XVII



Au bout de l’allée sombre était la cour de la ferme, où l’on descendait par cinq ou six marches usées. À gauche s’élevaient le grenier et le pressoir, à droite les écuries et le colombier, dont le pignon se découpait en noir sur le ciel obscur et nuageux : enfin, tout en face de la porte, se trouvait la buanderie.

Aucun bruit du dehors n’arrivait là ; Hullin, après tant de scènes tumultueuses, fut saisi de ce profond silence. Il regarda les bottes de paille pendant entre les poutres de la grange jusque sous le toit, les herses, les charrues, les charrettes enfouies dans l’ombre des hangars, avec un sentiment de calme et de bien-être indéfinissable. Un coq grasseyait tout bas au milieu de ses poules endormies le long du mur. Un gros chat passa comme l’éclair et disparut dans le trou de la cave. Hullin croyait sortir d’un rêve.

Après quelques instants de cette contemplation silencieuse, il se dirigea lentement vers la buanderie, dont les trois fenêtres brillaient au milieu des ténèbres. La cuisine de la ferme ne pouvant suffire à préparer la nourriture de trois à quatre cents hommes, on l’avait transportée dans ce local.

Maître Jean-Claude entendait la voix fraîche de Louise donner des ordres d’un petit ton résolu qui l’étonnait :

« Allons, allons, Katel, dépêchons-nous, le moment du souper approche. Doivent-ils avoir faim, nos gens ! Depuis six heures du matin, n’avoir rien pris et toujours se battre ! Il ne faut pas les faire attendre. Hop ! hop ! Lesselé, voyons, remuez-vous, du sel, du poivre.

Le cœur de Jean-Claude sautillait à cette voix. Il ne put s’empêcher de regarder une minute à la fenêtre avant d’entrer. La cuisine était grande, mais assez basse et blanchie à la chaux. Un grand feu de hêtre pétillait sur l’âtre, enroulant ses spirales dorées autour des flancs noirs d’une immense marmite. Le manteau de la cheminée, fort haut et peu large, suffisait à peine aux flots de fumée qui s’élevaient de l’âtre. Sur ce fond ardent se dessinait le charmant profil de Louise, en petite jupe pour courir plus vite, la figure enluminée des plus vives couleurs, et le sein enfermé dans un petit corsage de toile rouge, laissant à découvert ses rondes épaules et son cou gracieux. Elle était là dans tout le feu de l’action, allant, venant, goûtant aux sauces avec son petit air capable, dégustant le bouillon, approuvant et critiquant.

« Encore un peu de sel, encore ceci, encore cela. Lesselé, aurez-vous bientôt fini de plumer notre grand coq maigre ? De ce train, nous n’arriverons jamais ! »

C’était charmant de la voir commander ainsi ; Hullin en avait les larmes aux yeux.

Les deux grandes filles de l’anabaptiste, l’une longue, sèche et pâle, ses larges pieds plats dans des souliers ronds, ses cheveux roux dans une petite coiffe de taffetas noir, sa robe de toile bleue descendant en longs plis jusqu’aux talons ; l’autre grasse, joufflue, marchant comme une oie en levant les pieds l’un après l’autre lentement et se balançant sur les hanches ; ces deux braves filles formaient avec Louise le plus étrange contraste.

La grosse Katel allait et venait tout essoufflée sans rien dire, et Lesselé, d’un air rêveur, faisait tout par compas et par mesure.

Enfin, le brave anabaptiste lui-même, assis au fond de la buanderie sur une chaise de bois, les jambes croisées, le nez en l’air, le bonnet de coton sur la nuque et les mains dans les poches de sa souquenille, regardait tout cela d’un air émerveillé, et, de temps en temps, disait d’une voix sentencieuse :

« Lesselé, Katel, obéissez bien, mes enfants ; que ceci soit pour votre instruction, vous n’avez pas encore vu le monde, il faut marcher plus vite.

– Oui, oui, il faut se remuer, ajoutait Louise ; Seigneur, que deviendrions-nous si l’on réfléchissait des mois et des semaines pour mettre un peu d’ail dans une sauce ! Vous, Lesselé, qui êtes la plus grande, décrochez-moi ce paquet d’oignons du plafond. »

Et la grande fille obéissait.

Hullin n’avait jamais eu de plus beau moment dans sa vie.

« Comme elle fait marcher les autres, se disait-il ; hé ! hé ! hé ! c’est un petit hussard, une maîtresse femme ; je ne m’en doutais pas encore. »

Et seulement, au bout de cinq minutes, après avoir tout vu, il entra.

« Hé ! bon courage, mes enfants ! »

Louise tenait justement une cuiller à sauce ; elle abandonna tout, et courut se jeter dans ses bras en criant :

« Papa Jean-Claude, papa Jean-Claude, c’est vous !... vous n’êtes pas blessé ?... vous n’avez rien ? »

Hullin, à cette voix du cœur, pâlit et ne put répondre. Ce n’est qu’après un long silence, et retenant toujours sa chère enfant pressée tendrement, qu’il dit enfin d’une voix frémissante :

« Non, Louise, non, je me porte bien, je suis bien heureux !

– Asseyez-vous, Jean-Claude, dit l’anabaptiste qui le voyait trembler d’émotion ; tenez, voici ma chaise. »

Hullin s’assit, et Louise, s’asseyant sur ses genoux, les bras sur son épaule, se prit à pleurer.

« Qu’as-tu donc, chère enfant ? disait le brave homme tout bas en l’embrassant. Voyons, calme-toi. Tout à l’heure encore, je te voyais si courageuse !

– Oh oui, je faisais la courageuse ; mais, voyez-vous j’avais bien peur. Je pensais : Pourquoi ne vient-il pas ? »

Elle lui jeta ses bras autour du cou, puis une idée folle lui passant par la tête, elle prit le bonhomme par la main, en criant :

« Allons, papa Jean-Claude, dansons, dansons. »

Et ils firent trois ou quatre tours.

Hullin, souriant malgré lui et se tournant vers l’anabaptiste toujours grave :

« Nous sommes un peu fous, Pelsly, dit-il ; il ne faut pas que cela vous étonne.

– Non, maître Hullin, c’est tout simple. Le roi David lui-même, après sa grande victoire sur les Philistins, dansa devant l’arche. »

Jean-Claude, étonné de ressembler au roi David, ne répondit rien.

« Et pour toi, Louise, reprit-il en s’arrêtant, tu n’as pas eu peur pendant la dernière bataille ?

– Oh ! dans les premiers moments, tout ce bruit, ces coups de canon !... mais ensuite, je n’ai plus pensé qu’à vous et à maman Lefèvre. »

Maître Jean-Claude devint silencieux :

« Je savais bien, pensait-il, que cette enfant-là était brave, elle a tout pour elle ! »

Louise, alors, le prenant par la main, le conduisit en face d’un régiment de marmites autour du feu, et lui montra, d’un air glorieux, toute sa cuisine :

« Voici le bœuf, voici le rôti, voici le souper du général Jean-Claude, et voici le bouillon pour nos blessés ! Ah ! nous nous sommes remuées ! Lesselé et Katel peuvent le dire. Et voici notre grande fournée, dit-elle en montrant une longue file de miches rangées sur la table.

C’est maman Lefèvre et moi qui avons brassé la pâte. »

Hullin écoutait tout émerveillé.

« Mais ce n’est pas tout, ajouta-t-elle, venez par ici. »

Elle ôta le couvercle de tôle du four au fond de la buanderie, et la cuisine se remplit aussitôt d’une odeur de galette au lard à vous réjouir le cœur.

Maître Jean-Claude en fut vraiment attendri.

En ce moment, la mère Lefèvre entrait :

« Eh bien ! dit-elle, il faut dresser la table, tout le monde attend là-bas. Allons, Katel, allez mettre la nappe. »

La grosse fille sortit en courant.

Et tous ensemble, traversant la cour obscure à la file se dirigèrent vers la salle. Le docteur Lorquin, Despois, Marc Divès, Materne et ses deux garçons, tous gens bien endentés et pourvus d’un appétit solide, attendaient le potage avec impatience.

« Et nos blessés, docteur ? s’écria Hullin en entrant.

– Tout est terminé, maître Jean-Claude. Vous nous avez donné une rude besogne ; mais le temps est favorable, il n’y a pas à craindre de fièvres putrides, et tout se présente bien. »

Katel, Lesselé et Louise entrèrent bientôt, portant une énorme soupière fumante et deux magnifiques rôtis de bœuf qu’elles déposèrent sur la table. On s’assit sans cérémonie, le vieux Materne à la droite de Jean-Claude, Catherine Lefèvre à gauche, et dès lors le cliquetis des cuillers et des fourchettes, le glou-glou des bouteilles remplacèrent la conversation jusqu’à huit heures et demie du soir. On voyait au dehors le reflet de grandes flammes sur les vitres, annonçant que les partisans étaient en train de faire honneur à la cuisine de Louise, et cela contribuait encore à la satisfaction des convives.

À neuf heures, Marc Divès était en route pour le Falkenstein avec les prisonniers. À dix heures, tout le monde dormait à la ferme et sur le plateau, autour des feux du bivouac.

Le silence ne s’interrompait de loin en loin que par le passage des rondes et le « qui vive ! » des sentinelles.

C’est ainsi que se termina cette journée, où les montagnards prouvèrent qu’ils n’avaient pas dégénéré de la vieille race.

D’autres événements, non moins graves, allaient bientôt succéder à ceux qui venaient de s’accomplir, car, ici-bas, un obstacle vaincu, d’autres se présentent. La vie humaine ressemble à la mer agitée : une vague suit l’autre, de l’ancien monde au nouveau, et rien ne peut arrêter ce mouvement éternel.