XII



Materne et ses deux garçons marchèrent longtemps en silence ; le temps s’était mis au beau : le pâle soleil d’hiver brillait sur la neige éblouissante sans parvenir à la dissoudre ; le sol restait ferme et sonore. Au loin, dans la vallée, se dessinaient avec une netteté surprenante les flèches des sapins, la pointe rougeâtre des rochers, les toits des hameaux, avec leurs stalactites de glace suspendues aux tuiles, leurs petites fenêtres scintillantes, et leurs pignons aigus.

Les gens se promenaient dans la rue de Grandfontaine ; une troupe de jeunes filles stationnait autour du lavoir, quelques vieux en bonnet de coton fumaient leur pipe sur le seuil des maisonnettes. Tout ce petit monde, au fond de l’étendue bleuâtre, allait, venait et vivait, sans qu’un souffle, un soupir parvînt à l’oreille des forestiers.

Le vieux chasseur fit halte à la lisière du bois, et dit à ses fils :

« Je vais descendre au village, chez Dubreuil, l’aubergiste de la Pomme de pin. »

Il leur désignait de son bâton une longue bâtisse blanche, les fenêtres et la porte entourées d’une bordure jaune, et une branche de pin suspendue à la muraille en guise d’enseigne.

« Vous m’attendrez ici ; s’il n’y a pas de danger, je sortirai sur le pas de la porte et je lèverai mon chapeau, vous pourrez alors venir prendre un verre de vin avec moi. »

Il descendit aussitôt la côte neigeuse, jusqu’aux petits jardins échelonnés au-dessus de Grandfontaine, ce qui dura bien dix minutes, puis il prit entre deux sillons, gagna la prairie, traversa la place du village, et ses deux garçons, l’arme au pied, le virent entrer à l’auberge. Quelques instants après, il reparut sur le seuil et leva son chapeau, ce qui leur fit plaisir.

Au bout d’un quart d’heure, ils avaient rejoint leur père dans la grande salle de la Pomme de pin ; une pièce basse, chauffée par un grand fourneau de fonte bleui à la mine de plomb, le plancher sablé, et les longues tables de sapin bien récurées à la couronne de prêle.

Sauf l’aubergiste Dubreuil, – le plus gros et le plus apoplectique des cabaretiers des Vosges, le ventre replié en outre sur ses cuisses énormes, les yeux ronds, le nez épaté, une verrue sur la joue droite et le triple menton retombant en cascade sur son col rabattu à la Colin, – sauf ce curieux personnage, assis dans un grand fauteuil de cuir près du fourneau, Materne se trouvait seul. Il venait de remplir les verres ; la vieille horloge sonnait neuf heures, et son coq de bois battait de l’aile avec un grincement bizarre.

« Salut, père Dubreuil, dirent les deux garçons d’une voix rude.

– Bonjour, mes braves, bonjour », répondit l’aubergiste en grimaçant un sourire.

Puis, d’une voix grasse, il demanda :

« Rien de neuf ?

– Ma foi, non ! répondit Kasper, voici l’hiver, le temps du sanglier. »

Puis tous deux, posant leur carabine dans l’angle de la fenêtre, à portée de la main en cas d’éveil, ils passèrent une jambe au-dessus du banc, et s’assirent en face de leur père, qui tenait le haut bout de la table.

En même temps ils burent, en disant : « À notre santé ! » Ce qu’ils avaient toujours soin de faire.

« Ainsi, dit Materne en se retournant vers le gros homme, comme pour reprendre la suite d’une conversation interrompue, vous pensez, père Dubreuil, que nous n’aurons rien à craindre au bois des Baronies, et que nous pourrons chasser tranquillement le sanglier ?

– Oh ! pour ça, je n’en sais rien, s’écria l’aubergiste ; seulement, jusqu’à présent, les alliés n’ont pas encore dépassé Mutzig. Et puis, ils ne font de mal à personne ; ils reçoivent tous les gens de bonne volonté, pour combattre l’usurpateur.

– L’usurpateur ? qu’est-ce donc ?

– Hé ! Napoléon Bonaparte, l’usurpateur, c’est connu. Regardez un peu au mur. »

Il leur désignait une grande pancarte de papier collée à la muraille, près de l’horloge.

« Regardez ça, et vous verrez que les Autrichiens sont nos véritables amis. »

Les sourcils du vieux Materne se rapprochèrent, mais réprimant aussitôt ce tressaillement :

« Ah bah ! fit-il.

– Oui, lisez ça.

– Mais je ne sais pas lire, monsieur Dubreuil, ni mes garçons non plus ; expliquez-nous seulement la chose. »

Alors le vieux cabaretier, appuyant ses deux grosses mains rouges aux bras de son fauteuil se leva en soufflant comme un veau, et fut se poser devant la pancarte, les bras croisés sur sa croupe énorme. Puis, d’un ton majestueux, il lut une proclamation des souverains alliés, déclarant « qu’ils faisaient la guerre à Napoléon en personne, et non pas à la France. En conséquence de quoi, tout le monde devait se tenir tranquille et ne pas se mêler de leurs affaires, sous peine d’être brûlé, pillé et fusillé. »

Les trois chasseurs écoutaient cela, se regardant l’un l’autre d’un œil étrange.

Quand Dubreuil eut fini, il alla se rasseoir.

« Vous voyez bien !

– Et d’où tenez-vous ça ? demanda Kasper.

– Ça, mon garçon, c’est affiché partout !

– Eh bien, ça nous fait plaisir, dit Materne, en portant la main sur le bras de Frantz, qui se levait les yeux étincelants. Tu veux du feu, Frantz ? voici mon briquet.

Frantz se rassit, et le vieux reprit d’un air bonhomme :

« Et nos bons amis les Allemands ne prennent rien à personne ?

– Tous les gens tranquilles n’ont rien à craindre, mais les mauvais gueux qui se lèvent on leur prend tout, et c’est juste, il ne faut pas que les bons pâtissent pour les mauvais. Ainsi, vous, par exemple, au lieu de vous faire du mal, on vous recevrait très bien au quartier général des alliés. Vous connaissez le pays, vous serviriez de guides, et l’on vous payerait grassement. »

Il y eut un instant de silence ; les trois chasseurs se regardèrent de nouveau, le père avait étendu les mains sur la table, tout au large, comme pour recommander le calme à ses fils. Cependant il était pâle.

L’aubergiste qui ne s’apercevait de rien reprit :

« Vous aurez bien plutôt à craindre, au bois des Baronies, ces brigands de Dagsburg, de la Sarre et du Blanru qui se sont révoltés en masse et qui veulent recommencer 93.

– En êtes-vous bien sûr ? demanda Materne, faisant effort pour se dominer.

– Si j’en suis sûr ! Vous n’avez qu’à regarder par la fenêtre, et vous les verrez sur la route du Donon. Ils ont surpris l’anabaptiste Pelsly ; ils l’ont attaché au pied de son lit ; ils pillent, ils volent, ils défoncent les routes, mais gare, gare ! D’ici quelques jours ils vont en voir de drôles. Ce n’est pas avec des mille hommes qu’on va les attaquer, pas avec des dix mille, mais avec des milliards de milliasses... Ils seront tous pendus ! »

Materne se leva.

« Il est temps de se remettre en route, dit-il d’un ton bref. À deux heures il faut être au bois, et nous sommes là tranquillement à causer comme des pies. Au revoir, père Dubreuil. »

Ils sortirent précipitamment, n’y tenant plus de rage.

« Réfléchissez bien à ce que je vous ai dit ! » leur cria l’aubergiste de son fauteuil.

Une fois dehors, Materne, se retournant les lèvres frémissantes, s’écria :

« Si je ne m’étais pas retenu, j’allais lui casser la bouteille sur la tête.

– Et moi, dit Frantz, je lui passais ma baïonnette dans le ventre. »

Kasper, un pied sur la marche, semblait vouloir rentrer ; il serrait le manche de son couteau de chasse, sa figure avait une expression terrible. Mais le vieux le prit par le bras, et l’entraîna en disant :

« Allons... allons... nous retrouverons ça plus tard ! Me conseiller, à moi, de trahir le pays ! Hullin nous avait bien dit d’être sur nos gardes : il avait raison. »

Ils descendirent alors la rue, jetant à droite et à gauche des yeux hagards. Les gens se demandaient entre eux : « Qu’est-ce qu’ils ont donc ? »

Arrivés au bout du village, en face de la vieille croix, tout près de l’église, ils firent halte, et Materne, d’un ton plus calme, leur montrant le sentier qui tourne autour de Phrâmond, dans les bruyères, dit à ses fils :

« Vous allez prendre ce chemin-là. Moi, je suis la route jusqu’à Schirmeck. Je n’irai pas trop vite, pour vous laisser le temps d’arriver avec moi. »

Ils se séparèrent et le vieux chasseur tout pensif, la tête inclinée, marcha longtemps, se demandant par quelle force intérieure il avait pu s’empêcher de casser la tête au gros aubergiste. Il se dit que c’était sans doute la peur de compromettre ses fils.

Tout en rêvant à ces choses, Materne rencontrait de temps en temps des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres qu’on menait dans la montagne. Il y en avait qui venaient de Wisch, d’Urmatt, et même de Mutzig, les pauvres bêtes n’en pouvaient plus.

« Où diable courez-vous si vite ? criait le vieux chasseur aux pâtres mélancoliques ; vous n’avez donc pas confiance dans la proclamation des Russes et des Autrichiens, vous autres ? »

Et ces gens, de mauvaise humeur, lui répondaient :

« Il vous est facile de rire. Les proclamations ! nous savons ce qu’elles valent maintenant. On pille tout, on vole tout, on met des contributions forcées, on enlève les chevaux, les vaches, les bœufs, les voitures.

– Tiens ! tiens ! tiens ! pas possible... Qu’est-ce que vous me racontez là ? faisait Materne, ça me renverse, des gens si braves, de si bons amis, des sauveurs de la France ! Je ne peux pas vous croire. Une si belle proclamation !

– Eh bien, descendez en Alsace, et vous verrez ! »

Les pauvres gens s’en allaient, hochant la tête dun air d’indignation profonde, et, lui, riait dans sa barbe.

Plus Materne avançait, plus le nombre des troupeaux devenait grand ; il n’y avait plus seulement des troupeaux de bétail, beuglant, mugissant, mais encore des bandes d’oies à perte de vue, criant, nasillant, se traînant sur le ventre tout le long du chemin, les ailes levées, les pattes à demi gelées : cela faisait pitié !

En approchant de Schirmeck, c’était bien pis encore, les gens se sauvaient en masse avec leurs grandes voitures chargées de tonneaux, de viandes fumées, de meubles, de femmes et d’enfants frappant les chevaux à les faire périr sur place, et disant d’une voix lamentable : « Nous sommes perdus ; les Cosaques arrivent. »

Ce cri : « les Cosaques ! les Cosaques ! » passait d’un bout de la route à l’autre comme un coup de vent, les femmes se retournaient bouche béante, les enfants se dressaient sur les voitures pour voir de plus loin. On n’avait jamais rien vu de pareil, et Materne, indigné, rougissait de la peur de ces gens, qui pouvaient se défendre, tandis que l’égoïsme et le désir de sauver leur bien les faisaient fuir lâchement.

À l’embranchement du Fond des Saules, tout près de Schirmeck, Kasper et Frantz rejoignirent leur père, et tous trois entrèrent au bouchon de la Clef d’Or que tenait la veuve Faltaux, à droite de la route, au premier tiers de la côte.

La pauvre femme et ses deux filles regardaient d’une fenêtre la grande émigration, en joignant les mains.

En effet, le tumulte grandissait de seconde en seconde ; le bétail, les voitures et les gens semblaient vouloir passer sur le dos les uns des autres. On ne se possédait plus, on hurlait, on frappait pour avoir de la place.

Materne poussant la porte et voyant les femmes plus mortes que vives, pâles, échevelées, cria, frappant de son bâton sur le plancher :

« Hé ! la mère, devenez-vous folle ? Comment, vous qui devez le bon exemple à vos filles, vous perdez tout courage : c’est honteux ! »

Alors la vieille se retournant, répondit d’une voix lamentable :

« Ah ! mon pauvre Materne, si vous saviez, si vous saviez !

– Eh bien, quoi ? l’ennemi arrive ; il ne vous mangera pas.

– Non, mais il dévore tout sans miséricorde. La vieille Ursule de Schlestadt, arrivée hier soir, dit que les Autrichiens ne veulent que des knoépfe et des noudel, les Russes du schnaps, et les Bavarois de la choucroute. Et quand on les a bourrés de tout cela jusqu’à la gorge, ils crient encore la bouche pleine : schokolate ! schokolate !1 Mon Dieu... mon Dieu... comment nourrir ces gens ?

– Je sais bien que c’est difficile, dit le vieux chasseur ; les geais n’ont jamais assez de fromage blanc. Mais, d’abord, où sont-ils ces Cosaques, ces Bavarois et ces Autrichiens ? Depuis Grandfontaine, nous n’en avons pas rencontré un seul.

– Ils sont en Alsace, du côté d’Urmatt, et c’est ici qu’ils viennent !

– En attendant, dit Kasper, servez-nous une cruche de vin ; voici un écu de trois livres, vous le cacherez plus facilement que vos tonneaux. »

L’une des filles descendit à la cave, et, dans le même instant, plusieurs autres personnes entrèrent : un marchand d’almanachs du côté de Strasbourg, un roulier en blouse de Sarrebrück et deux ou trois bourgeois de Mutzig, de Wisch et de Schirmeck, qui se sauvaient avec leurs troupeaux et n’en pouvaient plus à force de crier.

Tous s’assirent à la même table, en face des fenêtres, pour surveiller la route ; on leur servit du vin, et chacun se mit à raconter ce qu’il savait ; l’un disait que les alliés étaient si nombreux, qu’on les faisait coucher côte à côte dans la vallée de Hirschenthal, et si remplis de vermine, qu’après leur départ, les feuilles mortes marchaient toutes seules dans les bois ; – un autre, que les Cosaques avaient mis le feu dans un village d’Alsace, parce qu’on leur avait refusé des chandelles pour dessert après leur dîner ; que certains d’entre eux, surtout les Kalmoucks, mangeaient le savon comme du fromage et la corne de lard comme de la galette ; qu’un grand nombre buvaient l’eau-de-vie à la chope, après avoir eu soin d’y mettre des poignées de poivre ; qu’il fallait tout leur cacher, car tout leur était bon à manger et à boire.

Le roulier dit à ce propos que, trois jours avant, un corps d’armée russe étant passé, la nuit, sous le canon de Bitsch, il avait dû stationner plus d’une heure sur la glace, dans le petit village de Rorbach, et que tout ce corps d’armée avait bu dans une bassinoire, oubliée sur la fenêtre d’une vieille femme de quatre-vingts ans ; que ces races de sauvages cassaient la glace pour se baigner, et se mettaient ensuite dans les fours à briques, pour se sécher ; enfin, qu’ils n’avaient peur que du caporal schlague !

Ces braves gens se communiquaient l’un à l’autre des choses si singulières – qu’ils prétendaient avoir vues de leurs propres yeux, ou tenir de personnes sûres – qu’on pouvait à peine y croire.

Au dehors, le tumulte, le roulement des voitures, le beuglement des troupeaux, le cri des pâtres, les clameurs des fuyards continuaient toujours, et produisaient l’effet d’un immense bourdonnement.

Vers midi, Materne et ses garçons allaient partir, lorsqu’un cri, plus grand, plus prolongé que les autres, se fit entendre : « Les Cosaques ! les Cosaques ! »

Alors tout le monde s’élança au dehors, excepté les chasseurs, qui se contentèrent d’ouvrir une fenêtre et de regarder : tout le monde se sauvait à travers champs ; hommes, troupeaux, voitures, tout se dispersait comme les feuilles au vent d’automne.

En moins de deux minutes, la route fut libre, sauf dans Schirmeck, où régnait un encombrement tel, qu’on n’aurait pu faire quatre pas. Materne, portant le regard au loin sur la route, s’écria :

« J’ai beau regarder, je ne vois rien.

– Ni moi, reprit Kasper.

– Allons, allons, s’écria le vieux chasseur, je vois bien que la peur de tout ce monde donne plus de force à l’ennemi qu’il n’en a. Ce n’est pas de cette manière que nous recevrons les Cosaques dans la montagne, ils trouveront à qui parler ! »

Puis, haussant les épaules avec une expression de dégoût :

« La peur est une vilaine chose, dit-il ; nous n’avons pourtant qu’une pauvre vie à perdre ! Allons-nous-en. »

Ils sortirent de l’auberge, et le vieux ayant pris le chemin de la vallée, pour gravir en face la cime du Hirschberg, ses fils le suivirent. Bientôt ils eurent atteint la lisière du bois. Materne dit alors qu’il fallait monter le plus haut possible, afin de découvrir la plaine, et de rapporter des nouvelles positives au bivouac ; que tous les propos de ces fuyards ne valaient pas un simple coup d’œil sur le terrain.

Kasper et Frantz en demeurèrent d’accord, et tous trois se mirent à grimper la côte, qui forme une sorte de promontoire avancé sur la plaine. Lorsqu’ils en eurent atteint le sommet, ils virent distinctement la position de l’ennemi, à trois lieues de là, entre Urmatt et Lutzelhouse ; c’étaient de grandes lignes noires sur la neige ; plus loin, quelques masses sombres, sans doute l’artillerie et les bagages. D’autres masses tournaient autour des villages, et, malgré la distance, le scintillement des baïonnettes annonçait qu’une colonne venait de se mettre en marche pour Wisch.

Après avoir longtemps contemplé ce tableau d’un œil rêveur, le vieux dit :

« Nous avons bien là trente mille hommes sous les yeux. Ils s’avancent de notre côté ; nous serons attaqués demain ou après-demain au plus tard. Ce ne sera pas une petite affaire, mes garçons ; mais, s’ils sont beaucoup, nous avons la bonne place, et puis c’est toujours agréable de tirer dans des tas : il n’y a pas deballes perdues. »

Ayant fait ces réflexions judicieuses, il regarda la hauteur du soleil, et ajouta :

« Il est maintenant deux heures ; nous savons tout ce que nous voulions savoir. Retournons au bivouac. »

Les deux garçons mirent leur carabine en bandoulière, et laissant sur leur gauche la vallée de la Brocque, Schirmeck et Framont, ils gravirent la pente rapide du Hengsbach, que domine le petit Donon à deux lieues ; ils redescendirent de l’autre côté, sans suivre aucun sentier dans les neiges, ne se guidant que sur les cimes, pour couper au court.

Ils allaient ainsi depuis environ deux heures, le soleil d’hiver s’inclinait à l’horizon, la nuit venait, mais lumineuse et calme. Ils n’avaient plus qu’à descendre et à remonter de l’autre côté la gorge solitaire du Riel formant un large bassin circulaire au milieu des bois, et renfermant un petit étang bleuâtre, où viennent s’abreuver parfois les chevreuils. Tout à coup, et comme ils sortaient du fourré, ne songeant à rien, le vieux, s’arrêtant derrière un rideau de broussailles, dit :

« Chut ! »

Et, levant la main, il indiqua le petit lac, alors couvert d’une glace mince et transparente. Les deux garçons n’eurent qu’à lancer un coup d’œil de ce côté pour jouir du plus étrange spectacle : une vingtaine de Cosaques, la barbe jaune ébouriffée, la tête couverte de vieux bonnets de peau en forme de tuyau de poêle, leur maigre échine drapée de longues guenilles, le pied dans l’étrier de corde, étaient assis sur leurs petits chevaux, à la crinière flottant jusqu’au poitrail, à la queue rare, à la croupe tachetée de jaune, de noir et de blanc comme des chèvres. Les uns avaient pour toute arme une grande lance, d’autres un sabre, d’autres une hachette suspendue par une corde à la selle, et un grand pistolet d’arçon passé dans la ceinture. Plusieurs, le nez en l’air, regardaient avec extase la cime verdoyante des sapins échafaudés d’assise en assise jusque dans les nuages. Un grand maigre cassait la glace du gros bout de sa lance, tandis que son petit cheval buvait, le cou tendu et la crinière tombant en barbe sur la joue. Quelques-uns, ayant mis pied à terre, écartaient la neige et désignaient le bois ; sans doute pour indiquer que c’était une bonne place de campement. Leurs camarades, encore à cheval, causaient, montrant à leur droite le fond de la vallée, qui s’abaisse en forme de brèche jusqu’au Grinderwald.

Enfin, c’était une halte, et rien ne saurait rendre ce que ces êtres venus de si loin avec leurs physionomies cuivrées, leurs longues barbes, leurs yeux noirs, leur front plat, leur nez épaté, leurs guenilles grises, avaient d’étrange et de pittoresque au bord de cette mare, et sous les hauts rochers à pic, portant les sapins verdâtres dans le ciel.

C’était un monde nouveau dans le nôtre, une espèce de gibier inconnu, curieux, bizarre, que les trois chasseurs roux se prirent à contempler d’abord avec une curiosité singulière. Mais, cela fait, au bout de cinq minutes, Kasper et Frank mirent leurs longues baïonnettes au bout de leurs carabines, puis reculèrent d’environ vingt pas dans le fourré. Ils atteignirent une roche haute de quinze à vingt pieds, où Materne monta, n’ayant pas d’arme, puis, après quelques paroles échangées à voix basse, Kasper examina son amorce et épaula lentement, tandis que son frère se tenait prêt.

Un des Cosaques, celui qui faisait boire son cheval, se trouvait environ à deux cents pas. Le coup partit, retentissant dans les échos profonds de la gorge, et le Cosaque, filant par-dessus la tête de sa monture, disparut sous la glace de la mare.

Impossible de rendre la stupeur de la halte à cette détonation. Les regards de ces gens se portaient en tout sens, et l’écho répondait toujours comme au bruitde la fusillade, tandis qu’un large flocon de fumée montait au-dessus du bouquet d’arbres où se tenaient leschasseurs.

Kasper, en moins d’un quart de minute, avait rechargé son arme, mais, dans le même espace de temps, les Cosaques à terre avaient bondi sur leurs chevaux et tous partaient sur la pente du Hartz, se suivant à la file, comme des chevreuils, et criant d’une voix sauvage :

« Hourah ! hourah ! »

Cette fuite ne fut qu’une vision ; au moment où Kasper épaulait pour la seconde fois, la queue du dernier cheval disparaissait dans le taillis.

Le cheval du Cosaque mort restait seul près de l’eau, retenu par une circonstance bizarre : son maître, la tête dans la vase jusqu’à mi-corps, avait encore le pied à l’étrier.

Materne sur son rocher écouta, puis il dit d’un ton joyeux :

« Ils sont partis ! eh bien... allons voir... Frantz, reste ici... s’il en revenait quelques-uns... »

Malgré cette recommandation, tous trois descendirent près du cheval ; Materne saisit aussitôt la bride en disant :

« Eh ! vieux, nous allons t’apprendre à parler français.

– Allons-nous-en ! s’écria Kasper.

– Non, il faut voir ce que nous avons tiré, voyez-vous, ça fera du bien aux camarades ; les chiens qui n’ont pas senti la peau de la bête ne sont jamais bien dressés.

Alors ils repêchèrent le Cosaque dans la vase, et l’ayant posé en travers du cheval, ils se mirent à grimper la côte du Donon par un sentier tellement rapide, que Materne répéta plus de cent fois : « Le cheval ne peut passer là. »

Mais le cheval, avec sa longue échine de chèvre, passait plus facilement qu’eux ; c’est pourquoi le vieux chasseur finit par dire :

« Ces cosaques ont de fameux chevaux. Si je deviens tout à fait vieux, je garderai celui-ci pour aller au chevreuil. Nous avons un fameux cheval, garçons ; avec son air de vache, il vaut un cheval de roulier. »

De temps en temps il faisait aussi ses réflexions sur le Cosaque :

« Quelle drôle de figure, hein ? un nez rond et un front comme une boîte à fromage, il y a pourtant de drôles d’hommes dans le monde ! Tu l’as bien pris, Kasper : juste au milieu de la poitrine ; et regarde, la balle est sortie par le dos. De la fameuse poudre ! Divès a toujours de la bonne marchandise. »

Vers six heures, ils entendirent le premier cri de leurs sentinelles :

« Qui vive ?

– France ! » répondit Materne en s’avançant.

Tout le monde accourut à leur rencontre : « Voici Materne ! »

Hullin lui-même, aussi curieux que les autres, ne put s’empêcher d’accourir avec le docteur Lorquin. Les partisans stationnaient déjà autour du cheval, le cou tendu, la bouche béante, à côté d’un grand feu où cuisait le souper.

« C’est un Cosaque, dit Hullin, en serrant la main de Materne.

– Oui, Jean-Claude, nous l’avons pris à l’étang du Riel ; c’est Kasper qui a tiré. »

On étendit le cadavre près du feu. Sa figure d’un jaune rance, avait des reflets bizarres aux rayons de la flamme.

Le docteur Lorquin, l’ayant regardé, dit :

« C’est un bel échantillon de la race tartare, si j’avais le temps, je le ferais mitonner dans un bain de chaux, pour me procurer un squelette de cette famille. »

Puis, s’agenouillant, et lui ouvrant sa longue souquenille :

« La balle a traversé le péricarde, ce qui produit à peu près l’effet d’un anévrisme qui crève. »

Les autres gardaient le silence.

Kasper, la main appuyée sur le canon de sa carabine, semblait tout content de son gibier, et le vieux Materne, se frottant les mains, disait :

« J’étais sûr de vous rapporter quelque chose ; nous ne revenons jamais, mes garçons et moi, les mains vides. Enfin, voilà ! »

Hullin alors, le tirant à part, ils entrèrent ensemble à la ferme, tandis qu’après le premier moment de surprise, chacun commençait à faire ses réflexions personnelles sur le Cosaque.