Vers dix heures du soir, Catherine Lefèvre et Louise, après avoir souhaité le bonsoir à Hullin, montèrent dans la chambre au-dessus de la grande salle, pour aller, se coucher. Il y avait là deux grands lits de plume à duvet, de toile bleue rayée de rouge, qui s’élevaient jusqu’au plafond.
« Allons, s’écria la vieille fermière en grimpant sur sa chaise, allons, dors bien, mon enfant, moi, je n’en puis plus ; je vais m’en donner ! »
Elle tira la couverture, et cinq minutes après elle dormait profondément.
Louise ne tarda point à suivre son exemple.
Or, cela durait depuis environ deux heures, lorsque la vieille fut éveillée en sursaut par un tumulte épouvantable :
« Aux armes ! criait-on ; aux armes ! – Hé ! par ici, mille tonnerres ! ils arrivent ! »
Cinq ou six coups de feu se suivirent, illuminant les vitres noires.
« Aux armes ! aux armes ! »
Les coups de fusil retentirent de nouveau. On allait, on venait, on courait.
La voix de Hullin, sèche, vibrante, s’entendait donnant des ordres.
Puis, à gauche de la ferme, bien loin, il y eut comme un pétillement sourd, profond, dans les gorges du Grosmann.
« Louise ! Louise ! cria la vieille fermière, tu entends ?
– Oui !... Oh ! mon Dieu, c’est terrible ! »
Catherine sauta de son lit.
« Lève-toi, mon enfant, dit-elle ; habillons-nous. »
Les coups de fusil redoublaient, passant sur les vitres comme des éclairs.
« Attention ! » cria Materne.
On entendait aussi les hennissements d’un cheval au dehors, et le trépignement d’une foule de monde dans l’allée, dans la cour et devant la ferme : la maison semblait ébranlée jusque dans ses fondements.
Tout à coup les coups de fusil partirent par les fenêtres de la salle du rez-de-chaussée. Les deux femmes s’habillaient à la hâte. En ce moment un pas lourd fit crier l’escalier ; la porte s’ouvrit, et Hullin parut avec une lanterne, pâle, les cheveux ébouriffés, les joues frémissantes.
« Dépêchez-vous ! s’écria-t-il ; nous n’avons pas une minute à perdre.
– Que se passe-t-il donc ? » demanda Catherine. La fusillade se rapprochait.
« Eh ! hurla Jean-Claude les bras en l’air, est-ce que j’ai le temps de vous l’expliquer ? »
La fermière comprit qu’il n’y avait qu’à obéir. Elle prit sa capuche et descendit l’escalier avec Louise. À la lueur tremblotante des coups de feu, Catherine vit Materne, le cou nu, et son fils Kasper, tirant du seuil de l’allée sur les abatis, et dix autres derrière eux qui leur passaient les fusils, de sorte qu’ils n’avaient qu’à épauler et à faire feu. Toutes ces figures entassées, chargeant, armant, avançant le bras, avaient un aspect terrible. Trois ou quatre cadavres, affaissés contre le mur décrépit, ajoutaient à l’horreur du combat ; la fumée montait dans la masure.
En arrivant sur l’escalier, Hullin cria :
« Les voici, grâce au ciel ! »
Et tous les braves gens qui se trouvaient là, levant la tête, crièrent :
« Courage ! mère Lefèvre ! »
Alors la pauvre vieille, brisée par ces émotions, se prit à pleurer. Elle s’appuya sur l’épaule de Jean-Claude ; mais celui-ci l’enleva comme une plume et sortit en courant le long du mur à droite. Louise suivait en sanglotant.
Au dehors, on n’entendait que des sifflements, des coups mats contre le mur ; le crépi se détachait, les tuiles roulaient, et tout en face, du côté des abatis, à trois cents pas, on voyait les uniformes blancs, en ligne, éclairés par leur propre feu dans la nuit noire, puis sur leur gauche, de l’autre côté du ravin des Minières, les montagnards qui les prenaient en écharpe.
Hullin disparut à l’angle de la ferme ; là tout était sombre : c’est à peine si l’on voyait le docteur Lorquin, à cheval devant un traîneau, un grand sabre de cavalerie au poing, deux pistolets d’arçon passés à la ceinture, et Frantz Materne, avec une douzaine d’hommes, le fusil au pied, frémissant de rage. Hullin assit Catherine dans le traîneau sur une botte de paille, puis Louise à côté d’elle.
« Vous voilà ! s’écria le docteur, c’est bien heureux ! »
Et Frantz Materne ajouta :
« Si ce n’était pas pour vous, mère Lefèvre, vous pouvez croire que pas un ne quitterait le plateau ce soir ; mais pour vous il n’y a rien à dire.
– Non, crièrent les autres, il n’y a rien à dire. »
Au même moment, un grand gaillard, aux jambes longues comme celles d’un héron et le dos voûté, passa derrière le mur en courant et criant :
« Ils arrivent... sauve qui peut ! »
Hullin pâlit.
« C’est le grand rémouleur du Harberg », fit-il, en grinçant des dents.
Frantz, lui, ne dit rien : il épaula sa carabine, ajusta et fit feu.
Louise vit le rémouleur, à trente pas dans l’ombre, étendre ses deux grands bras et tomber la face contre terre.
Frantz rechargeait son arme en souriant d’un air bizarre.
Hullin dit :
« Camarades, voici notre mère, celle qui nous a donné de la poudre et qui nous a nourris pour la défense du pays, et voici mon enfant ; sauvez-les ! »
Tous répondirent :
« Nous les sauverons, ou nous mourrons avec elles.
– Et n’oubliez pas d’avertir Divès qu’il reste au Falkenstein jusqu’à nouvel ordre !
– Soyez tranquille, maître Jean-Claude.
– Alors en route, docteur, en route ! s’écria le brave homme.
– Et vous, Hullin ? fit Catherine.
– Moi, ma place est ici ; il s’agit de défendre notre position jusqu’à la mort !
– Papa Jean-Claude ! » cria Louise en lui tendant les bras.
Mais il tournait déjà le coin, le docteur frappait son cheval, le traîneau filait sur la neige, et derrière, Frantz Materne et ses hommes, la carabine sur l’épaule, allongeaient le pas, tandis que le roulement de la fusillade continuait autour de la ferme. Voilà ce que Catherine Lefèvre et Louise virent dans l’espace de quelques minutes. Il s’était sans doute passé quelque chose d’étrange et de terrible dans cette nuit. La vieille fermière, se rappelant son rêve, devint silencieuse. Louise essuyait ses larmes et jetait un long regard vers le plateau, éclairé comme par un incendie. Le cheval bondissait sous les coups du docteur ; les montagnards de l’escorte avaient peine à suivre. Longtemps encore le tumulte, les clameurs du combat, les détonations et le sifflement des balles, hachant les broussailles, s’entendirent, mais tout cela s’affaiblit de plus en plus, et bientôt, à la descente du sentier, tout disparut comme en rêve.
Le traîneau venait d’atteindre l’autre versant de la montagne et filait comme une flèche dans les ténèbres. Le galop du cheval, la respiration haletante de l’escorte, de temps en temps le cri du docteur : « Hue, Bruno ! hue donc ! » troublaient seuls le silence.
Une grande nappe d’air froid, remontant des vallées de la Sarre, apportait de bien loin, comme un soupir, les rumeurs éternelles des torrents et des bois. La lune écartait un nuage, et regardait en face les sombres forêts du Blanru, avec leurs grands sapins chargés de neige.
Dix minutes après, le traîneau arrivait au coin de ces bois, et le docteur Lorquin, se retournant sur sa selle, s’écriait :
« Maintenant, Frantz, qu’allons-nous faire ? Voici le sentier qui tourne vers les collines de Saint-Quirin, et voici l’autre qui descend au Blanru : lequel prendre ? »
Frantz et les hommes de l’escorte s’étaient rapprochés. Comme ils se trouvaient alors sur le versant occidental du Donon, ils commençaient à revoir de l’autre côté, à la cime des airs, la fusillade des Allemands, qui venaient par le Grosmann. On n’apercevait que le feu, et quelques instants après on entendait la détonation rouler dans les abîmes.
« Le sentier des collines de Saint-Quirin, dit Frantz, est le plus court pour aller à la ferme du Bois-de-Chênes ; nous gagnerons au moins trois bons quarts d’heure.
– Oui, s’écria le docteur, mais nous risquons d’être arrêtés par les kaiserlicks, qui tiennent maintenant le défilé de la Sarre. Voyez, ils sont déjà maîtres des hauteurs ; ils ont sans doute envoyé des détachements sur la Sarre-Rouge pour tourner le Donon.
– Prenons le sentier du Blanru, dit Frantz, c’est plus long, mais c’est plus sûr. »
Le traîneau descendit à gauche le long des bois. Les partisans à la file, le fusil en arrêt, marchaient sur le haut du talus, et le docteur, à cheval dans le chemin creux, fendait les flots de neige. Au-dessus pendaient les branches des sapins en demi-voûte, couvrant de leur ombre noire le sentier profond, tandis que la lune éclairait les alentours. Ce passage avait quelque chose de si pittoresque et de si majestueux, qu’en toute autre circonstance Catherine en eût été émerveillée, et Louise n’aurait pas manqué d’admirer ces longues gerbes de givre, ces festons scintillant comme le cristal aux rayons de la pâle lumière ; mais alors leur âme était pleine d’inquiétude, et d’ailleurs lorsque le traîneau fut entré dans la gorge, toute clarté disparut, et les cimes des hautes montagnes d’alentour restèrent seules éclairées. Comme ils marchaient ainsi depuis un quart d’heure, en silence, Catherine, après avoir longtemps retourné sa langue, ne pouvant y tenir davantage, s’écria :
« Docteur Lorquin, maintenant que vous nous tenez dans le fond du Blanru, et que vous pouvez faire de nous tout ce qu’il vous plaît, m’expliquerez-vous enfin pourquoi on nous entraîne de force ? Jean-Claude est venu me prendre, il m’a jetée sur cette botte de paille... et me voilà !
– Hue, Bruno ! » fit le docteur.
Puis il répondît gravement :
« Cette nuit, mère Catherine, il nous est arrivé le plus grand des malheurs. Il ne faut pas en vouloir à Jean-Claude, car, par la faute d’un autre, nous perdons le fruit de tous nos sacrifices ?
– Par la faute de qui ?
– De ce malheureux Labarbe, qui n’a pas gardé le défilé du Blutfeld. Il est mort ensuite en faisant son devoir ; mais cela ne répare pas le désastre, et, si Piorette n’arrive pas à temps pour soutenir Hullin, tout est perdu ; il faudra quitter la route et battre en retraite.
– Comment ! le Blutfeld a été pris ?
– Oui, mère Catherine. Qui diable aurait jamais pensé que les Allemands entreraient par là ? Un défilé presque impraticable pour les piétons, encaissé entre les rochers à pic où les pâtres eux-mêmes ont de la peine à descendre avec leurs troupeaux de chèvres. Eh bien ! ils ont passé là, deux à deux ; ils ont tourné la Roche-Creuse, ils ont écrasé Labarbe, et puis ils sont tombés sur Jérôme, qui s’est défendu comme un lion jusqu’à neuf heures du soir ; mais, à la fin, il a bien fallu se jeter dans les sapinières et laisser le passage aux kaiserlicks. Voilà le fond de l’histoire. C’est épouvantable. Il faut qu’il y ait eu dans le pays un homme assez lâche, assez misérable pour guider l’ennemi sur nos derrières, et nous livrer pieds et poings liés. – Oh ! le brigand ! s’écria Lorquin d’une voix frémissante, je ne suis pas méchant, mais s’il me tombait sous la patte, comme je vous le disséquerais !... – Hue, Bruno ! hue donc ! »
Les partisans marchaient toujours sur le talus, sans rien dire, comme des ombres.
Le traîneau se reprit à galoper, puis sa marche se ralentit ; le cheval soufflait.
La vieille fermière restait silencieuse, pour classer ses nouvelles idées dans sa tête.
« Je commence à comprendre, dit-elle au bout de quelques instants ; nous avons été attaqués cette nuit de front et de côté.
– Justement, Catherine ; par bonheur, dix minutes avant l’attaque, un homme de Marc Divès, – un contrebandier, Zimmer, l’ancien dragon, – était arrivé ventre à terre nous prévenir. Sans cela nous étions perdus. Il est tombé dans nos avant-postes, après avoir traversé un détachement de Cosaques sur le plateau du Grosmann. Le pauvre diable avait reçu un coup de sabre terrible, ses entrailles pendaient sur la selle ; n’est-ce pas, Frantz ?
– Oui, répondit le chasseur d’une voix sourde.
– Et qu’a-t-il dit ? demanda la vieille fermière.
– Il n’a eu que le temps de crier : Aux armes !... Nous sommes tournés... Jérôme m’envoie... Labarbe est mort... Les Allemands ont passé au Blutfeld. »
– C’était un brave homme ! fit Catherine.
– Oui, c’était un brave homme ! » répondit Frantz la tête inclinée.
Alors, tout redevint silencieux, et longtemps, le traîneau s’avança dans la vallée tortueuse. Par instants, il fallait s’arrêter, tant la neige était profonde, trois ou quatre montagnards descendaient alors prendre le cheval par la bride, et l’on continuait.
« C’est égal, reprit Catherine sortant tout à coup de ses rêveries, Hullin aurait bien pu me dire...
– Mais s’il vous avait parlé de ces deux attaques, interrompit le docteur, vous auriez voulu rester.
– Et qui peut m’empêcher de faire ce que je veux ? S’il me plaisait de descendre en ce moment du traîneau, est-ce que je ne serais pas libre ?... J’ai pardonné à Jean-Claude ; je m’en repens !
– Oh ! maman Lefèvre, s’il allait être tué pendant que vous dites cela ! murmura Louise.
– Elle a raison, cette enfant », pensa Catherine. Et bien vite elle ajouta :
« Je dis que je m’en repens, mais c’est un si brave homme qu’on ne peut pas lui en vouloir. Je lui pardonne de tout mon cœur ; à sa place, j’aurai fait comme lui. »
À deux ou trois cents pas plus loin, ils entrèrent dans le défilé des Roches. La neige avait cessé de tomber, la lune brillait entre deux grands nuages blancs et noirs. La gorge étroite, bordée de rochers à pics, se déroulait au loin, et sur les côtés les hautes sapinières s’élevaient à perte de vue. Là, rien ne troublait le calme des grands bois ; on se serait cru bien loin de toute agitation humaine. Le silence était si profond, qu’on entendait chaque pas du cheval dans la neige, et, de temps en temps, sa respiration brusque. Frantz Materne s’arrêtait parfois, promenant un coup d’œil sur les côtes sombres, puis allongeait le pas pour rattraper les autres.
Et les vallées succédaient aux vallées ; le traîneau montait, descendait, tournait à droite, puis à gauche, et les partisans, la baïonnette bleuâtre au bout du fusil, suivaient sans relâche.
Ils venaient d’atteindre ainsi, vers trois heures du matin, la prairie des Brimbelles, où l’on voit encore de nos jours un grand chêne qui s’avance au tournant de la vallée. De l’autre côté, sur la gauche, au milieu des bruyères toutes blanches de neige, derrière son petit mur de pierres sèches et les palissades de son petit jardin, commençait à poindre la vieille maison forestière du garde Cuny, avec ses trois ruches posées sur une planche, son vieux cep de vigne noueux, grimpant jusque sous le toit en auvent, et sa petite cime de sapin suspendue à la gouttière en guise d’enseigne, car Cuny faisait aussi le métier de cabaretier dans cette solitude.
En cet endroit, comme le chemin longe le haut du mur de la prairie, qui se trouve à quatre ou cinq pieds en contrebas, et qu’un gros nuage voilait la lune, le docteur, craignant de verser, s’arrêta sous le chêne.
« Nous n’avons plus qu’une heure de chemin, mère Lefèvre, cria-t-il, ainsi bon courage, rien ne nous presse.
– Oui, dit Frantz, le plus gros est fait, et nous pouvons laisser souffler le cheval. »
Toute la troupe se réunit autour du traîneau ; le docteur mit pied à terre. Quelques-uns battirent le briquet pour allumer leur pipe ; mais on ne disait rien, chacun songeait au Donon. Que se passait-il là-bas ? Jean-Claude parviendrait-il à se maintenir sur le plateau jusqu’à l’arrivée de Piorette ? Tant de choses pénibles, tant de réflexions désolantes se pressaient dans l’âme de ces braves gens, que pas un n’avait envie de parler.
Comme ils étaient là depuis cinq minutes sous le vieux chêne, au moment où le nuage se retirait lentement, et que la pâle lumière s’avançait du fond de la gorge, tout à coup, à deux cents pas en face d’eux, une figure noire à cheval parut dans le sentier entre les sapins. Cette figure, haute, sombre, ne tarda point à recevoir un rayon de la lune ; alors on vit distinctement un Cosaque avec son bonnet de peau d’agneau, et sa grande lance suspendue sous le bras, la pointe en arrière. Il s’avançait à petit pas ; déjà Frantz l’ajustait, quand, derrière lui, on vit apparaître une autre lance, puis un autre Cosaque, puis un autre... Et, dans toute la profondeur de la futaie, sur le fond pâle du ciel, on ne vit plus alors que s’agiter des banderoles en queue d’hirondelle, scintiller des lances et s’avancer des Cosaques à la file, directement vers le traîneau, mais sans se presser, comme des gens qui cherchent, les uns le nez en l’air, les autres penchés sur la selle, pour voir sous les broussailles : il y en avait plus de trente.
Qu’on juge de l’émotion de Louise et de Catherine assises au milieu du chemin. Elles regardaient toutes deux la bouche béante. Encore une minute, elles allaient être au milieu de ces bandits. Les montagnards semblaient stupéfaits ; impossible de retourner : d’un côté le mur de la prairie à descendre, de l’autre la montagne à gravir, La vieille fermière, dans son trouble, prit Louise par le bras en criant d’une voix étouffée :
« Sauvez-vous dans le bois ! »
Elle voulut enjamber le traîneau, mais son soulier resta dans la paille.
Tout à coup, un des Cosaques fit entendre une exclamation gutturale qui parcourut toute la ligne.
« Nous sommes découverts ! » cria le docteur Lorquin en tirant son sabre.
À peine avait-il jeté ce cri, que douze coups de fusil éclairaient le sentier d’un bout à l’autre, et qu’un véritable hurlement de sauvages répondait à la détonation : les Cosaques débouchaient du sentier dans la prairie en face, les reins affaissés, les jambes pliées en équerre, lançant leurs chevaux à toute bride, et filant vers la maison forestière comme des cerfs.
« Hé ! les voilà qui se sauvent au diable ! » cria le docteur.
Mais le brave homme s’était trop hâté de parler : à deux ou trois cents pas dans la vallée, tout à coup, les Cosaques se massèrent comme une bande d’étourneaux en décrivant un cercle ; puis la lance en arrêt, le nez entre les oreilles de leurs chevaux, ils arrivèrent ventre à terre droit sur les partisans, en criant d’une voix rauque : « Hourra ! hourra ! »
Ce fut un moment terrible.
Frantz et les autres se jetèrent sur le mur, pour couvrir le traîneau.
Deux secondes après, on ne s’entendait plus ; les lances froissaient les baïonnettes, les cris de rage répondaient aux imprécations, on ne voyait plus sous l’ombre du grand chêne, où filtraient quelques rayons de lumière blafarde, que des chevaux debout, la crinière hérissée, cherchant à franchir le mur de la prairie, et, au-dessous, de véritables figures barbares, les yeux luisants, le bras levé, lançant leurs coups avec fureur, avançant, reculant, et poussant des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête.
Louise, toute pâle, et la vieille fermière, ses grands cheveux gris épars, se tenaient debout dans la paille.
Le docteur Lorquin, devant elles, parait les coups avec son sabre, et, tout en ferraillant, leur criait :
« Couchez-vous, morbleu !... couchez-vous donc !... »
Mais elles ne l’entendaient pas.
Louise, au milieu de ce tumulte, de ces hurlements féroces, ne songeait qu’à couvrir Catherine, et la vieille fermière, – qu’on juge de sa terreur, – venait de reconnaître Yégof sur un grand cheval maigre, Yégof, la couronne de fer-blanc en tête, la barbe hérissée, la lance au poing, et sa longue peau de chien flottant sur les épaules. Elle le voyait là comme en plein jour : c’était lui, dont le sombre profil s’élevait à dix pas, les yeux étincelants dardant sa longue flèche bleue dans les ténèbres, et cherchant à l’atteindre. Que faire ?... se soumettre, subir son sort !... Ainsi les plus fermes caractères se sentent brisés par un destin inflexible : la vieille se croyait marquée d’avance ; elle regardait tous ces gens bondir comme des loups, se porter des coups, les parer au clair de lune. Elle en voyait quelques-uns s’affaisser ; des chevaux, la bride sur le cou, s’échapper dans la prairie... Elle voyait la plus haute lucarne de la maison forestière s’ouvrir à gauche, et le vieux Cuny, en manches de chemise, mettre son fusil en joue, sans oser tirer dans la bagarre... Elle voyait toutes ces choses avec une lucidité singulière et se disait : « Le fou est revenu... Quoi qu’on fasse, il pendra ma tête à sa selle. Il faut que ça finisse comme dans mon rêve ! »
Et tout en effet semblait justifier ses craintes : les montagnards, trop inférieurs en nombre, reculaient. Bientôt il y eut un tourbillon ; les Cosaques, franchissant le mur, arrivaient sur le sentier ; un coup de lance, mieux dirigé, fila jusque dans le chignon de la vieille, qui sentit ce fer froid glisser sur sa nuque :
« Oh ! les misérables ! » cria-t-elle en tombant et se retenant des deux mains aux rênes.
Le docteur Lorquin lui-même venait d’être renversé contre le traîneau. Frantz et les autres, cernés par vingt Cosaques, ne pouvaient accourir. Louise sentit une main se poser sur son épaule : la main du fou, du haut de son grand cheval.
À cet instant suprême, la pauvre enfant, folle d’épouvante, fit entendre un cri de détresse ; puis elle vit quelque chose reluire dans les ténèbres, les pistolets de Lorquin, et, rapide comme l’éclair, les arrachant de la ceinture du docteur, elle fit feu des deux coups à la fois, brûlant la barbe de Yégof, dont la face rouge fut illuminée, et brisant la tête d’un Cosaque qui se penchait vers elle, les yeux écarquillés. Ensuite, elle saisit le fouet de Catherine, et debout, pâle comme une morte, elle cingla les flancs du cheval, qui partit en bondissant. Le traîneau volait dans les broussailles ; il se penchait à droite, à gauche. Tout à coup il y eut un choc : Catherine, Louise, la paille, tout roula dans la neige sur la pente du ravin. Le cheval s’arrêta tout court, renversé sur les jarrets, la bouche pleine d’écume sanglante : il venait de heurter un chêne.
Si rapide qu’eût été cette chute, Louise avait vu quelques ombres passer comme le vent derrière le taillis. Elle avait entendu une voix terrible, celle de Divès, crier : « En avant ! pointez ! »
Ce n’était qu’une vision, une de ces apparitions confuses, telles qu’il nous en passe devant les yeux à la dernière heure ; mais, en se relevant, la pauvre jeune fille ne conserva plus aucun doute : on ferraillait à vingt pas de là, derrière un rideau d’arbres, et Marc criait : « Hardi, mes vieux !... pas de quartier ! »
Puis elle vit une douzaine de cosaques grimper la côte en face, au milieu des bruyères, comme des lièvres, et au-dessous, par une éclaircie, Yégof traversant la vallée au clair de lune, comme un oiseau effaré. Plusieurs coups de fusil partirent ; mais le fou ne fut pas atteint, et, se dressant de plein vol sur ses étriers, il se retourna, agitant sa lance d’un air de bravade, et poussant un « hourra ! » de cette voix perçante du héron qui vient d’échapper à la serre de l’aigle, et gagne le vent à tire d’aile. Deux coups de fusil partirent encore de la maison forestière ; quelque chose, un lambeau de guenille, se détacha des reins du fou, qui poursuivit sa course, répétant ses « hourra ! » d’un accent rauque, en gravissant le sentier qu’avaient suivi ses camarades.
Et toute cette vision disparut comme un rêve.
Alors Louise se retourna ; Catherine était debout à côté d’elle, non moins stupéfaite, non moins attentive. Elles se regardèrent un instant, puis elles s’embrassèrent avec un sentiment de bonheur inexprimable.
« Nous sommes sauvées ! » murmura Catherine.
Et toutes deux se mirent à pleurer.
« Tu t’es bravement comportée, disait la fermière ; c’est beau, c’est bien. Jean-Claude, Gaspard et moi, nous pouvons être fiers de toi ! »
Louise était agitée d’une émotion si profonde qu’elle en tremblait des pieds à la tête. Le danger passé, sa douce nature reprenait le dessus ; elle ne pouvait comprendre son courage de tout à l’heure.
Au bout d’un instant, se trouvant un peu remises, elles s’apprêtaient à remonter dans le chemin, lorsqu’elles virent cinq ou six partisans et le docteur qui venaient à leur rencontre.
« Ah ! vous avez beau pleurer, Louise, dit Lorquin, vous êtes un dragon, un vrai diable. Maintenant vous faites la bouche en cœur ; mais nous vous avons tous vue à l’ouvrage. Et, à propos, mes pistolets, oùsont-ils ?
En ce moment, les broussailles s’écartèrent, et le grand Marc Divès, sa latte pendue au poing, apparut :
« Hé ! mère Catherine, en voilà des secousses ! Mille tonnerres ! quelle chance que je me sois trouvé là. Ces gueux vous dévalisaient de fond en comble !
– Oui, dit la vieille fermière en fourrant ses cheveux gris sous son bonnet, c’est un grand bonheur.
– Si c’est un bonheur ! Je le crois bien : il n’y a pas plus de dix minutes, j’arrive avec mon fourgon chez le père Cuny. « N’allez pas au Donon, qu’il me dit, depuis une heure, le ciel est tout rouge de ce côté... on se bat pour sûr là-haut. – Vous croyez ? – Ma foi oui. – Alors Joson va partir en éclaireur, et voir un peu, et nous autres nous viderons un verre en attendant. » Bon ! à peine Joson sorti, j’entends des cris du cinq cents diables : « Qu’est-ce que c’est, Cuny ? – Je n’en sais rien. » Nous poussons la porte et nous voyons la bagarre. « Hé ! s’écria le grand contrebandier, c’est nous qui ne faisons pas long feu. » Je saute sur mon Fox, et en avant. Quelle chance !
– Ah ! dit Catherine, si nous étions sûrs que nos affaires vont aussi bien sur le Donon, nous pourrions nous réjouir.
– Oui, oui, Frantz m’a raconté cela, c’est le diable, il faut toujours que quelque chose cloche, répondit Marc. Enfin... enfin... nous restons là, les pieds dans la neige. Espérons que Piorette ne laissera pas écraser ses camarades, et allons vider nos verres, encore à moitié pleins. »
Quatre autres contrebandiers venaient d’arriver, disant que ce gueux de Yégof pourrait bien revenir avec un tas de brigands de son espèce.
« C’est juste, répondit Divès. Nous allons retourner au Falkenstein, puisque c’est l’ordre de Jean-Claude ; mais nous ne pouvons pas emmener notre fourgon, il nous empêcherait de prendre la traverse, et, dans une heure, tous ces bandits nous tomberaient sur le casaquin. Montons toujours chez Cuny ; Catherine et Louise ne seront pas fâchées de boire un coup ni les autres non plus ; ça leur remettra le cœur à la bonne place. Hue, Bruno ! »
Il prit le cheval par la bride. On venait de charger deux hommes blessés sur le traîneau. Deux autres ayant été tués, avec sept ou huit cosaques étendus sur la neige, leurs grandes bottes écartées, tout cela fut abandonné, et l’on se dirigea vers la maison du vieux forestier. Frantz se consolait de n’être pas au Donon. Il avait éventré deux cosaques, et la vue de l’auberge le mit d’assez bonne humeur. Devant la porte stationnait le fourgon de cartouches. Cuny sortit en criant :
« Soyez les bienvenus, mère Lefèvre, quelle nuit pour les femmes ! Asseyez-vous. Que se passe-t-il là-haut ? »
Tandis qu’on vidait la bouteille à la hâte, il fallut encore une fois tout expliquer. Le bon vieux, vêtu d’une simple casaque et d’une culotte verte, la face ridée, la tête chauve, écoutait, les yeux arrondis, joignant les mains et criant :
« Bon Dieu ! bon Dieu ! dans quel temps vivons-nous !
On ne peut plus suivre les grands chemins sans risquer d’être attaqué. C’est pire que les vieilles histoires des Suédois. »
Et il hochait la tête.
« Allons, s’écria Divès, le temps presse, en route, en route ! »
Tout le monde étant sorti, les contrebandiers conduisirent le fourgon, qui renfermait quelques milliers de cartouches et deux petites tonnes d’eau-de-vie, à trois cents pas de là, au milieu de la vallée, puis ils dételèrent les chevaux.
« Allez toujours en avant ! cria Marc ; dans quelques minutes nous vous rejoindrons.
– Mais que veux-tu faire de cette voiture-là ? disait Frantz. Puisque nous n’avons pas le temps de l’emmener au Falkenstein, mieux vaudrait la laisser sous le hangar de Cuny, que de l’abandonner au milieu du chemin.
– Oui, pour faire pendre le pauvre vieux, lorsque les Cosaques arriveront, car ils seront ici avant une heure. Ne t’inquiète de rien, j’ai mon idée. »
Frantz rejoignit le traîneau, qui s’éloignait. Bientôt on dépassa la scierie du Marquis, et l’on coupa directement à droite, pour gagner la ferme du Bois-de-Chênes, dont la haute cheminée se découvrait sur le plateau, à trois quarts de lieue. Comme on était à mi-côte, Marc Divès et ses hommes arrivèrent, criant :
« Halte ! arrêtez un peu. Regardez là-bas. »
Et tous, ayant tourné les yeux vers le fond de la gorge, virent les Cosaques caracoler autour de la charrette, au nombre de deux ou trois cents.
« Ils arrivent, sauvons-nous ! cria Louise.
– Attendez un peu, dit le contrebandier, nous n’avons rien à craindre. »
Il parlait encore, qu’une nappe de flamme immense étendait ses deux ailes pourpres d’une montagne à l’autre, éclairant les bois jusqu’au faîte, les rochers, la petite maison forestière, à quinze cents mètres au-dessous ; puis il y eut une détonation telle que la terre en trembla.
Et, comme tous les assistants éblouis se regardaient les uns les autres, muets d’épouvante, les éclats de rire de Marc se mêlèrent aux bourdonnements de leurs oreilles.
« Ha ! ha ! ha ! s’écria-t-il, j’étais sûr que les gueux s’arrêteraient autour du fourgon, pour boire mon eau-de-vie, et que la mèche aurait le temps de gagner les poudres ! Croyez-vous qu’ils vont nous suivre ? Leurs bras et leurs jambes pendent maintenant aux branches des sapins !... Allons, hue !... Et fasse le ciel qu’il en arrive autant à tous ceux qui viennent de passer le Rhin !... »
Toute l’escorte, les partisans, le docteur, tout le monde, était devenu silencieux. Tant d’émotions terribles inspiraient à chacun des pensées sans fin, telles que la vie ordinaire n’en a jamais. Et chacun se disait : « Qu’est-ce que les hommes, pour se détruire ainsi, pour se tourmenter, se déchirer, se ruiner ? Que se sont-ils fait pour se haïr ? Et quel est l’esprit, l’âme féroce qui les excite, si ce n’est le démon lui-même ? »
Divès seul et ses gens ne s’émouvaient pas de ces choses, et, tout en galopant, riant, et s’applaudissant :
« Moi, criait le grand contrebandier, je n’ai jamais vu de farce pareille... Ha ! ha ! ha ! dans mille ans j’en rirais encore. »
Puis il devenait sombre et criait :
« C’est égal, tout cela doit venir de Yégof. Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître que c’est lui qui a conduit les Allemands au Blutfeld. Je serais fâché qu’il eût été éclaboussé par un morceau de ma charrette ; je lui garde quelque chose de mieux que ça. Tout ce que je désire, c’est qu’il continue à bien se porter, jusqu’à ce que nous nous rencontrions quelque part, au coin d’un bois. Que ce soit dans un an, dix ans, vingt ans, n’importe, pourvu que la chose arrive ! Plus j’aurai attendu, plus j’aurai d’appétit : les bons morceaux se mangent froids, comme la hure de sanglier au vin blanc. »
Il disait cela d’un air bonhomme, mais ceux qui le connaissaient devinaient là-dessous quelque chose de très dangereux pour Yégof.
Une demi-heure après, tout le monde arrivait sur le plateau de la ferme du Bois-de-Chênes.