2

La pluie s’était calmée lorsque Caleb se réveilla. Il n’entendait plus qu’un crachotement discret sur les vitres. Il demeura un moment immobile dans le lit, le temps de reconnaître l’endroit où il se trouvait. Et de tenter de se rappeler pourquoi.

Il avait rêvé de lumières clignotantes, d’un grand vide noir. Ce rêve l’avait fait abondamment transpirer et son rythme cardiaque s’était emballé. Il se creusa les méninges pour comprendre ce qui, au juste, lui était arrivé.

« Un pilote doit avoir le contrôle absolu de son corps et de ses émotions. Il arrive souvent qu’il doive prendre des décisions dans l’instant, voire de manière instinctive. Et les contraintes de vol requièrent un corps sain et discipliné. »

Il était pilote. Les yeux fermés, il se concentra sur ce point. Il avait toujours voulu voler. Il avait été formé à cela. Sa bouche se dessécha tandis qu’il essayait de se rappeler… n’importe quoi, le plus infime détail.

Les F. S. I. Il serra les poings jusqu’à ce que son pouls s’apaise de nouveau. Il avait appartenu aux F. S. I., où il avait acquis le grade de capitaine. Capitaine Hornblower. Cal, pour tout le monde, sauf pour sa mère. Une grande et belle femme au tempérament soupe au lait mais au rire facile.

Il revit son visage, et une émotion nouvelle le submergea.

Le sentiment de retrouver son identité. Il avait une famille. Pas une compagne, de cela il était sûr, mais des parents et un frère. Son père était un homme tranquille, solide et posé. Quant à son frère, Jacob, c’était un garçon aussi brillant qu’il était impulsif et têtu.

Le martèlement dans sa tête l’empêcha d’aller plus loin. Mais c’était suffisant.

Il rouvrit lentement les yeux et songea à Libby. Qui était-elle ? Pas seulement une belle femme aux cheveux auburn et aux yeux dorés de chatte. La beauté était chose ordinaire. Et ordinaire, Libby ne l’était pas. A cause de l’endroit ? Il considéra les murs de rondins et les fenêtres à meneaux. Rien ici n’était ordinaire. Aucune des femmes qu’il avait connues n’aurait choisi de vivre ici, de cette manière, et seule.

Etait-elle vraiment née dans le lit où il se trouvait ? Le fait le frappa soudain que son comportement était assez étrange. Y avait-il une plaisanterie quelque part, dont le fin mot lui échapperait ?

Une anthropologue… L’explication était peut-être là. Peut-être était-il tombé au beau milieu d’une expérience, d’une simulation. Liberty Stone avait décidé d’adopter le mode de vie de l’époque qu’elle étudiait. C’était un peu bizarre, mais la plupart des chercheurs ne l’étaient-ils pas ? Que l’on s’intéresse au futur, il le comprenait sans mal. Mais que l’on fouille ainsi le passé échappait à son entendement. Le passé était fixé une fois pour toutes, alors pourquoi l’étudier ? Enfin, conclut-il, c’était son problème.

Il avait une dette envers elle. Sans elle, il serait peut-être mort à l’heure qu’il était. Dès que son corps et son cerveau seraient de nouveau opérationnels, il s’en acquitterait. Il mettait un point d’honneur à toujours honorer ses dettes.

Liberty Stone. Libby. Il se répéta ce nom et sourit. Il y avait en lui quelque chose de doux. Comme dans les yeux de sa propriétaire. C’était une chose d’être belle, c’en était une autre d’avoir ces magnifiques yeux fauves, si expressifs. Peut-être, d’ailleurs, était-ce là ce qui l’attirait le plus en elle. Toutes ses émotions semblaient y transparaître.

Et des émotions, il en avait suscité une belle brochette, réalisa-t-il en se redressant dans lé lit. L’inquiétude, la peur, l’amusement… le désir. Car il avait beau avoir eu l’esprit confus, elle avait répondu au sien de manière claire.

La chambre se mit à tourner, et il se cala la tête entre les mains. Son système interne s’échauffait pour Libby Stone, mais il était loin, hélas, d’être en mesure d’y faire quoi que ce soit. Dégoûté, il se laissa retomber sur l’oreiller. Encore un peu de repos, décida-t-il. Un jour ou deux de convalescence, et le cerveau et la mémoire lui reviendraient comme neufs. Il savait qui il était et où il était. Le reste suivrait.

Un livre sur la table de chevet attira son regard. Il avait toujours aimé lire, presque autant que voler.

Encore un bon souvenir bien solide qui refait surface, songea-t-il avec plaisir, avant de se saisir de l’ouvrage.

Le titre l’intrigua. Voyage à Andromède n’avait rien de folichon, a fortiori présenté comme de la science-fiction. N’importe qui disposant d’un week-end pouvait se rendre à Andromède… s’il aimait s’ennuyer à mourir. Les sourcils froncés, il ouvrit le livre et tomba sur la page où figurait le copyright.

Son corps se remit à transpirer. C’était grotesque. Grotesque et insensé. Le volume était neuf. Les pages semblaient même n’avoir jamais été tournées, constata-t-il, la bouche sèche. Ce devait être une erreur. Sinon, comment pouvait-il avoir en main un livre publié près de trois siècles plus tôt ?

***

Absorbée par son travail, Libby ignora la pointe de douleur dans le bas de son dos. Elle savait que sa position était importante lorsqu’elle travaillait plusieurs heures d’affilée, mais dès qu’elle était plongée dans les anciennes civilisations, elle en oubliait tout le reste.

Elle n’avait rien avalé depuis le petit déjeuner, et l’infusion qu’elle avait emportée était froide, à présent. Ses notes et ouvrages de référence étaient étalés un peu partout, au milieu de vêtements fripés et de journaux achetés en ville. Elle avait ôté ses chaussures, enroulé les pieds autour de ceux de son siège, et de temps à autre interrompait son pianotage sur le clavier pour remonter ses lunettes sur son nez.

Il ne fait aucun doute que l’arrivée d’un outillage moderne a eu des répercussions profondes, et pas toujours positives, sur des cultures isolées telles que celle de Kalbarri. A l’aube du XXIe siècle, les Kalbarriens ont conservé un mode de vie tribal et ne cherchent pas à s’intégrer au monde industriel tel que nous le connaissons. Ce qui, aux yeux de certains, peut apparaître comme un progrès sur le plan du développement socio-économique est très souvent…

 

– Libby.

– Oui ?

Le mot fusa dans un soupir agacé, avant qu’elle ne se retourne.

– Oh !

Pâle et tremblant, Caleb se tenait d’une main au chambranle de la porte, son autre main fermée sur un livre.

– Que faites-vous debout, Hornblower ? Je vous ai dit d’appeler si vous aviez besoin de quelque chose.

Contrariée par cette irruption dans son travail, elle se leva pour le diriger vers un fauteuil. Au moment où elle toucha son bras, il s’écarta d’un bond.

– Que portez-vous là ?

Au ton de sa voix, elle s’humecta les lèvres. Il y avait de la colère, et un soupçon de peur. Dangereuse combinaison.

– Des lunettes. Des lunettes de vue.

– Je sais ce que c’est, bon sang ! Pourquoi les portez-vous ?

Tout doux, se dit-elle in petto. Le saisissant gentiment par le bras, elle lui parla comme si elle soignait un lion blessé.

– J’en ai besoin pour travailler.

– Pourquoi ne les avez-vous pas fait réparer ?

– Mes lunettes ?

Il serra la mâchoire.

– Vos yeux. Pourquoi ne les avez-vous pas fait réparer ?

Méfiante, elle ôta ses lunettes et les cacha dans son dos.

– Et si vous vous asseyiez ?

Il secoua la tête.

– Je veux savoir ce que signifie ceci, dit-il en lui agitant le livre sous le nez.

Libby s’éclaircit la gorge.

– Ce qu’il signifie, je n’en sais rien. Je ne l’ai pas encore lu. C’est mon père qui l’aura laissé ici, j’imagine. Il est fou de science-fiction.

– Ce n’est pas ce que je…

Patience, s’enjoignit Caleb. Il n’en avait pas à revendre, et le moment était venu d’en utiliser au mieux chaque parcelle.

– Ouvrez-le à la page du copyright.

– D’accord. Je le ferai si vous vous asseyez. Vous ne m’avez pas l’air dans votre assiette.

Il gagna le fauteuil en deux pas incertains.

– Allez-y. Lisez la date.

Les blessures à la tête, songea-t-elle, avaient souvent des conséquences imprévisibles sur le comportement. Elle ne le croyait pas dangereux, mais mieux valait le caresser dans le sens du poil.

– 1989, dit-elle en s’efforçant d’arborer un sourire naturel. Tout frais sorti de la presse.

– C’est une plaisanterie ou quoi ?

Il était furieux, réalisa-t-elle. Furieux et terrifié. Elle s’accroupit auprès de lui.

– Caleb…

– Ce livre a-t-il quelque chose à voir avec votre travail ?

– Avec mon travail ? répéta-t-elle, décontenancée. Je suis anthropologue. En d’autres termes, j’étudie…

– Je sais ce qu’est l’anthropologie !

D’un geste irrité, il lui arracha l’ouvrage des mains.

– Je veux savoir ce que ceci signifie.

– Ce n’est qu’un livre. Connaissant mon père, il doit s’agir d’un banal roman de science-fiction avec mutants, guerriers de l’espace, fusils laser et tout et tout.

Elle le lui retira avec douceur.

– Je vais vous reconduire à votre lit, ensuite je vous apporterai un bol de soupe.

Malgré le sourire confiant de la jeune femme, nota-t-il, une grande inquiétude brillait dans son regard, et sa nervosité était presque palpable. Il baissa les yeux. Elle avait posé la main sur la sienne, alors qu’il était clair qu’il l’avait effrayée. Un lien s’était-il créé entre eux ? C’était presque aussi absurde que de croire à la date du copyright du livre.

– Je dois être en train de perdre la boule.

– Non.

Toute crainte envolée, elle posa sa main libre sur sa joue, et le réconforta comme elle l’aurait fait avec un enfant perdu.

– Vous avez eu un accident.

Il referma avec force les doigts sur son poignet.

– Il se serait produit un court-circuit dans ma mémoire ? Oui, peut-être. Libby…

Son regard se fit soudain intense, presque désespéré.

– Quelle est la date d’aujourd’hui ?

– Le 24 ou 25 mai, je crois.

– Non, la date complète, insista-t-il en s’efforçant de ne pas trahir son angoisse. S’il vous plaît.

– Très bien. Nous devons être le mardi 25 mai 1989. Ça vous va ?

– Parfait.

Rassemblant le peu de sang-froid qui lui restait, il la gratifia d’un sourire. L’un des deux était fou, et il espérait de tout cœur que ce soit elle.

– Vous avez quelque chose à boire, en dehors de cette infusion ?

Elle fronça un moment les sourcils, puis son visage s’éclaira.

– Du cognac. Nous en gardons toujours un peu en bas. Donnez-moi juste une minute.

– Merci beaucoup.

Il attendit qu’elle ait descendu l’escalier, puis, avec précaution, se leva et tira le premier tiroir venu. Il devait bien y avoir quelque chose dans cette maison de dingues susceptible de lui expliquer ce qui se passait.

Il trouva de la lingerie, rangée avec soin contrairement au désordre qui régnait dans la pièce. Son front se plissa. Libby lui avait affirmé ne pas être couplée. Pourtant, même si elle prisait ces effets d’une autre époque, ils étaient à l’évidence destinés à plaire aux hommes. L’image de la jeune femme dans cet ensemble chocolat à dentelle blanche s’imposa malgré lui à son esprit. Il repoussa aussitôt le tiroir.

Le second qu’il ouvrit contenait un jean et un pantalon de randonnée, bien pliés. Son regard s’arrêta sur la fermeture

Eclair du jean. Lentement, il descendit et remonta la tirette, avant de repousser le tiroir d’un air ennuyé. Puis il se tourna vers le bureau où l’ordinateur, un modèle archaïque, émettait un bourdonnement ténu. Il s’en approchait lorsque son pied heurta une pile de journaux. Il n’accorda aucune attention aux titres et aux photos de l’exemplaire du dessus. Seule la date accrocha son regard. 22 mai 1989.

Son estomac se noua. Ignorant le grondement dans ses tympans, il se pencha pour le ramasser. Les mots dansaient devant ses yeux. Il était question de traités d’armement – nucléaire, nota-t-il avec un sentiment d’horreur –, de fortes grêles dans le Midwest, et de la cuisante défaite des Mariners devant les Braves. Très lentement, sachant que ses jambes risquaient à tout instant de se dérober, il se rassit dans son fauteuil.

Miséricorde, songea-t-il, un peu groggy. Ce n’était pas Libby Stone qui était en train de devenir folle.

– Caleb ?

Dès l’instant où elle vit le visage de Caleb, Libby se précipita dans la pièce, faisant danser le cognac dans son verre ballon.

– Vous êtes pâle comme un linge.

– Ce n’est rien, répondit-il, comprenant qu’il devait désormais se montrer prudent. Je crois que j’ai voulu me lever trop vite.

– Eh bien, ce cognac ne pouvait pas mieux tomber.

Elle lui tendit le verre, et attendit que ses deux mains fussent assurées dessus.

– Buvez lentement…

Mais il l’avait déjà vidé. Se rasseyant sur ses talons, elle fronça les sourcils.

– Soit ça va vous remettre d’aplomb, soit ça va vous achever.

Cette eau-de-vie, décréta-t-il, était du vrai cognac, et non une hallucination. C’était un velours brûlant dans sa gorge. Il ferma les yeux et laissa le feu se diffuser en lui.

– Je me sens encore un peu perdu. Depuis combien de temps suis-je ici ?

– Depuis hier soir.

Les couleurs lui revenaient, constata-t-elle. Et sa voix était plus calme. Ce ne fut qu’en sentant ses propres muscles se relâcher qu’elle se rendit compte de son état de tension.

– Il était environ minuit quand je vous ai vu tomber.

– Vous avez vu l’accident ?

– En fait, j’ai aperçu un arc lumineux et entendu le fracas, répondit-elle en souriant, tout en continuant à vérifier son pouls. Pendant une minute, j’ai cru qu’il s’agissait d’une étoile filante ou d’un ovni.

– Un… un ovni ? répéta-t-il, l’air égaré.

– Non que je croie à toutes ces histoires d’extraterrestres, mais mon père a toujours été fasciné par ces théories. Ensuite j’ai compris qu’il s’agissait d’un avion.

Il la fixait de nouveau avec attention, mais dans ses yeux, la colère avait laissé place à la curiosité.

– Vous vous sentez mieux ?

Il était incapable de lui répondre et, d’une certaine manière, c’était sans doute mieux ainsi, songea-t-il. Il avait besoin de réfléchir avant d’en dire trop.

– Un peu.

Espérant toujours qu’il y eût quelque bizarre erreur, il agita le journal qu’il tenait à la main.

– Où l’avez-vous trouvé ?

– Je suis allée à Brookings il y a deux jours. C’est à une centaine de kilomètres d’ici. J’ai fait le plein de provisions et acheté quelques journaux. Que je n’ai pas encore eu le temps de lire. Les nouvelles ne doivent plus être très fraîches.

– Non, convint-il en baissant les yeux sur les exemplaires restés par terre. Plus très fraîches…

Eclatant de rire, elle se leva et entreprit de mettre un peu d’ordre dans la pièce.

– Je me sens loin de tout, ici. Plus que lorsque je travaille au bout du monde. Nous pourrions établir une colonie sur Mars que je ne l’apprendrais qu’une fois l’opération terminée.

– Une colonie sur Mars, murmura-t-il, sentant comme une pierre chuter dans son estomac. Je crois qu’il vous faudra pour cela attendre un bon siècle.

– Malheureusement, je ne serai plus là !

Elle se tourna vers la fenêtre et soupira.

– La pluie s’est remise à tomber. Voyons si nous pouvons avoir la météo.

Enjambant une pile de livres qui jonchait le sol, elle alluma un petit poste de télévision portable. Une image neigeuse clignota, avant de se stabiliser.

– Ça ne devrait pas tar… Caleb ?

Libby pencha la tête de côté devant son air interloqué.

– Eh bien quoi ? Vous n’avez jamais vu de télévision ?

– Pardon ?

Il se ressaisit aussitôt, regrettant que son verre de cognac soit vide. Une télévision. Il en avait entendu parler, bien sûr. De la même manière que Libby avait entendu parler de la conquête de l’Ouest.

– Euh, je ne m’étais pas aperçu que vous en aviez une.

– Nous sommes rustiques, rétorqua-t-elle. Pas primitifs.

Elle plissa les yeux devant son petit rire contraint.

– Vous devriez peut-être retourner vous allonger, vous ne croyez pas ?

– Si.

Et lorsqu’il se réveillerait de nouveau, ce mauvais rêve serait terminé et tout serait revenu à la normale.

– Je peux emporter ces journaux ?

Elle s’avança pour l’aider à se lever.

– Je ne sais pas s’il est bon que vous lisiez.

– Croyez-moi, c’est le cadet de mes soucis.

Cette fois, la pièce ne se mit pas à tourner, mais c’était toujours très agréable de pouvoir lui enlacer les épaules. Des épaules étonnamment solides. Quant à son parfum…

– Libby, si en me réveillant je découvre que tout cela n’a été qu’une illusion, je tiens à ce que vous sachiez que vous en aurez été la plus belle partie.

– C’est gentil.

– Je suis sincère.

Les brumes du cognac et de sa commotion avaient commencé à s’insinuer dans son esprit. Et comme il avait l’impression d’avoir eu le cerveau grillé dans une éruption solaire, il ne lutta pas. Elle eut quelque mal à le remettre au lit. Il n’ôta son bras de ses épaules qu’au dernier moment lorsque, penchée sur lui, elle fut assez près pour qu’il effleure ses lèvres.

– Oui, marmonna-t-il. La plus belle de toutes.

Libby s’écarta d’un bond. Mais il avait déjà sombré dans le sommeil, constata-t-elle, le cœur battant la chamade.

 

Qui était Caleb Hornblower ? Durant toute la soirée, la question perturba Libby dans son travail. Même son intérêt, pourtant immense, pour les Kalbarriens ne parvenait à la détourner de sa fascination croissante pour son hôte inattendu, et quelque peu dérangeant.

Qui était-il ? Et qu’allait-elle faire de lui ? L’ennui, c’est qu’elle se posait un tas d’autres questions au sujet de son étrange patient. Pourquoi volait-il en plein orage à minuit ? D’où venait-il ? Où allait-il ? Pourquoi un simple livre de poche provoquait-il chez lui une telle panique ? Et pourquoi l’avait-il embrassée ?

Elle se reprit aussitôt. Cette question était sans importance. Elle ne se la posait même pas. Il ne l’avait pas vraiment embrassée. Et quoi qu’il en soit, c’était par gratitude, décida-t-elle en se mordillant l’ongle du pouce. Par ce geste, il voulait juste la remercier. Dans la culture occidentale, le baiser était devenu chose banale. Aussi banale qu’un sourire ou une poignée de main. C’était un signe d’amitié, d’affection, de sympathie, de gratitude. Et de désir. Elle mordit un peu plus son ongle.

Bien sûr, le baiser n’existait pas dans toutes les sociétés. Maintes cultures tribales… Voilà qu’elle pontifiait de nouveau. Et se rongeait les ongles, ce qui était mauvais signe.

Ce qu’il lui fallait, c’était oublier un peu Hornblower et se mettre quelque chose dans le ventre. Une main plaquée sur son estomac, elle se leva. Vu qu’elle ne ferait rien de bon dans ces conditions, autant se sustenter.

La lumière était éteinte dans la chambre de Caleb. Elle la dépassa. Le sommeil était certainement plus important pour son rétablissement qu’un autre repas.

Un roulement de tonnerre résonna tandis qu’elle descendait l’escalier. Autre mauvais signe. A ce régime-là, il faudrait des jours avant qu’elle puisse le conduire en ville. Peut-être le cherchait-on déjà. Les amis, la famille, les collègues. Une femme, une petite amie… Tout le monde avait quelqu’un.

Au moment où elle posait la main sur l’interrupteur, le premier éclair illumina le ciel. Encore un bel orage en perspective ! se dit-elle en ouvrant la porte du réfrigérateur. N’y trouvant rien qui lui mît l’eau à la bouche, elle fouilla les placards. Pour une nuit comme celle-ci, un bol de soupe au coin du feu était encore le mieux indiqué.

Seule.

Avec un léger soupir, elle ouvrit la boîte. Depuis peu, elle s’était mise à réfléchir à cette solitude. En tant que scientifique, elle en connaissait la raison. La culture dans laquelle elle vivait était celle du couple. Les célibataires – les « non couplés », rectifia-t-elle avec un petit sourire – étaient souvent amers, déprimés. Les médias ne cessaient de vanter la vie à deux, les familles faisaient pression pour qu’ils perpétuent la lignée, et les amis offraient avis et conseils pour qu’ils trouvent l’âme sœur. Presque depuis sa naissance, l’être humain était programmé à cet effet.

Raison, peut-être, pour laquelle elle avait résisté, songea Libby en remuant sa soupe à l’aide d’une cuillère de bois. Autonomie et indépendance étaient deux notions qui lui avaient été inculquées dès le plus jeune âge. Il fallait vraiment un oiseau rare pour ébranler cet acquis. Au lycée, les petits copains avaient été rares, de même qu’à l’université.

L’intérêt qu’elle portait au sexe opposé était très limité, sauf, bien entendu, dans le registre scientifique. Jamais elle n’avait rencontré un homme qui l’attirât assez pour l’empêcher d’établir des typologies et de former des hypothèses. Au lycée, on la surnommait « Einstone ». Et pour ses camarades de la fac, elle était la « Vierge Endurcie ». Blessée par ces ridicules sobriquets, elle avait choisi de les ignorer et s’était plongée à corps perdu dans ses études. Si, d’un côté, cette personnalité lui avait valu de solides amitiés, tant féminines que masculines, les relations intimes, elles, en étaient restées au point mort.

La conclusion de cette analyse, c’était qu’aucun homme ne lui avait jamais vraiment, eh bien… fait envie. Oui, c’était bien le terme.

Et qu’il n’en existait sans doute aucun sur cette planète.

Sa cuillère à la main, elle se retourna pour prendre un bol. Et pour la seconde fois, elle vit Caleb dans l’encadrement de la porte. Elle étouffa un cri et la cuillère s’envola. Un éclair illumina la pièce, puis la cuisine fut plongée dans le noir.

– Libby ?

– Bon sang, Hornblower, ne faites pas ça ! s’exclama-t-elle d’une voix blanche, tout en fouillant un tiroir à la recherche d’une bougie. Vous m’avez fait mourir de peur !

– Vous avez cru que j’étais un mutant d’Andromède ?

La pointe de sécheresse dans sa voix lui fit froncer les sourcils.

– Je vous ai dit que je ne lisais pas de cette littérature. Mais où sont passées ces maudites allumettes ?

Se retournant dans l’obscurité, elle se heurta durement à son torse. L’espace d’un nouvel éclair, elle vit son visage et sa bouche devint toute sèche. Il en émanait une intensité impressionnante, dangereuse.

– Vous tremblez, déclara Caleb.

Son ton s’était imperceptiblement adouci, mais ses mains demeuraient fermes sur ses épaules.

– Vous êtes vraiment effrayée ?

– Non, je…

Elle n’était pas femme à avoir peur du noir. Et moins encore d’un homme – pour l’intellect, s’entend. Mais effectivement, elle tremblait. Ses mains, qui s’étaient plaquées sur le torse nu de Caleb, tremblaient, et l’intellect n’y était absolument pour rien.

– Il faut que je trouve ces allumettes.

– Pourquoi avez-vous éteint la lumière ?

Elle sentait merveilleusement bon, se dit Caleb. Dans l’ombre fraîche, il ne percevait plus que son parfum. Léger. Féminin en diable.

– Je ne l’ai pas éteinte. C’est l’orage.

Après quelques secondes de silence, elle reprit :

– Caleb ?

– Cal.

Dans un nouvel éclair, elle vit que ses iris s’étaient assombris. Il se tourna vers la fenêtre.

– Les gens m’appellent Cal.

Sa prise s’était relâchée. Libby tâcha de conserver son calme, mais un soudain coup de tonnerre la fit sursauter.

– J’aime bien Caleb, dit-elle d’une voix qu’elle espérait détendue. Nous le garderons pour les grandes occasions. Maintenant, il faut que vous me laissiez.

Il laissa glisser ses mains jusqu’à ses poignets, avant de les remonter sur les bras.

– Pourquoi ?

L’esprit de Libby se bloqua. Sous les paumes de Caleb, elle sentait le battement fort et régulier de son cœur. Lentement, il laissa redescendre ses mains, et ses pouces tracèrent des cercles paresseux, érotiques, sur la peau tendre de l’intérieur de ses poignets. Elle ne le voyait plus, mais sentait son souffle tiède sur ses lèvres entrouvertes.

– Je…

Chaque muscle de son corps fondait.

– Non, dit-elle en s’écartant d’un pas. Il faut que je trouve ces allumettes.

– Bien sûr.

Appuyée au comptoir, elle fouilla de nouveau le tiroir. Même après avoir trouvé la boîte, il lui fallut près d’une minute pour craquer son allumette. Songeur, les mains dans son dos, Cal l’observait.

– Je faisais chauffer de la soupe. Vous en voulez ?

– Avec plaisir.

S’occuper les mains devait l’aider, soupçonna-t-il.

– Vous… vous devez vous sentir mieux, dit-elle.

Il grimaça en pensant aux heures où, allongé dans le noir, il s’était torturé les méninges pour recouvrer toute sa mémoire.

– Je me sens mieux, en effet.

– Pas de maux de tête ?

– Pratiquement plus.

Elle versa la soupe dans deux bols, puis arrangea tout avec soin sur un plateau.

– J’allais m’installer devant la cheminée.

– Très bien.

Sur ce, il prit les deux bougies et la précéda. Cet orage était le bienvenu, songea-t-il. Il rendait tout plus irréel. Lorsque la pluie aurait cessé, peut-être alors saurait-il ce qu’il convenait de faire.

– C’est le tonnerre qui vous a réveillé ?

– Oui.

Ce mensonge ne serait pas le dernier, même s’il en regrettait la nécessité. C’est avec le sourire qu’il prit place dans un des fauteuils placés devant l’âtre, baigné par la lumière chaude, intime, des bougies et du feu. Le charme qui émanait d’une telle ambiance, aucun ordinateur n’aurait pu le reproduire.

– Combien de temps pensez-vous que durera la coupure ?

– Une heure…

La première gorgée de soupe la calma presque, nota Libby.

– …ou une journée.

Elle se mit à rire et secoua la tête.

– Papa ne cessait de parler d’acheter un générateur, mais il a toujours remis cela au lendemain. L’hiver, quand nous étions enfants, il fallait parfois cuisiner au feu de bois plusieurs jours de suite. Nous dormions ici même, recroquevillées sur le sol, tandis que nos parents rajoutaient à tour de rôle des bûches dans le foyer.

– Vous aimiez ça.

Cal connaissait des gens qui s’adonnaient au camping dans des zones protégées. Il les avait toujours pris pour de doux excentriques, mais à la manière dont Libby en parlait, l’idée paraissait très sympathique.

– J’adorais. Ces cinq premières années de ma vie m’ont certainement beaucoup aidée dans mon travail de terrain.

Elle était de nouveau détendue, il le voyait à ses yeux, le percevait dans sa voix. Même si la Libby nerveuse ne manquait pas de charme, il la voulait sereine. Plus elle serait à l’aise, plus il récolterait d’informations.

– Quelle époque étudiez-vous ?

– Aucune en particulier. En fait, c’est la vie tribale qui m’intéresse. Les cultures isolées, leur confrontation à la modernité. L’électricité, par exemple, modifie en profondeur les mœurs de l’homme traditionnel. J’ai un peu exploré certaines civilisations éteintes. Les Aztèques, les Incas…

C’était si facile, constata-t-elle. Plus elle parlait de son travail, moins elle repensait à ce qui s’était passé dans la cuisine et à son étrange réaction face à lui.

– Je compte me rendre au Pérou cet automne.

– Comment vous est venue cette passion ?

– Je crois que c’est au cours d’un voyage au Yucatan lorsque j’étais enfant. J’ai découvert ces splendides ruines mayas. Etes-vous déjà allé au Mexique ?

Il se rappela une nuit assez « chaude » à Acapulco.

– Oui, il y a dix ans.

Ou plutôt dans deux siècles, corrigea-t-il en son for intérieur, l’œil froncé sur le contenu de son bol.

– Un mauvais souvenir ?

– Hein ? Euh, non. Cette soupe…

Il en reprit une gorgée.

– Son goût m’est familier.

Avec un sourire, elle replia les jambes sous elle.

– Mon père serait heureux de l’entendre. Natura, c’est le nom de son entreprise. Il l’a démarrée ici même, dans ce chalet.

Cal renversa la tête en arrière et éclata de rire.

– Je croyais qu’il s’agissait d’un mythe !

– Non, répondit-elle, étonnée, avant de l’étudier avec circonspection. Qu’y a-t-il de si drôle ?

– C’est trop difficile à expliquer.

Devait-il lui répondre que deux cent soixante-trois ans plus tard, Natura serait l’une des plus grosses et plus puissantes sociétés sur la Terre et ses colonies ? Devait-il lui dire qu’outre des infusions et de la soupe, elle produisait également du carburant biologique, des produits de beauté et Dieu sait quoi encore ? Et lui, Cal Hornblower, était confortablement assis devant l’âtre du chalet où tout avait commencé. Du coin de l’œil, il la vit le regarder comme si elle allait de nouveau lui prendre le pouls.

– Ma mère m’en donnait souvent quand je ne me sentais pas bien, dit-il.

– Ça soigne tout. Votre mémoire vous revient ?

– Par fragments, répondit-il, toujours prudent. Il m’est plus facile de me rappeler mon enfance que ce qui s’est passé hier.

– Ça n’a rien d’anormal. Etes-vous marié ?

Quelle mouche t’a donc piquée ? se demanda-t-elle aussitôt, avant de tourner les yeux vers le feu.

Caleb se réjouit de ce qu’elle ne vît pas son large sourire.

– Non. Il ne serait pas sage d’avoir envie de vous si je l’étais.

Elle se tourna vers lui, bouche bée, puis se leva brusquement et rassembla la vaisselle sur le plateau.

– Je vais rapporter tout cela dans la cuisine.

– Vous auriez préféré que je ne vous le dise pas ?

Elle déglutit avec difficulté.

– Me dire quoi ?

– Que j’ai envie de vous, répondit-il en la retenant d’une main sur le poignet.

De sentir battre son pouls sous sa main l’étonnait et l’excitait à la fois. Il ignorait tout des codes amoureux en vigueur en cette époque, mais il ne devait guère y avoir de différence avec ce qu’il connaissait.

– Oui… Non.

Le sourire aux lèvres, il lui ôta le plateau des mains.

– Oui ou non ?

– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

Il se leva. Elle recula d’un pas, et sentit la chaleur du feu sur ses jambes.

– Caleb…

– C’est une grande occasion ? s’enquit-il en glissant l’index sur sa joue, ce qui eut pour effet de rendre son regard aussi brûlant que les flammes derrière elle.

– Non…

C’était ridicule. Il ne pouvait quand même pas la faire trembler par un contact aussi léger ! se dit Libby.

– Lorsque, à mon réveil, je vous ai vue assoupie dans ce fauteuil, à la lumière du feu, j’ai cru à une illusion.

Du pouce, il parcourut doucement sa lèvre inférieure.

– Et en cet instant, vous en êtes une.

En ce qui la concernait, c’était exactement le contraire, songea la jeune femme. Elle se sentait réelle, bien réelle. Et terrifiée.

– Il faut que je couvre le feu pour la nuit. Et vous devriez retourner vous coucher.

– Nous allons couvrir le feu pour la nuit. Puis nous irons nous coucher.

Elle redressa le dos, furieuse de constater qu’elle avait les mains moites. Non, se jura-t-elle, elle ne bredouillerait pas. Elle ne se comporterait pas comme une oie blanche. Elle agirait avec lui en femme forte, indépendante, sachant ce qu’elle veut.

– Je ne dormirai pas avec vous. Je ne vous connais pas.

Donc, c’était là une condition, songea Cal. Une condition qui, somme toute, ne manquait ni d’attrait ni de logique.

– Très bien. Combien de temps vous faut-il ?

Elle le dévisagea un moment, avant de plonger une main lasse dans ses cheveux.

– J’ignore si vous plaisantez, mais ce que je sais, c’est que vous êtes l’homme le plus bizarre que j’aie jamais rencontré.

– Et encore, vous ne connaissez qu’une partie de moi.

Il la regarda couvrir soigneusement le feu. Outre qu’elle était adroite de ses mains, elle avait un corps athlétique et les yeux les plus candides qu’il lui eût été donné de voir.

– Demain, nous apprendrons à nous connaître, annonça-t-il. Ensuite, nous coucherons ensemble.

Elle se raidit si brusquement que l’os de son poignet cogna le manteau de la cheminée. Grommelant un juron, elle se le massa et se tourna vers son hôte.

– J’en doute fort.

Il se saisit de la grille, qu’il plaça devant le foyer, ainsi qu’il l’avait vue faire plus tôt.

– Pourquoi ?

– Parce que…

Désemparée, elle chercha durant quelques instants ses mots.

– Je ne fais pas ce genre de chose.

Elle savait reconnaître l’étonnement sincère lorsqu’elle le voyait. Et c’était ce qu’exprimaient les iris bleu de nuit de Caleb.

– Jamais ?

– Franchement, Hornblower, ce ne sont pas vos oignons.

Même si ça ne mène pas loin, un peu de dignité ne coûte rien, se dit-elle en ramassant le plateau. Les bols glissèrent, et se seraient fracassés sur le sol s’il n’avait lancé la main et rétabli l’équilibre de l’ensemble.

– Pourquoi êtes-vous fâchée ? Je veux juste faire l’amour avec vous.

– Ecoutez, dit-elle après avoir pris une profonde inspiration. A présent, ça suffit. Je vous ai rendu service, et je n’apprécie pas cette idée selon laquelle je devrais sauter au lit avec vous uniquement parce que… ça vous démange. Je trouve cela peu flatteur – en fait, je trouve cela très insultant – que vous puissiez croire que je sois prête à coucher avec un parfait inconnu juste parce que c’est commode.

Il pencha la tête de côté, essayant de tout saisir.

– Et si c’est incommode ?

Elle serra les dents.

– Ecoutez, Hornblower. Dès que nous pourrons sortir d’ici, je vous jetterai dans le premier bar à célibataires venu. D’ici là, gardez vos distances.

Sur ces paroles, elle sortit d’un pas vif de la pièce. Il entendit un fracas de vaisselle dans la cuisine.

Fourrant de nouveau les mains dans ses poches, il remonta l’escalier. Les femmes du XXe siècle étaient difficiles à comprendre. Fascinantes, sans nul doute, mais difficiles à comprendre…

Au fait, qu’est-ce que c’était qu’un bar à célibataires ?