Lorsque Jean-Claude Hullin, en manches de chemise, poussa le lendemain les contrevents de sa maisonnette, il vit toutes les montagnes voisines, – le Jaegerthâl, le Grosmann, le Donon, – couvertes de neige. Ce premier aspect de l’hiver, survenu pendant notre sommeil, a quelque chose de saisissant : les vieux sapins, les rochers moussus, parés encore la veille de leur verdure, et maintenant scintillants de givre, remplissent notre âme d’une tristesse indéfinissable. « Encore une année finie, se dit-on, encore une rude saison à passer avant le retour des fleurs ! » Et l’on s’empresse de revêtir la grosse houppelande, d’allumer le feu. Votre sombre réduit est plein de blanche lumière, et dehors, pour la première fois, vous entendez les moineaux, les pauvres moineaux blottis sous le chaume, la plume ébouriffée, crier : « Pas de déjeuner ce matin, pas de déjeuner ! »
Hullin mit ses gros souliers ferrés à double semelle, et passa sur sa veste la grande camisole de bure.
Il entendait Louise marcher au-dessus de sa tête dans la petite mansarde.
« Louise, cria-t-il, je pars !
– Comment ! vous sortez encore aujourd’hui ?
– Oui, mon enfant, il le faut ; mes affaires ne sont pas terminées. »
Puis, s’étant coiffé de son large feutre, il monta l’escalier et dit à demi-voix :
« Tu ne m’attendras pas de sitôt, mon enfant. J’ai des courses à faire assez loin. Ne sois pas inquiète. Si l’on te demande où je suis, tu répondras : « Chez le cousin Mathias, à Saverne. »
– Vous ne déjeunez donc pas avant de partir ?
– Non ; j’ai mis une croûte de pain et la petite gourde d’eau-de-vie dans ma poche. Adieu, mon enfant ; réjouis-toi, rêve à Gaspard. »
Et, sans attendre de nouvelles questions, il prit son bâton et sortit de la maisonnette, en se dirigeant vers la colline des Bouleaux, à gauche du village. Au bout d’un quart d’heure environ, il l’avait dépassée et gagnait le sentier des Trois-Fontaines, qui tourne autour du Falkenstein, en suivant un petit mur de pierres sèches. Les premières neiges, qui ne tiennent jamais à l’ombre humide des vallons, commençaient à se fondre et s’écoulaient dans le sentier. Hullin monta sur le mur pour gravir la côte. Jetant alors par hasard un coup d’œil sur le village, à deux portées de carabine, il vit quelques commères balayer le devant de leur porte, quelques bons vieux se souhaiter le bonjour, en fumant leur première pipe sur le seuil des chaumières. Ce calme profond de la vie, en présence des pensées qui l’agitaient, le saisit ; il poursuivit sa route tout songeur, se disant : « Comme tout est tranquille là-bas !... Personne ne se doute de rien, et, dans quelques jours, quelles clameurs, quels roulements de fusillade vont déchirer l’air ! »
Comme il s’agissait d’abord de se procurer de la poudre, Catherine Lefèvre avait tout naturellement jeté les yeux sur Marc Divès, le contrebandier, et sa vertueuse épouse, Hexe-Baizel.
Ces gens vivaient de l’autre côté du Falkenstein, sous la roche même du vieux burg en ruine ; ils s’étaient creusé là-dedans une sorte de tanière fort commode, laquelle n’avait qu’une porte d’entrée et deux lucarnes, mais qui, d’après certaines rumeurs, communiquait à de vieux souterrains par une crevasse ; jamais les douaniers n’avaient pu la découvrir, malgré de nombreuses visites domiciliaires pratiquées dans ce but. Jean-Claude et Marc Divès se connaissaient depuis leur enfance ; ils avaient déniché ensemble des éperviers et des chouettes, et depuis ils se voyaient presque toutes les semaines au moins une fois, à la scierie du Valtin. Hullin se croyait donc sûr du contrebandier, mais il doutait un peu de Mme Hexe-Baizel, personne fort circonspecte, et qui n’abonderait peut-être pas dans le sens de la bataille. « Enfin, se disait-il, tout en marchant, nous allons voir. »
Il avait allumé sa pipe, et, de temps en temps, il se retournait pour contempler l’immense paysage, dont les limites s’étendaient de plus en plus.
Rien de beau comme ces montagnes boisées, s’élevant les unes par-dessus les autres dans le ciel pâle, – comme ces vastes bruyères s’étendant, à perte de vue, toutes blanches de neige, – comme ces ravins noirs encaissés entre les bois, leur torrent, au fond, courant sur les galets verdâtres polis comme du bronze.
Et puis, le silence, – ce grand silence de l’hiver... – cette neige encore tendre, tombant de la cime des hauts sapins sur les branches inférieures qui s’inclinent ; les oiseaux de proie tourbillonnant par couple au-dessus des forêts, en jetant leur cri de guerre : voilà ce qu’il faut voir, voilà ce qu’on ne peut décrire !
Environ une heure après son départ du village des Charmes, Hullin, grimpant le sommet du pic, atteignait la base du rocher des Arbousiers. Tout autour de cette masse granitique s’étend une sorte de terrasse rocailleuse, large de trois à quatre pieds. Cet étroit passage, entouré des plus hautes cimes des sapins élancés du précipice, a quelque chose de sinistre, mais il est sûr : à moins de vertige, on ne risque rien à le parcourir. Au-dessus s’avance en demi-voûte la roche couverte de ruines.
Jean-Claude approchait de la retraite du contrebandier. Il s’arrêta quelques secondes sur la terrasse, remit sa pipe en poche, puis s’avança sur le passage, qui décrit un demi-cercle et se termine de l’autre côté par une brèche. Tout au bout et presque au bord de cette brèche, il aperçut les deux lucarnes de la tanière et la porte entrouverte. Un gros tas de fumier se trouvait amoncelé sur le seuil.
Dans le même instant apparut Hexe-Baizel, repoussant, avec un gros balai de genêts verts, le fumier dans l’abîme. Cette femme était petite, sèche ; elle avait les cheveux roux ébouriffés, les joues creuses, le nez pointu, les yeux petits, brillants comme deux étincelles, la bouche mince, garnie de dents très blanches, et le teint rougeâtre. Quant à son costume, il se composait d’une jupe de laine très courte et très sale, d’une chemise de grosse toile assez blanche ; ses petits bras bruns musculeux, recouverts d’une sorte de duvet jaune, étaient nus jusqu’aux coudes, malgré le froid excessif de l’hiver à cette hauteur ; enfin, pour toute chaussure, elle traînait deux longues savates en lambeaux.
« Hé ! bonjour, Hexe-Baizel, lui cria Jean-Claude d’un ton de bonne humeur railleuse. Vous êtes donc toujours grosse et grasse, contente et réjouie ? Ça me fait plaisir ! »
Hexe-Baizel s’était retournée comme une belette surprise à l’affût ; sa chevelure rousse avait frémi, et ses petits yeux lançaient des éclairs. Cependant, elle se calma tout de suite, et s’écria d’une voix brève, comme se parlant à elle-même :
« Hullin !... le sabotier !... Qu’est-ce qu’il veut ?
– Je viens voir mon ami Marc, belle Hexe-Baizel, répondit Jean-Claude, nous avons à causer d’affaires.
– Quelles affaires ?
– Ah ! cela nous regarde. Voyons, laissez-moi passer, que je lui parle.
– Marc dort.
– Eh bien ! il faut l’éveiller, le temps presse. »
Ce disant, Hullin se courbait sous la porte et pénétrait dans un caveau dont la voûte, au lieu d’être ronde, affectait des courbes irrégulières sillonnées de fissures. Tout près de l’entrée, à deux pieds du sol, la roche formait une sorte d’âtre naturel ; sur l’âtre brûlaient quelques charbons et des branches de genévrier. Tous les ustensiles de cuisine de Hexe-Baizel consistaient en une marmite de fonte, un pot de grès rouge, deux assiettes ébréchées et trois ou quatre fourchettes d’étain ; tout son mobilier, en un escabeau de bois, une hachette à fendre des bûches, une boîte à sel accrochée contre la roche, et son grand balai de genêts verts. À gauche de cette cuisine s’ouvrait une autre caverne, à porte irrégulière, plus large du haut que du bas, se fermant au moyen de deux planches et d’une traverse.
« Eh bien ! où est donc Marc ? dit Hullin en s’asseyant au coin de l’âtre.
– Je vous ai déjà dit qu’il dort. Il est revenu hier très tard. Il faut que mon homme dorme, entendez-vous ?
– J’entends très bien, chère Hexe-Baizel ; mais je n’ai pas le temps d’attendre.
– Alors, allez-vous-en.
– Allez-vous-en, c’est bientôt dit ; seulement je ne veux pas m’en aller, je n’ai pas fait une lieue pour m’en retourner les mains dans les poches.
– C’est toi, Hullin ? interrompit une voix brusque sortant de la cave voisine.
– Oui, Marc.
– Ah ! j’arrive. »
On entendit un bruit de paille remuée, puis le couvercle de bois fut tiré : un grand corps, large de trois pieds d’une épaule à l’autre, sec, osseux, voûté, le cou et les oreilles couleur de brique, les cheveux bruns touffus, se courba sous l’ouverture, et Marc Divès se dressa devant Hullin, en bâillant et détirant ses longs bras avec un soupir saccadé.
Au premier abord, la physionomie de Marc Divès semblait assez pacifique : son front large et bas, les tempes dégarnies, ses cheveux courts, frisés, s’avançant en pointe jusque près des sourcils, son nez droit et long, son menton allongé, surtout l’expression calme de ses yeux bruns, l’eussent fait classer dans la famille des ruminants, plutôt que des fauves ; mais on aurait eu tort de s’y fier. Certains bruits couraient dans le pays que Marc Divès, en cas d’attaque des douaniers, ne se faisait nul scrupule de se servir de la hache et de la carabine pour en finir plus vite ; c’est à lui qu’on attribuait plusieurs accidents graves survenus aux agents du fisc ; mais les preuves manquaient absolument. Le contrebandier, grâce à sa connaissance approfondie de tous les défilés de la montagne, et de tous les chemins de traverse de Dagsburg à Sarrbrück, et de Raon-l’Étape à Bâle en Suisse, se trouvait toujours à quinze lieues de tous les endroits où l’on avait commis un mauvais coup. Et puis il avait l’air bonasse, et ceux qui faisaient courir sur son compte de mauvais bruits finissaient toujours mal, – ce qui prouve bien la justice du Seigneur en ce monde.
« Ma foi, Hullin, s’écria Marc après être sorti de son trou, je pensais à toi hier soir, et, si tu n’étais pas venu, j’aurais été tout exprès à la scierie du Valtin pour te rencontrer. Assieds-toi ; Hexe-Baizel, donne la chaise à Hullin ! »
Puis il s’assit lui-même sur l’âtre, le dos au feu, en face de la porte ouverte, où soufflaient tous les vents de l’Alsace et de la Suisse.
Par cette ouverture on jouissait d’une vue magnifique : on aurait dit un véritable tableau encadré dans le roc, mais un tableau immense embrassant toute la vallée du Rhin, et par delà des montagnes qui se fondaient dans la brume. Et puis on respirait l’air frais, et le petit feu, qui dansait dans le nid de hiboux, faisait plaisir à voir avec ses teintes rouges, lorsqu’on s’était baigné les yeux dans l’étendue bleuâtre.
« Marc, dit Hullin après un instant de silence, puis-je parler devant ta femme ?
– Elle et moi nous ne faisons qu’un.
– Eh bien ! Marc, je viens t’acheter de la poudre et du plomb.
– Pour tirer des lièvres, n’est-ce pas ? fit le contrebandier en clignant des yeux.
– Non, pour nous battre contre les Allemands et les Russes. »
Il y eut un instant de silence.
« Et il te faudra beaucoup de poudre et de plomb ?
– Tout ce que tu pourras fournir.
– Je puis en fournir aujourd’hui pour trois mille francs, dit le contrebandier.
– Je les prends.
– Et autant dans huit jours, ajouta Marc, du même ton calme et l’œil attentif.
– Je les prends.
– Vous les prenez ! s’écria Hexe-Baizel, vous les prenez ! je le crois bien ! mais qui est-ce qui les paye ?
– Tais-toi, dit Marc d’un ton rude, Hullin les prend ; sa parole me suffit. »
Puis, lui tendant sa large main :
« Jean-Claude, voici ma main : la poudre et le plomb sont à toi ; mais je veux en dépenser ma part, tu comprends !
– Oui, Marc ; seulement je compte te payer tout de suite.
– Il payera ! dit Hexe-Baizel, tu l’entends ?
– Eh ! je ne suis pas sourd ! Baizel, va nous chercher une bouteille de brimbelle-wasser, que nous nous réchauffions un peu le cœur. Ce que Hullin vient de me dire me réjouit. Ces gueux de kaiserlicks n’auront pas aussi beau jeu contre nous que je le croyais. Il paraît qu’on veut se défendre, et solidement.
– Oui, solidement !
– Et il y a des gens qui payent ?
– C’est Catherine Lefèvre qui paye, et c’est elle qui m’envoie », dit Hullin.
Alors Marc Divès se leva, et d’une voix grave, la main étendue vers les précipices, il s’écria :
« C’est une femme... une femme aussi grande que ce rocher là-bas, l’Oxenstein, le plus grand que j’aie jamais vu de ma vie ! – Je bois à sa santé ! Bois aussi, Jean-Claude ! »
Hullin but, puis la vieille.
« Maintenant tout est dit, s’écria Divès, mais écoute, Hullin, il ne faut pas croire que ce sera facile de se mettre en travers ; tous les braconniers, tous les ségares1, tous les schlitteurs, tous les bûcherons de la montagne ne seront pas de trop. J’arrive de l’autre côté du Rhin. Il y en a... des Russes, des Autrichiens, des Bavarois, des Prussiens, des Cosaques, des houzards... il y en a... la terre en est toute noire ! Les villages ne peuvent pas les tenir ; ils campent dans les plaines, dans les vallons, sur les hauteurs, dans les villes, en plein air, partout, partout il y en a ! »
En ce moment, un cri aigu traversa l’air.
« C’est un busard à la chasse ! » fit Marc en s’interrompant.
Mais au même instant une ombre passa sur le rocher.
Un nuage de pinsons franchissait l’abîme, et des centaines de busards, d’éperviers se débattaient au-dessus d’un vol rapide, anguleux, avec des cris stridents pour effrayer leur proie, tandis que la masse semblait immobile, tant elle était dense. Le mouvement régulier de ces milliers d’ailes produisait dans le silence un bruit semblable à celui des feuilles mortes traînées par la bise.
« Voici le départ des pinsons d’Ardennes, dit Hullin.
– Oui, c’est le dernier passage ; la faîne est enterrée dans la neige et les semailles aussi. Eh bien ! regarde : il y a plus d’hommes là-bas que d’oiseaux dans cette passe. C’est égal, Jean-Claude, nous en viendrons à bout, pourvu que tout le monde s’en mêle ! – Hexe-Baizel, allume la lanterne, je vais montrer à Hullin nos provisions de poudre et de plomb. »
Hexe-Baizel, à cette proposition, ne put retenir une grimace.
« Personne, depuis vingt ans, dit-elle, n’est entré dans la cave, il peut bien nous croire sur parole. Nous croyons bien, nous, qu’il nous payera. Je n’allumerai pas la lanterne, non ! »
Marc, sans rien dire, étendit la main et saisit près du bûcher une grosse trique ; alors la vieille, toute hérissée, disparut dans le trou voisin comme un furet, et, deux secondes après, elle en sortait avec une grande lanterne de corne, que Divès alluma tranquillement au feu de l’âtre.
« Baizel, dit-il en replaçant le bâton dans son coin, tu sauras que Jean-Claude est mon vieil ami d’enfance, et que je me fie beaucoup plus à lui qu’à toi, vieille fouine ; car si tu n’avais pas peur d’être pendue le même jour que moi, il y a longtemps que je me balancerais au bout d’une corde. – Allons, Hullin, suis-moi. »
Ils sortirent, et le contrebandier, tournant à gauche, se dirigea droit vers la brèche, qui formait saillie sur le Valtin, à deux cents pieds dans les airs. Il écarta de la main le feuillage d’un petit chêne enraciné au-dessous, allongea la jambe et disparut comme lancé dans l’abîme. Jean-Claude frémit ; mais presque aussitôt il vit, contre la paroi du roc, s’avancer la tête de Divès, qui lui cria :
« Hullin, pose ta main à gauche, il y a un trou ; étends le pied hardiment, tu sentiras une marche, et puis tourne sur le talon. »
Maître Jean-Claude obéit, non sans trembler ; il sentit le trou dans le roc, il rencontra la marche, et, faisant un demi-tour, il se trouva face à face avec son camarade dans une sorte de niche en ogive, aboutissant autrefois sans doute à quelque poterne. Au fond de la niche s’ouvrait une voûte basse.
« Comment diable as-tu découvert cela ? s’écria Hullin tout émerveillé.
– C’est en cherchant des nids il y a trente-cinq ans. J’étais un jour sur la roche, et j’avais vu sortir souvent de là un grand-duc avec sa femelle, deux oiseaux magnifiques, la tête grosse comme mon poing et les ailes larges de six pieds. J’entendais crier leurs petits, et je me disais : « Ils sont près de la caverne, au bout de la terrasse. Si je pouvais tourner un peu plus loin que la brèche, je les aurais ! » À force de regarder, de me pencher, je finis par voir un coin de la marche au-dessus du précipice. Il y avait un houx solide à côté. J’empoigne le houx, j’étends la jambe, et ma foi, j’arrive ici. Quelle bataille, Hullin ! Le vieux et la vieille voulaient m’arracher les yeux. Heureusement il faisait jour. Ils sautaient sur moi comme des coqs, ouvraient le bec, sifflaient ; mais le soleil les éblouissait. Je leur donnais des coups de pied. À la fin ils allèrent tomber sur la pointe d’un vieux sapin, là-bas, et tous les geais du pays, les grives, les pinsons, les mésanges, volèrent autour d’eux jusqu’à la nuit pour leur arracher des plumes. Tu ne peux pas te figurer, Jean-Claude, la masse d’os, de peaux de rats, de levrauts, de charognes de toute espèce qu’ils avaient entassée dans cette niche. C’était une véritable peste. Je pousse tout ça dans le Jaegerthâl, et je vois ce conduit. Il faut te dire qu’il y avait deux petits. Je commençai par leur tordre le cou et par les fourrer dans mon sac. Après cela, bien tranquille, j’entre, et tu vas voir ce que je trouve. Arrive ! »
Ils se glissèrent alors sous la voûte étroite et basse, formée de pierres rouges énormes, où la lumière projetait en fuyant sa lueur vacillante.
Au bout de trente pas environ, un vaste caveau de forme circulaire, effondré par le haut et bâti sur le roc vif, apparut à Hullin. Au fond s’élevaient une cinquantaine de petites tonnes en pyramides, et sur les côtés, un grand nombre de lingots de plomb, des sacs de tabac, dont la forte odeur imprégnait l’air.
Marc avait déposé sa lanterne à l’entrée de la voûte, et regardait son repaire, le front haut, le sourire aux lèvres.
« Voilà ce que je découvris, dit-il ; la cave était vide, seulement au milieu se trouvait la carcasse d’une bête aussi blanche que la neige, – sans doute quelque renard mort de vieillesse, – le gueux avait connu le passage avant moi, il dormait ici sur les deux oreilles : qui diable aurait eu l’idée de le suivre ! Dans ce temps-là, Jean-Claude, j’avais douze ans. Je pensai tout de suite que cette cachette pourrait un jour m’être utile. Je ne savais pas encore à quoi... mais, plus tard, quand j’eus fait mes premières tournées de contrebande à Landau, Kehl, Bâle, avec Jacob Zimmer, et que durant deux hivers tous les douaniers furent à nos trousses, l’idée de mon vieux caveau se mit à me poursuivre du matin au soir.
J’avais fait la connaissance de Hexe-Baizel, qui était alors servante à la ferme du Bois-de-Chênes, chez le père de Catherine. Elle m’apporta vingt-cinq louis en dot, et nous vînmes nous établir dans la caverne des Arbousiers. »
Divès se tut, et Hullin tout rêveur lui demanda :
« Ce trou te plaît donc beaucoup, Marc ?
– S’il me plaît !... c’est-à-dire que je ne voudrais pas aller demeurer dans la plus belle maison de Strasbourg, quand on me ferait deux mille livres de rente. Il y a vingt-trois ans que je cache par ici mes marchandises : sucre, café, poudre, tabac, eau-de-vie ; tout y passe. J’ai huit chevaux toujours en route.
– Mais tu ne jouis de rien.
– Je ne jouis de rien ! Tu trouves donc que ce n’est rien de se moquer des gendarmes, des rats de cave, des douaniers, de les faire enrager, de les dépister, d’entendre dire partout : « Ce gueux de Marc est-il fin !... Comme il vous mène ses affaires !... Il mettrait toute la régie sur les dents... Et ceci... et cela. » Hé ! hé ! hé ! Je te réponds, moi, que c’est le plus grand plaisir du monde. Et puis les gens vous aiment : on leur vend à moitié prix ; on rend service aux pauvres, et l’on s’entretient l’estomac chaud.
– Oui, mais quels dangers !
– Bah ! Jamais un douanier n’aura l’idée de passer la brèche.
– Je le crois bien ! pensa Hullin, en songeant qu’il lui faudrait de nouveau franchir le précipice.
– C’est égal, reprit Marc, tu n’as pas tout à fait tort, Jean-Claude. Dans les premiers temps, lorsqu’il me fallait entrer ici avec ces petites tonnes-là sur l’épaule, je suais à grosses gouttes ; maintenant, j’y suis habitué.
– Et si le pied te glissait ?
– Eh bien ! ce serait fini ! Autant mourir embroché dans un sapin, que de tousser des semaines et des mois sur une paillasse. »
Divès éclairait alors de sa lanterne les piles de tonnes entassées jusqu’à la voûte.
« C’est de la poudre fine anglaise, dit-il ; ça coule comme des grains d’argent sur la main, et ça chasse en diable. Il n’en faut pas beaucoup. Un dé à coudre suffit. Et voici du plomb sans mélange d’étain. Dès ce soir, Hexe-Baizel fondra des balles. Elle s’y connaît ; tu verras. »
Ils s’apprêtaient à reprendre le chemin de la brèche, lorsque tout à coup un bruit confus de paroles se mit à bourdonner dans l’air. Marc souffla sa lanterne ; ils restèrent plongés dans les ténèbres.
« Quelqu’un marche là-haut, dit tout bas le contrebandier ; qui diable a pu grimper sur le Falkenstein par ce temps de neige. »
Ils écoutèrent, retenant leur haleine, l’œil fixé sur le rayon de lumière bleuâtre qui descendait dans une étroite fissure au fond de la caverne. Autour de cette fente croissaient quelques broussailles scintillantes de givre ; plus haut, on apercevait la crête d’un vieux mur. Comme il regardait ainsi dans le plus profond silence, voilà qu’au pied du mur apparut une grosse tête ébouriffée, le front serré dans un cercle luisant, la face allongée, puis une barbe rousse en pointe, le tout se découpant en silhouette bizarre sur le ciel blanc de l’hiver.
« C’est le Roi de Carreau, fit Marc en riant.
– Pauvre diable, murmura Hullin d’un ton grave, il vient se promener dans son château, les pieds nus sur la glace, et sa couronne de fer-blanc sur la tête ! Tiens, regarde, le voilà qui parle, il donne des ordres à ses chevaliers, à sa cour ; il étend son sceptre au nord et au midi, tout est à lui ; il est maître du ciel et de la terre !... Pauvre diable ! rien qu’à le voir avec son caleçon et sa peau de chien râpée sur le dos, j’ai froid le long des reins.
– Oui, Jean-Claude, ça me produit l’effet d’un bourgmestre ou d’un maire de village, qui s’arrondit le ventre comme un bouvreuil, et souffle dans ses joues rouges en disant : « Moi, je suis Hans Aden, j’ai dix arpents de beaux prés, j’ai deux maisons, j’ai une vigne, mon verger, mon jardin, hum ! hum ! j’ai ceci, j’ai cela ! » Le lendemain, il lui arrive une petite colique, et... bonsoir ! – Les fous, les fous... qui est-ce qui n’est pas fou ? – Allons-nous-en, Hullin, la vue de ce malheureux qui parle au vent, et de son corbeau qui chante la famine, me font claquer les dents. »
Ils entrèrent dans le couloir, et l’éclat du jour, au sortir des ténèbres, faillit éblouir Hullin. Heureusement, la haute taille de son camarade, debout devant lui, le préserva du vertige.
« Appuie-toi solidement, dit Marc, imite-moi ; la main droite dans le trou, le pied droit en avant sur la marche, un demi-tour ; nous y sommes ! »
Ils revinrent dans la cuisine, où Hexe-Baizel leur dit que Yégof était dans les ruines du vieux burg.
« Nous le savons, répondit Marc, nous venons de le voir prendre le frais là-haut : chacun son goût. »
Au même instant, le corbeau Hans, planant au-dessus de l’abîme, passa devant la porte en poussant un cri rauque ; on entendit les broussailles secouer leur grésil, et le fou apparut sur la terrasse. Il était tout hagard, et lançant un coup d’œil vers le foyer, il s’écria :
« Marc Divès, tâche de déménager bientôt. Je t’en préviens, je suis las de ce désordre. Les fortifications de mes domaines doivent être libres. Je ne souffrirai pas que la vermine se niche chez moi. Prends tes mesures en conséquence. »
Puis, apercevant Jean-Claude, son front se dérida.
« Toi ici, Hullin ? dit-il. Serais-tu enfin assez clairvoyant pour accepter les propositions que j’ai daigné te faire ? Sentirais-tu qu’une alliance telle que la mienne est le seul moyen de vous préserver de la destruction totale de votre race ? S’il en est ainsi, je te félicite, tu montres plus de bon sens que je ne t’en supposais. »
Hullin ne put s’empêcher de rire.
« Non, Yégof, non, le ciel ne m’a pas encore assez éclairé, dit-il, pour que j’accepte l’honneur que tu veux bien me faire. D’ailleurs, Louise n’est pas encore d’âge à se marier. »
Le fou était redevenu grave et sombre. Debout au bord de la terrasse, le dos à l’abîme, il semblait là comme chez lui, et son corbeau, tourbillonnant à droite, à gauche, ne pouvait le troubler.
Il leva son sceptre, fronça le sourcil et s’écria :
« Donc, c’est pour la seconde fois, Hullin, que je te réitère ma demande, et c’est pour la seconde fois que tu oses me refuser ! Maintenant je la renouvellerai encore une fois, – une fois, entends-tu ? – Puis, que les destinées s’accomplissent ! »
Et tournant gravement les talons, le pas ferme, la tête haute et droite malgré l’extrême rapidité de la pente, il descendit le sentier de la roche.
Hullin, Marc Divès et Hexe-Baizel elle-même partirent d’un grand éclat de rire.
« C’est un grand fou, dit Hexe-Baizel.
– Je crois que tu n’as pas tout à fait tort, lui répondit le contrebandier. Ce pauvre Yégof, décidément il perd la tête. Mais il ne s’agit pas de ça ; Baizel, écoute-moi bien : tu vas commencer à fondre des balles de tous les calibres ; moi, je vais me mettre en route pour la Suisse. Dans huit jours au plus tard, le reste de nos munitions sera ici. Donne-moi mes bottes. »
Puis, frappant du talon et se liant autour du cou une grosse cravate de laine rouge, il décrocha de la muraille un de ces manteaux vert sombre, comme en portent les pâtres, le jeta sur ses épaules, se coiffa d’un vieux feutre râpé, prit un gourdin et s’écria :
« N’oublie pas ce que je viens de te dire, vieille, ou gare ! En route, Jean-Claude ! »
Hullin le suivit sur la terrasse, sans souhaiter le bonjour à Hexe-Baizel, qui, de son côté, ne daigna pas même s’avancer sur le seuil pour les voir partir. Lorsqu’ils furent à la base du rocher, Marc Divès, s’arrêtant, dit :
« Tu vas dans les villages de la montagne, n’est-ce pas, Hullin ?
– Oui, c’est la première chose à faire ; il faut que je prévienne les bûcherons, les charbonniers, les flotteurs, de ce qui se passe.
– Sans doute ; n’oublie pas Materne du Hengst et ses deux garçons, Labarbe de Dagsburg, Jérôme de Saint-Quirin. Dis-leur qu’il y aura de la poudre, des balles ; que nous en sommes, Catherine Lefèvre, moi, Marc Divès, et tous les braves gens du pays.
– Sois tranquille, Marc, je connais mes hommes.
– Alors, à bientôt. »
Ils se donnèrent une vigoureuse poignée de main.
Le contrebandier prit le sentier à droite, vers le Donon ; Hullin le sentier à gauche, vers la Sarre.
Ils s’éloignaient d’un bon pas, lorsque Hullin rappela son camarade :
« Hé ! Marc, avertis en passant Catherine Lefèvre que tout marche bien. Dis-lui que je vais dans la montagne. »
L’autre répondit par un signe de tête qu’il avait compris, et tous deux poursuivirent leur route.