XXVI



À peine le combat terminé, vers huit heures, Marc Divès, Gaspard et une trentaine de montagnards, avec des hottes de vivres, montèrent au Falkenstein. Quel spectacle les attendait là-haut ! Tous les assiégés, étendus à terre, semblaient morts. On avait beau les secouer, leur crier dans les oreilles : « Jean-Claude !... Catherine !... Jérôme ! ils ne répondaient pas. Gaspard Lefèvre, voyant sa mère et Louise immobiles et les dents serrées, dit à Marc que si elles ne revenaient pas, il se ferait sauter la tête avec son fusil. Marc répondit que chacun était libre, mais que, pour sa part, il ne se brûlerait pas la cervelle à cause de Hexe-Baizel. Enfin, le vieux Colon ayant déposé sa hotte sur une pierre, Kasper Materne renifla tout à coup, ouvrit les yeux, et, voyant les vivres, se mit à claquer des dents comme un renard à la chasse.

Alors on comprit ce que cela voulait dire, et Marc Divès, allant de l’un à l’autre, leur passa simplement sa gourde sous le nez, ce qui suffisait pour les ressusciter. Ils voulaient tout avaler à la fois ; mais le docteur Lorquin, malgré sa fringale, eut encore le bon sens de prévenir Marc de ne pas les écouter, et que le moindre étouffement les ferait périr. C’est pourquoi chacun ne reçut qu’un peu de pain, un œuf et un verre de vin, ce qui ranima singulièrement leur moral ; puis on chargea Catherine, Louise et les autres sur les schlittes et l’on redescendit au village.

Quant à peindre maintenant l’enthousiasme et l’attendrissement de leurs amis, lorsqu’on les vit revenir, plus maigres que Lazarus debout dans sa fosse, c’est chose impossible. On se regardait, on s’embrassait, et à chaque nouveau venu d’Abreschwiller, de Dagsburg, de Saint-Quirin ou d’ailleurs, c’était à recommencer.

Marc Divès fut obligé de raconter plus de vingt fois l’histoire de son voyage à Phalsbourg. Le brave contrebandier n’avait pas eu de chance : – après avoir échappé par miracle aux balles des kaiserlicks, il était allé tomber, dans la vallée de Spartzprod, au milieu d’une bande de Cosaques, qui l’avaient dévalisé de fond en comble. Il lui avait fallu rôder ensuite durant deux semaines autour des postes russes qui cernaient la ville, essuyant le feu de leurs sentinelles, et risquant vingt fois d’être arrêté comme espion, avant de pouvoir pénétrer dans la place. Enfin, le commandant Meunier, alléguant la faiblesse de la garnison, avait d’abord refusé tout secours, et ce n’est qu’à la sollicitation pressante des bourgeois de la ville, qu’il avait fini par consentir à détacher deux compagnies.

Les montagnards, écoutant ce récit, admiraient le courage de Marc, sa persévérance au milieu des dangers.

« Eh ! répondait le grand contrebandier d’un air de bonne humeur à ceux qui le félicitaient, je n’ai fait que mon devoir : est-ce que je pouvais laisser périr les camarades ? Je sais bien que ce n’était pas facile ; ces gueux de Cosaques sont plus fins que les douaniers : ils vous flairent d’une lieue comme des corbeaux ; mais c’est égal nous les avons dépistés tout de même. »

Au bout de cinq à six jours, tout le monde fut sur pied. Le capitaine Vidal, de Phalsbourg, avait laissé vingt-cinq hommes au Falkenstein, pour garder les poudres, Gaspard Lefèvre était du nombre, et le gaillard descendait tous les matins au village. Les alliés avaient tous passé en Lorraine : on n’en voyait plus en Alsace qu’autour des places fortes. Bientôt on apprit les victoires de Champ-Aubert et de Montmirail : mais les temps étaient venus d’un grand malheur ; les alliés, malgré l’héroïsme de notre armée et le génie de l’empereur, entrèrent à Paris.

Ce fut un coup terrible pour Jean-Claude, Catherine, Materne, Jérôme et toute la montagne ; mais le récit de ces événements n’entre pas dans notre histoire, d’autres ont raconté ces choses.

La paix faite, au printemps, on rebâtit la ferme du Bois-de-Chênes : les bûcherons, les sabotiers, les maçons, les flotteurs et tous les ouvriers du pays y mirent la main. Vers la même époque, l’armée ayant été licenciée Gaspard se coupa les moustaches, et son mariage avec Louise eut lieu.

Ce jour-là arrivèrent tous les combattants du Falkenstein et du Donon, et la ferme les reçut portes et fenêtres ouvertes à deux battants. Chacun apportait ses présents aux mariés : Jérôme, des petits souliers pour Louise, Materne et ses fils, un coq de bruyère, le plus amoureux des oiseaux, comme chacun sait ; Divès, des paquets de tabac de contrebande pour Gaspard ; et le docteur Lorquin, une layette de fine toile blanche.

Il y eut table ouverte jusque dans les granges et sous les hangars. Ce qu’on consomma de vin, de pain, de viande, de tartes, et de kougelhof, je ne puis le dire mais ce que je sais bien, c’est que Jean-Claude, fort sombre depuis l’entrée des alliés à Paris, se ranima ce jour-là en chantant le vieil air de sa jeunesse, aussi allègrement que lorsqu’il était parti, le fusil sur l’épaule, pour Valmy, Jemmapes et Fleurus. Les échos du Falkenstein en face répétèrent au loin ce vieux chant patriotique, le plus grand, le plus noble que l’homme ait jamais entendu sous le ciel. Catherine Lefèvre frappait la mesure sur la table avec le manche de son couteau, et s’il est vrai, comme plusieurs le disent, que les morts viennent écouter quand on parle d’eux, les nôtres durent être contents, et le Roi de Carreau dut écumer dans sa barbe rousse.

Vers minuit, Hullin se leva, et s’adressant aux mariés, il leur dit :

« Vous aurez de braves enfants ; je les ferai sauter sur mes genoux, je leur apprendrai ma vieille chanson, et puis j’irai rejoindre les anciens ! »

Cela dit, il embrassa Louise ; et, bras dessus, bras dessous, avec Marc Divès et Jérôme, il descendit à sa cassine, suivi de toute la noce, qui répétait en chœur le chant sublime. On n’avait jamais vu de plus belle nuit : des étoiles innombrables brillaient au ciel dans l’azur sombre : les buissons au bas de la côte, où l’on avait enterré tant de braves gens, frissonnaient tout bas. Chacun se sentait joyeux et attendri. Sur le seuil de la petite baraque, on se serra la main, on se souhaita le bonsoir ; et tous, les uns à droite, les autres à gauche, par petites troupes, s’en retournèrent à leurs villages.

« Bonne nuit, Materne, Jérôme, Divès, Piorette, bonne nuit ! » criait Jean-Claude.

Ses vieux amis se retournaient en agitant leurs feutres, et tous se disaient en eux-mêmes :

« Il y a pourtant des jours où l’on est bien heureux d’être au monde. Ah ! s’il n’y avait jamais ni pestes, ni guerres, ni famines, – si les hommes pouvaient s’entendre, s’aimer et se secourir, – s’il ne s’élevait point d’injustes défiances entre eux, – la terre serait un vrai paradis ! »