Durant toute la bataille, jusqu’à la nuit close, les gens de Grandfontaine avaient vu le fou Yégof debout à la cime du Petit Donon, la couronne en tête, le sceptre levé, transmettre, comme un roi mérovingien, des ordres à ses armées imaginaires. Ce qui se passa dans l’âme de ce malheureux quand il vit les Allemands en pleine déroute, nul ne le sait. Au dernier coup de canon il avait disparu. Où s’était-il sauvé ? Voici ce que racontent à ce sujet les gens de Tiefenbach :
Dans ce temps-là, vivaient sur le Bocksberg deux créatures singulières, deux sœurs, l’une appelée la petite Kateline, et l’autre la grande Berbel. Ces deux êtres déguenillés s’étaient établis dans la caverne de Luitprandt, ainsi nommée, disent les vieilles chroniques, parce que le roi des Germains, avant de descendre en Alsace, fit enterrer sous cette voûte immense de grès rouge les chefs barbares tombés dans la bataille du Blutfeld. La source chaude, qui fume toujours au milieu de la caverne, protégeait les deux sœurs contre les froids rigoureux de l’hiver, et le bûcheron Daniel Horn, de Tiefenbach, avait eu la charité de fermer l’entrée principale de la roche, avec de grands tas de genêts et de bruyères. À côté de la source chaude se trouve une autre source, froide comme la glace et limpide comme le cristal. La petite Kateline, qui buvait à cette source, n’avait pas quatre pieds de haut ; elle était grasse, bouffie, et sa figure étonnée, ses yeux ronds, son goitre énorme, lui donnaient la physionomie singulière d’une grosse dinde en méditation. Tous les dimanches elle traînait jusqu’au village de Tiefenbach un panier d’osier, que les braves gens remplissaient de pommes de terre cuites, de croûtes de pain, et quelquefois – les jours de fête – de galettes et d’autres débris de leurs festins. Alors le pauvre être, tout essoufflé, remontait à la roche, gloussant, riant, se dandinant et picorant. La grande Berbel se gardait bien de boire à la source froide ; elle était maigre, borgne, décharnée comme une chauve-souris ; elle avait le nez plat, les oreilles larges, l’œil scintillant, et vivait du butin de sa sœur, jamais elle ne descendait du Bocksberg ; mais en juillet, au temps des grandes chaleurs, elle secouait, du haut de la côte, un chardon sec sur les moissons de ceux qui n’avaient pas rempli régulièrement le panier de Kateline, ce qui leur attirait des orages épouvantables, de la grêle, des rats et des mulots en abondance. Aussi craignait-on les sorts de Berbel comme la peste, on l’appelait partout Wetterhexe1, tandis que la petite Kateline passait pour être le bon génie de Tiefenbach et des environs. De cette façon, Berbel vivait tranquillement à se croiser les bras et l’autre à glousser sur les quatre chemins.
Malheureusement pour les deux sœurs, Yégof avait établi, depuis nombre d’années, sa résidence d’hiver dans la caverne de Luitprandt. C’est de là qu’il partait au printemps, pour visiter ses châteaux innombrables et passer en revue ses leudes jusqu’à Geierstein, dans le Hundsrück. Tous les ans donc, vers la fin de novembre, après les premières neiges, il arrivait avec son corbeau, ce qui faisait toujours jeter des cris d’aigle à Wetterhexe.
« De quoi te plains-tu, disait-il en s’installant tranquillement à la meilleure place ; ne vivez-vous pas sur mes domaines ? Je suis encore bien bon de souffrir deux walkiries inutiles dans le Valhalla de mes pères ! »
Alors Berbel, furieuse, l’accablait d’injures ; Kateline gloussait d’un air fâché ; mais lui, sans y prendre garde, allumait sa pipe de vieux buis, et se mettait à raconter ses pérégrinations lointaines aux âmes des guerriers germains enterrés dans la caverne depuis seize siècles, les appelant par leur nom et leur parlant comme à des personnes vivantes. On peut se figurer si Berbel et Kateline voyaient arriver le fou avec plaisir : c’était pour elles une véritable calamité. Or, cette année-là, Yégof n’étant pas venu, les deux sœurs le croyaient mort et se réjouissaient à l’idée de ne plus le revoir. Cependant, depuis quelques jours, Wetterhexe avait remarqué de l’agitation dans les gorges voisines, les gens partaient en foule, le fusil sur l’épaule, du côté du Falkenstein et du Donon. Évidemment quelque chose d’extraordinaire se passait. La sorcière, se rappelant que, l’année précédente, Yégof avait raconté aux âmes des guerriers que ses armées innombrables allaient bientôt envahir le pays, éprouvait une vague inquiétude. Elle aurait bien voulu savoir d’où provenait cette agitation ; mais personne ne montait à la roche, et Kateline, ayant fait sa tournée le dimanche précédent, n’aurait pas bougé pour un empire.
Dans cet état, Wetterhexe allait et venait sur la côte, toujours plus inquiète et plus irritée. Durant cette journée du samedi, ce fut bien autre chose encore. Dès neuf heures du matin, de sourdes et profondes détonations roulèrent comme un bruit d’orage dans les mille échos de la montagne, et tout au loin, vers le Donon, des éclairs rapides sillonnèrent le ciel entre les pics ; puis, vers la nuit, des coups plus graves, plus formidables encore, retentirent au fond des gorges silencieuses. À chaque détonation, on entendait les cimes du Hengst, de la Gantzlée, du Giromani, du Grosmann, répondre jusque dans les profondeurs de l’abîme.
« Qu’est-ce que cela ? se demandait Berbel, est-ce la fin du monde ? »
Alors, rentrant sous la roche et voyant Kateline accroupie dans son coin, qui grignotait une pomme de terre, elle la secoua rudement, en criant d’une voix sifflante :
« Idiote, tu n’entends donc rien ? Tu n’as peur de rien, toi ! Tu manges, tu bois, tu glousses ! Oh ! le monstre ! »
Elle lui retira sa pomme de terre avec fureur, et s’assit toute frémissante près de la source chaude, qui envoyait ses nuages gris à la voûte. Une demi-heure après, les ténèbres étant devenues profondes et le froid excessif, elle alluma un feu de bruyères, qui promena ses pâles lueurs sur les blocs de grès rouge, jusqu’au fond de l’antre où dormait Kateline, les pieds dans la paille et les genoux au menton. Au dehors, tout bruit avait cessé. Wetterhexe écarta les broussailles pour jeter un coup d’œil sur la côte, puis elle revint s’accroupir auprès du feu, sa large bouche serrée, ses flasques paupières closes, traçant de grandes rides circulaires autour de ses joues, elle attira sur ses genoux une vieille couverture de laine et parut s’assoupir. On n’entendit plus qu’à de longs intervalles le bruit de la vapeur condensée, qui retombait de la voûte dans la source avec un clapotement bizarre.
Le silence durait depuis environ deux heures ; minuit approchait, quand, tout à coup, un bruit lointain de pas, mêlé de clameurs discordantes, se fit entendre sur la côte. Berbel écouta ; elle reconnut des cris humains. Alors, se levant toute tremblante et armée de son grand chardon, elle se glissa jusqu’à l’entrée de la roche, écarta les broussailles et vit, à cinquante pas, le fou Yégof qui s’avançait au clair de lune ; il était seul et se débattait, frappant l’air de son sceptre, comme si des milliers d’êtres invisibles l’eussent entouré.
« À moi, Roug, Bléd, Adelrik ! hurlait-il d’une voix éclatante, la barbe hérissée, sa grande chevelure rousse éparse et sa peau de chien autour du bras comme un bouclier. À moi ! hé ! m’entendez-vous à la fin ? Ne voyez-vous pas qu’ils arrivent ? Les voilà qui fondent du ciel comme des vautours. À moi, les hommes roux ! à moi ! Que cette race de chiens soit anéantie ! Ah ! ah ! c’est toi, Minau, c’est toi, Rochart... Tiens ! tiens ! »
Et tous les morts du Donon, il les nommait avec un ricanement féroce, les défiant comme s’ils eussent été là ; puis il reculait pas à pas, frappant toujours l’air, lançant des imprécations, appelant les siens et se débattant comme dans une mêlée. Cette lutte épouvantable contre des êtres invisibles saisit Berbel d’une frayeur superstitieuse : elle sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque, et voulut se cacher ; mais, au même instant, un vague bourdonnement la fit se retourner, et qu’on juge de son effroi lorsqu’elle vit la source chaude bouillonner plus que d’habitude, et des flots de vapeur s’en élever, s’en détacher et s’avancer vers la porte.
Et tandis que, pareils à des fantômes, ces nuages épais s’avançaient lentement, tout à coup Yégof parut criant d’une voix brève :
« Enfin, vous voilà ! Vous m’avez entendu ! »
Puis, d’un geste rapide, il écarta tous les obstacles : l’air glacial s’engouffra sous la voûte, et les vapeurs se répandirent dans le ciel immense, se tordant et s’élançant au-dessus de la roche, comme si les morts du jour et ceux des siècles écoulés eussent recommencé dans d’autres sphères le combat éternel.
Yégof, la face contractée sous les pâles rayons de la lune, le sceptre étendu, sa large barbe étalée sur la poitrine, les yeux étincelants, saluait chaque fantôme d’un geste et l’appelait par son nom, disant :
« Salut, Bléd, salut, Roug, et vous tous, mes braves, salut !... L’heure que vous attendiez depuis des siècles est proche, les aigles aiguisent leur bec, la terre a soif de sang : souvenez-vous du Blutfeld ! »
Berbel était anéantie, l’épouvante seule la tenait debout ; mais bientôt les derniers nuages s’échappèrent de la caverne et se fondirent dans l’azur sans bornes.
Alors Yégof entra brusquement sous la voûte et s’accroupit près de la source, sa grosse tête entre les mains, les coudes aux genoux, regardant d’un œil hagard bouillonner l’eau.
Kateline venait de s’éveiller, et gloussait comme on sanglote ; Wetterhexe, plus morte que vive, observait le fou du coin le plus obscur de l’antre.
« Ils sont tous sortis de la terre ! s’écria tout à coup Yégof ; tous, tous ! Il n’en reste plus. Ils vont ranimer le courage de mes jeunes hommes, et leur inspirer le mépris de la mort ! »
Et relevant sa face pâle, empreinte d’une douleur poignante :
« Ô femme, dit-il, en fixant sur Wetterhexe ses yeux de loup, descendante des valkiries stériles, toi qui n’as pas recueilli dans ton sein le souffle des guerriers pour leur rendre la vie, toi qui n’as jamais rempli leurs coupes profondes à la table du festin, ni posé devant eux la chair fumante du sanglier Sérimar, à quoi donc es-tu bonne ! À filer des linceuls ! Eh bien ! prends ta quenouille et file jour et nuit, car des milliers de hardis jeunes hommes sont couchés dans la neige !... Ils ont vaillamment combattu... Oui, ils ont fait leur devoir ; mais l’heure n’était pas venue !... Maintenant les corbeaux se disputent leur chair ! »
Puis, d’un accent de rage épouvantable, arrachant sa couronne à deux mains avec des poignées de cheveux :
« Oh ! race maudite ! hurla-t-il, tu seras donc toujours sur notre passage ! Sans toi, nous aurions déjà conquis l’Europe ; les hommes roux seraient les maîtres de l’univers !... Et je me suis humilié devant le chef de cette race de chiens !... Je lui ai demandé sa fille, au lieu de la prendre et de l’emporter, comme le loup fait de la brebis !... Ah ! Huldrix ! Huldrix !... »
Et s’interrompant :
« Écoute, écoute, valkirie ! » fit-il à voix basse.
Il levait le doigt d’un air solennel.
Wetterhexe écouta : un grand coup de vent venait de s’élever dans la nuit, secouant les vieilles forêts chargées de givre. Combien de fois la sorcière avait-elle entendu la bise gémir, durant les nuits d’hiver, sans même y prendre garde ; mais alors elle eut peur !
Et comme elle était là, toute tremblante, voilà qu’un cri rauque se fit entendre au dehors, et, presque aussitôt, le corbeau Hans, plongeant sous la roche, se mit à décrire de grands cercles à la voûte, agitant ses ailes d’un air effaré et poussant des croassements lugubres.
Yégof devint pâle comme un mort.
« Vôd, Vôd, s’écria-t-il d’une voix déchirante, que t’a fait ton fils Luitprandt ? Pourquoi le choisir plutôt qu’un autre ? »
Et, durant quelques secondes, il resta comme anéanti ; mais, tout à coup, transporté d’un sauvage enthousiasme et brandissant son sceptre, il s’élança hors de la caverne.
Deux minutes après, Wetterhexe, debout à l’entrée de la roche, le suivait d’un regard anxieux.
Il allait droit devant lui, le cou tendu, le pas allongé ; on aurait dit une bête fauve marchant à la découverte. Hans le précédait, voltigeant de place en place.
Ils disparurent bientôt dans la gorge du Blutfeld.