CHAPITRE XII
Le lendemain de l’abjuration du roi, je reçus une lettre du majordome de ma seigneurie, me mandant qu’il moissonnait mes blés du Chêne Rogneux et qu’il m’attendait pour que j’en disposasse selon ce que je jugerais bon. La trêve continuant entre les ligueux et royalistes – tant est qu’un grand nombre de Parisiens saillait des murs chaque dimanche pour venir voir le roi à messe – au grand déplaisir des Seize, du légat et du duc de Feria – j’envoyai Miroul à mon logis de la rue des Filles-Dieu afin qu’il me ramenât Pissebœuf, Poussevent et mes chevaux. Là-dessus, mon père, oyant que j’allais départir pour Montfort l’Amaury, voulut à moi se joindre, afin que d’embrasser non point seulement Samson, toujours fort heureux à ce qu’il me dit, en ses bocaux et en sa Gertrude, mais aussi ma petite sœur Catherine qui s’encontrait chez moi avec Quéribus. Je fus fort aise, et de sa compagnie, et du renfort de sa petite escorte que commandait le géantin Fröhlich, mon bon Suisse de Berne, sur lequel je ne pouvais jeter l’œil sans me ramentevoir notre fuite désespérée par les rues de Paris à l’aube de la Saint-Barthélemy. Là-dessus, Fogacer, qui était fort affectionné à Angelina, faisant en sa présence l’enfant et le petit espiègle, et n’aimant rien tant qu’être tancé par elle, quit de moi d’être de la partie, ce à quoi volontiers j’acquiesçai, mais non point Mgr Du Perron, qui, se cuidant au moindre pet à deux doigts de la mort, se fit énormément tirer l’oreille pour se passer de son médecin. Il y consentit enfin, et moi à ce que Fogacer emmenât Jeannette avec lui.
— Hé quoi ! dit mon père, une garce en ce périlleux voyage ! Cornedebœuf ! Emmenez-vous par les chemins votre fournaise anglaise ou votre drapière de Châteaudun ?
— My Lady Markby, dis-je, ne peut quitter la Cour, ni ma belle drapière, sa boutique. Et ferais-je à Angelina l’affront de les amener chez moi ? Jeannette voyagera en ma coche.
— Tout du même, dit mon père.
Cependant, il changea quelque peu d’avis, quand il vit Jeannette, fort bien attifurée en damoiselle de bon lieu, et tant belle que coite : deux qualités qui ne pouvaient manquer de lui plaire.
— Mon fils, me dit-il, tandis qu’il chevauchait avec moi quelque peu en avant de la troupe et au botte à botte, crede mihi experto Jehanno[45] rien ne passe en commodité une garce qui n’ouvre le bec que pour manger et pour vous mignonner. Fi des intarissables jaseuses ! Il faut bien avouer que votre Fogacer, pour se dévergogner sur le tard, a eu la main heureuse. La mignote est cette sorte d’abricot qu’on aimerait cueillir à même la branche pour s’en régaler.
— Bah ! dis-je en faisant la moue (encore qu’ébaudi assez en mon for) je ne sais qui prétend que la robe ne fait pas que le moine : elle fait la femme aussi. Jeannette a, certes, un fripon minois, mais vous savez tout ce que nos élégantes s’ajoutent d’artifices qui-cy qui-là, pour se rondir, tant est qu’on ne peut juger d’elles que nues en leur natureté. Dévêtue, Jeannette vous décevrait.
— Mon instinct me dit que non ! dit mon père.
— Mon instinct me dit que si ! dis-je en riant. Mais, Monsieur mon père, repris-je, gardez-vous de lui donner le bel œil, Fogacer se montre ès amours d’une jaleuseté de Maure.
À peine avions-nous mis le pied dedans le Chêne Rogneux que Florine submergea mon Miroul, et de ses poutounes, et d’infinies jaseries sur la terre de La Surie, laquelle mon voisin le vidame, étant vif mais mal allant, ne voulait vendre que d’une fesse, tortognonant dès qu’on lui en parlait, haussant les prix dès qu’acheteur se présentait, étant travaillé du secret désir d’y terminer ses jours : ce à quoi il réussit plus tôt qu’il ne le pensait, étant archiligueux et se trouvant pris de saisissement à la nouvelle de l’abjuration de Navarre. Ses héritiers, dès le sèchement de leurs larmes, ne rêvèrent que de vendre en courant la poste, pour ce qu’ils n’appétaient à rien tant qu’à pécunes pour un plus prompt partage, et leur hâte étant telle à palper les clicailles que le prix pour cette belle terre (et un manoir point du tout mesquin, et au surplus, meublé) descendit à vingt mille écus.
J’avais trop à faire à mignonner ma famille, tant femme qu’enfants, frère, sœur et beau-frère, à user délicieusement mes oreilles à les ouïr, mes bras à leur bailler brassées, et mes lèvres à les poutouner, pour occuper tout de gob mon pensement à la râtelée de Florine, mais retiré après la repue du soir en ma librairie (comme c’était jà la coutume à Mespech) avec mon père, Samson, Quéribus, Fogacer et Miroul, je soulevai le point et dis à mon Miroul qu’ayant comme moi passé quarante ans, le moment était venu pour lui d’acheter une terre qui lui apportât, tout ensemble, profit et renom sans cependant relâcher du tout le lien qui l’unissait à moi ; que je connaissais ces terres de La Surie, qu’elles étaient bonnes du temps du vidame, qu’elles deviendraient meilleures par son plus avisé ménage, que j’avais les laboureux, les charrues, les charrois, les chevaux et un bon majordome, desquels il pouvait disposer, que je lui avancerais du bon du cœur dix mille livres pour l’épauler à cet achat, lesquelles il me repaierait sans usance aucune, au fil des ans, sur ses récoltes.
Mon Miroul fut tant interdit que j’envisageasse l’achat de cette terre devant un tel aréopage qu’il demeura coi, et coi si longtemps que mon père, se méprenant sur le sens de ce silence, dit d’une voix grave :
— Miroul, j’ai un million de fois mercié le ciel du jour où tu t’es introduit dans ma maison de Mespech, car encore que cette irruption m’irritât prou sur le moment (phrase qui fit rougir fort Miroul car étant alors un pauvre galapian affamé, orphelin de surcroît, il n’avait escaladé nos murs que pour nous rober un jambon)… Ce n’était là, poursuivit mon père, qu’une de ces bénédictions déguisées que le Seigneur nous envoie parfois en ses imperscrutables desseins, mon fils Pierre te devant, depuis vingt-cinq ans, tant de sages conseils et d’inestimables services.
— Et qui plus est, la vie ! dis-je avec feu. Et non point une fois, mais dix ! Mais vingt ! Au-delà même de tout compte que je pourrais faire !
— Aussi, Miroul, reprit mon père, suis-je disposé, pour te prouver ma gratitude, à t’avancer cinq mille écus pour l’achat de La Surie.
— Et moi, dit Samson promptement, deux mille.
— Et moi, dit Quéribus, deux mille.
— Et moi, dit Fogacer, mille. Il est vrai, ajouta-t-il, avec son sinueux sourire que de cette somme, je n’ai pas le premier sol vaillant, mais voilà bien le bon et le commode de servir une soutane violette : Je suis, de présent, quasiment d’Église, et on me fera crédit.
À quoi mon père rit à gueule bec, et Quéribus, et Samson, et moi : rires auxquels se joignit mon Miroul, combien que les larmes lui ruisselassent au même moment sur la face de par le soudain émeuvement que notre grande amour lui avait baillé. Cependant, nos rires ayant cessé, et le nœud de sa gorge s’étant dénoué, il dit d’une voix de prime faible assez, mais qui peu à peu s’affermit :
— Ha ! Messieurs ! Que de grâces je vous dois ! Et de prime à Monsieur le baron de Mespech, sans la bénignité de qui j’eusse pu finir mes jours mon col dans un nœud coulant, une tranche de son jambon au bec. Ensuite, au baron de Siorac, auquel je n’ai fait, en lui sauvant la vie, que rendre tout ce qu’il m’avait donné, pour ce que je lui dois tout, ces années écoulées : pain, toit, vêture, cheval, voyage et le gai savoir qu’il m’a imparti : gratum hominem semper beneficium delectat[46]. Adonc, j’accepte du bon du cœur et en toute affection et reconnaissance le prêt de quinze mille écus, par quoi l’un et l’autre ont voulu faire la différence avec la somme qui m’est demandée pour la Seigneurie de La Surie (sur ces derniers mots, sa bouche friande se rondit comme s’il mâchellait le plus délectable des fruits) mais que M. de Quéribus, M. Samson de Siorac et le révérend docteur Fogacer ne me gardent point mauvaise dent de ne point tirer bénéfice de leur émerveillable libéralité. Je me trouve, poursuivit-il, non sans un certain air de pompe, avoir quelque bien, mon maître ayant laissé, à ma seule usance, la picorée qu’il aurait pu, pour ce que je servais sous lui, revendiquer pour soi. Je suis donc, d’ores en avant, assuré de La Surie.
Nous sourîmes tous à ce giòco, non point qu’il fût hors pair, mais pour ce que nous attendions tous de Miroul qu’il le fît. Et que nous pouvions voir qu’il était heureux d’avoir trouvé cette chute-là à son petit discours.
— Monsieur mon fils, dit le baron de Mespech, comme je le raccompagnai à sa chambre, le bougeoir au poing, personne, hormis votre père, et se peut quelques dames, ne peut vous aimer davantage que Miroul, ni se trouver en position, étant votre quotidien compagnon, de vous faire plus de bien. Vous agîtes donc très bien en l’établissant, et mieux encore, en quérant du roi de l’anoblir.
— Quoi ? Le roi vous l’a-t-il dit ?
— Avec de grands éloges de vous, ayant trouvé fort bon que, ne demandant rien pour vous, ni pécunes ni titres (alors qu’il est plus mangé de quémandeurs qu’un chien de puces) vous l’ayez prié pour Miroul.
Mon bougeoir allumé au bougeoir paternel et ma barbe frottée contre la sienne, et le quittant, fort content de lui, de Miroul et de moi, je gagnai ma chambre, où trouvant une lettre sur mon lit, je posai ma chandelle dessus mon chevet et la lus.
Monsieur mon mari,
Combien qu’il soit mal, prétend-on, de se plaindre, et que ce soit péché chez une femme – mais c’est le curé Ameline qui dit cela, et c’est un homme –, j’oserais confier à ce papier combien je suis marrie que, depuis votre retour au logis, nos sommeils soient désunis, vous contentant, quant à vous, d’une coite fort roide, alors que vous pourriez avoir en la mienne tant de commodités. Comme je ne suis pas, que je sache, tant vieille et décrépite, ni épouse si acariâtre que vous deviez me faire l’injure de me fuir, couchant sous le même toit que moi, j’augure que vos suspicions touchant ma personne ne sont pas en votre pensement tout à plein résolues, ce qui ne laisse pas de m’étonner prodigieusement, puisqu’en mai 1591 je vous ai donné un fils, preuve éclatante que je n’étais pas, moi, frappée de stérilité comme le figuier de l’Évangile, ou comme la personne avec laquelle vous m’avez trop longtemps confondue. Je vous supplie donc de ne dépriser point les efforts que je fais présentement pour effacer vos doutes, cette présente lettre ayant beaucoup coûté à ma fierté. Je vous prie de me croire, Monsieur mon mari, quoi que vous décidiez et jusqu’à la fin des temps, votre très humble et très dévouée servante.
Angelina.
Si j’avais reçu cette lettre en 1590 au moment où Angelina m’avait annoncé, par la plume de Florine, qu’elle était grosse, j’eusse été le plus heureux des hommes : le lecteur se ramentoit sans doute qu’au rebours de Larissa qui écrivait avec dol et labour un informe gribouillis sans grammaire et sans orthographe, Angelina m’avait, dès sa première lettre, ravi par l’élégance de son écriture et les mignardes tournures de son style : tant est qu’une lettre d’elle – plus encore que sa fécondité – m’eût apporté l’irréfutable preuve qu’il n’y avait pas eu substitution, et que la maîtresse du Chêne Rogneux était bien l’épouse que je chérissais et non la malheureuse fille dont j’avais appris à détester la conduite. Mais que cette preuve, Angelina ne me l’eût pas administrée plus tôt, se cantonnant, bien au rebours, ces trois années écoulées dans un silence qui n’était rompu que par des petites lettres écrites de la main de Florine, voilà qui me laissait béant. On eût dit qu’elle avait désiré par une bizarre sorte d’orgueil me punir impiteusement de mes doutes à son sujet, alors même que ses folies et son déportement à la mort de Larissa les rendaient si naturels.
Je m’assis sur mon lit, et tombai un long moment dans le pensement de ces années de tourments et de doutes, lequel me fit grand mal, puisque je voyais bien qu’Angelina eût pu me les éviter et sans pâtir elle-même du contrecoup de mon pâtiment. Je demeurai béant – et en ma béance infiniment triste et marmiteux – que l’être que j’aimais le plus, et dont j’étais le plus aimé, m’eût infligé, et eût reçu de moi, tant de mortelles navrures, toutes inutiles : il eût suffi d’une plume et d’un papier. Et me demandant comment j’allais de présent en agir avec elle, lui faire, ou ne lui point faire, reproches, courir, ou non, le risque d’affronter sa fierté sourcilleuse, et de raviver nos plaies en les mettant nues, je m’avisai que le mieux que je pusse faire, c’était de la rejoindre en sa chambre et de la prendre dans mes bras, mais sans dire mot, ne sachant pas si les paroles, quelles qu’elles fussent, n’allaient pas gâter notre précaire accommodement. Ce que je fis à la parfin, m’avisant combien elle était de moi déconnue, après tant d’années passées à son côté, et me disant aussi que tant plus on est proche par le cœur d’une personne – et le temps apportant entre elle et vous d’inévitables malentendus – tant plus il devient impossible de les éclaircir avec elle. Et que ce soit là sagesse ou, à rebours, lassitude et lâcheté, à ce jour je n’ai pas tranché.
Encore que la somme requise par les héritiers du vidame pour vendre La Surie ne pût être d’un seul coup rassemblée et versée, l’affaire put se conclure la semaine suivante au nom de Miroul, moi-même donnant ma garantie que le reste serait payé sous trois mois, et les héritiers, en leur hâteté, leur insouciance, ou ignorance des choses de la terre, laissant à Miroul les blés, ceux-ci, au prix où était le setier de grains en Paris, montant, à ce que je calculai, à la moitié de notre dette, sans que nous eussions d’autre peine qu’à les moissonner en même temps que ceux du Chêne Rogneux : ce qui toutefois mit sur le pied de guerre, et sur selle, et mes gens, et ceux de mon père et ceux de Quéribus, pour ce que les voleries étaient telles par les temps de famine et les blés si rares, et si renchéris qu’à peine les épis coupés étaient-ils rassemblés en gerbes que des bandes armées de vaunéants couraient sus aux laboureux et les en dépouillaient. Ces brigandeaux, maugré leur nombre, n’eussent pas eu le front de s’attaquer à nous, mais la pique à la main, ils visitèrent nuitamment un de nos métayers et se saisirent de tout son gerbier encore entassé sur son char, du char lui-même et même des bêtes qui le traînaient : ce qui les perdit, car un de ces courtauds n’ayant plus que trois fers sur quatre, leur trace fut suivie, le char retrouvé, les chevaux reconnus et ces méchants remis au sénéchal de Montfort qui les envoya tout bottés au gibet. Il fut alors décidé que tous les gerbiers – les miens, ceux de La Surie et ceux des métayers – seraient rassemblés dans la cour du Chêne Rogneux à l’abri de nos murs, afin que de les soustraire à l’appétit des caïmans.
Mon Miroul, la moisson faite et tandis que nos gens battaient les gerbes dans ma cour, voulut avec moi parcourir à cheval les terres et les bois de La Surie, ce qui nous prit une longue journée de l’aube à la tombée de la nuit, et nous laissa le cul navré et les gambes trémulantes, mais toutefois, le cœur content, la mariée étant plus belle encore que nous ne l’avions pensé. La repue prise, et comme j’étais retiré dans un petit cabinet où je suis accoutumé à ménager les comptes de mon domaine, on toqua à l’huis et mon Miroul, à mon invite, me demanda permission de s’asseoir, tant il était fourbu, encore qu’il me parût, à la lumière de la chandelle, plus rayonnant que las.
— Ha ! de grâce, Moussu ! dit-il, si vous devez après vos comptes retourner en la librairie, remettez votre fraise. Il faut que le roi déteigne sur vous. Je ne vous ai jamais connu si peu coquet…
— Bah ! dis-je, la peste soit du cruel tailleur qui inventa la mode de ce carcan, si malcommode en hiver, si insufférable en été. Mais, mon Miroul, je gage que tu n’es point venu céans pour jaser de cet affiquet.
— Nenni, Moussu, dit-il d’un air grave, un problème m’exagite dont je voudrais vous entretenir.
— Voyons cela.
— C’est que, Moussu, dit-il avec une réticence fort peu dans sa complexion, j’ai quelque vergogne à vous en toucher mot, craignant que vous ne vous gaussiez de moi.
— Cornedebœuf ! La fraise d’abord ! La vergogne ensuite ! Que de préfaces ! Parle, mon Miroul !
— Eh bien, Moussu, voici : est-il coutumier et bienséant, quand on a acheté une terre, de prendre son nom ?
— Mon Miroul, dis-je avec une gravité imitée de la sienne (encore que cet entretien, que j’avais prévu, me titillât fort), je ne sais pas si cela est bienséant, ne possédant pas en mon esprit les balances qu’il faut pour peser ces sortes de nuances. Mais c’est à coup sûr, coutumier. En veux-tu des exemples ?
— Rien, Moussu, ne me ferait plus plaisir, dit Miroul d’un ton dévot.
— En voici trois : Quand mon grand-père, Charles Siorac, apothicaire à Rouen, fut étoffé assez pour s’acheter le moulin de la Volpie, il s’appela Charles de Siorac, seigneur de la Volpie. Combien que mon père se gaussât de ce de, il ne laissa pas que de le conserver. Et combien qu’il ne fût pas légitime, il le légitima en étant lui-même promu capitaine dans la légion de Normandie[47].
— Moussu, dit Miroul qui buvait mes paroles et de l’ouïe, et de ses yeux vairons, il ne s’agit point pour moi de glisser un de avant Miroul, mais de m’appeler Monsieur de La Surie. Le peux-je ?
— Assurément, tu le peux, mon Miroul.
— Je ne voudrais, cependant, pas qu’on rie de moi.
— Les rieurs ne riront qu’un temps. Quand mon très regretté maître en médecine de Montpellier le révérend docteur Salomon acheta sa vigne de Frontignan, il prit le nom de ladite vigne et s’appela M. d’Assas. Tant est que les gens qui ne l’aimaient point, voulant rappeler qu’il était marrane, l’appelaient malicieusement le Dr Salomon, dit d’Assas. Mais ces méchants étant désarmés avec le temps par son savoir et sa bénignité, c’est le d’Assas qui prévalut.
Après quoi, envisageant mon Miroul, je me tus.
— Moussu, dit Miroul que ces histoires laissaient irrassasié, vous avez mentionné trois exemples.
— Il est vrai.
— Quel est donc le troisième ?
— Michel de Montaigne.
— Quoi ? N’était-il pas noble ?
— Il le devint quand, sur les instances d’Henri Troisième, il accepta d’être le maire de Bordeaux, lesquelles fonctions conféraient l’anoblissement. Mais il ne l’était pas de prime. Son père, qui était marchand, s’appelait Eyquem, et achetant la terre de Montaigne, en prit le nom, et laissa le « Eyquem » choir dans un oubli, d’où son fils n’eut garde de le tirer.
— Moussu, dit Miroul qui paraissait de présent fort pressé de me quitter, ayant hâte, je gage, de répéter mes exaltants propos à la Florine, je ne voudrais vous déranger plus outre. Plaise à vous de me bailler mon congé.
— Du bon du cœur, dis-je.
Et me levant, je lui donnai une forte brassée et le baisai sur les deux joues. Après quoi je le raccompagnai jusqu’à ma porte, et l’ayant ouverte, et devant lui m’effaçant pour lui livrer passage, je lui dis avec gravité :
— Bonsoir, Monsieur de La Surie.
Avec mes gens, ceux de mon père et ceux de Quéribus – les plus nombreux – je rassemblai une si forte escorte pour mener mes charrois de grains en Paris qu’il n’y avait guère à craindre que nous fussions attaqués par les brigandeaux qui battaient le pays. Aussi bien passai-je d’abord par Saint-Denis où je quis et obtins de my Lady Markby de laisser mon chargement en ses remises, ne voulant pas le hasarder au passage de la porte Saint-Denis sans être assuré qu’il y passerait sans encombre, la trêve empêchant les actes de guerre, mais non point les voleries. Raison pourquoi, à peine eus-je mis le pied dedans Paris que je courus visiter le capitaine Tronson et lui dis qu’ayant du blé à vendre, je ne le passerai que peu à peu, par modeste charroi, et seulement le jour où il serait de garde à la porte Saint-Denis.
— Et où serait mon profit ? dit Tronson, sa prunelle se rétrécissant.
— Un sac de blé par charroi.
— Mon compère, il y a sac et sac. Je dirais un setier.
— Va pour le setier.
— C’est bien, mais ce n’est pas bastante, dit Tronson. Il faudrait aussi que vous ne le vendiez qu’aux personnes que je vous désignerais.
— Pourquoi ?
— Pour qu’elles me graissent à leur tour le poignet, le blé étant si rare.
— Capitaine, dis-je en riant, vous voulez toucher à toutes mains ! Cependant, j’ai mes amis, à qui je veux vendre sans les soumettre à ce péage.
— Combien sont-ils ?
— Trois.
— Je n’aime point cela, dit Tronson en hochant la tête et sa bedondaine se gonflant. C’est tout perte pour moi.
— Capitaine, je pourrais passer par une autre porte que la porte Saint-Denis, et conclure bargouin avec un autre capitaine.
— Point du tout. Vous topez avec moi. Je vous concède vos amis.
— Tope donc, capitaine.
— Et trinquons. Holà, Guillaume ! Apporte céans un flacon de mon vin de Cahors ! Mon compère ! Vous avez le bon œil ! Je gage que j’ai davantage gagné en dix minutes de jaserie avec vous qu’à façonner dix cercueils.
Ne voulant point apparaître en ces bargouins en ma qualité de marchand drapier, je les laissai régler et conclure par mon majordome, me contentant pour moi d’alimenter en blé ma petite mouche d’enfer Alizon, Pierre de L’Étoile et Mme de Nemours, tous trois gratis pro Deo, encore que seule la condition d’Alizon requît cette gratuité pour ce que son commerce de bonnets, de corps de cotte, de faux culs, de fraises et autres affiquets était tombé quasi à néant du fait du siège et de l’appauvrissement de tous, les biens ne circulant plus.
Mon pauvre Pierre de L’Étoile me parut pâtir prou du fait qu’avec la trêve, son épouse était revenue au logis, ce qui fit que la pauvre Lisette en fut chassée en un tournemain. Ce qui eut aussi pour double effet et de vieillir le bon L’Étoile, et de gonfler sa bouche de plus belle de discours moraux sur la corruption des temps. Cependant, Pierre de L’Étoile, me prenant à part, me supplia de prendre sa Lisette à mon service pour ce que, disait-il, la pipaient si aisément les mignardies des hommes qu’elle se pourrait, étant si naïve, se laisser à nouveau appâter par un de ces vaunéants qui, faisant boutique de son corps, la mettrait en état de villité publique. Fortune, à ses yeux, à peine moins déplorable que d’être mangée rôtie par les lansquenets.
Je pris donc Lisette en mon logis de la rue des Filles-Dieu, ce qui ravit Héloïse, qui eut là, sous la main, quelqu’une de sa condition à qui jaser tout au long de ses travaux, tout en les allégeant, mais non point Doña Clara, qui me soupçonna de vouloir faire de la mignote un plat de ma façon. Et à dire le vrai, lecteur, la galapiane me gardait une telle gratitude de l’avoir sauvée de la broche, et elle était de sa personne tout à la fois si mince et si rondie, l’œil si clair, le teint si fraîchelet que j’eusse, se peut, succombé à la friandise que j’avais d’elle sans la crainte d’encombrer ma vie davantage qu’elle n’était déjà.
Je fis livrer dix sacs de blé à Mme de Nemours par mon majordome, avec une missive où, protestant de mon éternel respect, je la suppliai de me bien vouloir recevoir dans l’après-midi. Ce à quoi elle consentit dans un billet si roide que j’en augurai qu’elle avait pris à mauvaise dent ma longue absence. Et en effet, à peine fus-je admis en son salon que, sourcillant, elle m’épia de son haut, la bouche fort serrée, ce qui me désola, car dès qu’elle se déclosait, elle était si belle.
J’observai, cependant qu’elle avait fait quelque toilette pour me recevoir, étant vêtue d’un corps de cotte et d’un vertugadin de satin bleu pâle très emperlé, et le cou qu’elle avait long, flexible, et délicat, non point engoncé dans une fraise, mais laissé libre dans un décolleté, sa nuque étant appuyée sur une grande collerette brodée au point de Venise, comme en portait la reine Elizabeth quand je fus la voir à Londres. Ses admirables cheveux, épais et foisonnants, étaient d’un blanc qui se ramentevait de leur blondeur d’antan et, dernière coquetterie, elle avait jeté dessus eux, afin que de les couvrir en partie, une gaze bleue qui répondait au bleu azur de ses immenses yeux. Ses mains, couvertes de bagues, reposaient sur ses genoux avec un abandon que démentait sa taille qu’elle redressait fort et la mâchoire qu’elle tenait haut levée, tant pour roidir, je gage, un menton qui, sans être double, eût pu montrer quelque mollesse, que pour m’écraser de sa contrefeinte hauteur.
J’entends bien que céans, pour satisfaire tout à plein ma belle lectrice, je devrais pousser le détail plus outre, touchant en particulier les bagues et la coiffure, les premières fort grosses et fort belles, et la seconde, comme disait Michel de Montaigne en parlant de ses coupages de vin, fort sophistiquée. Mais ce n’est pas connaître l’homme. Combien que le soin que prennent nos élégantes de leur beauté ne soit pour lui jamais perdu, il voit l’ensemble plus que le particulier et la femme davantage que l’attifure qui la met en valeur. Cependant, il ressent le tout. Et n’est-ce pas au fond ce qu’on veut ? Mais puisque j’entretiens ici ma belle lectrice, avec la familiarité qu’elle veut bien me permettre, je la voudrais avertir que, dans la scène qu’elle va lire, la duchesse de Nemours va se révéler à elle d’une façon qui ne laissera pas de la surprendre et se peut, de la scandaliser, si furieuse y apparaissant l’amour qu’elle portait à Nemours que même son petit-fils Guise ne trouvait plus grâce à ses yeux, dès lors qu’on le donnait comme rival à ce fils trop aimé. Cependant, faite comme nous tous d’un tissu de contradictions, étant dans son particulier comme dans les affaires publiques à la fois pénétrante et aveugle, je voudrais dire qu’elle ne laissait pas d’aimer, comme plus tard je m’en aperçus, ce petit-fils que dans cet entretien elle graffigna avec tant d’allégresse. Mais c’est assez parlé de son être substantifique et revenons à elle, puisqu’elle est là, assise sur son cancan, son ample vertugadin bouillonnant si joliment autour de sa taille droite et m’adressant en même temps deux regards, l’un, d’écrasante hauteur, et l’autre (embusqué derrière le premier) par lequel elle guettait dans mes yeux l’effet qu’elle produisait sur moi. En quoi elle dut être contente, car elle eut quelque mal à maintenir son accueil à son prime niveau de froidure.
— Monsieur, dit-elle à la parfin, le sourcil et le menton levés, j’espère bien que cette fois vous n’aurez pas le front de vous jeter à mes genoux ni de me dévorer les mains, comme vous ne craignez pas ordinairement de faire, façons qui ne conviennent ni à mon rang ni à votre état.
— Madame la Duchesse, dis-je avec un profond salut, ce n’est pas l’appétit qui défaille, c’est l’audace, car je vois bien à votre œil impiteux que j’ai encouru le déplaisir de votre Grâce et j’en suis infiniment marri.
— Mais, Monsieur, vous ne le paraissez guère et pour que je le croie, il faudrait apprendre à votre parlant œil bleu à mentir en même temps que vos lèvres. J’y vois, bien au rebours, un petit brillement de plaisir que je trouve de la dernière impudence.
— C’est que mon plaisir est double, en effet, Madame. Et de contempler, après tant de temps votre indestructible beauté et d’être, au surplus, tancé par vous de mon absence.
— Votre absence ! s’écria-t-elle, qui a parlé de votre absence ? Peu me chaut votre absence, maître drapier ! Elle eût pu durer un siècle qu’elle ne m’eût pas incommodée.
— Madame, dis-je d’un ton contrit, pardonnez-moi, j’ai moi-même tant pâti d’être privé de la vue de vos charmes.
— Monsieur, dit-elle, vous vous gaussez ! Votre vie n’est pas privée de charmes, je me suis informée : Elle en déborde, tant à Paris qu’à Saint-Denis et en Châteaudun. Raison pour quoi vous n’avez pas trouvé le temps, ces trois mois écoulés, de visiter une dame qui, si haute soit-elle, on pourrait, si on était méchant, qualifier de vieille.
— Vieille, Madame ! m’écriai-je, mais sachant bien qu’avec les femmes, il y a un moment pour leur obéir et un moment pour leur désobéir, je me jetai à ses genoux et m’emparant de ses mains, je les couvris de mes baisers furieux. Et, belle lectrice, dois-je le dire, sans me forcer le moindre : la comédie n’y était pas. On ne pouvait, à cet instant, aimer Mme de Nemours plus que je ne l’aimais et bien le sentit-elle par cette profonde et subtile sympathie qui n’a besoin de mots, ni même de regards, pour communiquer.
— Cessez, Monsieur ! Cessez ou vous me fâcheriez ! dit-elle sur un ton si peu fâché qu’elle s’en aperçut elle-même, et n’étant point chattemitesse, s’en mit à rire comme une nonnette. Et m’ayant donné une petite tape sur la tête, laissa retomber sa main comme par mégarde sur les boucles de mes cheveux et l’y abandonna, comme oubliée, tandis que je continuais à baiser ses doigts mais bien moins furieusement que de prime, de peur que le souci de son rang et de sa vertu, alarmant enfin sa pudeur, ne rompît le charme du moment.
— Madame, dis-je, en renouant, pour la distraire d’un retour de vergogne, le fil de notre connivente comédie, me pardonnez-vous enfin mon absence ?
— Seulement, Monsieur, dit-elle, si vous l’expliquez.
— Madame, dis-je sans lever la tête afin de non point perdre le poids léger et délicieux de sa main sur mes cheveux, j’ai vaqué aux affaires de mon état.
— Ce qui signifie, dit-elle non sans piquant, que vous fûtes voir votre cousine, la belle drapière de Châteaudun.
— Il le fallait, étant à elle associé. Mais j’y demeurai peu de temps.
— Et à Saint-Denis pour vendre à my Lady Markby vos satins et velours, laquelle vous logea.
— Ce fut un effet de sa bonté.
— De ses bontés ?
— Madame, j’ai dit « bonté ».
— Hé, Monsieur ! Touchant une dame que le roi appelle « la fournaise », sait-on où finit sa bonté et où ses bontés commencent ?
— Madame, c’est un joli mot : pourrais-je le répéter au roi ?
— Quoi ? Vous osez l’appeler le roi ? Et non plus Navarre ?
— Madame, il s’est converti.
— Et vous le voyez ! Vous avez le front de le voir ! C’est trahison !
— Cette trahison m’a permis, pendant le siège, de vous envitailler.
— Est-ce donc à lui que je dois ces sacs de blé qui encombrent ma cour ?
— Non, Madame, c’est un présent de moi.
— De vous ? Croyez-vous, Monsieur, que toute impécunieuse que je sois, mes intendants prenant prétexte de la guerre pour ne me plus payer mes revenus, je vais accepter un présent aussi considérable d’un grand maraud de maître drapier ?
Ce disant, elle corrigea ces paroles d’une petite mignonnerie de la main dans mes cheveux, si rapide et si légère que je doutais après coup l’avoir ressentie, alors même que sur l’instant, cette caresse me donna de la nuque à l’orteil un délicieux frisson.
— Madame, dis-je, je vous supplie d’accepter ce blé comme le modeste présent du plus humble et du plus adorant de vos serviteurs.
— Monsieur, « adorant » est de trop. Et le présent n’est point modeste, par ces temps renchéris. Allons, Monsieur, c’est assez, relevez-vous. Et asseyez-vous là sur ce tabouret, à mes pieds, comme il convient à votre « humilité », laquelle je décrois tout à plein : votre œil la dément sans cesse. D’où vient ce blé ?
— De ma terre.
— Quoi ? Vous possédez une terre ? Et vous n’en avez pas pris le nom ?
— Je n’en ai pas vu le profit.
— Le profit ! Ne savons-nous pas qu’une terre aujourd’hui est une savonnette à vilain par quoi les marauds fortunés se décrassent de leur roture…
— Ma roture me convient.
— Comme votre humilité, sans doute, et tout humble et roturier que vous soyez, Maître Coulondre, vous voilà tourné royaliste !
— Madame, ce n’est pas moi qui ai tourné royaliste, c’est le peuple ! Vous savez comme moi qu’on a dû lui interdire en Paris, maugré la trêve, de se rendre en masse à Saint-Denis pour voir le roi à messe et l’acclamer. Vox populi, vox dei.
— Que veut dire ce charabia ?
— La voix du peuple, c’est la voix de Dieu.
— La Dieu merci, j’espère bien que non ! dit Mme de Nemours en se levant. Et se mettant à marcher qui-cy qui-là dans son salon, ce que je ne lui avais jamais vu faire jusque-là, elle reprit :
— Mais il faut le dire à la parfin, Monsieur, puisque c’est vrai. La conversion du roi fera la ruine de ma famille.
— Madame, vous-même dites, de présent, le roi.
— Eh bien, ne l’est-il pas ? Et ne l’est-il pas mieux que ce béjaune de petit Guise dont le légat et le duc de Feria veulent faire un roi ? Comme dit ma fille Montpensier : le beau roi que voilà !
— Madame, c’est votre petit-fils dont vous parlez.
— Petit-fils ou non, poursuivit Mme de Nemours avec passion, ma bru, Mme de Mayenne, a raison quand elle dit de lui que c’est un morveux auquel il faudrait bailler les verges ! Savez-vous que quand il couche chez sa tante Montpensier, il chie dans les lits de ses filles d’honneur ? À son âge ! Ha ! le beau roi, vraiment ! Sans armée ! Sans pécune ! Et sans nez !
— Comment, Madame, sans nez ?
— Monsieur, appellerez-vous nez ce petitime appendice qui en tient lieu chez mon petit chieur de petit-fils ?
— À vrai dire, Madame, n’ayant vu le petit prince de Joinville qu’une seule fois dans ma vie, je suis bien excusable de ne point me ramentevoir son nez.
— Mais Monsieur, c’est qu’il n’y a rien à se ramentevoir ! je ne sais même pas comment le prince de Joinville se mouche tant le mouchoir a peu de prise. Et si Mme de Mayenne est bien justifiée à l’appeler « morveux », la morve ne pouvant passer par d’aussi petits trous…
— Madame, dis-je, étonné de voir la duchesse en ces transports, elle que j’avais connue jusque-là si retenue, c’est là une façon de dire.
— Point du tout. C’est la vérité vraie. Et cuidez-vous que la France mérite que monte sur le trône ce nez ridiculissime ? D’autant que si le proverbe dit vrai que par le nez on connaît la verge, on peut douter que le prince puisse jamais nous bailler un dauphin !
— Ha ! Madame ! dis-je, mi-riant, mi-béant de cette gaillardie, après tout c’est un grand honneur pour votre famille qu’un de ses princes soit élu roi par les États Généraux.
— Mais pas n’importe quel prince ! s’écria Mme de Nemours, très à la fureur. La Dieu merci, il en est d’un peu plus ragoûtants dans ma famille que mon fol de petit-fils !
— Êtes-vous apensée à votre fils Mayenne ? dis-je non sans quelque malice.
— Mon fils Mayenne ! Mais il est marié ! Et croyez bien qu’il en est au désespoir, ne pouvant, comme le prince de Joinville, épouser l’infante espagnole.
— Mais, Madame, le fils du duc de Mayenne, lui, est célibataire !
— Pouah ! dit-elle, il n’a pas vingt ans et déjà de la bedondaine comme son père ! Monsieur, poursuivit-elle avec un petit brillement irrité de l’œil, faites-vous exprès à la parfin, de ne pas mentionner mon fils Nemours ?
— Madame, dis-je en la contr’envisageant de mon air le plus innocent, personne n’admire plus que moi le duc de Nemours et sa belle défense de Paris pendant le siège. Hélas ! Il est à Lyon et, d’après ce que j’ai ouï, il ne s’y conduit pas trop sagement, s’étant mis à dos tous les principaux de la ville.
— Voilà tout juste ce que c’est de ne pas écouter sa mère ! dit Mme de Nemours avec une naïveté qui me toucha. Quand Nemours était gouverneur de Paris, je ne manquais pas de lui conseiller tous les égards du monde envers ces Messieurs de la Cour ! Monsieur mon fils, lui disais-je, prenez garde à toujours respecter ces maroufles du Parlement et leur fausse noblesse de cloche ! Sans cela, ils vous feront des traverses à l’infini et à moins de les tuer tous, ce qui serait peu chrétien, vous n’en viendrez mie à bout. Mais que faire de présent ? Voilà mon Nemours à Lyon, loin de sa mère, oubliant ses conseils et il se conduit comme fol ! Vous verrez, Monsieur, il va ruiner et Lyon et lui-même ! Ha ! mes fils ! Mes fils ! s’écria-t-elle, les larmes jaillissant tout soudain de ses yeux, et coulant sur sa belle face, ils nous perdront tous à la parfin, moi, ma famille et ma postérité !
— Madame, dis-je, je ne vois pas que les choses aillent si mal pour vous. Après tout le roi, comme nul n’ignore, ne demande qu’à traiter avec votre fils Mayenne !
— Mais Monsieur, j’y pousse Mayenne de toutes mes forces, et aussi souvent que je le vois ! Le malheur, c’est qu’il ne m’écoute pas ! Pour la seule raison qu’il est en grande jaleuseté de son frère Nemours, lequel il croit que je préfère à lui. Ce qui est faux et archifaux, dit-elle avec une véhémence qui m’eût fait sourire, si j’avais osé. Le roi, poursuivit-elle, je veux dire Navarre, a fait proposer le duché de Bourgogne à Mayenne pour son ralliement. Le duché de Bourgogne n’est pas un petit apanage ! Or, savez-vous ce que Mayenne veut et ce que Mayenne demande ? Il demande la lieutenance générale du royaume ! Autant dire il demande d’être le second du roi pour, dit-il, « récompenser ses services ». Vous avez bien ouï ! Pour récompenser ses services, lesquels services, ô comble de folie, ont consisté à faire la guerre à Navarre, avant et après la mort d’Henri Troisième.
— Cependant, Madame, la paix se fera tout de même : le peuple la veut.
— Mais je la veux aussi et à ces conditions que voilà, je l’ai dit tout net au roi : la Bourgogne à Mayenne et la main de Madame à Nemours.
— Quoi, dis-je, contrefeignant la stupeur, vous ai-je bien ouïe, Madame ? Vous allâtes voir le roi en Saint-Denis ? Vous, de votre personne ?
— Hé ! Monsieur le faux drapier ! dit-elle en frappant du pied, ne faites donc pas tant le roide et le chattemite avec moi ; vous savez bien que depuis la messe du roi, la partie est quasi perdue pour nous, qu’il nous faut composer, et que pour ce qui est d’aller voir le roi, nous y allons tous l’un après l’autre. Ma bru de Guise a fait tout le chemin jusqu’à Dreux, qu’il assiégeait pour l’aller courtisaner. Imaginez-vous cela ? Pendant qu’il assiège la Ligue, Mme de Guise le caresse ! Et ce faisant, poursuivit-elle en pâlissant de fureur, pousse subrepticement son morveux sans nez dans le lit de Madame.
— Et le mariage espagnol ?
— Mais elle n’y croit pas, encore qu’elle y a tant travaillé. Et qui serait d’ailleurs assez sot pour y croire ? Pas M. d’Elbœuf, qui est allé voir le roi jouer à la paume en Saint-Denis, au milieu des harangères et commères de Paris, lesquelles s’esbouffaient à rire en disant : « Ce roi-là est bien plus beau que notre petit roi de Paris ! Il a le nez bien plus long ! » Là-dessus, le roi aperçoit d’Elbœuf, interrompt la partie, s’enferme avec lui deux heures avec un flacon de vin, et voilà notre Elbœuf rallié !
Disant cela, Mme de Nemours se jeta sur son cancan et versa des pleurs à nouveau.
— Madame, dis-je en m’asseyant derechef sur le petit tabouret car je m’étais, par respect, levé tandis qu’elle déambulait. Le roi est magnanime et personne de votre illustre famille n’a à redouter ses rigueurs. Il pardonnera à tous, même à votre fille Montpensier qui l’a pourtant fait tant brocarder par les prêchaillons à sa solde.
— Ha ! ma fille Montpensier ! dit Mme de Nemours en levant au ciel ses belles mains. Que voilà encore une brouillonne ! Et qui commence à beaucoup trembler dans son vertugadin, et n’ose même plus envoyer ses billets venimeux à ses soutanes. Et savez-vous qui a pris le relais ? Le légat du pape ! Et savez-vous qui inspire le texte ? Le duc de Feria ! Voilà dans quelles mains est tombé le pouvoir en Paris : Un Italien et un Espagnol ! Benoîte Vierge, quel abaissement ! Passe encore pour le duc, il est né, mais le légat ! Savez-vous qu’il est le fils d’un marchand de saucissons ? Qu’il ne prend qu’un repas par jour, à quatre heures de l’après-midi, et qu’après cette repue, il se fait sangler comme un mulet pour aider la digestion ! Il est vrai, poursuivit-elle, se ramentevant qu’elle était la petite-fille de Lucrèce Borgia, et son italianeté l’emportant sur son mépris de la roture, que le duc de Feria est sot assez, tandis que le légat est un Italien véritable, tout finesse et astuce. Mais que peut-il ? Rien tant que Philippe II n’aura pas envoyé à Mayenne les quarante mille hommes et le million d’écus qu’il lui a promis et qu’il ne lui enverra jamais, n’ayant pas fiance en Mayenne, lequel n’a pas fiance en lui et ne se soucie guère, en outre, de tirer les marrons du feu pour le petit de Guise. Allons, Monsieur, il faut voir les choses en face : les uns tirant à hue, les autres à dia, et chacun ne pensant qu’à son particulier, nos divisions et nos défiances ont tout perdu !
— Cependant, Madame, dis-je pour la sonder plus avant, j’entends que des ligueux reprennent cœur de ce que le pape a refusé de reconnaître l’abjuration du roi.
— Ha ! le pape ! le pape ! dit la duchesse avec un superbe dédain, croyez-moi Monsieur, un pape ne m’en impose pas le moindre. J’en ai eu un dans ma famille et il ne fut pas des meilleurs[48].
— Toutefois, Madame, le présent pape n’a pas voulu lever l’excommunication du roi.
— Mais il n’a pas osé non plus excommunier les évêques qui l’avaient reçu dans le giron de l’Église, ayant garde de ne pas rebuffer l’Église de France, d’autant que c’est le roi qui, de présent, nomme les évêques en ce royaume. Et que le pape, s’il s’obstine à le bouder, craindrait de voir surgir un jour une Église gallicane qui ne serait plus sa fille aînée. Le pape tremble devant Philippe II, voilà toute l’affaire. Et quand votre Henri sera fort assez pour tenir tête à Philippe, il le reconnaîtra.
— Madame, dis-je avec un salut, votre pénétration m’émerveille ! Qui dit que les femmes n’ont pas la tête politique ?
— Des sots, Monsieur, qui n’ont même pas de tête ! Gouverner une famille, comme je tâche à faire, ou gouverner l’État, c’est tout un. Du moins quand votre famille est haute assez dans l’État.
— Peux-je, Madame, en quérant de vous mon congé, vous demander la permission de répéter au roi vos propos ?
— La belle demande ! dit-elle en riant, vous aurais-je tenu ce discours si je ne m’étais apensée qu’il ne lui serait transmis ? Et Monsieur, dit-elle d’un air tout à la fois hautain et mutin, dites au roi de vous faire au moins marquis : J’aurais d’ores en avant moins de vergogne à vous laisser lécher mes doigts.
Phrase qu’elle corrigea, avant que de me tendre les dix doigts, par une si gaie étincelle dans son grand œil bleu et un sourire si ravissant qu’elle en fut d’un coup rajeunie de la moitié de son âge, me laissant ébloui tant par le subit refleurissement de sa beauté que lui donnait l’ardent désir de plaire, que par sa sagacité politique ; laquelle toutefois trébuchait sur la seule question où je vois les femmes déraisonner : le mariage dont elles rêvent soit pour elles-mêmes soit pour leurs fils. N’était-il pas en effet évident que Navarre ne donnerait jamais ni à Nemours ni au petit Guise la main de Madame, n’appétant pas à avoir comme beau-frère, et si proche de son trône, un prince de cette turbulente famille.
Le prix du setier de blé ne cessant d’augmenter en Paris, pour ce que les bonnes gens craignaient, la trêve cessant, de voir reprendre et la guerre et le siège, je ne me pressais point de vendre mes grains, d’autant que mes successifs charrois de Saint-Denis à la capitale étaient commandés par les gardes du capitaine Tronson, dont le zèle ligueux s’était prou relâché depuis la conversion du roi. Cependant, vers la mi-décembre tout était parti et faisant mes comptes, je vis que j’avais tiré dix mille écus de ma moisson du Chêne Rogneux, et quatre mille écus de celle de La Surie. Ceux-là, je les remis à mon Miroul qui les alla incontinent porter aux héritiers du vidame en Montfort l’Amaury et pour moi, ayant ouï que le roi avait quelques difficultés à payer ses Suisses, dès que M. de La Surie fut de retour, je courus retrouver Sa Majesté en Saint-Denis où étant introduit par M. de Rosny en sa chambre après son coucher, j’offris de lui prêter l’argent de mes heureux bargouins.
— Ventre Saint-Gris, Barbu ! dit le roi en riant, tu es courtisan peu banal ! Au lieu de tirer de moi des clicailles, tu aspires à m’en prêter ! Es-tu donc si riche ? D’où te viennent ces dix mille écus ?
— De mes blés, Sire, que j’ai pris la peine d’aller vendre en Paris.
— Bon sang huguenot ne saurait mentir ! dit le roi en jetant à Rosny un regard pétillant. Cependant, le Barbu a mieux barguigné que vous, Rosny. Vous n’avez tiré que trois mille écus de vos blés.
— Lesquels toutefois, Sire, je suis prêt à vous prêter aussi, dit Rosny qui n’entendait pas être dépassé par quiconque en libéralités.
— Mes gardes sont payés, dit le roi, M. d’O a trouvé les pécunes. Toutefois, j’accepte vos écus, mes amis. Ils me font grand besoin pour une mission que je compte confier au Barbu.
— Et pourquoi pas à moi, Sire ? dit Rosny d’un air mal’engroin assez.
— Pour ce qu’elle est secrète, dit le roi sans se piquer le moindre, et que tu ne pourrais, mon Rosny, apparaître en ville ligueuse sans te faire dépêcher, tant ton bel et renfrogné visage est connu en ce royaume.
— Une ville ligueuse, Sire ?
— Meaux. Tu n’ignores pas que Vitry la tient au nom de la Ligue avec cent cinquante cavaliers.
— Bah ! Une compagnie ! dit Rosny avec une moue.
— Une fort bonne compagnie, dit le roi. Un fort bon capitaine. Et des murs excellents : pour les réduire, il faudrait un mois. Et sans être assuré du succès. Ce qui serait grande pitié, car Meaux est une riche ville, à une journée de galop de la capitale. En outre, elle commande la vallée de la rivière de Marne, et couvre Paris à l’est.
— Sire, dis-je, cette compagnie a-t-elle été confiée à Vitry par Mayenne ?
— Non point, elle est à Vitry, et à lui seul. Raison pour quoi il vaut mieux la gagner que la rompre.
— La gagner, Sire ? dit Rosny.
— Qui gagne Vitry, gagne sa compagnie, et qui gagne Vitry et sa compagnie, gagne Meaux. Et qui gagne Vitry et Meaux peut aussi, par aventure, gagner Orléans, où commande M. de La Châtre, lequel est fort des amis de M. de Vitry. Or, j’ai intercepté une lettre dudit Vitry à Mayenne en laquelle il se plaint et récrimine de ce que la Ligue lui doit vingt-sept mille écus pour l’entretainement de sa compagnie ès Meaux, où elle loge dans des hostelleries ; qu’il n’a pas reçu de ladite Ligue le moindre sol ; qu’il est las de servir Mayenne à ses dépens et débours ; et de plus, qu’il s’en fait scrupule, la conversion du roi changeant prou la physionomie des choses.
— Le bon apôtre ! dit Rosny. Si Mayenne lui envoyait ses vingt-sept mille écus, il rengainerait ses scrupules.
— Et cuidez-vous, dit Henri en riant, que Mayenne dégainera cette somme ?
Il allait parler plus outre, quand on toqua à son huis d’une certaine guise que bien je connaissais et qui fit se dresser le valet comme diable en boîte et courre à la porte, ce qu’oyant et voyant le roi, il se mit sur son séant et quasiment dressant l’oreille comme chien à l’arrêt, nous dit, l’œil brillant et la voix brève, de nous ensauver par la petite porte dérobée à la dextre de son lit, mais, quant à moi, de le revenir visiter le lendemain soir, qu’il me donnerait ses instructions ; lesquelles, en effet, il me bailla non point le lendemain, mais le surlendemain et lesquelles je ne vais pas répéter ici, puisque le lecteur en verra plus loin les effets.
Cependant à la queue de cet entretien, je contai au roi ma râtelée sur les propos que Mme de Nemours m’avait tenus, lesquels il ouït mi-sérieux mi-riant et dit à la parfin :
— Ma bonne cousine de Nemours n’est point sotte, et si elle pleure, c’est que les affaires de sa famille vont mal et que les miennes avancent. Ma conversion, Barbu, a retiré à mes ennemis le manteau de la religion. Les voilà nus ! Et que voit-on ? Des ambitieux qui n’ont point la violente amour que je porte à mes sujets et ne pensent qu’à leur particulier. Raison pour quoi l’opinion incline de plus en plus à moi.
— Mais, Sire, Philippe II ?
— Ha, Philippe II ! dit le roi, c’est la grosse affaire, en effet ! Cependant, il en est de sa diplomatie comme des vaisseaux de l’Invincible Armada : elle est lente, lourde et maladroite. Raison pour quoi les vaisseaux vifs et légers de Drake en ont eu raison (je parle de l’Armada). Dans le cas présent, Philippe n’eût jamais dû faire élire par les États le petit Guise, mais le fils de Mayenne. Comment peut-il espérer que Mayenne s’arrache de son lit, secoue sa bedondaine et tire l’épée, s’il n’est pas au moins le père du roi de France et le beau-père de l’Infante ? Barbu, poursuivit-il en attachant sur moi son œil fin, ramentois bien que lorsque tu seras admis en présence de Vitry, et bec à bec avec lui, tu dois lever le masque, cesser d’être le maître drapier Coulondre et te donner pour ce que tu es : le marquis de Siorac.
— Mais, Sire, dis-je béant, je ne suis pas marquis.
— Comment, Barbu ? dit le roi en haussant le sourcil à sa façon gaussante et goguelue, oses-tu bien contredire ton roi ? Tu es marquis ! Tu l’as été à la minute où, te nommant ainsi, je t’ai conféré ce titre. Les lettres suivront.
— Ha ! Sire !
— Ois-moi bien. Primo : c’est bien le moins, Barbu, que je puisse faire en récompense de tes services. Secundo : Vitry étant lui-même marquis, il ne voudra pas traiter avec plus petit sire que lui. Tertio : je suis bien aise d’aiser la conscience de ma bonne cousine de Nemours la prochaine fois que tu lui mangeras les mains…
Le lendemain, j’envoyai un petit vas-y-dire à Quéribus, pour lui mander que, devant sous peu départir à Saint-Denis, et ne pouvant le visiter pour les raisons qu’il savait, je lui saurais gré de me venir voir chez my Lady Markby. Deux heures plus tard, le temps j’imagine que mon Quéribus passa à sa toilette, il advint, en effet, suivi de cinq à six de ses gens, car il eût cru déchoir, comme Rosny, si on l’avait vu déambuler dans les rues sans une conséquente escorte, superbement attifuré et emperlé, le cheveu testonné en bouclettes, les joues pimplochées, la taille cambrée, le geste vif, le marcher dansant et paraissant, à quarante ans, dix ans de moins. Las ! C’était autrement qu’il avait vieilli, étant si dévotieusement attaché au faste, aux modes et au langage du roi précédent qu’il paraissait en être le dernier muguet et mordre mal aux manières simples et plus expéditives du nouveau règne.
— Monsieur mon frère, lui dis-je, vous fûtes lié assez, je crois, au marquis de Vitry, avant qu’il quittât le service du roi à l’avènement d’ycelui pour rejoindre la Ligue. Qu’en êtes-vous apensé ?
— C’est un soldat, dit Quéribus avec le parler négligent et le zézaiement qui étaient de bon ton sous Henri Troisième. Et tous ces soldats, mon Pierre, sont façonnés sur le même modèle. Voyez M. de Vic. Vitry lui ressemble. Sauf qu’il est moins jaseur et se rince moins la bouche de ses propres louanges.
— Il lui ressemble ?
— Oui-da, par les conduites et les déportements. L’un et l’autre avec le même franc-parler de soldat et les mêmes manières abruptes, ce qui est face et façade : car ils sont, en fait, très renardiers, très ménageurs de chèvre et de chou, et très bons courtisans, affichant sans cesse une fidélité sans faille au roi.
— Que Vitry toutefois a quitté pour Mayenne au moment de son avènement. Est-il donc si dévot catholique ?
— Mais point du tout. Il est de ces hommes qui, croyant fort tièdement, et aimant peu les prêtres, redoutent cependant l’Église. Il a pu penser aussi à ce moment-là que la chèvre Mayenne allait manger le chou Navarre.
À quoi mon beau muguet de Cour rit en cambrant la taille et en mettant sa main devant sa bouche, comme faisait le défunt roi.
— Qu’entendez-vous par ses manières abruptes ?
— Il fait tout à la soldate. Quand Vénus l’aiguillonne, il empoigne la première fille d’auberge qui lui tombe sous la main, la jette sur une table, la coquelique comme un lansquenet, et lui lance trois sols pour son salaire.
— Trois sols ? Ce n’est guère libéral.
— Il ne l’est point. Il a l’œil à ses écus.
— Est-il très avant dans la Ligue ?
— Mais point du tout. Il hait les Seize et un jour que Mayenne leur faisait mauvais visage, à cause de l’exécution du président Brisson, il dit tout haut au duc et devant les Seize : « Tudieu ! Monsieur, vous n’avez qu’à dire le mot. Je vous les rends tous pendus avant ce soir ! Fût-ce même de mes propres mains ! »
— Est-il marié ?
— Oui-da. Et il aime son épouse, encore qu’il la trompât avec La Raverie.
— La Raverie ? dis-je en contrefeignant l’ignorance.
— Quoi ! dit Quéribus, sa voix s’élevant dans les notes aiguës à la façon des muguets, vous n’avez jamais ouï parler de La Raverie ? En ma conscience, il en faudrait mourir ! reprit-il en employant cette expression qu’Henri Troisième, quand il n’était que duc d’Anjou, avait mise à la mode, comme le lecteur, se peut, s’en ramentoit. La Raverie, mon frère, est une garce dont la cuisse est légère et la beauté, sublime.
— Elle n’a pas dû épargner les pécunes de Vitry.
— Tout le rebours ! Elle l’aimait, étant raffolée des soudards. Monsieur mon frère, dit-il avec un connivent sourire, il me semble que je commence à apercevoir à quoi tendent vos questions. Je vais donc incontinent les fourrer dans la gibecière de mes oublis et du même pas prendre congé de vous. Je me trouve d’avoir, poursuivit-il (en me parlant à l’oreille sans nécessité aucune, pour ce que nous étions dans ma chambre), un rendez-vous pour le dîner avec une dame de bon lieu qui me poursuit de ses attentions, étant de moi follement entichée…
Dès que mon Quéribus fut départi, de son pas dansant, si brillant en son beau plumage, sa grise et lourde escorte à la queue, je courus le hasard de me rendre au marché dans l’espoir de voir La Goulue, sachant qu’elle allait régulièrement à la moutarde, du moins quand La Raverie s’encontrait en Saint-Denis, ayant une maison aussi en Paris et séjournant qui-cy qui-là. Le hasard me sourit pour ce qu’après une heure à me trantoler dans les alentours, j’aperçus la mignote et l’accostai à la sournoise.
— Ha ! Ma grosse mouche ! dit-elle, que me viens-tu encore bourdonner à l’oreille ? Et que veux-tu savoir ?
— Tout sur Vitry, dis-je, sotto voce.
— Ha ! dit-elle, depuis qu’il s’en est allé à Meaux, Madame est inconsolable ! Il était si divertissant !
— Vramy ? dis-je. Du bec ou du vit ?
— Des deux. Je me ramentois qu’un jour en Paris, le perroquet de Madame demeurant coi, Vitry lui demanda s’il parlait.
— Oui-da, opina ma maîtresse, mais il faut lui montrer pécunes.
— Quoi, dit Vitry, cela est-il possible ?
Et tirant un écu de ses chausses, il le tint entre le pouce et l’index devant le perroquet, lequel, en effet, se mit aussitôt à jaser.
— Mordieu, Madame ! dit Vitry en riant comme fol, je crois, moi, que ce sont les prêchaillons de Paris qui lui ont appris ces bonnes manières. Car il fait tout comme eux. Il baille, dès qu’il voit clicailles.
Je la poussai plus outre, mais elle ne savait rien de plus sur l’homme que des secrets de coite que je fourrais incontinent, comme dirait mon Quéribus, « dans la gibecière de mes oublis ». Cependant, je ne m’en revenais pas bredouille de ma quête, la gausserie du marquis sur le perroquet de Madame ne montrant pas une excessive amour ni pour les enflammées soutanes ni pour celle ou celui qui stipendiait leurs prêches. Tant est que de tels propos me paraissant sentir plus son « politique » que son ligueux, je commençai à bien augurer du succès de ma mission.
Le diabolique de l’écriture, c’est qu’elle peut courre la poste plus vite que pigeon, et combien qu’il y ait une bonne journée de cheval de Saint-Denis à Meaux, transporter le lecteur d’une ville à l’autre en un battement de cil, tant est qu’à peine a-t-il vu s’éloigner la petite et rondie silhouette de La Goulue sur la place du marché que le voilà jà en la maison de ville de Meaux dedans les appartements du gouverneur et parlant comme moi à sa puissante, piaffante et paonnante personne.
— Le marquis de Siorac ? dit Vitry en m’espinchant, fort sourcillant, de la tête à l’orteil. Ce qui fait que je l’envisageai moi-même sans humilité aucune, et sans être ni content ni mécontent de ce que je voyais, tant l’homme était fidèle à ce qu’avait si bien décrit Quéribus.
Le prélat est réputé suave, le soldat, abrupt et le marchand, enveloppant. Se peut qu’il y ait des prélats abrupts, comme l’était feu le cardinal de Guise, à qui toutefois sa rugosité a fort mal réussi, mais je n’ai jamais vu de soldat suave, et Vitry ne faisait pas exception. On l’eût dit taillé à coups de serpe et à la volée dans le bois le plus dur, l’épaule carrée, la musculature sèche, la mâchoire mal équarrie, le sourcil épais, l’œil noir, un nez dont Mme de Nemours eût apprécié les dimensions, lequel était pointé sur moi comme un canon.
— Le marquis de Siorac ? reprit M. de Vitry avec quelque chose de si menaçant, dans l’œil, le menton et le nez qu’on eût dit qu’il allait me donner l’assaut, j’ai aperçu une ou deux fois à la Cour d’Henri Troisième un petit chevalier de Siorac, qui faisait quelque peu le médecin, mais le marquis de Siorac, je n’ai pas l’heur de connaître.
— Ce petit chevalier, c’était moi, dis-je sans battre un cil. Le défunt roi m’a fait baron et Henri Quatrième marquis.
— Honore-t-il donc à ce point la médecine ? dit Vitry en levant un noir sourcil.
— Nenni, Monsieur, dis-je d’un air à ne pas me laisser morguer, j’ai rendu quelques services à Leurs Majestés, d’aucuns en la déguisure où vous me voyez ce jour.
— Pour moi, dit Vitry en redressant sa taille et en carrant les épaules, je n’ai jamais fait que le soldat.
— Qui l’ignore ? dis-je avec un salut. Le monde entier connaît la vaillance de M. de Vitry, laquelle j’ai moi-même quelque titre à pouvoir apprécier, ayant combattu sous M. de Rosny à la bataille d’Ivry.
— Ha ! dit Vitry, auquel ce nom d’Ivry faisait mal aux oreilles, la Ligue y ayant été, comme on l’a vu, cruellement défaite. L’affaire fut chaude, ajouta-t-il avec le regret évident de ne s’être pas encontré du côté des vainqueurs.
— Chaude, dis-je et combien que l’issue en fût heureuse pour le roi, déplorable aussi. Quant à moi, je donnerais tous les lauriers que j’y ai gagnés pour ne pas avoir vu des Français se battre contre d’autres Français, au très grand profit de l’étranger.
— Ha ! Siorac ! dit Vitry, sur lequel mes « lauriers » d’Ivry faisaient plus d’impression que mes mérites de médecin, vous touchez là un point sensible. En Paris, l’arrogance de l’Espagnol m’était insufférable.
— Et elle n’a d’égale, dis-je, que celle qu’on voit à ce ramassis de vaunéants crottés qu’on appelle les Seize.
— Ceux-là, il les faudrait pendre tous ! dit Vitry en sourcillant.
— Et, dis-je, que penser des torrents d’injures que les prêchaillons déversent sur le roi !
— Moyennant clicailles, dit Vitry d’un ton encoléré. C’est bien là le pis ! Ha ! croyez-moi Siorac ! s’écria-t-il avec amertume, dans le parti de la Ligue, les doublons espagnols ne courent pas si épais qu’on l’a dit ! Et ne vont pas en tous les cas à ceux qui se battent, mais à quelques marauds qui brouillonnent dans une ville contre le roi ou à quelques prédicateurs qui connaissent mieux l’art de l’invective que le latin.
— Il se pourrait, dis-je, que vous ayez raison, car j’ai ouï dire que M. de Mayenne avait reçu quarante mille écus du duc de Feria pour renvoyer M. de Belin hors de son gouvernorat de Paris, Ce que, de reste, il n’a pas encore réussi à faire, le Parlement tenant fort pour Belin.
— Tudieu ! Quarante mille écus ! s’écria Vitry en serrant les poings, et pour faire quoi ?
— Rien, dis-je. Vous savez comme moi, Vitry, que le duc de Mayenne, depuis la bataille d’Ivry s’apparesse au lit et s’acagnarde à table, sans tirer l’épée ni branler un orteil, sauf pour traiter à’steure avec l’Espagnol, à’steure avec le roi.
— Quoi ! Il a pris langue avec le roi ? s’écria Vitry.
— C’est qu’avec la conversion du roi, marquis, tout a changé. Le vent tourne et Mayenne sait le humer mieux que personne. Et, ajoutai-je avec un insinuant regard, avant personne.
— Tudieu ! s’écria Vitry.
— Et, dis-je, quand Mayenne se sera accommodé au roi, les bons gentilshommes qui l’auront servi à leurs dépens et débours, seront gros Jean comme devant.
— Je n’en crois pas mes oreilles ! Ce gros pourceau barguigne avec le roi !
— Et le bargouin n’est pas petit ! Le roi a offert à Mayenne le duché de Bourgogne et quatre cent mille écus.
— Quatre cent mille écus ! s’écria Vitry, tout à plein hors de lui, je me serais contenté du dixième !
Parole imprudente, certes, pour ce que le roi m’ayant donné comme instruction de traiter avec Vitry à cinquante mille écus, je décidai incontinent en mon for d’en rabattre dix mille.
— Justement, dis-je en lui lançant un regard des plus profonds, et m’accoisai.
— Marquis, dit Vitry après un moment de silence, plaise à vous de passer avec moi en ce petit cabinet. Nous y serons plus à l’aise pour continuer.
Je le suivis dans ledit cabinet où, ayant de prime clos l’huis d’un verrou, il m’invita à prendre place sur une des deux chaires à bras qui étaient là et que séparait une petite table sur laquelle se dressait un bougeoir qu’il alluma, combien qu’on fût en plein jour, n’y ayant pas de fenêtre en ce lieu confiné. Et c’est là, lecteur, que se débattit le sort de Vitry, de sa compagnie, de la ville de Meaux et de la vallée de la Marne.
— Vitry, dis-je, vous avez quitté le roi à son avènement par un scrupule de conscience qui grandement vous honore. Cependant, le roi s’étant fait catholique, il m’apparaît que ledit scrupule devrait être levé et que rien ne s’oppose plus à ce que vous reveniez à lui.
— Las ! Ce n’est point si simple ! dit Vitry en fermant l’œil à demi, comme d’aucuns faucons avant qu’on les lâche : je me suis engagé avec le duc de Mayenne et j’ai fait le serment devant le Parlement de Paris de lui garder Meaux. Je ne peux donc me rallier au roi sans ternir mon honneur.
Ho ! que nenni ! m’apensai-je en grinçant des dents en mon for. Voilà ce qu’il en est de ce rude et franc soldat : Il ne veut point ternir son honneur ! Il entend simplement nous le vendre.
— Marquis, dis-je, si un larron vous donne à garder le bien d’autrui et que son légitime possesseur vient à vous le réclamer, l’honneur ne vous commande-t-il pas de le rendre à ce dernier ? Et d’autant que le roi est disposé, pour vous rallier à lui, à vous faire de grands avantages.
— Lesquels ? dit Vitry, ses deux yeux réduits à deux fentes évoquant ces meurtrières horizontales derrière lesquelles on dispose des couleuvrines pour battre les abords d’un château.
— Je m’en vais vous les exposer, marquis, dis-je, voyant que ce gros chat retroussait jà sa moustache devant la bolée de lait que je lui allais tendre. Toutefois, ajoutai-je, je dois vous dire que, touchant votre personne il y a deux partis à la Cour : les uns conseillant au roi de mettre le siège devant Meaux comme il a fait devant Dreux, et de réduire la ville et ses défenseurs à quia. Les autres, dont je suis, considérant vos talents, votre vaillance et votre fidélité au défunt roi, avisent Sa Majesté de vous gagner par la douceur.
— Voyons donc ce miel ! dit Vitry qui avait quelque peu cillé quand j’avais fait allusion à la prise de Dreux, laquelle était tombée cinq mois auparavant après quinze jours d’assaut, et sans que Mayenne bougeât la moitié d’une fesse pour la secourir.
— Le roi, dis-je, vous rendrait votre charge de capitaine des gardes, laquelle vous soutîntes avec tant de bonheur sous Henri Troisième. En second lieu, il vous baillerait quarante mille écus pour compenser vos dépens et débours dans l’entretainement de votre compagnie depuis que vous avez quitté son service.
— C’est peu, dit Vitry.
— Mais c’est plus que Mayenne vous a jamais donné.
— Cela n’est que trop vrai, hélas ! dit Vitry. Le chiche-face ! L’argent entre plus facilement dans ses chausses qu’il n’en ressort !
— En troisième lieu, le roi vous donnerait le gouvernorat soit de Meaux, si les habitants veulent encore de vous, soit d’une autre ville de même conséquence.
— Quant à ces quarante mille écus, ce n’est pas prou, dit Vitry pointant en avant son grand nez. Encore faudrait-il les toucher. Je ne mange pas mon rôt à la fumée, marquis, et il me faut viandes plus substantifiques qu’une promesse.
— Je vous les garantis, Monsieur, dis-je, sur mon honneur. Treize mille écus vous seront versés par moi sur l’instant. Vous aurez le reste, dès que vous vous serez publiquement donné au roi.
— C’est à considérer, dit Vitry en se levant.
— Mais pas plus longtemps que demain, dis-je, pour ce que je dépars à la pique du jour pour Saint-Denis.
— Marquis, dit Vitry en se levant, faites-moi la grâce de partager ma repue de vesprées. Madame mon épouse sera ravie de vous connaître.
— Mais point dans cette déguisure, dis-je, non sans quelque vergogne.
— Ha bah ! Je vous prêterai un de mes pourpoints ! dit Vitry qui aimait faire le bon compagnon, dès lors que ses intérêts n’étaient plus en jeu.
Son pourpoint, de fait, m’allait passablement, combien qu’un peu large au bedon et m’ôtant l’odieuse montre-horloge que je portais en sautoir pour faire le bourgeois, et désaplatissant mon cheveu, mais sans rogner, hélas, ma barbe, derrière laquelle j’augurais que j’aurais encore à me cacher en mes missions, je fis tolérable figure à ce repas, où Mme de Vitry – laquelle était fort jeune, fort petite et fort jolie – me posa sur la Cour des questions infinies. Et moi, entendant bien qu’elle brûlait d’y retourner, n’aspirant, comme il est naturel à cet âge verdoyant, qu’à voir et être vue, je lui répondis fort complaisamment, et de façon à l’allécher plus outre. Tandis que je parlais, je vis bien à certains regards qu’il fichait sur elle combien Vitry se trouvait raffolé de cette petite personne, et soupçonnant que ce genre d’homme, si abrupt et si tempétueux, était de ceux qui se laissent le mieux mener par le bout de leur grand nez par leur petit bout de femme, je gageai que l’influence de la dame, se conjuguant avec les grands avantages qu’on lui avait faits, ne laisserait pas d’amarrer cette chaloupe perdue à notre bord.
Et en effet, avant l’aube, mon roi eut « ville gagnée », comme eût dit Pissebœuf, Vitry me venant désommeiller pour me dire à la soldate, la voix rude et le geste tranchant, que puisque le roi s’était converti, et lui faisait des promesses dont je m’étais porté garant, l’honneur lui commandait et de se rendre à lui, et de lui redonner Meaux. Que pour celle-ci il y avait pourtant quelque difficulté ; pour ce que le parti ligueux céans, quoique affaibli, restait fort assez pour lui faire des brouilleries, s’il déclarait tout de gob qu’il baillait la cité au roi. Que donc il fallait y aller à la prudence et sur la pointe des pieds, et que m’ayant trouvé fort avisé en cette négociation, il requérait mes conseils, touchant la manière de s’y prendre pour que la ville coulât du côté du roi aussi doucement que le lait hors d’une jatte.
Je musai là-dessus quelque temps et à la parfin, mettant nos deux têtes ensemble, nous façonnâmes un plan qui nous parut mettre toutes les chances de notre côté.
Vitry m’ayant caché dans un petit cabinet, lequel donnait sur un escalier dérobé, rassembla à dix heures dans la maison de ville les principaux parmi les habitants et leur dit :
— Messieurs, je vous parlerai sans éloquence et sans feintise mais en tirant tout dret de l’épaule, comme un soldat. Je suis sorti du service du roi à cause qu’il était huguenot, mais maintenant qu’il s’est fait catholique, mon intention est d’y rentrer. Je sais bien qu’il en est qui clament que sa conversion n’est pas sincère. Je ne suis pas instruit assez pour en disputer. J’observe seulement que Mgr l’archevêque de Bourges a reçu l’abjuration du roi. C’est donc qu’il la croit vraie. Et pour moi, marquis de Vitry, je ne me crois ni plus savant ni plus catholique que le Primat des Gaules. Messieurs les magistrats, officiers et bourgeois de la ville de Meaux, vous me rendrez ce témoignage que je vous ai toujours traités avec la plus grande considération, sans jamais fourrer mon nez, si grand soit-il, dans vos affaires, considérant que je n’étais là que pour vous rendre service et non point pour vous commander. Aussi je ne vous dirai point : rendez Meaux au roi,, encore que je sache que vous y auriez de grands avantages.
— Lesquels ? cria un échevin, ce cri étant incontinent repris par d’autres.
— J’ai là un papier, dit Vitry en le sortant de ses chausses, où le roi les a fait mettre tout du long par l’un de ses secrétaires, mais, Messieurs, pardonnez-moi, ajouta-t-il habilement, je suis sur le départir pour aller rejoindre le roi en Saint-Denis avec ma compagnie et étant quelque peu pressé par le temps, je n’ai pas l’intention de le lire…
À ce point, il fut interrompu par des cris confus, les uns s’indignant qu’il s’en allât et laissât la ville sans défense, et les autres l’adjurant, au nom de Dieu, de lire son papier, ceux-ci devenant à la fin si nombreux et si stridents, qu’on n’oyait plus que leurs voix.
— Messieurs ! Messieurs ! dit Vitry avec une bonhomie admirablement jouée. Je vois bien qu’il faut que je vous contente, et que je vous lise à la parfin ces promesses du roi touchant votre bonne ville de Meaux. Ce que je ferai incontinent si vous êtes assez bons pour faire silence.
— Comment savons-nous que ce billet vient bien du roi de Navarre ? cria un ligueux.
— Monsieur, cria Vitry, je passerai mon épée à travers le corps du premier qui osera dire que je suis un menteur !
À quoi il y eut des rires et des huées à l’adresse de l’archiligueux, lequel, la crête fort rabattue et sentant bien que le vent allait dangereusement à son encontre, s’escargota.
— Le roi, reprit Vitry quand le silence se fit, promet devant Dieu qu’il pardonnera à tous, y compris aux ligueurs, qu’il maintiendra les manants et habitants de la cité dans leurs anciens privilèges et religion ; qu’il donnera à Meaux tel gouverneur qu’elle choisira ; qu’il exemptera la ville de Meaux des tailles pendant dix ans. Et enfin qu’il anoblira le corps de ville[49].
Ayant lu, Vitry remit le papier dans ses chausses et observant que l’assemblée des principaux se figeait dans un profond silence, n’en croyant pas ses oreilles de conditions si douces, il reprit, très à la soldate :
— Messieurs, je vous laisse à délibérer le parti que vous tiendrez pour le meilleur. Voici les clés de ville que vous m’avez confiées. Faites-en un bon et digne usage.
Là-dessus, l’un de ses capitaines lui ayant mis l’écharpe blanche du roi, il salua l’assemblée et sortit à grands pas, sans que les principaux de la ville songeassent à le retenir, tant ils étaient éberlués. Mais un grand bruit de sabots de chevaux s’étant fait ouïr dans la rue, ils coururent aux fenêtres (comme je le vis en entrebâillant la porte de mon cabinet) et j’entendis bien que notre plan se poursuivait sans heurts, quand je les ouïs s’exclamer d’un ton plaintif et gémissant que le gouverneur était départi avec toute sa compagnie et que Meaux sans sa garnison s’encontrait quasi nue et démantelée. Suivit un débat, où tout ce qu’il y avait de ligueux parmi les principaux se tenait si coi et quiet qu’on pouvait se demander comment il avait pu se faire que Meaux eût jamais préféré Mayenne à Navarre. Car de tous côtés des voix véhémentes se levaient pour dire que Meaux sans M. de Vitry se trouvant aussi exposée à la pillerie qu’un verger sans clôture, mieux valait se donner tout de gob au roi et tirer de lui les immenses commodités dont il avait assorti ce don, que de se faire forcer par lui comme garce sur un talus et y perdre vie et honneur. Que, de reste, maintenant que le roi avait abjuré dans les mains du Primat des Gaules, ce ne serait plus combattre pour la religion que de l’affronter, mais bien plutôt conniver et donner la main aux conjurations de l’Espagnol, lesquelles ne tendaient qu’à diviser les Français pour les placer sous son joug.
Oyant bien à quoi tendait cette éloquence nouveau-née, à laquelle tous en ce prétoire appétaient à donner le sein, je quittai mon poste, et descendant à pas de loup l’escalier dérobé, je courus retrouver Mme de Vitry qui, ses paquets déjà chargés en son carrosse, m’attendait.
— Madame, dis-je haletant, c’est à vous de jouer votre rollet en cette affaire. Et de le jouer bien.
À quoi elle se leva, jeta sur ses charmantes épaules un mantelet fourré (ce jour de décembre étant froidureux assez) et apparaissant sur le parvis de la maison de ville, en descendit les degrés fort majestueusement, toute petite qu’elle fût, et mit assez de temps pour monter en son carrosse pour que le peuple se pressant autour de lui de tous côtés, et le bruit venant aux principaux que la marquise quittait aussi la ville, ils se ruassent hors, et à elle courussent.
— Hé quoi ? dit-elle, mettant sa mignonne petite tête à la portière du carrosse, avez-vous fait déplaisir à mon mari qu’il vous abandonne, lui qui vous aimait tant ?
— Hé Madame ! dit l’un des principaux, point du tout ! M. de Vitry va se donner au roi et ayant délibéré, nous avons décidé unanimement d’en faire autant, et de le rappeler à nous pour qu’il nous baille l’écharpe blanche à nous aussi, et nous gouverne comme devant. Aussi, Madame, nous vous prions et demandons de le rattraper et de lui dire de revenir.
À quoi la petite marquise, faisant une mine rebelute, se refusa d’abord d’une façon des plus acaprissates, et jusqu’à se faire supplier par ces bonnes gens, les mains jointes et les larmes aux yeux. Mais à la parfin, contrefeignant que son cœur fût touché par leurs prières, elle y consentit, fit signe au cocher de fouetter ses chevaux, rattrapa Vitry qui l’attendait dans un bois à deux lieues de là et revint avec lui dedans la ville, souriant à la portière du carrosse et Vitry lui-même, fort épanoui sur son beau cheval blanc, ayant mis en poche, outre le commandement de Meaux, qui lui demeurait, le capitanat des gardes de Sa Majesté et quarante mille écus.
Combien que le ralliement de Vitry ne fût pas le premier après la conversion du roi, Bois-Rosé ayant dès l’automne livré Fécamp et Lillebonne à Sa Majesté, et Balagny en novembre lui ayant rendu Cambrai et le Cambrésis – ce fut celui qui retentit le plus en Paris tant à cause que Meaux était si proche de la capitale que parce que Vitry était fort connu des Parisiens ayant été, avec d’Aumale, un des plus vaillants défenseurs de leurs murs pendant le siège.
Son retour au roi retentit davantage encore dans l’opinion quand on connut urbi et orbi les grands avantages qu’en sa bénignité naturelle et habile clémence, le roi avait faits à Vitry et à Meaux pour qu’ils revinssent dans son giron. Cette clémence chez un prince guerrier et victorieux parut exemplaire. Ces avantages aussi. Et la première aussi bien que les seconds encouragèrent fort les ligueux tiédissants à rejoindre le parti du roi. En janvier, le Parlement d’Aix – autrefois si zélé pour Mayenne – reconnut Henri IV. En février, M. de La Châtre lui livra le Berry et l’Orléanais. Peu de jours après, Lyon, dégoûtée de M. de Nemours, l’embastilla et se donna au souverain.
— Mi fili, me dit Fogacer tandis que je prenais chez lui ma repue avec M. de La Surie (que le roi venait de faire écuyer), Jeannette versant à flots dans nos gobelets le bon vin de messe de Mgr Du Perron, toi qui colles à l’action, décolle-toi un petit pour un temps et envisage de plus haut et plus loin, je te prie, la comédie des hommes. Laquelle n’est jamais si divertissante que dans les allées du pouvoir. Il fut un temps, si tu t’en ramentois, où la bougrerie d’Henri Troisième excusait toutes les trahisons. Il fut un temps, plus proche, où l’hérésie de Navarre justifiait toutes les défections. Et ce jour d’hui, observe, de grâce, observe, mi fili, comment la conversion du même Navarre couvre les ralliements les plus intéressés.
— Je ne me plains pas de cela, dis-je sans lui révéler que j’avais travaillé au plus éclatant d’entre eux : j’en savoure les effets sans trop questionner les causes. Mais Révérend Docteur Médecin Fogacer, vous qui, veillant chaque jour au bon exercice des intestins de Mgr Du Perron, êtes désormais quasiment d’Église, quid du sacre du roi ?
— Ha ! dit Fogacer, il fut décidé de longue date en principe, mais il se heurta dans la pratique à trois difficultés. La première étant que Reims s’encontrant ès mains des ligueux, on ne savait où placer ledit sacre jusqu’à ce que Mgr Du Perron suggérât qu’on le célébrât en Notre-Dame de Chartres, sanctuaire vénéré vers lequel les Parisiens sont accoutumés d’aller pèleriner à pied, quand ni Notre-Dame de Paris ni Notre-Dame de Lorette n’ont jugé bon d’exaucer leurs prières. Mais surgit alors une fort grande querelle, car l’évêque de Chartres voulait faire la cérémonie de sa personne, pour ce qu’il était l’évêque du lieu et que la juridiction lui appartenait en propre en son église. À telle enseigne qu’il n’y avait que le pape, ou son légat, à qui il eût dû y céder le pas. Mais d’un autre côtel, l’archevêque de Bourges appétait bien naturellement à célébrer la cérémonie, arguant qu’il était, lui, archevêque, en outre, Primat des Gaules, au surplus Grand Aumônier de France, et qu’enfin, il avait reçu l’abjuration du roi. L’évêque de Chartres n’abaissant pas sa crosse devant celle de l’archevêque, la querelle s’envenima, et de terrestre qu’elle était de prime, monta quasiment jusqu’au ciel, l’évêque menaçant d’excommunier quiconque aurait le front de s’introduire dans son église pour conduire le sacre à sa place.
— Ventre Saint-Antoine ! dis-je en riant, l’évêque de Chartres excommuniant le Primat des Gaules !
— Voilà qui eût été gaulois ! dit M. de La Surie.
— Et qui ne se fit pas, dit Fogacer, le roi ayant demandé à Mgr Du Perron de trancher.
— Trancha-t-il ?
— C’eût été mal connaître ce fin renard. Il prétendit que, l’affaire étant politique, il fallait en saisir le conseil du roi. Mais en catimini, il avisa Henri de donner raison au prélat de Chartres, car c’eût été prendre très à rebrousse-poil tous les évêques de France – y compris ceux qu’on avait déjà ralliés – que de remettre en question leurs droits dans leurs diocèses et églises.
— Je gage, dis-je, que l’archevêque en pleura.
— Je gage, dit La Surie, qu’il reçut comme Vitry quelques petits avantages pour curer sa navrure.
— Gagez, gagez, mes amis, dit Fogacer avec son lent et sinueux sourire. Pour moi qui suis d’Église, et quasi dans les secrets du ciel, je n’en dirai ni mot ni miette. Mais je peux jaser, en revanche, de la troisième difficulté du sacre.
— Et quelle fut-elle ?
— Le chrême.
— Le chrême ? Qu’est-cela ?
— O mi fili ! comme on voit bien que vous n’êtes qu’un huguenot, fraîchement repeint aux couleurs papistes ! Le chrême est une huile sainte, miraculeusement apportée du ciel et qu’on garde à Reims pour en oindre les rois, lors de leur sacre. Or, Reims est aux ligueux. Pas de Reims, pas de chrême ! Et sans chrême, comment donner audit sacre le lustre nécessaire ?
— Des trois difficultés, celle-ci est la crème, dit M. de La Surie.
— Mais, dit Fogacer, elle fut, elle aussi, résolue. Comment imaginer en effet, que le chrême de Reims fût le seul dont pût s’enorgueillir la chrétienté ?
— Quoi ? dis-je, il y en a donc un autre ?
— Assurément. Innumérables sont les ressources de notre Sainte Église ! Oyez ! Cent douze ans avant la conversion de Clovis, saint Martin se trouvant ce jour-là rêveux et songeard, tomba au bas d’un escalier et en fut tant meurtri qu’on le croyait perdu. Mais pendant la nuit, un ange, descendu du ciel le vint oindre et frotter d’une huile miraculée, tant est que le lendemain, saint Martin se leva de son lit, frais comme un gardon et bondissant comme une carpe.
— Révérend Docteur, dit M. de La Surie, vos images ne s’accommodent point entre elles. Il se peut qu’une carpe soit tant fraîche qu’un gardon, mais un gardon ne saute pas comme une carpe.
À quoi l’on rit.
— Fogacer, dis-je, ne me dites pas qu’on a conservé cette huile ?
— Si fait ! À l’église de Noirmoutiers, près de Tours, où elle est fort vénérée par les fidèles, et d’où on l’alla quérir en pompe pour l’emmener à Chartres où, sous bonne garde, elle attend le roi.
Ayant dit, Fogacer nous envisagea tour à tour de son œil noisette, ses sourcils noirs comme dessinés au pinceau se relevant vers les tempes et l’air fort jubilant de nous conter ses histoires d’Église. J’observais à cette occasion combien mon ex-régent d’École de médecine était demeuré fidèle à l’enseignement dont il m’avait nourri. Car tous ses arguments allaient toujours par trois, semblables par là aux syllogismes d’Aristote, comme s’il y eût dans ce chiffre trois une vertu magique et qu’on ne sût pas bien parler si l’on ne marchait pas sur trois pattes. Moi-même, infecté par cette scolastique, dès que je veux démontrer ou persuader, je m’aperçois que j’aligne trois raisons, trois exemples ou trois faits. Deux me paraîtraient maigres, et quatre, bedondainants.
— Monsieur le Marquis, me dit M. de La Surie, dès que nous fûmes de retour au logis de my Lady Markby, et en ma chambre retirés, je vous sais un gré infini de m’appeler coram populo[50] Monsieur de La Surie, et de ramentevoir aux gens qui m’ont connu quand j’étais Miroul, que de présent je possède une terre et que le roi m’a fait écuyer. Mais, plaise à vous, Monsieur, de m’appeler Miroul, quand nous sommes seuls et de me permettre de vous appeler Moussu comme devant.
— Ha ! mon Miroul, dis-je mi-riant, mi-touché, je l’eusse fait jà, si je n’avais craint de te piquer. Mais quant à Moussu, cela sent par trop son valet périgordin. Dis-moi Pierre, ou mon Pierre, comme ceux de ma famille.
— Ha ! Monsieur, le peux-je ? dis-il, sa voix s’étranglant dans sa gargamel.
— Certes ! Et ramentois, je te prie, que tu es gentilhomme et que tu as gagné ta noblesse comme moi, dans les périls et par l’épée.
— Mon Pierre, dit-il, que j’ai rêvé de vous pouvoir adresser ainsi, ayant nourri souvent le songe d’être pour vous, à la parfin, ce que M. de Sauveterre était au baron de Mespech.
— Ha ! mon Miroul ! dis-je, la larme au bord du cil, et lui donnant tout de gob une forte brassée, voilà qui est bien dit. Va donc pour Sauveterre, sauf toutefois, que tu ne peux, toi, me bailler leçons, la Dieu merci, courant le cotillon comme fol !
— Bah, tel maître, tel valet !
— Ou tel valet, tel maître, Miroul ! En mon logis de la rue des Filles-Dieu, qui se dévergognait ? Et qui même allait s’inquiétant de ma continence ? Mais, mon Miroul, ne parlons plus de maître ni de valet. Si comme mon père et Sauveterre en la légion de Normandie, je ne peux m’affrérer à toi, pour la raison que nous avons l’un et l’autre femme et enfants, et terres séparées, du moins, soyons frères par le bon du cœur.
— Mon Pierre, dit Miroul, lequel dès qu’il se sentait proche des larmes, était accoutumé à jeter le manteau de Noé sur son émeuvement, il faudrait pour clore cet entretien une citation latine. Vous vient-elle à l’esprit ?
— Point du tout.
— Mais à moi non plus ! dit Miroul en riant.
Le roi fut sacré le 27 février à Chartres avec un luxe de cérémonies qui offusqua M. de Rosny, lequel, en vrai huguenot, y vit, comme il le dit à moi-même, des « badineries ». Mais, pour une fois, je ne donnai pas raison à ce grand esprit. Comme Jeanne d’Arc l’avait si bien compris pour Charles VII, quand un roi, dépossédé de la moitié de son royaume, se voit contraint de le reconquérir, les fastes de son sacre sont un acte de grande conséquence. Il affirme devant ses peuples sa légitimité, étant plus fort d’ores en avant du caractère sacré que lui ont conféré l’Église, ses rites séculaires et le chrême miraculé.