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Ils s'écartèrent avec méfiance l'un de l'autre, tels des boxeurs regagnant leur coin au son du gong. Jacob ne savait pas encore trop bien comment prendre la nouvelle que la jeune femme venait de lâcher. Son frère était marié.

Dès qu'ils furent séparés par une prudente distance de trois pas, il plongea les mains dans les poches de son confortable jean. Ce qui ne l'empêcha pas de noter que, malgré sa posture décontractée, Sunbeam Stone restait sur la défensive, prête à contrer toute attaque surprise. Il aurait été intéressant d'en tenter une, se dit-il, juste pour voir ce qu'elle ferait et comment. Mais il avait des priorités.

— Où est Cal ?

— A Bornéo. Je crois que c'est Bornéo. A moins que ce ne soit Bora Bora. Libby y effectue des recherches pour une publication.

A présent, elle avait le temps de bien étudier son visiteur, songea Sunny. Oui, il ressemblait bien à Cal. Sa démarche, sa diction... Mais qu'elle acceptât ce fait ne signifiait pas qu'elle était prête à lui faire confiance.

— Cal a dû vous dire que ma sœur est anthropologue.

Il hésita, avant de se fendre d'un nouveau sourire. Ce qui l'inquiétait était moins ce que Cal lui avait relaté ou non dans son rapport, que ce qu'il avait confié à cette jeune femme prénommée Sunbeam. Sunbeam, se répéta-t-il. Qui pouvait porter un prénom pareil ?

— Bien entendu, mentit-il. Mais il ne m'a pas dit qu'il était en voyage. Jusque quand ?

— Quelques semaines encore.

Elle tira sur ses cuisses le bas de son gros pull rouge. Elle sentait déjà les hématomes se former. Ça ne la dérangeait pas. Elle lui en avait également infligé. Enfin, probablement. Mais il ne perdait rien pour attendre.

— C'est drôle, il ne m'a jamais dit que vous alliez venir.

— Il ne le savait pas.

Frustré, Jacob se tourna vers la fenêtre et regarda la forêt enneigée. Bon Dieu, il était parvenu si près ! Tout cela pour devoir attendre des semaines.

— Je n'étais pas sûr de pouvoir effectuer le voyage.

— Ouais, fit-elle avec un haussement d'épaules paresseux, avant de se balancer d'avant en arrière, l'œil ironique. Comme pour le mariage, hein ? Nous avons tous trouvé bizarre qu'aucun membre de la famille de Cal n'ait fait le déplacement pour ce grand jour.

Il pivota vers elle, percevant la note accusatrice dans sa voix. Mais il l'acceptait, une fois n'était pas coutume. Dans ce cas précis, c'était presque amusant.

— Croyez-moi, si nous l'avions pu, nous serions venus.

— Bon, puisque nous avons fini de nous battre, nous pourrions aussi bien descendre au rez-de-chaussée prendre une infusion.

Sur ces mots, elle se dirigea vers la porte, non sans le jauger du regard au passage.

— Quel dan ?

— Septième, répondit-il en lui emboîtant le pas, avant de hausser un sourcil. Je ne voulais pas vous faire de mal.

— C'est ça, lâcha-t-elle tout en s'engageant dans l'escalier. Je ne savais pas que les gens comme vous pratiquaient les arts martiaux.

— Les gens comme moi ?

Il fit glisser sa paume sur la rampe de bois pour en apprécier la patine.

— Vous êtes physicien ou quelque chose comme ça, non ?

— Ou quelque chose comme ça, répondit-il d'un ton distrait

En bas, sur le dossier d'un fauteuil, il venait d'apercevoir une couverture tissée aux couleurs chaudes, inattendues, qui présentaient entre elles un contraste particulièrement harmonieux. Saisi d'une vague impression de déjà-vu, il s'abstint de s'en approcher pour l'examiner.

— Et vous ? Que faites vous ?

— Rien. Et j'y travaille.

Bifurquant dans la cuisine, Sunny se dirigea droit vers la cuisinière. Elle ne vit pas l'expression de pure stupéfaction sur le visage de Jacob.

Comme dans une ancienne vidéo ou un ouvrage historique, se dit-il en balayant la pièce du regard. Sauf que c'était mieux, mille fois mieux qu'une reproduction. Admirable, songea-t-il, rien moins qu'émerveillé. Ses mains le démangeaient d'essayer tous les boutons et accessoires.

— Jacob ?

— Oui?

Le front plissé, Sunny l'observait avec circonspection. Un drôle d'oiseau, décida-t-elle. Beau mec, certes, mais un drôle d'oiseau. Et pour le moment, elle devait le supporter.

— Je disais que les infusions étaient la spécialité de la maison. Vous avez une préférence ?

— Non.

Il ne put résister. C'était au-dessus de ses forces. Tandis que Sunbeam se retournait pour placer la bouilloire sur un feu, il s'avança l'air de rien vers l'évier en émail et tourna un gros bouton chromé un petit peu branlant. De l'eau jaillit d'un large robinet. Passant un doigt sous le jet, il se rendit compte qu'elle était glacée. Et lorsqu'il posa ce doigt sur sa langue, il détecta un faible goût métallique.

Une eau absolument pas traitée, conclut-il. Incroyable. Ils la buvaient telle qu'elle sortait du sol ! Oubliant la jeune femme à côté de lui, il renouvela l'expérience, et faillit sursauter en constatant que l'eau était devenue brûlante. Satisfait de sa découverte, il referma le robinet. Lorsqu'il se retourna, Sunbeam était toujours près de la cuisinière. L'œil rivé sur lui.

Inutile de se morigéner, se dit-il. Il lui faudrait simplement dominer sa curiosité tant qu'il ne serait pas seul.

— Euh... C'est très joli.

— Merci.

Elle s'éclaircit la gorge et, sans cesser de le regarder, sortit deux gobelets en émail d'un placard derrière elle.

— Ça s'appelle un évier. On en trouve aussi à Philadelphie, n'est-ce pas ?

— Oui.

Puis, se fiant à ses recherches, il risqua :

— Mais je n'en ai pas vu beaucoup de ce genre.

Elle se détendit un chouia.

— Je comprends. Cet endroit est un peu rétro.

— Je pensais exactement la même chose.

La bouilloire commença à crachoter. Elle se retourna pour préparer les infusions, roulant au préalable les manches de son pull au-dessus de ses coudes. Elle avait les bras minces mais fermes, nota-t-il. Sa fragilité extérieure était trompeuse. Mais cela, il avait eu l'occasion de s'en rendre compte, se rappela-t-il en se massant l'avant-bras.

— Je ne sais pas si Cal vous l'a dit, mais ce sont mes parents qui ont construit ce chalet dans les années soixante.

Elle versa l'eau frémissante dans les gobelets.

— Construit ? Vous voulez dire, de leurs propres mains ?

— Chaque pierre et chaque rondin, précisa-t-elle. Ils étaient hippies. D'authentiques spécimens.

— Les sixties, oui. J'ai lu des études sur cette période. Il s'agissait d'un mouvement de contre-culture. La jeunesse contre l'ordre établi dans une révolution politique et sociale qui prônait la méfiance vis-à-vis de la richesse, des gouvernants et de l'armée.

— Voilà qui est parler comme un scientifique.

Mais un scientifique bizarre, ajouta Sunny in petto en posant les deux gobelets sur la table, avant de s'y asseoir.

— C'est drôle d'entendre quelqu'un né durant ces années-là en parler comme s'il s'agissait d'une époque aussi reculée que celle de la dynastie Ming.

— Les temps changent, observa-t-il en s'asseyant en face d'elle.

— En effet.

Les sourcils froncés, elle le regarda passer un doigt sur la surface de la table.

— Ça s'appelle une table, dit-elle d'un ton bienveillant.

Il se ressaisit et empoigna son gobelet.

— J'admirais le bois.

— Je suis à peu près sûre que c'est du chêne. Une autre réalisation de mon père. Ce qui explique la cale sous l'un des pieds.

Devant son air ébahi, elle éclata de rire.

— Il a traversé une phase menuiserie. Presque tout ce qu'il a fabriqué dans ce chalet est de guingois.

Jacob en croyait à peine ses oreilles. Un élément de mobilier formé de planches et de chevrons de vrai chêne. Seuls ceux qui bénéficiaient d'un indice de solvabilité élevé pouvaient s'offrir ce luxe. Et même alors, la loi ne leur autorisait qu'un seul objet. Et il était ici, assis dans une maison faite entièrement de bois. Il lui faudrait des échantillons. Ce serait peut-être difficile à prélever sous les yeux de la maîtresse des lieux, mais pas impossible.

Alors qu'il réfléchissait à la question, il sirota un peu de son infusion, se figea soudain, puis en reprit une gorgée.

— Natura.

Sunny hocha la tête, l'air un peu surpris.

— Gagné. On pourrait difficilement boire autre chose sans risquer une crise familiale.

Elle l'étudia par-dessus le rebord de sa tasse.

— C'est l'entreprise de mon père. Cal ne vous en avait pas parlé non plus ?

— Non.

Sidéré, Jacob baissa les yeux sur le liquide d'un riche brun doré. Natura. L'une des sociétés les plus importantes et les plus prospères de la Fédération. Fondée par William Stone. Le mythe qui circulait sur ses débuts était aussi romancé que celui de ce président qui, au XIXe siècle, serait né dans une cabane de rondins.

Mais ce n'était pas un mythe, réalisa-t-il en humant le délicieux parfum qui s'élevait de sa tasse. C'était la réalité.

— Que vous a dit Cal, exactement ?

Jacob reprit une gorgée, bridant son impatience. Il fallait qu'il note tout cela aussi vite que possible.

— Simplement qu'il avait... dévié de sa route et s'était écrasé avec son appareil. Votre sœur s'est occupée de lui, et ils sont tombés amoureux l'un de l'autre.

Son vieux ressentiment se réveilla. Il reposa son gobelet.

— Et il a choisi de rester ici, avec elle.

— Ça vous pose problème ?

D'un mouvement qui était l'exact reflet du sien, elle reposa également son gobelet. Ils s'affrontèrent un moment d'un regard où se lisait autant d'animosité que de méfiance.

— Est-ce la raison pour laquelle vous n'avez pas daigné assister à leur mariage ? Parce qu'il a décidé de se marier sans vous demander votre accord ?

Le vert de ses iris s'assombrit d'un seul coup.

— Ma position quant à sa décision n'a absolument rien à voir. Je serais venu si j'en avais eu la possibilité.

— Quel sens de la famille !

Se levant brusquement, Sunny sortit un paquet de biscuits de l'un de ses sacs.

— Laissez-moi vous dire une chose, Hornblower il a de la chance d'être avec ma sœur.

— Comment le saurais-je ?

— Mo/ je le sais.

Déchirant l'emballage, elle puisa un gâteau et en croqua un morceau.

— Elle est belle, brillante, gentille et désintéressée, poursuivit-elle en agitant le reste de son biscuit. Et, si tant est que ce soit vos oignons, ce dont je ne suis pas convaincue, ils sont heureux ensemble.

— Là non plus, je n'ai aucun moyen de le savoir.

— A qui la faute ? Vous auriez eu tout le loisir de les voir, si cela avait un tant soit peu compté pour vous.

Ses yeux brillaient à présent d'un mélange de hargne et de colère.

— Le problème, ç'a été le temps, expliqua-t-il en se levant. Tout ce que je sais, c'est que mon frère a pris une décision irréfléchie qui aura des répercussions sur le reste de sa vie. Et je veux m'assurer que ce n'était pas une erreur.

— Vous voulez...

Sunny s'étrangla avec le morceau de biscuit qu'elle venait de glisser dans sa bouche. Elle prit une gorgée de son infusion pour le faire passer.

— Je ne sais pas comment les choses fonctionnent dans votre famille, mon ami, reprit-elle, mais dans la nôtre, ce genre de décision ne se prend pas en comité. Chacun est libre de choisir ce qu'il estime être bon pour lui.

— Cette décision de mon frère affecte un bon nombre de personnes.

— Ben voyons ! Je suis sûre que son mariage avec Libby va changer le cours de l'Histoire ! ironisa-t-elle, la mine dégoûtée, en jetant le paquet de biscuits sur le comptoir. Si vous vous inquiétez tellement, pourquoi vous a-t-il fallu plus d'un an pour pointer le bout de votre nez, hein ?

— C'est mon problème.

— Oh, je vois. C'est votre problème. Mais le mariage de ma sœur est aussi votre problème. Vous êtes un branquignol, Hornblower.

— Je vous demande pardon ?

— J'ai dit que vous étiez un branquignol, répéta-t-elle en plongeant une main agacée dans ses cheveux. Très bien, allez-y, expliquez-lui tout cela lorsqu'ils seront rentrés. Mais il y a une donnée que vous n'avez pas prise en compte dans vos calculs, Hornblower Cal et Libby s'aiment, ce qui signifie qu'ils appartiennent l'un à l'autre. A présent, si vous voulez bien m'excuser, j'ai des choses à faire. La porte est là, je ne vous retiens pas.

Sur ce, elle sortit en trombe de la cuisine. Quelques instants plus tard, il entendit ce qu'il supposa être le bruit d'une antique porte de bois qui claquait.

Une femme horripilante, songea-t-il. Intéressante, bien sûr, mais non moins horripilante. Il faudrait qu'il trouve un moyen de s'entendre avec elle, puisqu'il était évident qu'il allait devoir prolonger son séjour jusqu'au retour de Cal.

Cela étant, le scientifique qu'il était y voyait une occasion unique d'étudier une culture ancienne in situ, de parler directement, en quelque sorte, avec l'un de ses ancêtres. Il leva les yeux vers le plafond. La pétulante Sunbeam n'apprécierait sans doute pas d'être considérée comme une ancêtre.

Oui, du point de vue scientifique, c'était une occasion extraordinaire. A titre personnel, il voyait déjà comme un défi sa confrontation avec cette femme primitive. Elle était insolente, chicaneuse et agressive. D'accord, peut-être possédait-il les mêmes traits de caractère. Mais il avait deux cent soixante-cinq ans de plus qu'elle.

En regagnant le vaisseau, la première chose qu'il allait faire serait de consulter son ordinateur pour savoir ce que signifiait le mot « branquignol » au XXe siècle.

 

Sunny se serait fait un plaisir de le lui dire. En fait, dès vocables correspondant à ce qu'elle pensait de lui, elle en avait une bonne douzaine d'autres en réserve. Et des colorés.

Non mais quel culot ! s'insurgea-t-elle en arpentant sa chambre d'un pas furieux. Débarquer ainsi plus d'un an après le mariage de son frère et de Libby. Pas pour les féliciter, ni pour une gentille réunion familiale, mais pour juger — de quel droit ? — si Libby était digne de son frère !

Crétin. Abruti.

Passant devant la fenêtre, elle l'aperçut en contrebas. Elle avait déjà la main sur la poignée de la crémone, prête à ouvrir les battants pour l'invectiver, mais sa colère s'envola aussi vite qu'elle était venue.

Pourquoi diable marchait-il vers la forêt ? Et sans manteau ? Plissant les yeux, elle l'observa tandis qu'il s'avançait dans la neige vers le couvert des arbres. Bon sang, où allait-il ? Dans cette direction, il n'y avait rien à part de la végétation.

Une question lui vint soudain à l'esprit, qu'elle avait été trop préoccupée jusque-là pour se poser. Comment était-il arrivé au chalet ? Celui-ci se trouvait à des kilomètres de la première ville, et à deux heures au bas mot du plus proche aéroport. Comment avait-il fait pour surgir tel un père Noël dans sa chambre, sans doudoune, ni bonnet, ni gants, en plein cœur de l'hiver ?

Il n'y avait dehors aucune voiture, aucun camion, pas même une motoneige. L'idée qu'il ait pu venir en autostop était grotesque. Et personne ne s'aventurait à pied dans la montagne en janvier. A moins d'être dérangé.

Avec un haussement d'épaules, elle s'écarta de la fenêtre. Là était peut-être la réponse. Jacob Hornblower n'était pas seulement un branquignol, il était aussi dérangé.

Doucement, ma fille, se modéra-t-elle aussitôt. Son antipathie à son endroit n'était pas une raison suffisante pour le déclarer cinglé. Après tout, c'était le frère de Cal, et depuis un an, elle s'était prise d'une affection sincère pour ce dernier. Son visiteur était un abruti patenté, certes. Mais cela ne voulait pas dire qu'il avait une case en moins.

Pourtant...

Ne s'était-il pas comporté de façon curieuse ? Elle jeta un nouveau regard à l'extérieur, mais le seul signe qu'elle vit de lui fut ses empreintes fraîches dans la neige.

Caleb avait l'air normal, songea-t-elle. Mais que connaissait-on de sa famille ou de son passé ? Presque rien. Dès qu'il était question de sa famille, il se montrait toujours peu loquace, lui semblait-il. Mais il avait sans doute ses raisons.

Elle se tourna une fois encore vers la fenêtre.

Quant au frère, décida-t-elle, il avait agi bizarrement depuis le début. Il débarquait dans la maison sans prévenir, se permettait d'entrer sans y être invité dans sa chambre, contemplait un exemplaire de Vogue d'un œil ahuri comme s'il s'agissait des manuscrits de la mer Morte...

Sans parler de son attitude dans la cuisine. N'avait-il pas joué comme un enfant avec le robinet ? Et sa façon de tout observer. N'avait-il jamais vu de cuisinière ou de réfrigérateur auparavant ? A moins qu'il n'en eût pas vu depuis longtemps... L'esprit de Sunny se mit à tourner à toute vitesse. Il avait été interné. On l'avait bouclé dans un endroit où il ne constituait pas un danger pour la société.

Se mordant les lèvres, elle se remit à faire les cent pas dans la chambre. Son pied buta sur un sac de voyage. Elle sursauta, avant de le considérer d'un œil circonspect. Il l'avait oublié. Ce qui signifiait qu'il allait revenir.

Eh bien, qu'à cela ne tienne, se dit-elle. Frottant ses paumes contre ses cuisses, elle regarda un moment le sac, puis décréta qu'il ne coûtait rien de prendre quelques précautions.

Sur une impulsion, elle posa un genou au sol. Violation d'intimité ou pas, elle allait en inspecter le contenu. L'objet lui-même était peu ordinaire. Pas de fermeture Eclair ni de sangles. Le Velcro s'ouvrit presque sans bruit. Après avoir jeté un regard coupable par-dessus son épaule, elle procéda à une fouille en règle.

Des vêtements de rechange. Un autre pull-over, noir cette fois. Sans étiquette. Un jean, doux et à l'évidence coûteux, même si la poche revolver ne portait pas de marque. Elle n'en vit d'ailleurs nulle part. Tous ces effets étaient neufs. Et elle aurait juré qu'ils n'avaient jamais été portés. Les écartant, elle tomba bientôt sur un flacon marqué « Fluoratyne » qui contenait un liquide clair, puis sur une paire de chaussures de style basket à tige haute en cuir souple. Pas de matériel de rasage, nota-t-elle, ni de miroir. Pas même une brosse à dents. En résumé, une tenue complète, manifestement neuve, et un flacon qui devait contenir quelque antiseptique.

Mais ce fut sa dernière découverte qui l'intrigua le plus un objet électronique de la taille d'une montre, coincé dans un angle du sac. De forme circulaire, il possédait un couvercle monté sur charnières. Ouvrant celui-ci, elle aperçut une série de petits boutons. Elle toucha le premier, pour sursauter aussitôt en entendant la voix de Jacob.

Pour autant qu'elle pût en juger, il récitait des équations, qui ne lui évoquaient absolument rien. Mais le fait qu'elles provenaient de ce gadget ouvrait un nouvel éventail de possibilités.

C'était un espion. Probablement du camp adverse, quel qu'il soit. Et vu son comportement, il était logique de penser qu'il s'agissait d'un espion un tantinet déséquilibré.

L'imagination n'étant pas la moindre de ses qualités, Sunny voyait d'ici le tableau. Il avait été capturé. Les moyens utilisés pour lui soutirer ses renseignements devaient avoir atteint son cerveau. Pour le couvrir, Cal avait déclaré qu'il était astrophysicien et que, trop accaparé par ses recherches, il n'avait pu effectuer le voyage pour le mariage. En réalité, il avait dû être interné dans quelque institution fédérale. Dont il s'était échappé.

Sunny pressa des boutons au hasard jusqu'à ce que la voix de Jacob se taise. Elle allait devoir faire montre de la plus grande circonspection. Sentiments personnels mis à part, il était de la famille. Avant de prendre quelque décision que ce soit, elle attendrait d'avoir la certitude qu'il était — ou pas — un dangereux aliéné.

 

« Individu stupide, imbu de sa personne et particulièrement déplaisant. » Jacob fronça les sourcils en regardant la fumée s'élever au loin, derrière la dernière ligne d'arbres. Etre qualifié de déplaisant ne l'ennuyait pas trop. Imbu de sa personne ? Pas de quoi fouetter un chat. Stupide, en revanche... Il ne tolérerait pas qu'un petit bout de femme qui considérait le moteur à combustion comme le summum de la technologie le taxe de stupidité.

Il n'avait pas chômé durant la nuit. Le vaisseau était à présent parfaitement camouflé et ses rapports avaient été dûment enregistrés. Y compris celui de sa rencontre avec cette peste de Sunbeam Stone. Ce n'est qu'au lever du soleil qu'il s'était souvenu d'avoir oublié son sac dans le chalet.

Si elle ne lui avait pas à ce point tapé sur les nerfs, une telle chose ne lui serait jamais arrivée. Le sac ne contenait aucun objet de valeur, mais c'était une question de principe. Il n'était pas distrait de nature, et s'il lui arrivait d'oublier des détails mineurs, c'était seulement lorsqu'il avait l'esprit accaparé par des choses importantes.

Il s'en voulait de penser à cette femme. Cette nuit, son image n'avait cessé de le harceler pendant qu'il travaillait. Une gêne constante, comme une démangeaison entre les omoplates, hors de portée de la main. Il la revoyait prête au combat, le menton levé et les muscles tendus. Il se souvenait de ce qu'il avait éprouvé en sentant son corps sous le sien, chargé d'énergie contenue. Et puis il y avait le blond de ses cheveux, aussi lumineux que le soleil...

Furieux, il secoua la tête, comme si cela pouvait la chasser de ses pensées. Il n'avait pas de temps pour les femmes. Non qu'il ne les appréciât pas, mais il avait d'autres priorités. Et si d'aventure c'était du plaisir qu'il voulait, Sunbeam Stone n'était pas la personne auprès de qui il irait le chercher.

Plus il songeait à l'endroit — et à l'époque — où il se trouvait, plus il était certain que Cal avait besoin d'être ramené à la raison, et par conséquent au bercail.

Son frère, se dit-il, avait dû être frappé par une sorte de mal de l'espace. Il avait subi un choc, et cette femme, Libby Stone — comme le beau sexe l'avait toujours fait à travers les siècles — n'avait eu aucun mal à l'embobiner. S'il abordait Cal avec suffisamment de doigté, c'est ensemble qu'ils regagneraient le vaisseau et repartiraient.

D'ici là, il allait profiter de son temps pour étudier et rassembler le maximum de notes sur cette petite fraction d'univers.

Parvenu à la lisière de la forêt, il fit une halte. Le froid s'était accentué et il regrettait amèrement le manque de vêtements chauds. Des nuages gris, lourds de neige, étaient venus occulter le soleil. Dans la morne clarté, il aperçut Sunny occupée à retirer des bûches fendues de la pile placée à l'arrière du chalet. Elle chantait d'une voix forte et sensuelle une ballade où il était question d'un homme qui s'en était allé. Elle ne l'entendit pas s'approcher et continua à chanter tout en se chargeant les bras de bois pour la cheminée.

— Excusez-moi.

Elle bondit en arrière avec un petit cri, laissant tomber deux bûches dans l'opération. L'une lui écrasa le pied à travers sa botte. Lâchant une obscénité, elle se mit à sautiller sur place de douleur.

— Sacré bon sang de nom d'un chien ! Vous avez un problème ou quoi ?

Serrant d'une main son pied meurtri, elle s'appuya de l'autre au mur du chalet.

— Moi non, répondit-il en réprimant un sourire. Mais vous, on dirait bien. Ça fait mal ?

— Pensez-vous, c'est un plaisir ! Je suis maso dans l'âme.

Les dents serrées, elle reposa avec précaution le pied sur le sol.

— D'où est-ce que vous venez ?

— De Philadelphie.

Elle le fusilla du regard.

— Oh, vous voulez dire maintenant ? De par là, dit-il en indiquant du pouce la forêt derrière lui.

Il s'interrompit et baissa les yeux sur les bûches tombées dans la neige.

— Vous voulez un coup de main ?

— Non.

Sunny se baissa pour récupérer son chargement, sans quitter un seul instant son hurluberlu de beau-frère des yeux, histoire de parer à toute éventualité.

— Vous savez pourquoi j'ai choisi de venir ici, Hornblower ? Pour la tranquillité et la solitude.

Elle se redressa.

— Vous saisissez le concept ?

— Oui.

— Bien.

Tournant les talons, elle réintégra le chalet par la cuisine, dont elle claqua sèchement la porte derrière elle. Une fois les bûches déposées dans leur caisse près de l'âtre, elle revint sur ses pas. Et jura derechef.

— Quoi encore ?

— J'ai oublié mon sac, expliqua-t-il, avant de humer l'air. Il y a quelque chose qui brûle ?

Avec un couinement de dépit, Sunny se précipita vers le grille-pain et frappa dessus jusqu'à ce que des tranches noircies et fumantes s'en éjectent.

— Seigneur, ce truc pue, grommela-t-elle, le nez froncé.

Jacob se pencha par-dessus son épaule afin d'avoir une

meilleure vue sur le fascinant petit appareil.

— Ça ne m'a pas l'air bien ragoûtant.

— Mais si, c'est bon !

Pour le prouver, elle croqua un morceau du pain calciné.

Malgré l'odeur de brûlé, le parfum de la jeune femme flatta les narines de Jacob, provoquant une réaction physique immédiate. S'il en éprouva une certaine gêne, la fierté l'empêcha de céder au réflexe naturel de reculer.

— Vous êtes toujours aussi têtue ?

— Oui.

— Et aussi revêche ?

— Non.

Elle se retourna, pour aussitôt se rendre compte de son erreur d'appréciation. Au lieu de s'écarter comme elle s'y attendait, il se pencha en avant et, posant les mains sur le comptoir, l'emprisonna entre ses bras. Il n'y avait rien qu'elle détestait plus que de se laisser ainsi piéger.

— Ecartez-vous, Hornblower.

— Non.

Il bougea, mais pour se rapprocher. Comme à leur première rencontre, leurs bassins se touchèrent, mais il n'y avait rien d'amoureux dans ce contact.

— Vous m'intéressez, Sunbeam.

— Sunny, rectifia-t-elle aussitôt. Ne m'appelez pas Sunbeam.

— Vous m'intéressez, répéta-t-il. Vous considérez-vous comme une femme ordinaire de votre temps ?

Interloquée, elle secoua la tête.

— Quelle sorte de question est-ce là ?

Ses cheveux présentaient de multiples nuances de blond, du platine au miel clair, remarqua Jacob. Il regretta aussitôt de prêter attention à de tels détails.

— Une qui demande une réponse simple. Alors ?

— Non. Personne n'aime se considérer comme ordinaire. Maintenant, auriez-vous l'obligeance...

— Vous êtes belle.

Il détailla son visage avec soin, posément, mettant du même coup à l'épreuve sa propre capacité de résistance.

— Mais ce n'est que physique. Qu'est-ce qui vous différencie de l'ordinaire, d'après vous ?

— Vous me faites quoi, là ? Vous préparez une thèse ?

Elle leva une main pour le repousser, mais ne rencontra que

la ferme paroi de son torse. A l'intérieur duquel elle perçut le battement lent et régulier de son cœur.

— Plus ou moins, répondit-il en souriant.

A l'évidence, il la perturbait, et cela lui procurait une intense satisfaction.

C'étaient ses yeux, se dit Sunny. Même si l'homme était timbré, il avait des yeux incroyablement hypnotiques.

— Je croyais que votre domaine, c'étaient les étoiles et les planètes, pas les gens.

— Les gens vivent sur les planètes.

— Sur celle-ci, tout au moins.

Il sourit de nouveau.

— Tout au moins. Considérez qu'il s'agit de ma part d'un intérêt purement personnel.

Elle tenta de bouger, mais s'aperçut que cela ne faisait que rendre leur contact plus intime encore. Tout en le maudissant, elle s'efforça de conserver une voix détachée.

— Je n'ai que faire de votre intérêt personnel, Jacob.

— J. P., rectifia-t-il, conscient du frémissement qui l'avait traversée. Dans ma famille, on m'appelle J. P.

— Très bien.

Se rendant compte que son cerveau était en train de se transformer en guimauve, Sunny décida de changer de tactique. Ce dont elle avait besoin, c'était d'un peu de distance.

— J'ai une idée, J. P. Si vous vous ôtiez de mon chemin, que je puisse préparer le petit déjeuner ?

Si elle ne cessait pas de se mordiller la lèvre inférieure, il allait devoir l'y contraindre de la manière la plus efficace qu'il connût, songea Jacob. Ce tic n'en était pas moins séduisant en diable.

— Vous m'invitez ?

La pointe de sa langue glissa sur la lèvre mordillée.

— Je suis bien obligée.

Il se rapprocha d'elle, se délectant de la manière dont ses yeux se dilataient, s'assombrissait, se durcissaient. Comment y résister ? Il était connu pour son intelligence, sa ténacité, son tempérament entier. Pas pour sa maîtrise de soi. Et il avait une énorme envie de l'embrasser. Pas dans un esprit scientifique, mais avec une voluptueuse sauvagerie.

— Tope là, murmura-t-il.

Elle laissa échapper un bref soupir.

Il la libéra enfin. Plus, d'ailleurs, dans son propre intérêt que dans celui de Sunny. S'il devait passer les prochaines semaines en sa compagnie, il allait devoir travailler cette maîtrise de soi. Parce qu'un plan venait de germer dans son esprit.

— J'avoue qu'un petit déjeuner sera le bienvenu.

— Parfait.

Tout en s'interrogeant sur les raisons de cette soudaine bonne volonté, Sunny traversa la cuisine, sortit deux bols d'un placard, une grande boîte multicolore d'un autre, et apporta le tout à la table.

— Nous ne pouvions pas manger de céréales industrielles quand nous étions petites. Ma mère était — est toujours — un véritable dragon dès qu'il était question de nourriture. Son idée du petit déjeuner, c'est des racines et des écorces pilées.

— Comment peut-on manger des choses pareilles ?

— Ne me demandez pas.

Attrapant une brique de lait dans le frigo, elle en versa une dose généreuse sur les piles d'anneaux colorés.

— De toute façon, depuis que j'ai pris mon indépendance, je me goinfre de trucs qui lui feraient dresser les cheveux

sur la tête. Après tout, si j'ai eu une alimentation saine mes vingt premières années, je peux bien m'empoisonner les vingt suivantes.

— S'empoisonner, répéta-t-il en considérant les céréales d'un œil méfiant.

— Pour les maniaques de la diététique, le sucre, c'est du poison. Allez-y, l'enjoignit-elle en lui tendant une cuillère. Le pain calciné et les céréales froides, y'a que ça de vrai !

Elle lui adressa un sourire charmeur. Visiblement, elle aussi avait son plan en tête.

Préférant s'assurer qu'elle ne cherchait pas à l'empoisonner, Jacob attendit qu'elle ait entamé son bol avant d'en faire autant. Une bouillie détrempée au goût de confiserie, décida-t-il. Mais appétissante. Du reste, faire honneur à son petit déjeuner était un bon début s'il voulait se faire bien voir et obtenir des informations.

Il était manifeste qu'en dehors de Libby, Cal n'avait dit à personne d'où — ni de quand — il venait. Pour cela, il méritait un vingt sur vingt. Mieux valait que ce point demeure secret. Dans le cas contraire, les conséquences seraient... Hmm, il faudrait qu'il calcule ça. Mais Sunny n'avait peut-être pas été très loin de la vérité en décrétant que le mariage de Cal avec sa sœur pouvait changer le cours de l'Histoire.

Il jouerait donc une partie serrée, avec la plus grande prudence, et tâcherait d'utiliser la situation à son avantage. De l'utiliser, elle, à son avantage, rectifia-t-il non sans un léger pincement de culpabilité.

Il allait la faire parler. De sa famille, de sa sœur, de ce qu'elle pensait de Cal. Mais ce qu'il attendait surtout, c'était une relation de première main sur ce qu'était le XXe siècle. Avec un peu de chance, qui sait ?, il arriverait peut-être à la convaincre de lui servir de guide dans la ville la plus proche, ce qui lui permettrait d'enrichir ses données.

Elle devait conserver la tête froide, se répéta Sunny. Si elle voulait savoir exactement à qui elle avait affaire, il lui faudrait faire preuve de davantage de tact. Ce n'était pas son point fort, mais elle pouvait apprendre. Elle était aussi seule avec lui qu'il était possible de l'être. Et puisqu'elle n'avait nulle intention de plier bagages, restait à s'armer de patience, de circonspection et de diplomatie. Surtout s'il était aussi dingo qu'elle le croyait.

Dommage, songea-t-elle en lui souriant. Un homme aussi séduisant, aussi diablement attirant, méritait un bon cerveau en état de marche. Mais peut-être ne s'agissait-il que d'une sorte de dépression temporaire.

— Alors, l'interpella-t-elle en faisant tinter sa cuillère sur le bord de son bol. Quelles sont vos premières impressions de l'Oregon ?

— C'est très vaste... et sous-peuplé.

— C'est pour cela que nous l'aimons.

Elle observa un bref silence, avant de demander :

— Vous avez fait escale à Portland ?

— Non, mon vol m'a amené plus près d'ici, répondit-il, préférant lui servir une demi-vérité. Vous vivez ici avec Cal et votre sœur ?

— Non. J'ai mon appartement à Portland, mais j'ai l'intention de bouger.

— Pour aller où ?

— Juste bouger.

Elle lui adressa un regard un peu embarrassé et haussa les épaules :

— En fait, j'avais dans l'idée de réinstaller un moment dans l'Est. A New York.

— Pour y faire quoi ?

— Je n'ai pas encore décidé.

Il reposa sa cuillère sur la table.

— Vous n'avez pas de travail ?

D'instinct, elle redressa les épaules.

— Je suis entre deux boulots. Je viens de démissionner d'un poste de responsable des ventes.

Traduction : elle avait été virée de son poste d'assistante au rayon lingerie d'un petit supermarché.

— J'envisage de reprendre mes études et de passer un diplôme de droit.

— De droit ?

Le regard de Jacob s'était soudain radouci. L'expression qu'il arborait était si craquante qu'elle faillit lui sourire en toute sincérité.

— Ma mère est juriste, dit-il.

— Vraiment ? Je ne crois pas avoir entendu Cal en parler. Dans quelle branche ?

Il était un peu difficile de le lui expliquer.

— Le droit civil, se hâta-t-il de répondre, avant de lui renvoyer aussitôt la balle : Et vous, quelle branche vous intéresse ?

— Je suis tentée par le droit criminel.

Elle s'apprêtait à développer, mais se ravisa et décida de prendre la tangente. Ce n'était pas d'elle qu'elle voulait qu'ils parlent, mais de lui.

— C'est drôle que ma sœur et Cal soient tous deux des scientifiques, vous ne trouvez pas ? A propos, en quoi consiste au juste le travail d'un astrophysicien ?

— Théoriser, expérimenter, démontrer...

Un sourire narquois se dessina sur les lèvres de Sunny.

— Vous travaillez aussi sur les voyages interplanétaires ? Franchement, vous croyez vraiment à tous ces trucs ? Que l'on pourrait un jour s'embarquer pour Vénus comme on s'embarque pour Cleveland ou Miami ?

En bon joueur de poker qu'il était, Jacob conserva un visage impassible et se remit à manger.

— Oui.

Elle eut un petit rire indulgent.

— J'imagine que vous le devez. Tout de même, n'est-ce pas frustrant de passer votre vie à étudier ces théories, alors que vous savez que même si une telle chose devenait possible, vous ne seriez plus là pour y assister ?

— Le temps est relatif. Au début de ce siècle, personne n'aurait cru que l'homme marcherait sur la Lune, et pourtant c'est arrivé.

Gauchement, mais c'était arrivé.

— Vous verrez, au siècle prochain, l'homme ira sur Mars et même au-delà.

— Peut-être, agréa-t-elle en se levant pour sortir deux bouteilles de soda du frigo. Mais pour ma part, j'aurais du mal à consacrer ma vie à une chose que je ne verrai jamais se produire.

Sous le regard fasciné de Jacob, elle puisa un petit objet métallique dans un tiroir, le coinça sous la capsule des bouteilles et s'en servit comme levier pour les déloger.

— J'aime voir le résultat de ce que je fais, reprit-elle en posant la première bouteille devant lui. J'ai besoin d'une gratification immédiate... Raison pour laquelle j'ai vingt-trois ans et je suis entre deux boulots.

La bouteille était de verre, nota-t-il. Du même genre que celle avec laquelle elle avait tenté de le frapper la veille. Il s'en saisit et risqua une gorgée. A sa grande surprise, le goût, très agréable, lui était familier. Il buvait la même chose chez lui, même si c'était rarement au petit déjeuner.

— D'où vous vient cet intérêt pour l'espace ?

Il reporta son attention sur elle. Mademoiselle lui faisait le coup de l'interrogatoire de police ? Fort bien. Il allait lui en donner pour son argent.

— J'aime explorer les champs du possible.

— Vous avez dû faire de longues études.

— Assez.

Il prit une nouvelle lampée de son soda.

— Où?

— Où quoi ?

Sunny tâcha de garder son sourire cordial.

— Vos études. Où les avez-vous faites ?

Il songea à l'institut Kroliac de Mars, à l'université Birmington de Houston, et à sa courte mais intense année au laboratoire spatial « L'Espace » du Quadrant Fordon.

— Ici et là. En ce moment, je suis attaché à une petite structure privée de la banlieue de Philadelphie.

Elle se demanda si le personnel de cette petite structure privée portait des blouses blanches.

— Ça doit vous passionner, j'imagine.

— En effet. Surtout récemment. Vous êtes nerveuse ?

— Pourquoi ?

— Votre pied. Il ne cesse de taper sur le sol.

Elle plaça une main sur son genou pour l'immobiliser.

— J'ai des fourmis dans les jambes dès que je reste trop longtemps au même endroit.

Il était clair, réalisa-t-elle avec dépit, qu'elle n'allait pas aller loin avec lui de cette manière.

— Ecoutez, il se trouve que j'ai vraiment des choses à...

Elle s'interrompit pour tourner les yeux vers la fenêtre. Elle ignorait quand ça avait commencé, mais la neige tombait par nappes denses.

— Super.

Suivant son regard, Jacob avisa à son tour les lourds flocons blancs.

— On dirait que c'est du sérieux.

— Oui, convint-elle avec un soupir.

Il la rendait peut-être nerveuse, mais il n'était pas un monstre, songea Sunny. Et les conditions étaient loin d'être idéales pour le camping en forêt.

En lutte avec sa conscience, elle marcha vers la porte, revint vers la table, puis s'éloigna vers la fenêtre.

— Ecoutez, dit-elle d'une voix un peu tendue. Je sais que vous n'avez aucun endroit où aller. Je vous ai vu vous enfoncer dans les bois, hier.

— J'ai... tout ce qu'il me faut.

— D'accord, mais je ne peux pas vous laisser sortir en pleine montagne par ce blizzard pour passer la nuit dans une tente ou je ne sais où. Si vous mourez de froid, Libby ne me le pardonnera jamais.

Fourrant les mains dans ses poches, elle le considéra un instant les sourcils froncés.

— Vous pouvez rester ici cette nuit.

Il fit mine d'y réfléchir, avant d'arborer un large sourire.

— J'en serais très heureux.