, mortel ! hurla la silhouette.
Il ouvrit les yeux au moment où la femme juchée sur lui rejetait la tête en arrière, cambrée à l’extrême, sa poitrine ondulant sous ses cheveux blonds en cascade, le corps parcouru de frissons. Il la sentit se resserrer autour de lui et il ferma les yeux au moment où sa semence jaillissait de son ventre, accompagnée par la fulgurance soudaine de sa mémoire recouvrée.