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Simon de Montfort attendait des renforts avant de
porter le siège sous les murailles de l’imprenable forteresse de
Castelnaud. Partis un mois plus tôt, un millier d’hommes, Allemands
et Flamands pour la plupart, remontaient paisiblement le long de la
Dordogne en venant de Bordeaux. Ils allaient en habits civils,
armes et armures rangées dans des fourgons, laissant leur esprit
chevaucher au pas de leur monture, en suivant la verte douceur du
fleuve. N’étaient-ils pas en pays ami ? Une pente herbue
dévalait jusqu’au bord de l’eau, depuis un petit château que les
autochtones nommaient Berbiguières. À mi-coteau, un bosquet barrait
le paysage.
« Je m’attarderais bien quelque peu en ce lieu
enchanteur plutôt que d’aller affronter ce diable de Cazenac », dit
le commandant de la troupe, l’âme bucolique. Son lieutenant
contemplait, étonné, le castel de pierres blondes.
— La forêt ! Je ne sais… Je vois la
forêt marcher vers nous !
— La chaleur vous ferait-elle
délirer ?
— Non pas, messire baron, je vous jure. Elle
était à un bon quart de lieue, et la voilà à deux cents pas.
— Serait-ce quelque diablerie de ces cathares
enragés ? », suggéra un moine tonsuré qui chevauchait à leur
côté.
« À l’attaque ! Sus à l’ennemi, et pas de
quartier ! Ces maudits étrangers ne vont pas peser plus lourd
qu’une châtaigne en nos poings fermés. Tuons-les, compagnons !
Que le bruit de nos armes épouvante les Français. Que leur mort
serve de leçon salutaire jusqu’en pays tudesque. »
Cazenac repoussa les branchages qui le
dissimulaient et se précipita, l’épée flamboyant aux rayons du
soleil, vers la troupe stupéfaite. Coincés entre les partisans du
comte de Toulouse et les eaux profondes du fleuve, totalement
désarmés et surpris, les croisés ne purent esquisser le moindre
geste de défense. Bernard de Cazenac, qui avait rassemblé le gros
de ses hommes pour l’opération, pénétra leurs rangs comme un
caillou dans l’onde, taillant en pièces ses adversaires et
répandant des ruisseaux de leur sang. Rejoignant le chef des
Teutons, il le frappa de face d’un coup si puissant qu’il
transperça son adversaire. Sa lance ensanglantée rejaillit dans le
dos de l’homme. Les massues tournoyaient, les glaives rentraient
dans les corps mal protégés, les épieux s’enfonçaient dans la chair
tendre, laissant les cadavres sanglants et dépiécés couchés par
centaines sur le pré.
Au plus fort du désarroi,
alors que les croisés, plus nombreux, pouvaient encore espérer se
reprendre et renverser le cours du combat, une sonnerie de cors et
de trompettes se fit entendre dans leur dos, auxquels s’associaient
des cris de guerre en occitan. Les prenant à revers, Gaillard de
Beynac, allié et ami de Bernard, par la seule puissance de la
charge de ses chevaux, les précipita dans la rivière. Rameutés, les
paysans de la contrée rattrapaient les fuyards, achevaient les
blessés à coups de faux, de pieux, de pierres et de bâtons, et
dépouillaient les morts. Bernard lui-même fracassa le crâne du
prêtre qui, réfugié contre un rocher, implorait sa pitié. Simple
soldat autant que baron de haut vol, tous furent passés par les
armes. Tant de braves furent laissés gisant, tant d’armes
abandonnées, que la race des hommes en restera meurtrie jusqu’à la
fin des temps. Quand le dernier croisé fut abattu et qu’on cessa
d’entendre les râles des mourants, le seigneur de Castelnaud
s’écria : « J’ordonne qu’on laisse les corps en place, sans
sépulture, en proie aux bêtes fauves, aux rapaces des airs et aux
voraces des champs. Qu’ils restent ainsi exposés, en mémoire de ma
fille. Je lui offre ce gigantesque holocauste. Je jure de ne cesser
le combat que le jour où elle sera vengée. Je te maudis, Montfort,
toi et tous les tiens. »
Quand il apprit l’embuscade et le massacre, Simon
de Montfort poussa un rugissement de lion humilié. Il cria,
tempêta, menaça, fit armer ses soldats à la hâte, au risque de les
précipiter vers un nouveau piège, et leur fit crever leurs chevaux.
En vain ! Il ne parvint sur les lieux du drame qu’après
plusieurs jours. La nuit tombante dis
simulait les cadavres ; l’odeur, lourde, pénétrante, était
insoutenable.
« Messire comte, regardez ! Ils sont encore
là. »
Des flammes bleues, étranges, inquiétantes,
couraient de corps en corps, comme un cortège funèbre qui aurait
conduit à leur dernière demeure les soldats sacrifiés, morts sans
sépulture. Le pré semblait n’être qu’un seul et même être dont la
carcasse grouillait de vers lumineux. Les flammes se déplaçaient
avec lenteur, créant l’impression de mouvements parmi les cadavres,
comme si des survivants à bout de forces tentaient en vain de
s’extirper de ce grand tas de morts. Aucun soldat n’eut le courage
de se précipiter vers le champ désastreux.
« Ce sont des fantômes, les âmes perdues de nos
soldats morts sans confession ni tombeaux consacrés !
— De simples feux follets, grommela
Montfort.
— Non, c’est un miracle, un signe du ciel,
murmura l’abbé de Sarlat. Cette colonne de feu, comme celle qui
guida Moïse vers la Terre promise, va nous conduire à la victoire.
Jésus, roi du ciel, est avec nous. S’ils connaissaient la fin du
livre qui s’écrit, le rire des hérétiques se transformerait en
sanglots dans leur gorge. »
Dressé sur son cheval noir, invisible dans la
nuit, Bernard de Cazenac mesurait, avec un mélange de haine et de
satisfaction, le désespoir des croisés qui se rongeaient les
poings.
« Ma Blanche, ma fleur, tu reviendras chaque
année, huit cents ans s’il le faut, hanter les Français jusqu’à ce
que notre laurier reverdisse et que la fleur de ta jeunesse
s’épanouisse. »
Les croisés s’étaient
retirés après avoir enfoui les corps putréfiés dans une fosse
commune bénie à la hâte. Le sol boueux, l’herbe tachée de sang
absorbèrent les cadavres. Les claquements des sabots s’éloignaient.
Montfort, faisant tourner son cheval, ne pouvait quitter les lieux
du massacre. La flamme de la folie brûlait dans ses yeux ; il
ne pouvait abandonner sans revanche le territoire de sa défaite. Il
poursuivit ainsi son étrange ballet, puis immobilisa sa monture,
humant l’air autour de lui comme un chien en éveil. Il tentait
vainement de percer l’obscurité du regard.
« Montfort, seul ! C’est le diable qui me
l’envoie murmura Bernard. Blanche, tu vas être vengée. »
Il serra machinalement dans sa main le talisman
qu’il avait glissé sous son pourpoint, puis il évalua la distance
qui le séparait du chef des croisés, dégaina sa grande épée et
lança au galop son cheval ténébreux. Montfort le devina, plus qu’il
ne le vit surgir du bosquet, défourailla à son tour et chargea, la
lame au poing. Le premier choc fut terrible et les deux montures
boulèrent les pattes en l’air. Jetés à terre, les adversaires se
ruèrent l’un vers l’autre.
Ils se battaient. Oublieux des règles du combat,
ils frappaient de leurs épées comme des paysans avec leurs haches
ou des manants jouant du bâton, éprouvant leurs forces, cherchant
le coup fatal. On eût dit deux géants des légendes anciennes, noirs
dans la noirceur de la nuit. Des rivets de cuirasse, des éclats de
métal sautaient de part et d’autre et, la lame ébréchée, ils se
retrouvèrent sans armure, vêtus comme des gueux, la tunique
déchirée, imbibée du sang de leurs blessures. Un ultime assaut,
plus violent que les autres, brisa en même temps les deux épées. Ils continuèrent de se battre avec les
poings, sans échanger ni un cri ni un mot. On n’entendait que les
coups qui pleuvaient et le feulement rauque de leur souffle qui
s’épuisait. Le géant français, la barbe en bataille, parvint à
renverser son adversaire qui avait pourtant la vigueur d’un chêne.
Ses mains, cherchant son cou pour l’étrangler, rencontrèrent un
objet métallique. « Le talisman », grommela Montfort en refermant
ses doigts sur la chaîne de fer dont on disait qu’elle ne pouvait
être rompue par des mains d’homme.
Bernard lui écrasa les phalanges avec une
pierre.
« Tu brûleras sur le bûcher avant de rôtir en
enfer, hurla le Français.
— Je dévorerai ta réincarnation sous la forme
d’un porc », cracha le Périgourdin.
Montfort empoigna le chevalier, le serrant contre
lui à le broyer ; Bernard plongea ses dents dans la gorge de
son ennemi, comme un loup qui veut saigner sa proie.
Soudain, un bruit de sabots se fit entendre. Les
deux adversaires cessèrent leur lutte, dressant l’oreille, tous les
sens aux aguets, puis se séparèrent, s’enfuyant chacun de son côté,
rompant le combat comme des bêtes soudain effrayées de leur propre
barbarie.
Si Bernard avait pu soulager sa peine par la
férocité de la bataille, Alix, son épouse, était restée recluse à
Castelnaud. Il la retrouva en pleurs et en désarroi, accablée comme
une servante sous un fagot d’épines. Le noir de son deuil la
faisait ressembler à une Parfaite cathare.
« Plus jamais nous n’aurons de joie, ni de
plaisir, mon doux seigneur. Les temps de pénitence se sont
abat tus sur nous. Toute cette
violence ! Je ne la supporte plus. Ce bain de sang ! Nous
y perdons nos âmes ; nous nous condamnons à l’errance
éternelle dans l’enfer de ce monde.
— Nous devons pourtant bien nous défendre,
préserver les nôtres et notre culture. Montfort et les siens !
Je jure que bientôt les vers nicheront dans leurs orbites.
— Cela a-t-il sauvé notre enfant ? J’ai
grande envie de me laisser aller dans la voie de la Vérité, et de
rejoindre une communauté de Bonnes Femmes pour tenter d’y faire mon
salut. »
Bernard était horrifié de voir celle qu’il aimait
en proie à un tel désespoir. Hugues de Vassal vint à son
secours.
« Le chemin de la perfection n’est pas faiblesse,
mais force. On n’y tombe pas, on s’y engage librement. Vous n’êtes
pas prête à prendre l’habit.
— J’ai juré de venger notre fille ; tu
dois m’aider à accomplir ce serment.
— J’accepte, mais ce sera le dernier. Une
fois la vengeance accomplie, je ne prêterai plus jamais serment. Je
ne m’engagerai plus que devant Dieu et prendrai le voile des femmes
cathares. »
Cette résolution fendit le coeur de Bernard.
Beaucoup de faidits avaient vu leurs épouses revêtir l’habit des
Parfaites. Pourtant, il n’avait jamais songé que la religion puisse
un jour être un obstacle à leur amour. Il se rassurait en pensant
que le temps n’était pas encore venu où il devrait se séparer
d’Alix. Elle pourrait toujours changer d’avis lorsque les heures
écoulées auraient adouci sa douleur de mère. Il saurait bien la
reconquérir.