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Bernard était persuadé qu’en alternant violence et
persuasion, répression et générosité, il pourrait aisément gagner à
sa cause les catholiques sarladais. Il n’en fut rien. Les paysans
semblaient bornés dans leurs croyances, attachés plus que de raison
au superstitieux culte des saints. Il dut employer la manière
forte, celle que les combattants des deux camps utilisaient
fréquemment. Il n’eut pas à se contraindre, mais seulement à suivre
la pente de sa nature brutale.
« Cela a du bon de laisser parler la chair, et pas
seulement dans le domaine de l’amour », dit-il à Alix en rentrant
de quelque expédition punitive.
Mais les catholiques du diocèse faisaient montre
d’un courage obtus, se laissant massacrer comme du bétail sans que
les survivants songent à abandonner le prêche du curé. Ils se
référaient de manière insensée aux reliques de leurs martyrs pour
se comporter en victimes expiatoires.
Hélie Vignon, son principal ennemi, s’opposait à
lui, pouvoir contre pouvoir, et sa crosse n’était pas une arme
moins redoutable que l’épée du chevalier. Le seigneur de Cazenac
attaqua les biens de l’abbaye de Sarlat, ravagea les récoltes,
coupa les vignes au ras du sol. Il envoya au prélat des messages
personnels, tout sanguinolents, espérant ainsi faire tomber la
ville. Il comptait quelques amis parmi les bourgeois, lassés du
pouvoir absolu de l’abbé qui venait leur disputer jusqu’aux
recettes de leurs commerces.
« Crevez-leur les yeux, qu’ils ne contemplent plus
les horreurs de ce monde. Coupez-leur les mains, qu’ils ne puissent
plus travailler la matière impie, ni prier le mauvais démiurge.
Tranchez-leur les pieds, qu’ils renoncent à leurs pèlerinages sur
les chemins du diable. »
Le cortège de pauvres hères mutilés prenait la
direction de Sarlat où des gémissements les accueillaient. Les
horreurs de la guerre, portées par les deux camps, s’abattaient sur
le comté du Périgord sans que Montfort eût à intervenir.
Alix, de son côté, prêchait devant les communautés
de femmes, éduquait leurs enfants, faisait maints cadeaux sur sa
propre cassette à celles qui voulaient rejoindre les Bons
Chrétiens. De caractère fier et emporté, elle admettait mal que
l’on puisse résister à ses arguments. À Hugues de Vassal, qui lui
reprochait ses conversions forcées, elle répliqua avec hauteur : «
Ces femmes trouveront d’autant mieux la voie de la vérité si je les
guide sur le bon chemin. Nous sommes la
véritable Église des apôtres, alors que Rome est la grande
prostituée, ivre du sang des martyrs. À quoi bon écouter leurs
arguments puisque j’ai raison. Qu’elles se convertissent de gré ou
de force, peu importe ! L’essentiel est qu’elles rejoignent la
vraie religion et cessent de contrecarrer nos projets. »
L’affaire de Lavaur fut reçue par Alix comme un
coup de poignard. Au printemps 1211, Montfort lança une vaste
campagne sur l’est toulousain. Lavaur se dressait sur sa route. La
place était fort belle ; au royaume de France, il n’était cité
forte aussi superbe en plaine, aux remparts si puissants, aux
fossés si profonds. Une femme y régnait, une amie d’Alix, dame
Giralda, dont les troubadours chantaient la beauté. Fervente
cathare, elle offrait sa générosité à tous, sans distinction.
Jamais de sa vie un pauvre n’avait croisé son chemin sans recevoir
l’aumône. Le chevalier du Christ ne pouvait s’imaginer défié par
une femme : sa fureur fut à la hauteur de sa surprise.
Comme un vol d’oiseaux de mauvais augure, une
forêt de flèches avait obscurci le soleil. Jamais autant de
munitions n’avaient été utilisées pour clouer au sol des défenseurs
perdus de terreur. Puis les pierres pesantes des catapultes
battirent les remparts, tandis que d’habiles terrassiers en
sapaient les fondations. Le fracas métallique des armes se fit
bientôt entendre, comme les cris des soldats perchés au sommet des
échelles jetées sur les dernières murailles. Une véritable marée
humaine se précipita dans la cité en flammes. Giralda avait bien
défendu sa ville ; Montfort décida que Lavaur devait être mise
à sac, avec toute sa richesse, pour punir l’humilia tion d’une résistance acharnée. Au mépris du plus
élémentaire code de l’honneur, quatre-vingts chevaliers qui avaient
combattu pour leur dame furent pendus et égorgés. Accompagnés par
les chants de curés fanatiques et d’abbés mitrés, quatre cents
cathares furent brûlés sur le plus grand bûcher jamais conçu de
main d’homme. Le peuple, épouvanté, ne put que s’enfuir aux quatre
vents, sans le moindre ballot, en chemise et en braies, rien de
plus. Il fallut en grande hâte enfouir les cadavres dans un grand
trou fangeux tant la charogne dégageait une odeur insupportable.
Quant à dame Giralda, elle eut à subir le pire sort qu’une femme
puisse imaginer. Livrée aux soudards, elle fut violée tant de fois
que son corps n’était plus que plaies. Puis, encore vivante, elle
fut précipitée au fond d’un puits, et sa dépouille recouverte d’un
tombereau de pierres.
Alix ressentit le martyre de dame Giralda comme
une violence personnelle, une offense faite à toutes les femmes, la
négation de leur égalité fondamentale avec l’homme. Loin de se
laisser gagner par une peur légitime, ou de satisfaire au désir de
paix prôné par sa religion, elle céda à sa propre violence,
jusque-là contenue dans les mots. Une virulente animalité s’empara
de ses désirs et de ses actes. Elle se sentait louve auprès de son
époux qui se comportait comme un prédateur des biens du clergé.
Elle retrouvait, dans sa bouche, le goût du sang qu’elle avait
éprouvé en poignardant Guillaume de Gourdon. Ce souvenir, un temps
effacé par des années de bonheur, revenait la hanter. Il était si
facile de franchir le pas, de trancher le noeud gordien. Un
problème pouvait se résoudre en élimi nant sa
cause, fût-elle humaine. Menacée dans ses fiefs et sa situation de
femme libre, Alix était devenue, plus que Bernard lui-même, une
farouche combattante de l’idéologie cathare. Cette galante se fit
furie pour défendre et répandre la foi qu’elle croyait juste. Que
ces sottes femmes catholiques puissent s’opposer à elle déchaîna sa
colère. À celles qui refusaient encore la conversion, elle fit
couper les seins et les pouces. « Ainsi vous ne pourrez plus mettre
au monde et nourrir des diables sans espoir de salut et qui se
transforment en autant de guerriers qui complotent notre perte.
»
Dans le Sud, les nuages des incendies continuaient
d’obscurcir l’horizon. Toulouse voyait son territoire se réduire
comme peau de chagrin. Montfort paracheva son oeuvre en nourrissant
de plus de cent fagots hérétiques le bûcher des Cassès, aux portes
de la ville. Puis le cruel croisé attaqua les évêchés cathares
d’Hautpoul, en Albigeois, et de Penne, en Agenais. Le souffle du
démon s’approchait du Périgord à le toucher. Bernard et Alix
crurent bien que les armées catholiques allaient fondre sur leurs
châteaux. Mais Montfort préféra précipiter ses troupes sur Moissac
dont les trois cents défenseurs furent passés au fil de
l’épée.
Bernard redoutait, à présent, tous les courriers
qui lui arrivaient de Toulouse. Ils ne portaient que de mauvaises
nouvelles. Celui qui lui parvint, en ce mois de septembre 1313,
portait le deuil de ses espérances.
« La guerre est finie ! Toulouse est tombée
et le roi d’Espagne est mort. »
La foudre s’abattant sur Castelnaud n’aurait pas
laissé ses occupants plus consternés et hébétés. Le décou ragement engourdit leurs cerveaux, gagna leurs
membres soudain las. Tout le sud du royaume se trouva paralysé,
comme sans défense.
Entièrement isolé, Raymond VI avait dû accepter
l’affrontement. Il n’avait que trop tardé à faire appel à son
cousin, Pierre d’Aragon, souverain de la très catholique Espagne.
Et c’est une armée occitano-espagnole trois fois plus nombreuse que
les croisés de Montfort qui convergea vers Muret, à trois lieues au
sud de Toulouse ; la victoire des phalanges aux bannières sang
et or était certaine. Encore fallait-il compter avec
Montfort ! Rusé comme le Goupil, il confia au fidèle Alain de
Roucy la tête d’un commando qui, en plein coeur de la bataille,
isola et assassina le roi espagnol, dont l’armée aussitôt se
débanda, laissant quinze mille morts sur le terrain, les blessés
pourrissant en travers du chemin. Les villes occitanes se rendirent
en masse ; sans plus barguigner, les châteaux abaissèrent leur
pont-levis. Dépossédé de ses droits et titres, Raymond VI se vit
remplacer par un nouveau comte de Toulouse… qui se nommait Simon de
Montfort.
Bernard et Alix ne trouvaient plus le repos. Même
leurs étreintes amoureuses prenaient une tonalité lugubre.
Fallait-il déposer les armes et se soumettre au vainqueur, comme
tant d’autres avant eux ? Le prix du renoncement était trop
élevé.
« Jamais je n’abjurerai ma foi, affirma le
chevalier cathare. Mais toi, tu peux te sauver : ta famille est
catholique.
— Je ne me soumettrai
point à mon frère ! J’en mourrais de honte. Jamais, non plus,
je ne t’abandonnerai. »
Ils se parlaient dans le noir de la nuit, comme
des enfants qui veulent se rassurer. Mais les fantômes qu’ils
voulaient chasser étaient trop nombreux, et leur souvenir trop
pesant.
« Nous sommes allés trop loin pour faire marche
arrière. Nous devons continuer la lutte, même si nous sommes les
derniers. »
Ils se plongèrent, avec un mélange de délice et
d’horreur, dans l’abjection de la violence. Leurs amours prenaient
des airs de lutte. Dans la jouissance bestiale de leurs corps, ils
ne voyaient plus la beauté et la lumière du ciel, mais le sang et
les flammes de l’enfer du monde. Fallait-il donc se plonger dans le
péché, explorer jusqu’aux confins du Mal, pour retrouver la trace
infime d’un espoir de salut, porter la souffrance à son comble,
avant de pouvoir remonter vers le plérôme divin ? Comme des
animaux affamés et furieux, ils se précipitèrent avec avidité dans
le carnage.
Les époux Cazenac continuèrent de ravager les
campagnes sarladaises largement gagnées à l’hérésie, détruisant les
biens de l’abbaye et foulant aux pieds les massacrés comme vendange
rouge. Ceux qui refusaient de les rejoindre étaient tués, mutilés,
ou chassés, et voyaient leurs avoirs confisqués.
Enfermé derrière les puissantes murailles d’une
cité qui lui restait fidèle, Hélie Vignon, l’abbé de Sarlat, ne put
faire autrement que d’appeler à son secours celui qui lui
paraissait le plus apte à le libérer de cette oppression. Désormais
établi dans ses fonctions de comte de
Toulouse, il restait à Simon de Montfort à pacifier les marches
d’une région qui l’acceptait mal et regrettait son seigneur
légitime. Il avait pour devoir de prêcher la foi juste à ses yeux,
en pays hérétique. L’heure n’était pas au repos. Ceignant son épée,
il enfourcha son cheval et remit en marche sa grande armée en
direction du Périgord.