On peut se figurer l’animation de la ferme, les allées et les venues des domestiques, les cris d’enthousiasme de tout le monde, le cliquetis des verres et des fourchettes, la joie peinte sur toutes ces figures, lorsque Jean-Claude, le docteur Lorquin, les Materne et tous ceux qui avaient suivi la voiture de Catherine furent installés dans la grande salle, autour d’un magnifique jambon, et se mirent à célébrer leurs futurs triomphes la cruche en main.
C’était justement un mardi, jour de cuite à la ferme.
La cuisine flamboyait depuis le matin ; le vieux Duchêne, en manches de chemise, le bonnet de coton sur la nuque, retirait du four des miches de pain innombrables, dont la bonne odeur remplissait toute la maison. Annette les recevait et les empilait au coin de l’âtre, Louise servait les convives et Catherine Lefèvre veillait à tout, criant :
« Dépêchez-vous, mes enfants, dépêchez-vous. Il faut que la troisième fournée soit prête lorsque ceux de la Sarre arriveront. Ça fera six livres de pain par homme. »
Hullin, de sa place, regardait la vieille fermière aller et venir.
« Quelle femme ! disait-il, quelle femme ! Elle n’oublie rien. Allez donc en trouver deux pareilles dans tout le pays ! À la santé de Catherine Lefèvre !
– À la santé de Catherine », répondaient les autres.
Les verres s’entre-choquaient et l’on se remettait à causer de combats, d’attaques, de retranchements. Chacun se sentait animé d’une confiance invincible, chacun se disait en lui-même : « Tout ira bien ! »
Mais le ciel leur réservait encore une grande satisfaction en ce jour, surtout à Louise et à la mère Lefèvre. Vers midi, comme un beau rayon de soleil d’hiver blanchissait la neige et faisait fondre le givre des vitres et que le grand coq rouge, sortant la tête du poulailler, lançait son cri de triomphe dans les échos du Valtin en battant de l’aile, tout à coup le chien de garde, le vieux Yohan, tout édenté et presque aveugle, se mit à pousser des aboiements si joyeux et si plaintifs à la fois, que tout le monde prêta l’oreille.
On était dans le plus grand feu de la cuisine ; la troisième fournée sortait du four, et pourtant Catherine Lefèvre elle-même s’arrêta.
« Quelque chose se passe », dit-elle à voix basse.
Puis elle ajouta tout émue :
« Depuis le départ de mon garçon, Yohan n’a pas aboyé comme ça. »
Dans le même instant des pas rapides traversaient la cour ; Louise s’élançant vers la porte, criait : « C’est lui ! c’est lui ! » Et presque aussitôt une main cherchait la clenche en frémissant ; la porte s’ouvrait, et un soldat paraissait sur le seuil, – mais un soldat si sec, si hâlé, si décharné, sa vieille capote grise à boutons d’étain si râpée, ses hautes guêtres de toile si déchirées, que tous les assistants en furent saisis.
Il ne semblait pouvoir faire un pas de plus, et posa lentement la crosse de son fusil à terre. Le bout de son nez d’aigle, – le nez de la mère Lefèvre, – luisait comme du bronze, ses moustaches rousses tremblaient : on eût dit un de ces grands éperviers maigres, que la famine pousse en hiver jusqu’à la porte des étables. Il regardait dans la cuisine, tout pâle sous les couches brunes de ses joues, et ses grands yeux creux remplis de larmes, sans pouvoir avancer ni dire un mot.
Dehors le vieux chien bondissait, pleurait, secouait sa chaîne ; à l’intérieur, on entendait le feu pétiller, tant le silence était grand ; mais bientôt, Catherine Lefèvre d’une voix déchirante s’écria :
« Gaspard !... mon enfant !... C’est toi !
– Oui, ma mère ! » répondit le soldat tout bas, comme suffoqué.
Et, dans la même seconde, Louise se prit à sangloter, tandis que dans la grande salle s’élevait comme un bruit de tonnerre.
Tous les amis accouraient, maître Jean-Claude en tête, criant : « Gaspard !... Gaspard Lefèvre ! »
En arrivant, ils virent Gaspard et sa mère qui s’embrassaient : cette femme si forte, si courageuse, pleurait à chaudes larmes ; lui ne pleurait pas, il la tenait serrée sur sa poitrine, ses moustaches rousses dans ses cheveux gris, et murmurait :
« Ma mère !... ma mère !... Ah ! que j’ai souvent pensé à vous ! »
Puis d’une voix plus haute :
« Louise ! dit-il, j’ai vu Louise ! »
Et Louise se précipitait dans ses bras : leurs baisers se confondaient.
« Ah ! tu ne m’as pas reconnu, Louise !
– Oh ! que si... oh ! que si... je t’ai reconnu rien qu’à ta marche. »
Le vieux Duchêne, son bonnet de coton à la main, près du feu, bégayait :
« Seigneur Dieu... est-ce possible ?... mon pauvre enfant... comme le voilà fait ! »
Il avait élevé Gaspard et se le représentait toujours, depuis son départ, frais et joufflu, dans un bel uniforme à parements rouges. Cela dérangeait toutes ses idées de le voir autrement.
En ce moment Hullin, élevant la voix, dit :
« Et nous autres, Gaspard, nous tous, tes vieux amis, tu veux donc nous laisser en friche ? »
Alors le brave garçon se retourna et ne fit qu’un cri d’enthousiasme :
« Hullin ! Le docteur Lorquin ! Materne ! Frantz ! Tous, tous, ils sont tous là ! »
Et les embrassades recommencèrent, mais cette fois plus joyeuses, avec des éclats de rire et des poignées de main qui n’en finissaient plus.
« Ah ! docteur, c’est vous ! – Ah ! mon vieux papa Jean-Claude ! »
On se regardait dans le blanc des yeux, la figure épanouie ; on s’entretenait bras dessus, bras dessous dans la salle, et la mère Catherine avec le sac, Louise avec le fusil, Duchêne avec le grand shako, suivaient riant, s’essuyant les yeux et les joues ; on n’avait jamais rien vu de pareil.
« Asseyons-nous..., buvons ! s’écriait le docteur Lorquin ; voici le bouquet de la fête.
– Ah ! mon pauvre Gaspard, que je suis donc content de te revoir sain et sauf, disait Hullin. Hé ! hé ! sans te flatter, je t’aime mieux comme ça qu’avec tes grosses joues rouges. Tu es un homme maintenant, morbleu ! Tu me rappelles les vieux de notre temps, ceux de la Sambre, de l’Égypte, ha ! ha ! nous n’avions pas le nez rond, nous n’étions pas luisants de graisse ; nous regardions comme des rats maigres qui voient un fromage, et nous avions les dents longues et blanches ! »
– Oui, oui, ça ne m’étonne pas, papa Jean-Claude, répondait Gaspard. Asseyons-nous, asseyons-nous ; on cause plus à l’aise. Ah çà ! pourquoi donc êtes-vous tous à la ferme ?
– Comment, tu ne sais pas ? Tout le pays est en l’air, de la Houpe à Saint-Sauveur, pour se défendre.
– Oui, l’anabaptiste de la Painbach m’a dit deux mots de cela comme je passais ; c’est donc vrai ?
– Si c’est vrai ! Tout le monde s’en mêle. Et moi je suis général en chef.
– À la bonne heure, à la bonne heure, mille tonnerres ! Que ces gueux de kaiserlicks ne nous mangent pas la laine sur le dos dans notre pays ; ça me fait plaisir ! Mais passez-moi donc le couteau. C’est égal, on est heureux de se retrouver chez soi. Hé ! Louise, viens donc un peu t’asseoir ici. Tenez, papa Jean-Claude, avec cette petite-là d’un côté, le jambon de l’autre, la cruche en avant sur la ligne, il ne me faudrait pas quinze jours pour me remplumer ; les camarades ne me reconnaîtraient plus à la compagnie. »
Tout le monde s’était assis et s’émerveillait de voir le brave garçon tailler, déchiqueter, lever le coude, puis regarder Louise et sa mère les yeux attendris, et de l’entendre répondre aux uns et aux autres sans perdre un coup de dent.
Les gens de la ferme, Duchêne, Annette, Robin, Dubourg, rangés en demi-cercle, regardaient Gaspard d’un air d’extase ; Louise remplissait son verre, la mère Lefèvre, assise près du fourneau, visitait son sac, et, n’y trouvant que deux vieilles chemises toutes noires, avec des trous gros comme le poing, des souliers éculés, de la cire à giberne, un peigne à trois dents et une bouteille vide, elle levait les mains au ciel et se dépêchait d’ouvrir l’armoire au linge en murmurant :
« Seigneur ! faut-il s’étonner si tant de monde périt de misère ! »
Le docteur Lorquin, en présence d’un si vigoureux appétit, se frottait les mains tout joyeux et murmurait dans sa grosse barbe :
« Quel gaillard ! quel estomac ! quel râtelier ! Il croquerait des cailloux comme des noisettes. »
Et le vieux Materne lui-même disait à ses garçons :
« Dans le temps, après deux ou trois jours de chasse dans la haute montagne, en hiver, il m’arrivait aussi d’avoir une faim de loup et de manger un cuissot de chevreuil sur le pouce ; maintenant je me fais vieux, une ou deux livres de viande me suffisent. Ce que c’est pourtant que l’âge ! »
Hullin avait allumé sa pipe et paraissait tout rêveur ; évidemment quelque chose le tracassait. Au bout de quelques minutes, voyant l’appétit de Gaspard se ralentir, il s’écria brusquement :
« Dis donc, Gaspard, sans t’interrompre, comment diable se fait-il que tu sois ici ? nous te croyions encore sur le bord du Rhin, du côté de Strasbourg.
– Ah ! ah ! l’ancien, je comprends, dit le fils Lefèvre en clignant de l’œil : il y a tant de déserteurs, n’est-ce pas ?
– Oh ! une idée pareille ne me viendra jamais, et cependant...
– Vous ne seriez pas fâché de savoir si nous sommes en règle ! Je ne puis vous donner tort, papa Jean-Claude, vous êtes dans votre droit ; celui qui manque à l’appel quand les kaiserlicks sont en France mérite d’être fusillé ! Soyez tranquille, voici ma permission. »
Hullin, qui n’avait pas de fausse délicatesse, lut :
« Permission de vingt-quatre heures au grenadier Gaspard Lefèvre de la 2e du 1er.
Ce jourd’hui, 3 janvier 1814.
Gémeau, chef de bataillon. »
« Bon, bon, fit-il, serre ça dans ton sac ; tu pourrais la perdre. »
Toute sa bonne humeur était revenue.
« Voyez-vous, mes enfants, dit-il, je connais l’amour : c’est très beau et c’est très mauvais ; mais c’est mauvais particulièrement pour les jeunes soldats qui s’approchent trop de leur village après une campagne. Ils sont capables de s’oublier jusqu’à revenir avec deux ou trois gendarmes à leurs trousses. J’ai vu ça. Enfin, puisque tout est en ordre, buvons un verre de rikevir. Qu’en pensez-vous, Catherine ? Ceux de la Sarre peuvent arriver d’une minute à l’autre, et nous n’avons pas un instant à perdre.
– Vous avez raison, Jean-Claude, répondit la vieille fermière fort triste. Annette, descends à la cave, apporte trois bouteilles du petit cellier. »
La servante sortit en courant.
« Mais cette permission, Gaspard, reprit Catherine, depuis combien de temps dure-t-elle ?
– Je l’ai reçue hier, à huit heures du soir, à Vasselone, ma mère. Le régiment est en retraite sur la Lorraine ; je dois le rejoindre ce soir à Phalsbourg.
– C’est bien ; tu as encore sept heures devant toi ; il ne t’en faudra pas plus de six pour arriver, quoiqu’il y ait beaucoup de neige au Foxthâl. »
La brave femme vint se rasseoir près de son fils, le cœur gros ; elle ne pouvait cacher son trouble. Tout le monde était ému. Louise, le bras sur la vieille épaulette râpée de Gaspard, la joue sur son oreille, sanglotait. Hullin vidait les cendres de sa pipe au bout de la table, les sourcils froncés, sans rien dire ; mais quand les bouteilles arrivèrent et qu’on les eut débouchées :
« Allons, Louise, s’écria-t-il, du courage, morbleu ! Tout cela ne peut durer longtemps ; il faut que ça finisse d’une manière ou d’une autre, et je dis, moi, que ça finira bien ; Gaspard reviendra, et nous ferons la noce. »
Il remplissait les verres, et Catherine s’essuyait les yeux en murmurant :
« Et dire que tous ces brigands sont cause de ce qui nous arrive. Ah ! qu’ils viennent, qu’ils viennent par ici ! »
On but d’un air mélancolique ; mais le vieux rikevir, entrant dans l’âme de ces bonnes gens, ne tarda point à les ranimer. Gaspard, plus ferme qu’il ne l’avait cru d’abord, se mit à raconter les terribles affaires de Bautzen, de Lutzen, de Leipzig et de Hanau, où les conscrits s’étaient battus comme des anciens, remportant victoire sur victoire, jusqu’à ce que les traîtres se missent de la partie.
Tout le monde l’écoutait en silence. Louise, dans les moments de grand danger, – au passage des rivières sous le feu de l’ennemi, à l’enlèvement d’une batterie à la baïonnette, – lui serrait le bras comme pour le défendre. Les yeux de Jean-Claude étincelaient ; le docteur demandait chaque fois la position de l’ambulance ; Materne et ses garçons allongeaient le cou, leurs grosses mâchoires rousses serrées ; et, le vin vieux aidant, l’enthousiasme grandissait de minute en minute : « Ah ! les gueux ! ah ! les brigands ! Gare, gare, tout n’est pas fini !... »
La mère Lefèvre admirait le courage et le bonheur de son fils au milieu de ces événements dont les siècles des siècles garderont le souvenir. Mais quand Lagarmitte, grave et solennel dans sa longue jaquette de toile grise, son large feutre noir sur les boucles blanches de ses cheveux, et sa longue trompe d’écorce sur l’épaule, traversa la cuisine et parut à l’entrée de la salle, disant : « Ceux de la Sarre arrivent » alors tous cette exaltation disparut, et l’on se leva, songeant à la lutte terrible qui bientôt allait s’engager dans la montagne.
Louise, jetant ses bras au cou de Gaspard, s’écria :
« Gaspard, ne t’en va pas !... Reste avec nous ! »
Il devint tout pâle.
« Je suis soldat, dit-il ; je m’appelle Gaspard Lefèvre ; je t’aime mille fois plus que ma propre vie ; mais un Lefèvre ne connaît que son devoir. »
Et il dénoua ses bras. Louise, alors, s’affaissant sur la table, se mit à gémir tout haut. Gaspard se leva. Hullin se posa entre eux, et lui serrant les mains avec force, les joues frémissantes :
« À la bonne heure ! s’écria-t-il, tu viens de parler comme un homme. »
Sa mère s’avança d’un air calme, pour lui boucler le sac sur les épaules. Elle fit cela, les sourcils froncés, les lèvres serrées sous son grand nez crochu, sans pousser un soupir ; mais deux grosses larmes suivaient lentement les rides de ses joues. Et quand elle eut fini, se détournant, la manche sur les yeux, elle dit :
« C’est bien... va... va... mon enfant, ta mère te bénit. Si la guerre te prend, tu ne seras pas mort... tiens, Gaspard, voici ta place, là, entre Louise et moi : tu y seras toujours ! Cette pauvre enfant n’est pas encore assez vieille pour savoir que vivre c’est souffrir !... »
Tout le monde sortit ; Louise seule resta dans la salle à se lamenter. Quelques instants après, comme la crosse du fusil retentissait sur les dalles de la cuisine, et que la porte extérieure s’ouvrait, elle jeta un cri déchirant et se précipitant dehors :
« Gaspard ! Gaspard ! dit-elle, regarde, j’ai du courage, je ne pleure pas ; je ne veux pas te retenir, non, mais ne me quitte pas fâché ; aie pitié de moi !
– Fâché ! fâché contre toi, ma bonne Louise. Oh ! non, non, fit-il. Mais de te voir si malheureuse, ça me crève le cœur... Ah ! si tu avais un peu de courage... maintenant je serais heureux !
– Eh bien, j’en ai, embrassons-nous ! Regarde, je ne suis plus la même ; je veux être comme maman Lefèvre ! »
Ils se donnèrent les embrassades d’adieu avec calme. Hullin tenait le fusil ; Catherine agita la main comme pour dire : « Va ! va ! c’est assez ! »
Et lui, saisissant tout à coup son arme, s’éloigna d’un pas ferme et sans tourner la tête.
De l’autre coté, ceux de la Sarre, avec leurs pioches et leurs haches, grimpaient à la file le sentier du Valtin.
Au bout de cinq minutes, au détour du gros chêne, Gaspard se retourna levant la main ; Catherine et Louise lui répondirent. Hullin s’avançait alors à la rencontre de son monde. Le docteur Lorquin seul restait avec les femmes ; quand Gaspard, poursuivant sa route, eut disparu, il s’écria :
« Catherine Lefèvre, vous pouvez vous glorifier d’avoir pour fils un homme de cœur. Dieu veuille qu’il ait de la chance ! »
On entendait les voix lointaines des arrivants qui riaient entre eux, et marchaient à la guerre comme on court à la noce.