4 – LA ROUE TOURNE

— Allons, Messieurs, dames, pressons un peu le mouvement. Les premières sont en tête. Dépêchez-vous Madame. Non, Monsieur, nous n’arrêtons pas là. Allons. Allons. Pressons le mouvement. En voiture !

C’était chaque soir, à onze heures vingt-cinq, dans la tranquille petite gare de Monaco, la même précipitation, le même énervement, la même colère des employés.

Aussi bien le train qui haletait en gare, attendant le coup de sifflet libérateur du chef de train pour s’élancer en direction de Nice était-il un train à part, soumis à un horaire complaisant, attendant volontiers les retardataires, rattrapant ensuite le temps perdu en forçant son allure, et surtout envahi par une clientèle à part, celle des joueurs sortant du Casino de Monaco.

C’était le train le plus commode pour regagner Nice.

Les habitués des tables de roulette, comme du trente et quarante, ne manquaient pas, lorsqu’ils n’habitaient pas Monaco même, lorsqu’ils venaient de Nice, ayant fixé là leur installation, le plus souvent pour cacher leurs habitudes de joueurs, de le prendre chaque soir, et de la sorte, ce train avait des allures d’un train de théâtre : on n’y voyait que femmes en grande toilette, hommes en habit noir, on n’y entendait que conversations évoquant des fortunes bâties ou détruites au cours de la soirée par l’intervention capricieuse de Dame Roulette,

— Pressons le mouvement, Messieurs, dames, en voiture, en voiture.

Sur le quai de la station, les employés s’époumonaient pour faire monter les voyageurs, sans la moindre conviction, d’ailleurs, car ils avaient la vieille habitude de voir leur train partir en retard, à près de onze heures trente, joueurs et joueuses n’arrivant jamais à la gare qu’à la dernière minute.

Alors les appels s’entrecroisaient, les exclamations fusaient des wagons illuminés…

— Par ici, nous sommes là. Venez donc, mon cher !

— Un peu plus, nous manquions le train !

Dans les compartiments de première classe, on se groupait, on s’entassait, on sympathisait.

Les joueurs qu’avait favorisé la chance aimaient, pendant le court trajet entre Monaco et Nice, se conter leur heureuse soirée, spécifier par quelle martingale ils avaient gagné, martingale infaillible, disaient-ils, qu’ils abandonnaient le lendemain, lorsque le Hasard ne leur étant plus favorable, ils s’apercevaient que, contre la roulette aveugle, les combinaisons les plus savantes sont vaines.

— En voiture, en voiture.

Cette fois, les employés criaient l’avertissement d’un ton de voix décidé. Les voitures faisant le service de la maison de jeux à la gare étaient toutes arrivées, nul taxi-auto ne cornait plus dans le lointain, pour supplier que l’on attendît encore une minute… le train allait partir, les portières claquaient, le train s’ébranlait…

C’était à cet instant précis, où il était juste temps de sauter en wagon sans quoi il serait trop tard, que deux hommes firent leur apparition sur le quai de la gare, et tous deux, avec l’agilité de voyageurs qui envisagent la triste perspective de manquer un train, s’élançaient sur les marchepieds des dernières voitures…

Ouvrir les portières, se glisser à l’intérieur des wagons, ce fut pour les deux inconnus l’affaire d’une seconde…

Comme le train s’ébranlait, prenait de la vitesse, ils étaient l’un et l’autre installés dans deux voitures désertes de deuxième classe, en queue du train.

***

Norbert du Rand, à peine monté dans son compartiment, jeta, à la volée sur les banquettes, son chapeau, dépouilla ses gants, puis, s’agenouillant à même la voiture, tirant son portefeuille, étala sur les banquettes les billets de banque qu’il avait miraculeusement gagnés grâce aux conseils répétés d’Ivan Ivanovitch.

Le jeune homme ne se tenait plus de joie :

— Trois cent mille francs ! J’ai gagné trois cent mille francs !… Hip, hip, hip, hourra ! voilà, ma parole, de quoi épater tous les camarades du cercle, et payer un diamant à Isabelle de Guerray !… et envoyer des fleurs à cette petite dinde de Denise pour l’éblouir, et me payer des cigares. Ah ! je savais bien que la Fortune était pour moi. Je savais bien que j’aurais la veine à la roulette. Mon Dieu, que je suis donc content. Je ne fume plus que des cigarettes à bout doré.

Tout cela était un peu incohérent, mais Norbert du Rand ne brillait pas par l’intelligence.

Au surplus, et cela se comprenait, il était littéralement affolé par le gain qu’il venait de réaliser, et, perdant la tête il s’obstinait à compter et à recompter ses billets, les maniant avec une joie d’avare, les épinglant par liasse, les comptant encore.

… Pendant ce temps-là, le train filait à vive allure, trouant la nuit noire, serpentant le long de la Côte d’Azur, frôlant à certains moments la mer qui battait presque le remblai, traversant des massifs d’arbres verdoyants, contournant des jardins où des corbeilles de fleurs, semées en pleine terre malgré la saison, parfumaient la brise d’odeurs lourdes, entêtantes, grisantes…

***

Le second voyageur, qui, à l’instar de Norbert, était juste arrivé à la gare de Monaco pour sauter sur le marchepied du convoi au moment où celui-ci s’ébranlait, avait eu, comme le jeune homme, la bonne fortune d’entrer dans un compartiment vide.

Mais il n’en profitait pas, – loin de là, – pour compter des liasses de billets de banque, ainsi que le faisait l’excellent jeune homme, ami d’Ivan Ivanovitch.

Quel était d’ailleurs ce personnage ?

Il était curieusement vêtu, malgré la température clémente de la nuit, d’un lourd manteau de voyage, de drap épais et moelleux, dont il avait relevé le col, ce qui l’engonçait plus haut que le menton.

Sur la tête, ce voyageur portait un chapeau mou, comme en portent les artistes, un chapeau mou dont il avait rabaissé les bords, qu’il avait enfoncé si profondément sur sa tête, qu’à vrai dire, on ne voyait guère de son visage qu’une barbe noire frisée, fournie, une barbe qui s’emmêlait avec sa moustache, qui somme toute, lui dissimulait complètement les traits.

À peine était-il entré dans son wagon que, brusquement, il avait baissé les stores garnissant les vitres de la portière et des fenêtres, puis, encore, le rideau atténuant à volonté l’éclairage de l’ampoule électrique.

L’ombre ainsi ménagée dans le compartiment, l’homme s’était jeté, plutôt qu’assis, dans l’un des coins sans rien dire, les bras croisés, immobile, réfléchissant probablement.

Il demeura ainsi de longues minutes. Lorsque le convoi, avec un bruit d’échos, franchit un pont jeté sur la voie, immédiatement, l’homme sortit de son inactivité :

— Voilà le moment, songeait-il, allons.

L’inconnu alors se livra à une étrange besogne…

Il alla d’abord à pas lents jusqu’à la portière donnant sur le couloir du wagon, il pencha la tête, examina l’étroit corridor :

— Personne ? Non, personne. Allons, la chance est pour moi. Cela se passera le mieux du monde.

Revenant alors dans l’intérieur de son wagon, l’inconnu retira de sa poche une sorte de morceau d’étoffe noire, que terminaient deux longs rubans de soie…

— C’est merveilleusement pratique, songea-t-il encore, c’est simple comme bonjour, et c’est une bonne précaution.

Tout en monologuant, il avait noué autour de son front les deux rubans de soie. Mais ce n’était pas un bandeau, c’était un masque, un masque qui maintenant flottait devant le visage de l’inconnu, qui noué plus haut que les bords du chapeau et rabattu sous le collet du manteau, rendait le voyageur complètement invisible, impossible à reconnaître.

Silhouette d’horreur, silhouette d’atrocité et de mystère, que cet homme masqué de noir, cet homme qui, marchant sans faire le moindre bruit s’avançait souple, vigoureux, le long du couloir.

Où allait-il ?

Qui était-il ?

L’inconnu semblait, de minute en minute, redoubler de précaution. Il parvint rapidement à la hauteur de la portière donnant sur le wagon où se trouvait le jeune Norbert du Rand. Cette portière était ouverte, dessinait, sur le plancher du couloir, un carré lumineux.

— Parbleu, toutes les veines, murmura le masque.

Et, avec une brusquerie, une rapidité extraordinaires, comme sûr de son fait, comme sachant d’avance, qui il allait trouver dans ce wagon, l’homme se précipita.

Norbert, au moment où l’inconnu bondit vers lui, était agenouillé, tournant presque le dos au couloir du wagon, comptant ses billets de banque. Il n’entendit rien. Il ne pensa à rien, occupé seulement de sa fortune, lorsqu’il se sentit saisi impitoyablement par la nuque. On le coucha de force sur la banquette. On l’étouffa à moitié en lui enfonçant la tête dans le capiton des coussins.

… D’ailleurs, il n’avait pas même eu le temps de pousser un cri.

À demi-mort d’effroi, suffoqué, ne tentant pas la moindre résistance tant il était anéanti par la surprise, Norbert entendit comme dans un rêve une voix gouailleuse :

— Et maintenant, procédons habilement pour ne point salir ce wagon et ne laisser aucune trace !… Tiens, parbleu, ce blanc-bec s’imaginait qu’il allait empocher tranquillement tout cet argent ? Ces enfants ! Ça n’a pas l’ombre de sagesse…

L’homme, tout en parlant, maintenait toujours Norbert appuyé contre le coussin.

Il avait tiré de sa poche un long poignard, dont la lame semblait de feu aux scintillements de la lumière, puis, lentement, visant presque, il l’appuyait entre les deux épaules du jeune homme, à la hauteur des vertèbres du cou.

— Dieu ait son âme !

Sans effort apparent, sans précipitation, sans aucun tremblement, le sinistre masque noir, l’homme à la barbe fournie, enfonça son poignard jusqu’à la garde dans le corps de sa victime. Et il répéta :

— Dieu ait son âme, car je crois que…

L’arme était demeurée dans la plaie. Nulle goutte de sang n’avait fusé, nul cri ne s’était fait entendre… L’homme au masque eut cette remarque :

— Tout cela se passe merveilleusement. Je crois que, sans inconvénient, je puis me débarrasser de ce cadavre.

Avec précaution, comme s’il n’eût éprouvé aucune émotion, comme si ce n’eût pas été un mort qu’il pressait entre ses bras, l’inconnu, petit à petit, cessait de maintenir la tête de Norbert appuyée contre la banquette…

De la main droite, il venait de sortir de sa poche un long foulard de soie, il le faisait glisser sous la tête de la victime, il s’en servait pour la bâillonner.

— Et maintenant, déclarait alors le sinistre et merveilleux criminel, je n’ai plus qu’à mettre un peu d’ordre par ici…

Tandis que dans la face exsangue du malheureux Norbert, une face livide, grimaçante, torturée de crispations réflexes, les yeux s’agrandissaient en un regard fixe, terrible, surhumain – le regard de ceux qui voient la mort – l’homme posément, allait à l’extrémité du compartiment…

Il ouvrait la portière, puis, tranquillement, il revenait vers le corps pantelant de sa victime, et, décrispant les poignets serrés du malheureux Norbert, doigt par doigt, le forçant à lâcher les billets de banque qu’il tenait encore, il ricanait :

— Parbleu, mon jeune ami, vous n’avez nul besoin d’emporter ces papiers avec vous, ces papiers bleus que j’aime, et qui me sont nécessaires, au moins autant qu’à vous.

Raillerie inutile.

Les yeux de Norbert venaient de se fermer soudain ; la face du malheureux jeune homme cessait de grimacer, l’évanouissement venait.

— Une, deux, trois.

Avec un « han » d’homme peinant sous un lourd fardeau, le misérable saisissait aux épaules le corps de sa victime, prenant bien garde à ne point frôler le poignard demeuré planté dans la blessure affreuse, et empêchant cette blessure de saigner, il tirait le corps de sa victime jusqu’à la portière ouverte, il le poussait sur la voie.

Le train filait.

 Nul n’entendit, à bord du convoi, le bruit de la chute. Tout cela s’était fait en silence…

C’était en silence, encore, sans hâte, sans presse, que l’inconnu ramassait les billets de banque tombés épars dans le wagon, les épinglait, les glissait dans sa poche, puis, dépouillant son masque noir, du pas d’un noctambule paisible, s’en allait regagner le wagon où il était d’abord monté en gare de Monaco.

Et personne, certainement, à bord du train, n’aurait soupçonné ce voyageur paisible, même si on l’avait rencontré, tant dans son attitude il gardait de calme et de tranquillité.