6

Les œufs étaient fades, constata-t-elle, mais bien chauds. « Irradiation », se rappela-t-elle en glissant un second morceau dans sa bouche. Elle avait suivi la fameuse controverse sur les méthodes de conservation de la nourriture. Ici, pourtant, on était loin du plateau télé à réchauffer au micro-ondes.

Dieu sait comment, elle avait dû se réveiller au beau milieu d’un film de science-fiction.

– Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il doit y avoir une autre explication.

Cal piqua le dernier morceau dans son assiette.

– Si vous la trouvez, donnez-la-moi.

D’un geste agacé, elle posa la sienne de côté.

– Si tout ceci est vrai, alors je trouve que vous prenez les choses avec un détachement étonnant.

– J’ai eu le temps de m’y habituer. Vous ne terminez pas vos œufs ?

Elle secoua la tête, avant de la tourner vers l’écran panoramique. Un couple de daims se promenait entre les arbres à environ cent cinquante mètres de là. Un beau spectacle, songea-t-elle. Beau, et normal dans les montagnes de l’Oregon. Si ces mêmes daims avaient descendu la 5e Avenue à Manhattan, le spectacle eût toujours été aussi beau, toujours aussi réel. Mais du point de vue du cadre de vie, il eût été anormal.

Que Cal fût réel, c’était indubitable. Mais était-il possible que lui et son incroyable véhicule soient un spectacle normal dans un autre lieu ? Dans un autre temps ?

Si tout était vrai, si elle s’autorisait un tout petit instant à y croire… que devait-il ressentir ? Elle contempla de nouveau les daims. Ils se trouvaient à présent dans une clairière ensoleillée. Ne devait-il pas se sentir aussi perdu, aussi déplacé qu’un animal enlevé à son habitat naturel pour être parachuté dans un monde inconnu ?

Elle se souvint de son expression paniquée lorsqu’il était venu la trouver, avec à la main ce roman publié en 1989. Elle avait alors mis sa pâleur et son état de confusion mentale sur le compte de sa blessure. Tout comme elle avait attribué à celle-ci l’étrangeté de ses questions et de ses remarques.

Maintenant il y avait le vaisseau – qu’avec la meilleure volonté du monde elle ne pouvait appeler avion. Si elle acceptait qu’il soit vrai, et non un élément de quelque rêve bizarroïde, alors elle devait accepter l’histoire de Cal dans sa globalité.

– « Il y a plus de choses dans le Ciel et sur Terre, Horatio, que ta philosophie n’est à même d’en rêver. »

Elle darda sur lui un regard suspicieux.

– Hamlet ?

– Eh oui, admit-il avec un large sourire. Nous lisons toujours Shakespeare… Un peu de café ?

Elle secoua la tête. Rêve ou pas, il lui fallait des réponses.

– Vous me disiez que… vous aviez été catapulté dans l’espace en rencontrant un trou noir ?

Lorsque Libby prononça ces mots, un infini soulagement envahit Cal. Elle le croyait.

– C’est vrai. Du moins, c’est ma théorie. Je vais avoir besoin de mon ordinateur. Mes instruments de bord sont devenus fous au contact du champ gravitationnel. J’ai dû passer en manuel et braquer vers l’est. Je me souviens de la force… C’était ce que doit ressentir une mouche quand elle se prend une claque. J’ai perdu connaissance. Lorsque je suis revenu à moi, je tombais en chute libre vers la Terre. J’ai de nouveau confié mon destin à l’ordinateur, songeant que tous mes ennuis étaient terminés.

– Cela n’explique pas comment vous avez atterri ici… Je veux dire en cette époque.

– Les hypothèses sont multiples. Celle pour laquelle je penche concerne le continuum spatiotemporel. Celui-ci est comme une vasque, expliqua-t-il en réunissant ses deux mains pour illustrer son exemple. En termes mathématiques, cette vasque n’est ni l’espace, ni le temps. C’est une combinaison des deux. A l’intérieur, tout se déplace à travers l’un et l’autre. La gravité est la courbure de la vasque, qui attire tout inexorablement vers le centre. Autour de la Terre, le phénomène est moins marqué. On ne le ressent pas, à moins, disons, de tomber du haut d’une falaise. Mais aux abords du Soleil, ou d’un trou noir…

Il rapprocha ses paumes pour accentuer le creux.

– Et vous me dites que vous avez été pris dans cette courbure ?

– Comme une bille lancée avec force sur la bordure. La conjonction de ma vitesse et de ma trajectoire a été telle que, pour quelque raison, à un certain moment, j’ai été projeté non seulement à travers l’espace, mais également à travers le temps.

– Cela paraît presque plausible quand vous le dites.

– Ce n’est qu’une théorie personnelle. Peut-être en l’étudiant de plus près sera-t-elle plus plausible encore.

Il se pencha en avant et composa un chiffre sur un bloc numérique.

– Ordi.

Un petit moniteur sortit du tableau de bord.

– Oui, Cal.

Libby haussa un sourcil au son de cette voix chaude, sensuelle.

– Depuis quand les ordinateurs se présentent-ils comme de grandes blondes pulpeuses ?

– On se sent souvent seul dans l’espace, expliqua-t-il avec un sourire candide. Ordi, donne-moi le journal de bord du 24 mai.

Ajustant sa position sur son siège, Cal se pencha en avant et se concentra sur l’écran. Le bruit emplit l’espace de l’habitacle. Impassible, il regarda sa propre image apparaître. Libby suivit des yeux, médusée, l’enregistrement qui le montrait assis là où il était. Tout autour de lui, des témoins clignotaient et des alarmes résonnaient. De fortes vibrations secouaient le vaisseau. Il boucla un harnais de sécurité. La sueur perlait sur son visage, tandis qu’il luttait pour conserver la maîtrise de son engin.

– Elargis l’image, Ordi.

Libby vit alors ce qu’il avait vu. L’immensité de l’espace, attirante, fascinante, émaillée de faisceaux d’étoiles, avec tout au loin ce qui devait être une planète. Il y eut soudain un noir absolu, gigantesque, vers lequel le vaisseau se précipitait.

Cal – ou plutôt son image – se mit à jurer tout en tirant de toutes ses forces un levier vers lui. Suivit une sorte de hurlement métallique déchirant, et tout sembla vibrer autour de lui. La cabine de pilotage se mit à basculer en tous sens à une vitesse à donner la nausée. Puis, tout à coup, l’image se coupa.

– Nom de Dieu, Ordi. Continue !

– Mémoire endommagée. Impossible de poursuivre.

– Génial.

Cal s’apprêtait à demander une analyse lorsque quelque chose dans l’immobilité de sa voisine lui fit tourner la tête. Libby était affaissée dans son siège, le teint d’une blancheur de craie et le regard vitreux. Immédiatement, il se leva et se pencha sur elle.

– Hé là, reprenez-vous !

Prenant son visage entre ses mains, il lui caressa doucement le cou de ses pouces.

– Cal, c’était comme si j’y étais.

Se traitant de tous les noms, il lui saisit la main – elle était glacée – et la réchauffa entre les siennes. Dans sa hâte à découvrir ce qui s’était passé, il n’avait pensé qu’à lui et l’avait oubliée.

– Je sais. Pardonnez-moi.

– C’était horrible.

Les doutes qu’elle avait pu encore entretenir s’étaient envolés durant le visionnage de cet enregistrement, songea Libby. Les mains crispées sur celles de Cal, elle leva enfin les yeux.

– Ça a dû être terrible pour vous.

– Non, répondit-il d’une voix rassurante, tout en plongeant les doigts dans ses cheveux. Pas du tout.

Baissant la tête, il effleura ses lèvres de sa bouche, avant de dériver vers la courbe de son menton. Libby posa une main sur sa joue et l’y laissa un moment, le temps que s’apaise sa tension.

– Qu’allez-vous faire ?

– Trouver le moyen de rentrer chez moi.

Une soudaine pointe de douleur la traversa. Bien sûr qu’il ne pouvait pas rester. D’un geste prudent, elle reposa sa main sur sa cuisse.

– Quand allez-vous partir ?

– Je ne sais pas. Ça va prendre pas mal de temps.

Il se redressa et balaya la cabine du regard.

– Il faudra que j’effectue quelques réparations sur le corps du vaisseau. Et puis il y aura de nombreux calculs à effectuer.

– Je voudrais pouvoir vous aider, déclara-t-elle en tendant les mains devant elle d’un air navré, mais je ne vois pas comment.

– En restant ici pendant que je travaille. Ça me ferait plaisir. Je sais que vous avez beaucoup à faire, mais si vous pouviez vous libérer quelques heures…

– D’accord, agréa-t-elle avec un sourire. Ce n’est pas tous les jours qu’on me propose des vacances dans un vaisseau spatial.

Mais pour le moment, il valait mieux qu’elle s’éloigne de lui, se dit-elle. S’il la considérait avec trop d’attention, il risquait de voir ce qu’elle venait juste de découvrir : son départ allait lui briser le cœur.

– Je peux visiter ?

– Faites comme chez vous.

Elle était encore pâle, remarqua Cal, mais sa voix avait retrouvé sa fermeté. Peut-être, comme lui, avait-elle besoin d’être seule un moment.

– De mon côté, je vais lancer l’ordinateur sur quelques calculs et évaluations.

L’abandonnant à sa tâche, elle se dirigea vers le fond de la cabine, et faillit sursauter lorsque des portes automatiques s’ouvrirent dans un souffle devant elle. Elle pénétra dans ce qui semblait être un petit salon. Une paire de banquettes étaient installées dans des alcôves aménagées dans les parois, agrémentées de coussins orange vif, tandis qu’une table en matériau composite était boulonnée au sol. Quelques magazines traînaient à droite et à gauche. La version du futur de L’Automobile, songea-t-elle en réprimant un rire nerveux. Elle en ramassa un, dont elle se tapota la hanche d’une main distraite en déambulant dans la pièce.

« Tu es une femme sensée et raisonnable, se dit-elle, or une femme sensée et raisonnable accepte ce qui ne peut être nié. Néanmoins…

Non, pas de néanmoins. Elle était une scientifique. Elle étudiait le comportement humain. Et pour une fois, elle allait étudier ce qu’il allait être plutôt que ce qu’il avait été.

Durant une heure, elle explora l’appareil, ouvrant grand les yeux et enregistrant chaque détail. Il y avait une pièce étroite et mal tenue qui devait être la cuisine. Elle ne possédait pas de cuisinière, mais un élément intégré qui ressemblait à un four, ainsi qu’un frigo qui contenait quelques bouteilles, dont elle reconnut les étiquettes tricolores, celles d’une célèbre marque de bière.

Décidément, songea-t-elle, les hommes ne changeaient guère d’un siècle à l’autre. Choisissant une boisson non alcoolisée à l’étiquette non moins familière, elle en dévissa la capsule et y goûta. Surprenant. Le sourire aux lèvres, elle prit une seconde gorgée. Elle aurait pu avoir la même à la maison. Gardant la bouteille à la main, elle poursuivit son exploration.

Elle se trouva bientôt dans une immense zone de chargement. Vide, en dehors de quelques caisses arrimées dans un coin.

Cal lui avait expliqué qu’il venait d’effectuer une livraison, se rappela-t-elle. Sur Mars. Un étrange flottement se manifesta dans son estomac. Elle prit une nouvelle gorgée de sa boisson.

Donc, l’Homme avait conquis la planète Mars. Déjà, au XXe siècle, les scientifiques élaboraient des projets pour s’y rendre. Dans un coin de son cerveau, elle prit note de demander à Cal quand la première colonie s’y était installée, et sur quels critères les pionniers avaient été choisis. Elle se massa lentement les tempes. Dans un jour ou deux, peut-être, tout cela lui semblerait moins fantastique. Elle commencerait alors à réfléchir de manière logique et à poser les questions appropriées.

Poursuivant sa progression, elle découvrit un second niveau, uniquement composé de chambres. De cabines, rectifia-t-elle aussitôt. Sur les paquebots, on appelait cela des cabines.

Leur mobilier, en plastique thermoformé de couleurs vives, était d’un style fluide, dépouillé, et en grande partie intégré aux parois.

C’est presque par accident qu’elle tomba sur celle de Cal. Qu’elle cherchait inconsciemment, tout en se refusant à l’admettre. Elle différait peu des autres, en dehors du sympathique désordre qui y régnait. Elle aperçut une combinaison, identique à celle qu’il portait lorsqu’elle l’avait trouvé, négligemment jetée dans un coin. Le lit était défait, et l’un des murs portait un cliché holographique de Cal entouré d’un groupe de personnes. L’effet tridimensionnel était stupéfiant.

Derrière le groupe apparaissait une bâtisse à plusieurs niveaux, presque entièrement de verre, avec des terrasses blanches en saillie à chaque angle, qui s’élevait au milieu d’une pelouse ombragée par de hauts arbres.

Sa maison, conclut-elle sans hésitation. Et sa famille. Elle étudia de nouveau chacun de ses membres. Cette grande et belle femme avait l’air beaucoup trop jeune pour être sa mère. Une sœur ? Mais elle se souvint qu’il ne lui avait parlé que d’un frère.

Tous riaient. Cal entourait d’un bras les épaules d’un autre homme. La taille et la corpulence étaient similaires, et les traits du visage assez proches pour qu’elle soit certaine qu’il s’agissait de ce frère. Il avait les yeux verts et, bien qu’il s’agît d’un hologramme, le regard perçant. Un dur, décida-t-elle, avant de reporter son attention sur le troisième homme.

Plus âgé, il avait la mine euphorique. Il n’était pas aussi beau que les deux premiers, mais il émanait de lui une grande gentillesse.

Un instant piégé. Tel était le rôle de la photographie, fût-elle holographique piéger les gens dans le temps. De la même manière que Cal l’avait été ici et maintenant. Elle tendit la main vers l’image de son visage, mais la retira juste avant de la caresser.

Elle ne devait pas oublier qu’il n’était ici que temporairement, jusqu’à ce qu’il soit en mesure de retrouver sa liberté. Il avait une autre vie, dans un autre monde. Ce qu’elle éprouvait pour lui était impossible. Aussi impossible, songea-t-elle en appuyant la bouteille fraîche sur son front, que de se trouver dans un véhicule conçu pour voyager dans l’espace.

En proie à une soudaine lassitude, elle s’assit sur le lit.

C’était fou. Mais le plus fou, c’était d’être tombée amoureuse pour la première fois de sa vie. Et l’homme qu’elle aimait serait bientôt loin, très loin, inaccessible. Avec un soupir, elle s’étendit sur les draps frais. Peut-être tout cela n’était-il qu’un rêve, après tout…

 

Cal la trouva plus d’une heure plus tard, recroquevillée dans son lit. Endormie, comme elle l’était la première fois qu’il se souvenait l’avoir vue. De la contempler ainsi lui donna un étrange et douloureux pincement au cœur.

Elle était magnifique, certes, mais ce n’était plus sa beauté qui l’attirait. Il y avait en elle une douceur, un mélange de générosité et de timidité, qui offrait un singulier contraste avec son côté fort et passionné. S’il ajoutait à cela sa touchante innocence, le tout formait un cocktail d’une incroyable séduction. Il avait envie de la rejoindre dans le lit, de la prendre dans ses bras et de lui faire l’amour avec toute la tendresse, toute la délicatesse dont il était capable.

Mais elle n’était pas pour lui. Comme dans les contes de fées, il aurait voulu qu’elle s’endorme cent ans, deux cents ans et plus, pour pouvoir ensuite la réveiller et en faire sa princesse.

Sauf qu’il n’était pas un prince, se rappela-t-il. Il n’était qu’un homme ordinaire victime d’un événement extraordinaire.

Sans faire de bruit, il s’approcha du lit et tira le drap sur elle. Elle bougea, marmonna. Incapable de résister, il se pencha pour lui caresser la joue. Ses yeux s’ouvrirent aussitôt.

– Cal, j’ai fait un rêve incroyable…

Se redressant soudain, elle jeta un regard circulaire dans la cabine.

– Ce n’était pas un rêve.

– Non, confirma-t-il en s’asseyant près d’elle.

Il avait beau s’enjoindre d’être sage, il tirait un plaisir indéniable à partager son lit avec elle, fût-ce en ami.

– Comment vous sentez-vous ?

– Encore un peu groggy.

Des deux mains, elle peigna ses cheveux sur toute leur longueur, puis les laissa retomber.

– Pardonnez-moi, je me suis endormie sans m’en rendre compte. Je crois que mon esprit avait besoin de faire une pause.

– C’est en effet beaucoup à digérer d’un seul coup. Libby ?

– Oui ?

Elle posait un regard distrait autour d’elle, s’efforçant d’assimiler les choses une par une.

– Désolé, mais il le faut que je le fasse.

Et il l’embrassa. Ses lèvres étaient encore toutes chaudes de sommeil. Il aurait été incapable de lui expliquer combien il avait besoin d’éprouver leur texture et leur douceur sous les siennes. D’un geste inconscient, elle posa une main sur son épaule et l’y laissa reposer.

Il dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas prêter l’oreille à l’appel du désir, et interrompre là son baiser.

– J’ai menti, murmura-t-il en baissant les yeux sur sa bouche. Je ne suis pas désolé.

Il se redressa et s’écarta du lit. Libby se leva à son tour, tripotant d’une main nerveuse le bas de son pull.

– C’est, euh… votre famille ?

– Oui.

Il se tourna vers l’hologramme, regrettant que la vie ne puisse être aussi simple qu’elle l’était à ce moment-là.

– Mon frère Jacob, alias J. P., et mes parents. L’amour transparaissait dans sa voix, ainsi qu’un soupçon

de mélancolie. Emue, Libby posa une main sur son bras.

– Ils ont l’air un peu jeunes pour être vos parents.

– II n’est pas difficile d’avoir l’air jeune, répliqua-t-il, avant de hausser les épaules. Enfin, à mon époque.

– Et là, c’est votre maison.

– Oui. J’y ai grandi. Elle est située à une vingtaine de kilomètres de la ville.

– Vous allez les retrouver, dit-elle, ravalant son dépit. L’amour, se dit-elle, qu’il vous tombe dessus sans prévenir

ou qu’il vous possède corps et âme, doit être désintéressé.

– Pensez à l’histoire qu’il vous faudra leur raconter.

– Si tant est que je m’en souvienne alors.

– Mais vous ne pouvez pas l’oublier !

Cette possibilité lui déchirait le cœur. L’idée qu’il l’oublie, même si elle-même n’était plus de ce monde depuis des siècles, lui était intolérable.

– Je vais l’écrire pour vous. Il se tourna vers elle.

– Ça me ferait très plaisir. Je peux rentrer avec vous ? Un frémissement d’espoir la saisit.

– Rentrer ?

– Au chalet. J’ai fait tout ce qui était possible pour aujourd’hui. Je pense être en mesure de commencer demain

les réparations. Je me demandais si vous accepteriez que je reste chez vous jusqu’à ce que tout soit prêt.

– Bien entendu.

Espérer qu’il reste plus longtemps que nécessaire était non seulement ridicule, se rendit-elle compte, mais égoïste. C’est avec un sourire compréhensif qu’elle le suivit hors de la cabine.

– Vous savez, j’ai tant de questions à vous poser que je ne sais pas par où commencer.

Mais elle ne lui en posa aucune sur le chemin du retour. Cal affichait une mine distraite, voire contrariée, et pour sa part, une foule d’impressions contradictoires se bousculait sous son crâne. Tout irait mieux, se dit-elle, si, pendant quelques heures, ils feignaient une sorte de normalité. Puis l’inspiration la frappa soudain.

– Que diriez-vous de déjeuner en ville ?

– Pardon ?

– Revenez sur terre, Hornblower. Vous n’aimeriez pas vous promener un peu en ville ? Vous n’avez encore presque rien vu ici. Si moi-même je me retrouvais soudain, disons en 1700, j’aurais envie de tout découvrir, d’observer les gens. Juste deux petites heures. Alors, c’est oui ?

Son visage s’éclaira et il lui sourit.

– Vous me laisserez conduire ?

– Jamais de la vie ! s’écria-t-elle, avant d’éclater de rire et de rejeter ses cheveux en arrière. Nous ferons juste un arrêt au chalet, le temps que je prenne mon sac.

Il leur fallut plus d’une demi-heure pour rejoindre l’autoroute par l’étroit défilé où la Land Rover manqua plusieurs fois de s’embourber. Une fois sur l’asphalte, Cal put observer à loisir les véhicules obsolètes et bruyants qui le fascinaient tant à la télévision. Voyant Libby se frayer avec agressivité un chemin dans la circulation, il secoua la tête.

– Je pourrais vous apprendre à piloter un jet-buggy en une heure.

C’était merveilleux de sentir le vent lui fouetter le visage, songea Libby. Elle disposait de cette journée, et peut-être d’une ou deux autres. Et elle n’avait pas l’intention d’en perdre une minute.

– Est-ce un compliment ?

– Ouaip. Vous utilisez toujours, euh… de l’essence ?

– Eh oui !

– Sidérant.

– Ça vous va bien de prendre des airs supérieurs… alors que vous ne savez même pas comment démarrer ma voiture.

– J’aurais fini par trouver.

Il tendit la main et toucha les mèches de ses cheveux soulevées par le vent.

– Si j’étais à mon époque, je vous emmènerais déjeuner à Paris. Vous y êtes déjà allée ?

– Non, répondit-elle, préférant ne pas s’attarder sur cette idée romantique. Il faudra nous contenter d’une pizza dans l’Oregon.

– J’en ai l’eau à la bouche. Vous savez quoi ? Le plus étrange, pour moi, c’est le ciel. Il n’y a rien dedans…

Une voiture les dépassa à toute vitesse, pot d’échappement pétaradant et autoradio à pleine puissance.

– C’était quoi, ça ?

– Une voiture.

– Vous m’en direz tant ! Je voulais parler du bruit.

– De la musique. Du hard rock.

Elle alluma l’autoradio et sélectionna une station.

– C’est un peu moins hard, mais c’est toujours du rock.

– Ça me plaît.

Les oreilles bercées par le rythme de la musique, il observa les bâtiments qui défilaient de part et d’autre. Des pavillons proprets, des immeubles résidentiels, un centre commercial. Le trafic se densifiait à mesure qu’ils s’approchaient du centre-ville. Bientôt, ce furent les hautes formes rectangulaires des tours de bureaux et d’appartements. Si l’ensemble manquait à ses yeux d’unité et de style, il n’en était pas moins fascinant. Ici il y avait des gens, et la vie poursuivait son cours.

Libby s’engagea sur la bretelle qui menait au cœur de la ville.

– Je connais un bon restaurant italien, très traditionnel, avec nappes à carreaux rouges et blancs, bougies dans des bouteilles et pizzas du chef.

Cal hocha distraitement la tête. Les trottoirs étaient remplis de monde, des jeunes, des vieux, des beaux, des laids. Les moteurs des véhicules produisaient un bruit constant, ponctué de temps à autre par des coups d’avertisseur. L’air ici était plus chaud, et sentait un peu le gaz d’échappement. Il avait le sentiment d’évoluer dans une photo ancienne.

Libby gara la Land Rover dans un parking gravillonné situé près d’un immeuble bas vert et blanc. L’enseigne de l’établissement, « Rocky’s », brillait en lettres de néon en haut de la façade.

– Navrée, ce n’est pas Paris.

– C’est parfait, murmura-t-il sans cesser de tourner la tête de droite et de gauche pour ne rien perdre du spectacle.

– Vous devez avoir l’impression d’être passé de l’autre côté du miroir, non ?

– Hmm ? Oh !

Il se souvint d’Alice au pays des merveilles, qu’il avait lu dans son adolescence

– Plus ou moins. En fait, j’ai davantage le sentiment de me trouver dans un univers orwellien.

– C’est bon de voir que la littérature a survécu. Vous avez faim ?

– Je suis né avec une faim de loup.

Une fois encore, il s’efforça de chasser son humeur chagrine. Si Libby faisait des efforts, il le pouvait aussi.

Le restaurant était sombre, quelques tables seulement étaient occupées, et une odeur d’épices et d’aromates flottait dans la salle. Dans un angle, un juke-box diffusait un titre du top 50. Avisant un panneau « Choisissez votre table », Libby conduisit Cal vers un box situé dans un coin.

– La pizza est vraiment savoureuse, ici. Au fait, en avez-vous déjà mangé ?

Prenant place à la table, il donna une chiquenaude à la cire durcie d’une bougie fichée dans le goulot d’une bouteille de Chianti.

– Certaines choses défient le temps. La pizza en est une.

La serveuse, une jeune fille potelée en tablier rouge orné du logo de l’établissement et de taches de sauce tomate, s’approcha en se dandinant, avant de placer devant eux des sets en papier où figurait une carte de l’Italie.

– Une romana grand modèle, commanda Libby en songeant à l’appétit de son compagnon. Avec supplément fromage et pepperoni. Vous voulez une bière ?

– Avec plaisir.

Déchirant un morceau de son set de table, Cal le roula d’un air pensif entre le pouce et l’index.

– Donc, avec une bière et un Coca-Cola sans sucre, mademoiselle.

– Pourquoi tout le monde ici suit-il un régime ? s’enquit-il sans attendre que la jeune fille se fût éloignée. Presque toutes les publicités que j’ai vues sont sur le thème soit de la perte de poids, soit de la soif, soit de la propreté.

Libby fit mine d’ignorer le regard curieux que lança la serveuse par-dessus son épaule.

– Sociologiquement, notre époque est obsédée par la santé, l’alimentation et le corps. Nous comptons les calories, soulevons de la fonte et nous gavons de yaourts. Et de pizzas, ajouta-t-elle avec un sourire. La publicité n’est que le reflet des tendances actuelles.

– J’aime votre corps.

Libby toussota.

– Merci.

– Et votre visage, continua-t-il, charmeur. Et votre voix quand vous êtes embarrassée.

Elle laissa fuser un soupir agacé.

– Pourquoi n’écoutez-vous pas la musique ?

– Parce qu’elle s’est arrêtée.

– Qu’à cela ne tienne, nous allons en remettre.

– Comment ?

– Mais à ce juke-box, répondit-elle, amusée, avant de se lever et de lui tendre la main. Venez, vous choisirez vous-même.

Une fois devant l’appareil coloré, Cal détailla la liste des titres.

– Celui-ci, décida-t-il. Et celui-ci. Et celui-là. Comment ça marche ?

– D’abord, il vous faut un quarter.

– Un quoi ?

– C’est une pièce de monnaie, expliqua-t-elle avec un petit rire, la main plongée dans son sac. Vous ne vous servez pas de pièces au XXIIIe siècle ?

Elle lui en présenta une dans sa paume. Il s’en saisit et l’examina.

– Non, mais j’en ai entendu parler.

– Nous les utilisons un peu pour tout, ici. Souvent de manière inconsidérée, je dois dire.

Reprenant la pièce, elle la glissa dans la fente du juke-box et la fit suivre de deux autres.

– Voilà une sélection éclectique, Hornblower.

L’introduction du premier morceau s’éleva, tendre et romantique.

– Qu’est-ce que c’est ?

– The Rose. Une ballade, qui est aujourd’hui devenue un standard.

– Vous aimez danser ?

– Oui. Je n’en ai pas souvent l’occasion, mais…

Sa phrase demeura en suspens. Il venait de lui prendre la main et l’attirait entre ses bras.

– Cal…

– Chut, la coupa-t-il, la joue posée sur ses cheveux. Je veux entendre les paroles.

Ils commencèrent à danser – à onduler, plutôt – sur la musique diffusée par les haut-parleurs. Posant les coudes sur sa table, une mère accompagnée de deux gosses chamailleurs les contempla en souriant, une lueur d’envie dans les yeux. Derrière la vitre isolant la cuisine de la salle, un pizzaïolo moustachu étirait une boule de pâte en la faisant tournoyer d’une main experte.

– Cette chanson est triste, remarqua Cal.

– Non.

La tête appuyée contre son épaule, le corps bougeant à l’unisson du sien, il lui semblait évoluer dans un rêve.

– C’est une chanson sur la pérennité de l’amour.

Gagnée par la poésie des mots et la mélodie, Libby ferma les yeux, et n’ôta pas les bras de la taille de Cal lorsque la sélection suivante éclata dans un hurlement primai accompagné d’un roulement de batterie.

– Et celle-ci ? demanda-t-il.

– Elle parle de la jeunesse.

Se rendant soudain compte des sourires et des regards dont ils faisaient l’objet de la part des autres clients, elle s’écarta de lui, mal à l’aise.

– Retournons nous asseoir.

– Je veux encore danser.

– Une autre fois. En principe, on ne danse pas dans les pizzerias.

– Très bien.

Se pliant à son désir, il regagna avec elle la table où les attendaient leurs boissons. A l’instar de Libby dans la cuisine du vaisseau, Cal découvrit avec plaisir que sa bière avait un goût des plus familiers.

– Hmm, comme à la maison !

– Je suis désolée de ne pas vous avoir cru au début.

– Ma jolie, même moi je ne me suis pas cru.

D’un geste naturel, il tendit la main et couvrit la sienne.

– Dites-moi, que font les couples, ici, lorsqu’ils sortent ?

– Eh bien, ils…

A la manière dont il caressait du pouce le dos de ses doigts, son rythme cardiaque s’accéléra.

– Ils vont au cinéma, au restaurant.

– J’ai de nouveau envie de vous embrasser.

Elle planta son regard dans le sien.

– Je ne pense vraiment pas que…

– Vous ne voulez pas que je vous embrasse ?

– Si elle ne veut pas, intervint la serveuse en déposant leur pizza sur la table, je termine mon service à 17 heures.

Avec un large sourire, Cal fit glisser une part de pizza dans chacune de leurs assiettes en regardant la serveuse s’éloigner.

– Elle est charmante, mais je vous préfère.

– Vous m’en voyez ravie, répliqua Libby en piquant un premier morceau. Etes-vous toujours aussi insupportable ?

– Presque. Mais je vous aime beaucoup.

Il attendit une seconde, avant de pointer sur elle un doigt accusateur.

– Vous êtes censée me répondre : moi aussi je vous aime beaucoup.

Libby mâcha son morceau d’un air pensif.

– Hmm, laissez-moi réfléchir, murmura-t-elle, avant de se tamponner la bouche de sa serviette. Je vous aime plus qu’aucune personne du XXIIIe siècle que j’ai pu rencontrer.

– Bien. Vous allez m’emmener au cinéma ?

– C’est envisageable.

– Comme une petite amie ?

Il couvrit de nouveau sa main de la sienne. D’un geste délicat mais ferme, elle l’en ôta.

– Non. Comme une institutrice. Disons que cela rentre dans le cadre de votre éducation.

Le sourire de Cal s’épanouit. Naturel, désarmant… et infiniment dangereux.

– Vous savez, ça ne m’empêchera pas de vous embrasser ce soir avant que vous ne vous couchiez.

La nuit était tombée lorsqu’ils furent de retour au chalet. Passablement énervée, Libby ouvrit la porte et jeta son sac sur le premier meuble venu.

– Je n’ai pas provoqué d’esclandre ! protesta Cal.

– J’ignore comme on appelle se faire expulser d’un cinéma là d’où vous venez, mais ici on appelle cela provoquer un esclandre.

– Je me suis juste permis quelques petites remarques pertinentes sur le film. Vous n’avez jamais entendu parler de la liberté d’expression ?

– Hornblower…

Elle s’immobilisa aussitôt, leva une main lasse, et pivota vers le placard où se trouvait le cognac.

– Expliquer tout au long du film que c’est un monceau d’âneries spatiales, ce n’est pas exercer son droit à la libre expression, c’est se montrer grossier.

Avec un haussement d’épaules, il se laissa choir sur le canapé et posa les pieds sur la table basse.

– Franchement, Libby, toutes ces histoires grotesques de créatures venues de Galactica pour envahir la Terre… J’ai un cousin sur Galactica, et il n’a pas une peau verte couverte de pustules.

– J’aurais dû savoir que ce n’était pas une bonne idée de vous emmener voir un film de science-fiction.

Elle entama son cognac, puis, reconnaissant que la faute lui incombait autant qu’à lui, lui en versa un également.

– Il s’agissait d’une fiction, Hornblower. D’une œuvre d’imagination.

– Ben voyons.

– D’accord, concéda-t-elle en lui tendant son verre ballon. Mais les spectateurs ont payé pour le voir.

– Voir quoi ? Des créatures qui aspirent toute l’eau des humains ? Des jockeys de l’espace qui sillonnent la galaxie en tirant des rayons laser ? Vous avez une idée de la densité de population dans ce secteur ?

– Non, aucune.

Elle reprit une gorgée de son cognac, avant de déclarer :

– Je vais vous dire la prochaine fois, nous essaierons un western. Rappelez-moi de ne pas vous laisser regarder la série Star Trek.

– Star Trek est un classique, objecta-t-il, ce qui eut pour effet de déclencher chez elle un début de fou rire.

– O. K., ce n’est pas grave, dit-elle en le rejoignant sur le canapé. Vous savez, j’en viens presque à penser que je suis en train de devenir zinzin. J’ai commencé ma journée en explorant un vaisseau spatial, ensuite j’ai dansé dans une pizzeria, et enfin je suis allée dans un cinéma pour ne pas regarder un film. Où est la logique dans tout ça ? Je donne ma langue au chat.

– Tout finira par s’éclaircir.

Il fit tinter son verre contre le sien, avant de glisser un bras réconfortant autour de ses épaules.

La lumière tamisée de la lampe, la chaleur du cognac, le parfum de cette femme – sa femme ?, l’idée traversa Cal un court instant – avaient quelque chose d’extrêmement agréable.

– Pour ma part, je préfère être ici qu’au cinéma, déclara-t-il. Si vous me parliez de Liberty Stone ?

– Oh, il n’y a pas grand-chose à en dire.

– Parlez-m’en quand même. Que j’aie quelque chose à emporter avec moi.

– Eh bien, je suis née ici, comme je vous l’ai déjà expliqué.

– Dans le lit où je dors.

– Oui.

Elle sirota son cognac, se demandant si c’était l’alcool ou de l’imaginer dans ce lit qui lui chauffait ainsi le sang.

– Ma mère faisait du tissage. Des couvertures, des tapisseries, des tapis, qu’elle vendait pour assurer un complément au revenu que mon père tirait de son jardin.

– Ils étaient pauvres ?

– C’étaient des enfants des années soixante.

– Je ne comprends pas.

– C’est difficile à expliquer. Ils voulaient se rapprocher de la terre, se rapprocher d’eux-mêmes. C’était pour eux une façon de participer à la révolution contre le matérialisme, la violence du monde, le fonctionnement de la société de l’époque. Nous vivions ici, et maman troquait ou vendait son travail dans les bourgs environnants. Un jour, un marchand d’art venu faire du camping avec sa famille dans la région est tombé sur une de ses tapisseries. Le reste, comme on dit, appartient à l’histoire…

Elle sourit, l’œil rivé sur le fond de son cognac.

– Caroline Stone, dit-il d’un ton abrupt.

– Oui.

Se fendant d’un petit rire, il vida son verre et tendit la main vers la bouteille.

– L’œuvre de votre mère est exposée dans les musées, l’informa-t-il en soulevant le coin du plaid à côté d’eux, l’œil admiratif. J’ai vu certains de ses travaux à Washington, au Smithsonian.

Pendant qu’elle le regardait d’un air stupéfait, il lui reversa un peu de cognac.

– Incroyable.

Elle avala une nouvelle gorgée, ce qui ne fit rien pour dissiper son sentiment d’irréalité.

– C’est de vous que nous devrions parler, Cal. C’est moi qui ai besoin de vous comprendre. Tant de questions me trottent dans la tête…

Incapable de demeurer assise plus longtemps, elle se leva, le verre calé entre les mains, et se mit à marcher de long en large.

– Ce sont les plus étranges qui me viennent à l’esprit. Je pense à ces villes que vous m’avez citées, Philadelphie, Paris, et maintenant Washington. Vous vous rendez compte de ce que cela signifie ?

– Non.

– Que nous y sommes arrivés.

Elle leva son verre comme pour porter un toast, avant de le vider imprudemment cul sec.

– Tout est resté. Tout. L’humanité a été à deux doigts de tout faire sauter, mais elle a survécu. Il existe une Philadelphie dans le futur, Hornblower. Et c’est là chose la plus merveilleuse qui se puisse concevoir.

Tout en riant, elle esquissa quelques pas de valse.

– Depuis toutes ces années, j’étudie le passé, je cherche à comprendre la nature humaine, et voilà qu’il m’est donné un aperçu de ce que sera demain. Je ne sais pas comment vous remercier !

Au simple fait de regarder Libby, le ventre de Cal se crispa. L’excitation lui colorait les joues, et son corps évoluait avec une sveltesse, une grâce à couper le souffle. Le désir qu’il avait d’elle n’était plus impérieux, il était désespéré, obsessionnel.

Il prit une longue et profonde inspiration.

– Heureux d’avoir pu vous rendre ce service.

– Je veux tout savoir, absolument tout. Ce que vivent les gens, ce qu’ils ressentent. Comment ils flirtent, font l’amour, se marient. A quels jeux jouent les enfants…

Elle se pencha sur la table et se versa une nouvelle dose de cognac.

– Les hot dogs sont-ils toujours meilleurs lors des matchs de base-ball ? Le lundi est-il toujours le jour le plus pénible de la semaine ?

– Il faudra dresser une liste, ironisa-t-il.

Il voulait qu’elle continue à parler, à bouger, à rire. De la voir ainsi enjouée, débordant d’enthousiasme, de drôlerie, était aussi stimulant que de se trouver entre ses bras.

– L’ordinateur vous répondra, si je ne le peux pas.

– Une liste. Bien sûr. Je suis la spécialiste mondiale de la liste ! déclara-t-elle en riant, l’œil brillant de plaisir. Mais il y a aussi des questions plus importantes à mes yeux : la suppression des armes nucléaires, la paix dans le monde, l’éradication des cancers et celle des rhumes. Je veux tout savoir, du plus futile au plus grave.

D’un geste impatient, elle écarta ses cheveux de son visage. Ses mots, semblait-il, peinaient à suivre ses pensées.

– A chaque seconde me vient une nouvelle question. Les gens font-ils toujours des pique-niques le dimanche ? Avons-nous vaincu la faim dans le monde ? Y a-t-il encore des sans-abri ? Les hommes de votre temps embrassent-ils tous comme vous le faites ?

Le verre ballon s’immobilisa à mi-chemin de sa bouche. Très lentement, il le posa sur la table.

– Je ne saurais vous répondre. Jusqu’ici je n’ai essayé qu’avec des femmes.

– Oups ! Je ne sais pas ce qui m’a pris, bafouilla-t-elle, avant de poser à son tour son verre pour essuyer ses paumes moites sur son jean. Je crains d’avoir un peu déraillé.

– Je vous demande pardon ?

– D’être surexcitée, de m’être mélangé les neurones…

Elle plongea les deux mains dans ses cheveux.

– Oh, Caleb, vous me troublez. Même avant… tout cela.

– Alors nous sommes deux, Libby.

Elle le considéra avec étonnement. Il n’avait pas bougé un muscle, mais elle nota sa soudaine tension.

– C’est bizarre, murmura-t-elle. En règle générale, je ne trouble personne. Avec vous, Cal, rien ne semble jamais arriver tout à fait comme je m’y attends. Je dois être lâche, car chaque fois que vous vous approchez de moi, j’ai envie de prendre mes jambes à mon cou…

Elle ferma les yeux.

– Non, ce n’est pas vrai. Je me souviens que vous m’avez demandé si j’avais peur de vous, et je vous ai dit non. Mais ce n’est pas vrai non plus. J’ai peur. De vous, de moi, et par-dessus tout de penser que je puisse ne jamais plus ressentir avec personne ce que je ressens avec vous.

Elle se remit à arpenter la pièce, ramassant un coussin pour le poser ailleurs, déplaçant une lampe…

– Si seulement je savais quoi faire, penser. Je n’ai aucune expérience de ce genre de chose. Et, sapristi !, je voudrais que vous m’embrassiez de nouveau pour me faire taire.

En entendant cela, Cal eut l’impression de sentir chaque nerf de son corps se tétaniser.

– Libby, vous savez que je vous désire, je ne m’en suis pas caché. Mais compte tenu des circonstances… du fait que dans quelques jours je serai parti…

– Justement, rétorqua-t-elle, les larmes aux yeux. Vous allez partir. Je ne veux pas me demander comment ça aurait été. Je veux savoir. Je me sens comme… Oh, je ne sais pas. La seule chose dont je sois sûre, c’est que je veux que vous me fassiez l’amour cette nuit.

Libby se figea, choquée par ses propres paroles, frappée de réaliser que c’était peut-être la déclaration la plus sincère de sa vie. Sa nervosité s’envola soudain, d’un seul coup. Elle était à présent tout à fait sereine. Et parfaitement déterminée.

– Caleb, je veux que nous passions la nuit ensemble.

Il se leva et fourra ses mains crispées au fond de ses poches.

– Il y a quelques jours, ça aurait été facile. Mais les choses ont changé, Libby. J’ai beaucoup d’affection pour vous.

– Parce que vous avez de l’affection pour moi, vous ne voulez pas m’aimer ?

– Je le désire plus que tout au monde, répondit-il, et l’éclat dans son regard était celui de la vérité. Je sais aussi que vous avez un tout petit peu trop bu, et que vous avez été assez bousculée pour aujourd’hui.

Il n’osa pas la toucher, mais sa voix était telle une caresse.

– Il y a des règles, Libby…

Elle fit ce qu’elle savait être le plus grand pas, peut-être, de sa vie elle s’avança vers lui, les bras tendus.

– Eh bien brisez-les.