VI



Une agitation extraordinaire régnait alors sur toute la ligne des Vosges ; le bruit de l’invasion prochaine se répandait de village en village, jusque dans les fermes et les maisons forestières du Hengst et du Nideck. Les colporteurs, les rouliers, les chaudronniers, toute cette population flottante, qui va sans cesse de la montagne à la plaine et de la plaine à la montagne, apportaient chaque jour, de l’Alsace et des bords du Rhin, une foule de nouvelles étranges : « Les places, disaient ces gens, se mettent en état de défense ; on fait des sorties pour les approvisionner en blé, en viande ; les routes de Metz, de Nancy, de Huningue, de Strasbourg, sont sillonnées de convois. On ne rencontre partout que des caissons de poudre, de boulets et d’obus ; de la cavalerie, de l’infanterie, des artilleurs se rendant à leur poste. Le maréchal Victor, avec ses douze mille hommes, tient encore la route de Saverne ; mais les ponts des places fortes sont déjà levés de sept heures du soir à huit heures du matin.

Chacun pensait que tout cela n’annonçait rien de bon. Cependant, – si plusieurs éprouvaient une crainte sérieuse de la guerre, si les vieilles femmes levaient les mains au ciel en criant : « Jésus-Marie-Joseph ! » – le plus grand nombre songeait au moyen de se défendre. Jean-Claude Hullin, en de telles circonstances, fut bien reçu partout.

Ce jour même, vers cinq heures du soir, il atteignit la cime du Hengst, et s’arrêta chez le patriarche des chasseurs forestiers, le vieux Materne. C’est là qu’il passa la nuit, car, en temps d’hiver, les journées sont courtes et les chemins difficiles. Materne promit de surveiller le défilé de la Zorn avec ses deux fils Kasper et Frantz, et de répondre au premier signal qui lui serait fait du Falkenstein.

Le lendemain, Jean-Claude se rendit de bonne heure à Dagsburg, pour s’entendre avec son ami Labarbe, le bûcheron. Ils allèrent ensemble visiter les hameaux du voisinage, ranimer dans les cœurs l’amour du pays, et, le jour suivant, Labarbe accompagna Hullin jusque chez l’anabaptiste Christ-Nickel, le fermier de la Painbach, homme respectable et de grand sens, mais qu’ils ne purent entraîner dans leur glorieuse entreprise. Christ-Nickel n’avait qu’une réponse à toutes les observations : « C’est bien... c’est juste... mais l’Évangile a dit : Remettez votre bâton en son lieu... Celui qui se sert de l’épée périra par l’épée. » Il leur promit, cependant, de faire des vœux pour la bonne cause ; c’est tout ce qu’ils en purent obtenir.

Ils allèrent de là jusqu’à Walsch, échanger de solides poignées de main avec Daniel Hirsch, ancien canonnier de marine, qui leur promit d’entraîner tous les gens de sa commune.

En cet endroit, Labarbe laissa Jean-Claude poursuivre seul sa route.

Durant huit jours encore, il ne fit que battre la montagne, de Soldatenthal au Léonsberg, à Meienthâl, à Abreschwiller, Voyer, Loëttenbach, Cirey, Petit-Mont, Saint-Sauveur, et le neuvième jour il se rendit chez le cordonnier Jérôme, à Saint-Quirin. Ils visitèrent ensemble le défilé du Blanru, après quoi Hullin, satisfait de sa tournée, reprit enfin le chemin du village.

Il marchait depuis environ deux heures d’un bon pas, se représentant la vie des camps, le bivac, la fusillade, les marches et les contremarches, toute cette existence du soldat qu’il avait regrettée tant de fois, et qu’il voyait revenir avec enthousiasme, quand, au loin, bien loin encore, dans les ombres du crépuscule, il découvrit le hameau des Charmes aux teintes bleuâtres, sa petite cassine déroulant sur la nuée blanche un écheveau de fumée presque imperceptible, les petits jardins entourés de palissades, les toits de bardeaux, et, sur la gauche à mi-côte, la grande ferme du Bois-de-Chênes, avec la scierie du Valtin au fond, dans le ravin déjà sombre.

Alors, tout à coup, et sans savoir pourquoi, son âme fut remplie d’une grande tristesse.

Il ralentit le pas, songeant à la vie calme, paisible, qu’il abandonnait peut-être pour toujours ; à sa petite chambre, si chaude en hiver et si gaie au printemps, lorsqu’il ouvrait les petites fenêtres à la brise des bois ; au tic-tac monotone de la vieille horloge, et surtout à Louise, à sa bonne petite Louise, filant dans le silence, les paupières baissées, en chantant quelque vieil air de sa voix pure et pénétrante, aux heures du soir, où l’ennui les gagnait tous deux. Ce souvenir le saisit si vivement que les moindres objets, chaque instrument de son métier, – les longues tarières luisantes, la hachette à manche court, les maillets, le petit poêle, la vieille armoire, les écuelles de terre vernissée, l’antique image de saint Michel clouée au mur, le vieux lit à baldaquin au fond de l’alcôve, l’escabeau, le bahut, la lampe à bec de cuivre, – tout se retraça dans son esprit comme une vivante peinture, et les larmes lui en vinrent aux yeux.

Mais c’est surtout Louise, sa chère enfant, qu’il plaignait. Qu’elle allait répandre de larmes ! qu’elle allait le supplier de renoncer à la guerre ! Et comme elle allait se pendre à son cou, lui disant : « Oh ! ne me quittez pas, papa Jean-Claude ! Oh ! je vous aimerai bien ! Oh ! n’est-ce pas que vous ne voulez pas m’abandonner ? »

Et le brave homme voyait ses beaux yeux effrayés ; il sentait ses bras à son cou. Il songeait à la tromper, à lui faire croire quelque chose, n’importe quoi, pour expliquer son absence et la rassurer ; mais de tels moyens n’entraient pas dans son caractère, et sa tristesse en devenait plus grande.

En passant devant la ferme du Bois-de-Chênes, il entra pour dire à Catherine Lefèvre que tout allait bien, et que les montagnards n’attendaient plus que le signal.

Un quart d’heure après, maître Jean-Claude débouchait par le sentier des Houx en face de sa maisonnette.

Avant de pousser la porte criarde, l’idée lui vint de regarder ce que faisait Louise en ce moment. Il jeta donc un coup d’œil dans la petite chambre, par la fenêtre : Louise était debout contre les rideaux de l’alcôve ; elle semblait fort animée, arrangeant, pliant et dépliant des habits étendus sur le lit. Sa douce figure rayonnait de bonheur, et ses grands yeux bleus brillaient d’une sorte d’enthousiasme ; elle parlait même tout haut. Hullin prêta l’oreille, mais une charrette passait justement dans la rue, il ne put rien entendre.

Prenant alors sa résolution à deux mains, il entra en disant d’une voix ferme :

« Louise, me voilà de retour. »

Aussitôt la jeune fille, toute joyeuse et bondissant comme une biche, accourut l’embrasser.

« Ah ! c’est vous, papa Jean-Claude, je vous attendais. Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous êtes donc resté longtemps ! Enfin vous voilà.

– C’est que, mon enfant, répondit le brave homme d’un accent moins décidé, en déposant son bâton derrière la porte et son chapeau sur la table, c’est que... »

Il ne put en dire davantage.

« Oui, oui, vous êtes allé voir vos amis, dit Louise en riant ; je sais tout, maman Lefèvre m’a tout dit.

– Comment, tu sais ?... Et ça ne te fait rien ?... Tant mieux, tant mieux, cela prouve ton bon sens. Moi qui craignais de te voir pleurer !

– Pleurer ! et pourquoi donc, papa Jean-Claude ? | Oh ! j’ai du courage ; vous ne me connaissez pas, allez ! »

Elle prit un petit air résolu qui fit sourire Hullin, mais ce sourire s’effaça bien vite quand elle ajouta :

« Nous allons faire la guerre... nous allons nous battre... nous allons courir la montagne...

– Comment ? nous allons ! nous allons !... s’écria le brave homme tout ébahi.

– Mais oui. Est-ce que nous ne partons pas ? dit-elle d’un ton de regret.

– C’est-à-dire... il faut que je te quitte pour quelque temps, mon enfant.

– Me quitter... oh ! que non ; je pars avec vous, c’est convenu. Tenez, voyez, mon petit paquet est déjà prêt, et voici le vôtre que j’arrange. Ne vous inquiétez de rien, laissez-moi faire et vous serez content ! »

Hullin ne revenait pas de sa stupeur.

« Mais, Louise, s’écria-t-il, tu n’y songes pas... Réfléchis donc : il faudra passer des nuits dehors, marcher, courir ; et le froid et la neige, les coups de fusil ! Cela ne se peut pas.

– Voyons, s’écria la jeune fille d’une voix pleine de larmes en se jetant dans ses bras, ne me faites pas de peine ! Vous voulez rire de votre petite Louise... vous ne pouvez pas l’abandonner !

– Mais tu seras bien mieux ici... tu auras chaud... tu recevras de nos nouvelles tous les jours.

– Non, non, je ne veux pas, moi ; je veux sortir. Le froid ne me fait rien. Il y a trop longtemps que je suis enfermée ; je veux prendre un peu d’air aussi. Est-ce que les oiseaux ne sortent pas ? Les rouges-gorges sont dehors tout l’hiver. Est-ce que je n’ai pas senti le froid toute petite ? et la faim encore ! »

Elle frappait du pied, puis pour la troisième fois entourant le cou de Jean-Claude de ses bras :

« Allons, papa Hullin, dit-elle d’une voix tendre, maman Lefèvre a dit oui... Serez-vous plus méchant qu’elle ? Ah ! si vous saviez comme je vous aime ! »

Le brave homme, tout attendri, s’était assis, et détournait la tête, pour ne pas se laisser fléchir, et ne pas permettre qu’on l’embrassât.

« Oh ! que vous êtes méchant aujourd’hui, papa Jean-Claude !

– C’est pour toi, mon enfant.

– Eh bien ! tant pis... je me sauverai, je courrai après vous ! Le froid... qu’est-ce que le froid ? Et si vous êtes blessé, si vous demandez à voir votre petite Louise pour la dernière fois, et qu’elle ne se trouve pas là, près de vous, pour vous soigner, pour vous aimer jusqu’à la fin !... Oh ! vous me croyez donc bien mauvais cœur ! »

Elle sanglotait. Hullin ne put y tenir davantage. « Est-ce bien vrai que maman Lefèvre consent ? demanda-t-il.

– Oh ! oui, oh ! oui, elle me l’a dit. Elle m’a dit : « Tâche de décider papa Jean-Claude ; moi, je ne demande pas mieux ; je suis contente. »

– Eh bien !... que puis-je faire contre vous deux ? tu viendras avec nous... c’est entendu. »

Alors ce fut un cri de joie dont toute la cassine retentit :

« Oh ! que vous êtes bon ! »

Et d’un tour de main les larmes furent essuyées :

« Nous allons partir, courir les bois, faire la guerre !

– Hé ! s’écria Hullin en hochant la tête, je le vois maintenant, tu es toujours la petite heimathslôs. Allez donc apprivoiser une hirondelle ! »

Puis, l’attirant sur ses genoux :

« Tiens, Louise, voilà maintenant douze ans passés que je t’ai trouvée dans la neige ; tu étais toute bleue, pauvre petite ! Et quand nous fûmes dans la baraque, près d’un bon feu, et que tu revins tout doucement, la première chose que tu fis, ce fut de me sourire. Et depuis j’ai toujours voulu ce que tu as voulu. Avec ce sourire-là, tu m’as conduit par tous les chemins. »

Alors Louise se mit à lui sourire, et ils s’embrassèrent :

« Eh bien donc, regardons les paquets, dit le brave homme avec un soupir. Sont-ils bien faits, au moins ? »

Il s’approcha du lit et regarda tout émerveillé ses plus chauds habits, ses gilets de flanelle, tout cela bien brossé, bien plié, bien empaqueté ; puis le paquet de Louise avec ses bonnes robes, ses jupes et ses gros souliers en un bel ordre. À la fin, il ne put s’empêcher de rire et de s’écrier :

« Ô heimathslôs, heimathslôs, il n’y a que vous pour faire les beaux paquets, et vous en aller sans tourner la tête ! »

Louise sourit.

« Vous êtes content !

– Il le faut bien ! Mais, pendant tout ce bel ouvrage, tu n’as pas songé, j’en suis sûr, à préparer mon souper.

– Oh ! ce sera bientôt fait ! Je ne savais pas que vous reviendriez ce soir, papa Jean-Claude.

– C’est juste, mon enfant. Apprête-moi donc quelque chose, n’importe quoi, mais vite, car j’ai bon appétit. En attendant, je vais fumer une pipe.

– Oui, c’est cela, fumez une pipe. »

Il s’assit au coin de l’établi et battit le briquet tout rêveur. Louise courait à droite, à gauche, comme un véritable lutin, ranimant le feu, cassant les œufs dans la poêle, et faisant sauter une omelette en un clin d’œil. Jamais elle n’avait été si leste, si riante, si jolie. Hullin, le coude sur la table, la joue dans la main, la regardait faire gravement, pensant à tout ce qu’il y avait de volonté, de fermeté, de résolution, dans ce petit être, léger comme une fée et décidé comme un hussard. Au bout d’un instant, elle vint lui servir l’omelette sur un grand plat fleuronné, le pain, le verre et la bouteille.

« Voilà, papa Jean-Claude, régalez-vous ! »

Elle le regardait manger d’un œil tendre.

La flamme sautait dans le poêle, éclairant de sa vive lumière les poutres basses, l’escalier de bois dans l’ombre, le grand lit au fond de l’alcôve, toute cette demeure tant de fois égayée par l’humeur joyeuse du sabotier, les chansonnettes de sa fille et l’entrain au travail. Et tout cela, Louise le quittait sans peine ; elle ne songeait qu’aux bois, au sentier neigeux, aux montagnes sans fin allant du village à la Suisse, et bien plus loin encore. Ah ! maître Jean-Claude avait bien raison de crier : « Heimathslôs ! heimathslôs ! » L’hirondelle ne peut s’apprivoiser, il lui faut le grand air, le ciel immense, le voyage éternel ! Ni l’orage, ni le vent, ni la pluie par torrents ne l’effrayent à l’heure du départ. Elle n’a plus qu’une pensée, plus qu’un soupir, un cri : « En route ! en route ! »

Le repas terminé, Hullin se leva et dit à sa fille : « Je suis las, mon enfant ; embrasse-moi, et allons nous coucher.

– Oui, mais n’oubliez pas de m’éveiller, papa Jean-Claude, si vous partez avant le jour.

– Sois donc tranquille. C’est entendu, tu viendras avec nous. »

Puis, la regardant grimper l’escalier et disparaître dans la petite mansarde.

« A-t-elle peur de rester au nid ! » se dit-il.

Le silence était grand au dehors. Onze heures sonnaient à l’église du village. Le bonhomme s’assit pour défaire ses souliers. En ce moment, ses regards rencontrèrent par hasard son fusil de munition suspendu au-dessus de la porte. Il le décrocha, puis il l’essuya lentement et en fit jouer la batterie. Toute son âme était à cette besogne.

« Cela va bien encore », murmura-t-il.

Et d’une voix grave :

« C’est drôle, c’est drôle ; la dernière fois que je le tenais... à Marengo... il y a quatorze ans... il me semble que c’était hier ! »

Tout à coup, au dehors, la neige durcie cria sous un pas rapide. Il prêta l’oreille : « Quelqu’un... »

Presque aussitôt deux petits coups secs retentirent aux vitres. Il courut à la fenêtre et l’ouvrit. La tête de Marc Divès, avec son large feutre tout raide de glace, se pencha dans l’ombre.

« Eh bien, Marc, quelles nouvelles ?

– As-tu prévenu les montagnards, Materne, Jérôme, Labarbe ?

– Oui, tous.

– Il n’est que temps : l’ennemi a passé.

– Passé ?

– Oui... sur toute la ligne... J’ai fait quinze lieues dans les neiges depuis ce matin pour te l’annoncer.

– Bon ! il faut donner le signal : un grand feu sur le Falkenstein. »

Hullin était tout pâle ; il remit ses souliers. Deux minutes après, sa grosse camisole sur les épaules et son bâton au poing, il ouvrait doucement la porte, et suivait Marc Divès à grands pas dans le sentier du Falkenstein.