CHAPITRE III

 

 

Je me ramentois avoir ouï mon père dire un jour à mon oncle Sauveterre – qui le tabustait sur ses gaillardies – qu’on pouvait, certes, ne pas être raffolé du tout des femmes, mais qu’on ne pouvait les aimer sans les aimer excessivement. J’entends bien que c’est là parole dévotieuse et qu’on la peut débattre, mais que si on la veut tenir pour vraie, il convient alors d’ajouter qu’à moins d’être difforme et décrépit, on ne peut les aimer sans être à son tour aimé d’elles, tant est contagieux l’appétit qu’a notre sexe du leur, et le leur, du nôtre.

Je ne dis point ceci pour me disculper le moindre, avouant, et mes faiblesses et mes subséquents remords, lesquels, pourtant, comme j’ai dit déjà, ne sont, à mon sentiment, qu’une sorte de baume dont on oint sa conscience, lequel baume, l’endormant, vous baille en tapinois une chattemitesse permission de ne point discontinuer les péchés qui nous furent si chers. Mais je voudrais, toutefois, faire entendre par le présent propos, combien est difficultueuse pour des hommes de ma chaleureuse composition la soumission aux lois de Dieu, alors que les sollicitent si vivement les lois de la Nature.

Le Gascon Cabusse, qui fut avec la frérèche soldat dans la légion de Normandie, avant que de devenir à Mespech leur domestique, disait, en se plaignant que Sauveterre fût si roide à interdire à nos gens la plus petitime familiarité avec les chambrières : Cornedebœuf ! c’est par trop brider la pauvre bête ! Phrase qui me résonna étrangement en cervelle, quand je rompis à Châteaudun trois mois de bien aigre et âpre abstinence, laquelle m’était d’autant plus au rebours de mon estomac, que le péril où j’étais quotidiennement de ma vie me donnait à penser que je mourrais peut-être sans m’en être délivré. Comme chacun sait, il n’est rien d’aussi puissant que le pensement de la mort pour accroître l’urgence de la volupté.

Cependant, cette belle drapière dont j’avais tant admiré la vaillance à monter la première à l’assaut, et qui ménageait si bien tout ensemble sa boutique, sa réputation et ses prudents plaisirs, ne put pas commander aussi bien au temps qui les circonscrivait. Car deux jours avant le terme de la petite semaine qu’elle avait vouée à nos conniventes délices, M. de Rosny y mit fin en me venant dire un matin, l’air grave et le trait tiré, qu’il avait ouï que sa femme se mourait en son château de Rosny, qu’il allait y courir et puisque aussi bien j’avais complété ma petite suite, qu’il me voulait dans son escorte – d’autant que j’avais d’excellents chevaux dont la célérité lui serait fort utile pour échapper aux ligueux, lesquels tenaient tout le pays à l’entour.

Au départir, mon hôtesse et moi conçûmes dépit et déplaisir à nous déprendre l’un de l’autre plus tôt que nous n’avions pensé, tant est qu’elle jeta des pleurs, à mon considérable étonnement, pour ce que je m’apensais qu’elle était bonne ménagère de tout, y compris de ses larmes. Mais d’évidence, il n’en était rien, car mouillant mon col de ses refrénés sanglots elle me dit d’une voix que le nœud de la gorge étouffait qu’elle vivait ce départir comme un arrachement, si fort s’encontrait le lien que nos étreintes avaient en si peu de jours forgé, à telle enseigne qu’il ne lui était besoin, même sans me voir, que d’ouïr ma voix en le logis pour sentir incontinent une douleur tout ensemble insufférable et délicieuse parcourir son ventre.

Je fus excessivement touché de ce propos et d’autres semblables, si naïfs et si francs, d’autant que. persuadé de prime que la belle drapière voulait vivre ce commerce comme une parenthèse dans sa vie, et m’étant mis dans des dispositions à prendre la chose avec une légèreté en moi inhabituelle, je découvrais avec un trouble extrême qu’elle me parlait un langage où l’amour prenait le relais de l’appétit. Ce qui m’émut. Et combien que je fusse excessivement chagrin de quitter les délices où elle m’avait nourri, j’éprouvai en même temps quelque soulagement à l’idée que la guerre m’arrachait à elle, tant, même la navrure, ou la mort, me paraissait préférable à la crainte qui tout soudain me poignit que j’eusse pu moi aussi, infecté par son intempérie, me mettre à l’aimer, infidèle non pas seulement par le corps, mais par l’âme aussi, à mon Angelina.

Tandis que je m’ébattais de la façon que j’ai dite, mon Miroul, fort avide de se bailler de prime sur eux cet avantage, recrutait les membres de ma suite, se donnant auprès d’eux comme mon ambassadeur. Ce fut moins malaisé qu’on ne l’aurait pensé, le combat de Bonneval, quoique victorieux, ayant creusé des vides dans les rangs de nos gentilshommes tant est que bon nombre de pages et d’écuyers se trouvaient orphelins d’un maître, errant dans Châteaudun sans toit, sans coite, ni personne pour les nourrir. De ces dévouements inoccupés, Miroul fit un tri judicieux, interrogeant longuement et d’assez haut un chacun, même les écuyers (à qui j’appris par la suite qu’il s’était donné, sans le dire expressément, comme un fils bâtard de mon père, et donc mon demi-frère, ce qui, en sa pensée, lui devait donner le pas sur un petit gentillâtre).

Quand je quittai Châteaudun, je m’étais donc enrichi (ou appauvri) de deux pages : Guilleris et Nicolas ; de deux valets d’armes et d’écurie, Pissebœuf et Poussevent qui consentirent à l’emploi, mais sans en prendre le nom, aimant mieux se dire mes arquebusiers ; et enfin, je le cite en dernier, bien qu’il ne fût pas le moindre, d’un écuyer : M. de Saint-Ange, lequel portait bien mieux ce nom que le château de Rome qu’on nomme ainsi et qui est, entre autres choses, une sorte de Bastille, le pape y serrant ses captifs.

Saint-Ange avait le cheveu paille, l’œil bleu azur, une courte barbe blonde, la taille mince et élancée, le pied léger, et un air ineffable de n’être pas de ce monde : air trompeur, pour ce qu’il jouait fort bien de l’estoc, tirait et chargeait fort bien les pistolets, toutefois se signant à chaque ennemi qu’il dépêchait, en disant avec un soupir : « Dieu me pardonne, mon frère, d’avoir été contraint de t’occire. »

Portant ce beau nom qui était le sien, il eût dû être doublement catholique. Or il avait ardemment épousé la foi huguenote, laquelle ne reconnaît, comme on sait, ni les saints ni les anges, tant est qu’il s’offusqua, au dévêtir, à me voir porter sur la poitrine la médaille de la Benoîte Vierge, et ne s’assouagea que je ne lui en eusse expliqué le qu’est-ce, le quand et le pourquoi. Néanmoins, me blâma en son for d’aller à contrainte, quand je retournai au service de mon roi.

Saint-Ange n’avait pas vingt ans d’âge, la face hâlée d’une suave couleur abricot, et tant de grâces en sa personne que si j’étais advenu avec lui en le logis de la drapière, c’est contre lui, assurément, qu’elle eût tourné ses batteries, mais l’ardente dame eût battu cette muraille-là en vain ; elle n’y eût pas fait brèche. Saint-Ange closait son bel œil, dès qu’une femme l’approchait et, dès qu’elle le voulait entretenir, lui tournait la froidureuse épaule. Je me suis souvent apensé combien Sauveterre eût été félice d’avoir un tel fils, si du moins Sauveterre avait pu prendre sur soi d’approcher nos beaux vases d’iniquité d’assez près pour les ensemencer.

Quant à Guilleris et Nicolas, qui n’avaient pas vingt-huit ans à eux deux, c’étaient de prime deux insufférables marmousets, hardis, effrontés, piaffeurs, picoreurs et menteurs, que Miroul, la Dieu merci, aima et gouverna d’un fouet ferme et dont il fit deux pages serviciables assez, malgré leur enragée turbulence et fort affectionnés à ma personne, et plus encore à Miroul, lequel entendait bien les galapians de leur trempe, ayant en son temps pratiqué leurs farces et leurs frasques.

Guilleris était blond et Nicolas brun, tous deux bouclés, chantant ou sifflant du matin au soir, et jà en leurs années si vertes, très cajolés des garces, lesquelles les mignonnaient comme folles pour ce qu’ils étaient au déduit indéfatigablement sur le qui-vive, et à leur service du soir au matin, comme on dit que font les rossignols en leur saison des amours.

Leur défunt maître leur avait fait des livrées d’une étoffe où fleurs blanches et rameaux verts s’entrelaçaient, lesquelles je consentis qu’ils gardassent, non point par économie huguenote que parce que ces diablotins ressemblaient ainsi à de printanières prairies, et aussi qu’on les voyait de loin, quand ils étaient tardifs au boute-selle. Miroul leur apprit l’escalade des murs à pic, le lancer du cotel, et mille autres tours où il était maître, comme de passer prestement la gambe à un quidam pour le faire choir. Mais encore que l’un et l’autre s’aimassent fort, ils étaient continuellement à se battre, à se mordiller, à se donner buffes et torchons, comme deux chiots, raison pour quoi Miroul ne leur voulut bailler dague et épée qu’au combat, car sur un mot un peu vif, ils se seraient occis.

Encore que nous fussions, en cette chevauchée de Châteaudun à Rosny près d’une centaine – les gentilshommes, qui étaient comme moi à M. de Rosny, amenant chacun leur suite avec eux, et tous fort bien armés en estocs, arquebuses, pistolets et pistoles, y ayant même avec nous un petit canon sur une charrette, notre propos n’étant point le combat, mais le but à atteindre – on tâcha à prendre les petits chemins afin d’éviter les encontres avec les ligueux, ce qu’on ne faillit de faire qu’une fois où une troupe plus forte que la nôtre menaçant à l’improviste de nous fondre sus, M. de Rosny lui dépêcha à la hâte une trompette pour dire à leur capitaine qu’il ne cherchait pas le chamaillis, mais seulement le passage, sa femme se mourant en son château et qu’il la voulait assister en ses derniers moments. La trompette revint avec un billet du chef ligueux exigeant un péage de mille écus pour nous laisser passer sans nous molester, ce qu’accepta M. de Rosny sans un battement de cil, ne voulant mettre la vie d’aucun d’entre nous au hasard d’un combat, s’agissant d’une entreprise qui ne regardait que lui-même, et non pas le bien du royaume.

Pendant toute cette longue trotte, M. de Rosny garda la face fort triste et ne dit mot, déportement bien le rebours de son naturel, qui était dru, enjoué et gaillard. Or, pour renfort de douleur, à peine fut-on arrivé au terme du périlleux périple, et le château de Rosny à portée de main qu’on vit le pont-levis du château se hausser et nous laisser hors. À quoi M. de Rosny, arrêtant sa monture et apercevant la tête du portier au fenestrou du châtelet d’entrée, s’écria, fort encoléré :

— Vilain, qu’est-ceci ? Ne me connais-tu pas ? Ne sais-tu pas que je suis ici chez moi ? Oses-tu bien me braver ? Et te mettre en péril de ton col ?

— Ha, Monsieur de Rosny ! dit le portier, je serais bien davantage au péril de mon col, si je n’obéissais à Monsieur votre frère.

— Quoi ! s’écria Rosny, est-il céans ?

— Oui-da ! Et remparé de deux douzaines de gens de pié !

— Mande-le-moi, vilain ! hucha Rosny au comble de la rage.

Mais le portier n’eut pas à chercher loin, ledit frère apparaissant à sa place au fenestrou, barbu comme Jupiter, et comme ycelui en ses images, le front serein.

— Monsieur mon frère cadet, dit-il d’une voix unie, je vous souhaite le bonjour.

À cette chattemitesse salutation M. de Rosny rougit de rage, mais se brida et dit :

— Monsieur mon frère aîné, je suis votre serviteur. Plaise à vous d’abaisser le pont-levis et de me bailler l’entrant.

— Hélas ! dit l’aîné des Rosny avec un soupir, je le voudrais, et d’autant que j’entends bien que vous avez appétit à visiter Madame votre épouse en son intempérie.

— Outre que vous êtes mon frère, dit Rosny, c’est là, en effet, raison de plus pour me déclore l’huis.

— Hélas ! Si ne peux-je, dit l’aîné des Rosny.

— Vous ne le pouvez, Monsieur mon frère ? dit Rosny d’une voix que son ire faisait trémuler. Vous ne pouvez ouvrir à votre frère qui vient rendre ses devoirs à sa mourante épouse ?

— Je ne le peux, hélas ! dit l’aîné, caressant sa barbe noire bouclée. Car la Ligue, oyant par un coureur de M. de Recrainville qui vous a rançonné avant-hier que vous étiez pour occuper Rosny avec une centaine de vos gens, m’y a dépêché sur l’heure et je me suis à elle obligé de parole et d’honneur de ne pas vous laisser l’entrant.

— Monsieur mon frère, dit Rosny, je n’ignore point que vous êtes, et papiste, et ligueux. Mais on peut être l’un et l’autre sans manquer à la chrétienne compassion. Monsieur, ma femme se meurt. Je vous demande de rompre votre intempestif serment et de me laisser l’entrant. Je vous le requiers au nom de l’humanité.

— Hélas, Monsieur, dit l’aîné, je vous le dois refuser au nom de la parole donnée.

— Est-ce là, dit Rosny, votre dernier mot ?

— L’ultime.

— Alors, Monsieur mon frère, dit Rosny d’une voix tonnante, gardez vos hélas et vos soupirs : vous épargnerez le vent et haleine dont vous aurez besoin. Je vais sur l’heure avoir l’honneur de prendre d’assaut le château paternel ou de mourir.

— Monsieur ! Monsieur ! cria le frère aîné en donnant quelque signe d’émeuvement, serez-vous le Caïn de l’Histoire Sainte ?

— Non, Monsieur ! cria Rosny, nous prendrons à rebours ladite Histoire. Je serai l’Abel justicier du Caïn barbare et turc que je vois chattemitement soupirer au fenestrou que voilà. Messieurs ! poursuivit-il en se tournant vers sa suite, serez-vous avec moi en ce chamaillis ?

À quoi, en notre ire, tant l’esprit partisan de l’aîné des Rosny nous avait indignés, nous poussâmes une hurlade tant forte et sauvage qu’elle vous eût débouché un sourd. Et M. de Rosny, nous ayant déployés, fit mettre incontinent son petit canon en batterie, et ordonna à une douzaine d’arquebusiers d’aller quérir des échelles au village de Rosny, lequel était fort proche. En même temps, ayant démonté et confié les chevaux aux pages et nous-mêmes nous étant reculés, nos écuyers allumèrent les mèches de nos arquebuses, afin qu’elles fussent prêtes à la mousqueterie, si le commandement nous en était baillé.

Cependant, ces préparations et la résolution de M. de Rosny firent quelque effet sur le sire du lieu, lequel apparaissant derechef au fenestrou dit, se frottant le chef, et d’une voix qui n’était plus tant quiète et sereine :

— Monsieur mon cadet, c’est folie ! Allez-vous mettre à sac le château de nos pères ?

— Nenni, dit Rosny d’une voix forte, je le prendrai et ne toucherai pas un cheveu à vos gens de pié. Je les renverrai hors, dès que je serai dedans. Quant à vous, Monsieur mon frère aîné…

— Quant à moi ? dit l’aîné relevant la crête, comme s’il s’attendait à quelque braverie…

— Je respecterai, quoique j’en aie, votre droit d’aisnage et me ramentevant des liens que vous oubliez, je vous renverrai à votre conscience.

Il chut alors entre les deux Rosny un long silence, durant lequel j’admirais la considérable habileté du huguenot, qui offrait tout ensemble à son frère papiste la guerre et la clémence.

— Monsieur, dit l’aîné des Rosny, je n’aurais garde d’oublier les liens dont vous parlez et serais bien marri que les circonstances de nos civiles luttes soient telles que je me verrais obligé à les rompre. Le monde verra-t-il le désolant tableau de deux Rosny, nés de mêmes père et mère, s’entregorgeant à Rosny ?

— Le monde, dit incontinent le huguenot, verra-t-il le désolant spectacle de l’aîné des Rosny interdisant à son frère cadet l’entrant du logis où son épouse se meurt ?

À quoi, nous (j’entends la suite de Rosny) crûmes bon, pour appuyer ce propos, de gronder comme dogues à l’attache, de serrer les poings, de jeter rageusement nos chapeaux à terre et de faire telles furieuses mimiques qui ne laissent aucun doute sur notre résolution d’en découdre avec ce barbare.

— Monsieur, dit à la parfin l’aîné des Rosny, si je vous baille l’entrant, comme mon cœur n’a cessé de m’en aviser depuis que j’ai jeté l’œil sur vous, promettez-vous, une fois dedans, de ne point molester mes gens, de me rendre tel respect que vous devez à mon droit d’aisnage et de me remettre ès poings le château de nos pères au lieu de le tenir pour Navarre et de vous y remparer.

— Tel n’est pas mon propos, Monsieur, dit Rosny. Dès que j’aurai rendu mes devoirs à mon épouse, j’irai rejoindre le roi de France et le roi de Navarre en leur victorieux combat contre les rebelles.

L’aîné des Rosny, qui était précisément un de ces rebelles, avala tout ensemble, et la promesse, et la couleuvre, comme si elles eussent été l’une et l’autre petits pains de même farine.

— Monsieur mon cadet, dit-il contrefeignant le plus serein contentement, vous me donnez là toute satisfaction : votre parole me suffit et de la mienne me dégage. Portier, abaisse incontinent le pont-levis, lève la herse et déclos l’huis. Monsieur mon frère, vous êtes ici chez vous.

Ce qui, certes, était vrai, mais qui avait demandé, pour être reconnu comme tel, un canon, des échelles et des arquebuses allumées. Bel exemple de cette cruelle division que le zèle strident des ligueux avait introduite en toute ville, tout quartier, toute rue, et même toute famille, tant est que père et fils, frère et frère, oncle et neveu, parfois au sein du même logis, s’entredéchiraient impiteusement, et chacun au nom de l’Évangile, et du Dieu d’amour et de pardon.

Le pauvre Rosny trouva Madame son épouse en tel état qu’elle mourut quelques jours plus tard, à quelle triste mort il conçut un déplaisir tel et si grand que de tout un mois nous le vîmes, la face éteinte, et la paupière baissée, ni sourire ni parler. Cependant, la nouvelle que Navarre avait persuadé le roi de marcher sur Paris et le bruit qui courut partout tout aussitôt des succès que leurs forces conjointes remportaient en ce mois de juillet, prenant Pithiviers et Étampes, et les rendant maîtres, pour ainsi parler, des avenues de la capitale, réveilla Rosny de son pâtiment et lui redonna force et vigueur assez pour sonner le boute-selle et rejoindre les deux rois, lesquels, fin juillet, comme on avait ouï, s’allaient camper, qui à Saint-Cloud, qui à Meudon.

Nous les y trouvâmes, en effet, leurs armées fort déployées. Navarre occupant les villages de Vanves, Issy et Vaugirard, tandis que le roi logeait à Saint-Cloud, dans la maison de Jérôme de Gondi (lequel avait été écuyer de sa mère), ses troupes, quant à elles, se trouvant cantonnées d’Argenteuil jusqu’à Villepreux et de Villepreux à Vaugirard.

Dès que nous fûmes parvenus au joli bourg de Villepreux, et tout péril à chevaucher isolément étant ôté puisque notre parti tenait tout le pays à l’alentour, je quis de M. de Rosny de me donner mon congé, pour ce que je voulais visiter mon bien-aimé maître et souverain à Saint-Cloud et demeurer quelques jours avec lui : ce à quoi Rosny voulut bien consentir, quoique assez au rebours de son estomac, n’aimant point voir diminuer sa suite, même de six personnes et rechignant aussi en son for qu’un huguenot de cœur comme moi eût plus de hâte à retrouver Henri Troisième que le roi de Navarre.

Mais le lecteur n’ignore point la dévotieuse affection que je nourrissais pour mon prince, avec quelle ardeur sans limites je l’avait servi en Boulogne et à Paris sous la déguisure d’un marchand bonnetier et de quels immenses bienfaits il avait récompensé mon zèle.

 

 

L’austère Du Halde qui ne pouvait m’envisager sans se ramentevoir la nuit blanche que nous avions passée à Blois dans la garde-robe du roi, à espérer quatre heures du matin – Du Halde n’ayant pas fiance en son réveille-matin qu’il avait acheté en la ville – me bailla, à m’apercevoir, une forte et longue brassée, et encore que la porte du logis de Gondi fût assiégée par une cohue de seigneurs, me fit passer outre dans une petite antichambre, mais seul – au grand dol de mon Miroul qui dut rester avec ma suite, puisque, hors l’écuyer, il la gouvernait. Et incontinent l’huis se déclosant, et Sa Majesté me voyant, elle me commanda d’entrer, me présenta la main, et me dit :

— Ha ! Siorac, mon fils, que je suis aise de voir votre tant claire et franche face ! J’ai ouï dire que vous avez vaillamment combattu à Tours et à Bonneval !

— Sire, dis-je, il y a, dans votre noblesse, tant catholique que huguenote, des centaines de gentilshommes qui n’appètent qu’à mourir pour vous.

— Cela est vrai maintenant, dit le roi, envisageant d’un air entendu les assistants de ses beaux yeux italiens. Cela n’était pas vrai hier. Tant il est constant que le succès attire le succès, comme l’aimant la limaille. Il y a trois mois, comme bien tu sais, Siorac, mes affaires étaient en tel triste prédicament qu’on eût pu les dire tout à plein désespérées. Je perdais des villes tous les jours. Les défections autour de moi se comptaient par dizaines. Et il n’était point joueur si intrépide qui eût gagé alors un sol sur ma victoire. La Dieu merci ! L’alliance avec mon cousin et bien-aimé frère le roi de Navarre a tout rhabillé. À Tours, Senlis, Bonneval, Pithiviers, Étampes, nos conjointes troupes ont vaincu les rebelles à mon trône. Ici même, à peine à Saint-Cloud rendu, j’ai saisi en un tournemain avec quelques canons le pont sur la rivière de Seine que les ligueux occupaient. Le bon Sancy m’a amené dix mille Suisses et à la revue que j’ai passée à Poissy, mes armées se sont trouvées fortes de trente mille hommes, frais, sains et bien armés. Qui plus, est, la bonne noblesse de toutes parts afflue, n’y ayant pas un fils de bonne mère en France qui ne veuille être à la parfin présent à la prise de Paris.

Le roi, tandis qu’il discourait ainsi, articulant soigneusement chaque mot, comme à son accoutumée, et rythmant sa phrase comme un orateur fait de sa harangue, mais sans rien d’apprêté cependant, cette élégance de langage lui étant comme naturelle et coulant de source, marchait de long en large dans la chambre royale non pas du petit pas sec, nerveux et musculeux de Navarre, mais à longues et majestueuses enjambées, la crête haute, et à ce que je vis, fort aminci et roboré par la vie active et guerrière qu’il menait, ayant eu plus souvent ces trois mois écoulés la fesse sur un cheval que sur sa chaire d’apparat. Et pour moi qui l’envisageais avec l’œil du médecin, il me parut en meilleur point que je ne l’avais vu de longtemps, sans bedondaine aucune, le dos redressé, la mine allante, l’œil allègre, la face ni grise ni chiffonnée, et fraîche la main qu’il m’avait présentée.

Il avait alors trente-huit ans – âge dont j’avais de bonnes raisons de me ramentevoir puisqu’il était le mien – et pour la première fois depuis que j’avais jeté l’œil en soixante-quatorze sur Sa Majesté, je la trouvai plus jeune et verte que son âge, son bel œil comme lustré d’espoir et brillant de l’absolue certaineté de rentrer bientôt, triomphant, dans cette ingrate Paris qu’il avait, disait-il, aimée plus que sa propre femme et qui, quatorze mois plus tôt, l’avait chassé hors ses murs.

— Ha ! dit le maréchal de Biron – vrai vieux Français fidèle à sa patrie et à son roi, même aux pires heures de Blois, comme l’avaient été ceux qui étaient là, Du Halde, Revol, François d’O, d’Entragues, Larchant, Rambouillet et Bellegarde – ceux-là mêmes qui avaient été dans le secret de Sa Majesté au cours de ces sombres et pluvieuses journées de Blois où fut décidée l’exécution du duc de Guise – Ha ! Sire ! dit le maréchal de Biron, de sa voix rude et sonore, si vous le voulez ainsi, je donne l’assaut demain, et la bonne ville est à vous !

— Mon père, dit le roi, qui par une marque d’extrême condescension et amitié était accoutumé à appeler ainsi le vieux maréchal, vous fûtes le premier qui m’ayez montré le métier des armes et je ne doute pas que vous fassiez brèche en la plus forte muraille. Mais j’y voudrais des moyens plus doux, afin que d’éviter le sac, le sang, le stupre, toutes choses que j’abhorre. Comme vous savez, j’ai reçu quelque secrète promesse d’aucuns habitants intramuros, touchant l’ouverture des portes de Paris du côté des faubourgs Saint-Germain et Saint-Jacques. Attendons-en l’effet. Laissons les choses mûrir. Déjà j’ai ouï dire par des prisonniers que nous avons faits auxdits faubourgs que la peur s’était tellement rendue maîtresse du cœur des gens de guerre et manants de la ville que beaucoup se dérobaient pour sortir de Paris et que les rues étaient pleines de gémissements et de larmes.

— Sire, dit François d’O avec un fin sourire, l’attente a encore d’autres fruits pour vous, et qui ne vous sont pas moins chers. Car j’ai ouï dire que d’aucuns des grands seigneurs huguenots, jadis les plus encharnés à vous faire la guerre, inclinaient à quitter par amour de vous leur religion et leur parti.

— C’est assez chucheté là-dessus, dit Henri avec un petit geste de la main, mais d’un air fort heureux. Mon bien-aimé cousin et frère, le roi de Navarre, prendrait se peut quelque pique, s’il apprenait que MM. de Châtillon, Clermont d’Amboise et le vidame de Chartres, sont de ceux-là et qu’ils inclinent à caler la voile et aller à contrainte, comme fit en son temps le baron de Siorac.

À quoi François d’O, après m’avoir envisagé en riant, dit :

— Siorac a bien fait, et fera bien aussi de l’imiter, quand il sera votre dauphin en votre Louvre, le roi de Navarre, lequel est bien trop avisé pour rêver qu’un souverain protestant puisse jamais régner sur un pays catholique.

— Ha ! Ne l’y poussons pas trop cependant ! dit le roi en levant la main : la dignité d’une conscience doit être ménagée. La foi ne se doit bailler que par la persuasion, et non par la contrainte et le couteau. C’est là, si vous m’en croyez, poursuivit-il gravement, en scrutant de son bel œil noir les faces des gens qui se trouvaient là, la grande leçon que Dieu nous avise de tirer d’un demi-siècle de guerres civiles.

Là-dessus, Du Halde lui venant murmurer à l’oreille un message, il nous pria courtoisement de nous retirer, l’ambassadeur de la reine Elizabeth le devant visiter, et pour moi, la tête étrangement résonnante de la belle et noble sentence qu’il venait de prononcer, j’allais suivre le flot de ceux qui s’en allaient, quand tout soudain il me sourit et dit :

— Siorac mon fils, Quéribus n’étant point céans, j’entends que vous logiez chez mon neveu le Grand Prieur.

Marque tant grandissime de sa faveur royale – le Grand Prieur, quoique bâtard, étant un Enfant de France – que balbutiant mes grâces et mercis, je fus un moment à ne pouvoir branler d’où j’étais, regardant le roi de mes yeux étonnés, et au-delà des mots, lui voulant témoigner par mon regard l’infini de mon affection. Ce qu’il entendit fort bien, car il sourit derechef d’un sourire tant plein de bénignité et d’humaine tendresse qu’il s’imprima en ma cervelle en une telle ineffaçable guise qu’à l’heure où j’écris ceci, je n’ai qu’à clore la paupière pour le retrouver. À cet instant, Henri avait, à sa façon accoutumée, la main dextre posée à plat sur le mantel de la cheminée, la senestre sur sa hanche, la taille redressée, portant haut sur le chef son coffion à aigrette, vêtu du pourpoint de satin violet qu’il n’avait quitté depuis la mort de sa mère, les murs mêmes de sa chambre étant en signe de deuil tendus aussi de toile violette. Et combien que cet appareil eût quelque chose de funèbre, Henri paraissait, en sa royale immobilité, si serein, si joyeux, si fort, et si confiant en son proche triomphe, que mon cœur me cogna tout soudain les côtes de l’inouï bonheur qui allait être le sien, après les déquiétantes et sinistres heures de sa proscription, quand il rentrerait demain en Paris et regagnerait son Louvre. Hélas ! Mon pauvre maître ! Quelques heures plus tard il était mort.

 

 

Ha lecteur ! Il ne me serait du tout possible de poursuivre ce récit, si tu ne sentais pas derrière chaque lettre tracée de mon encre tremblante toutes les larmes qu’il m’a coûtées.

J’étais pourtant, ce soir-là, comme tout un chacun à Saint-Cloud allègre et bondissant. Et quittant le logis de Gondi, je descendis une rue assez pentue (le village de Saint-Cloud étant bâti sur une colline qui domine la rivière de Seine) pour gagner celui du Grand Prieur, où me reçut de prime son maître d’hôtel, un fort bénin et bedondainant personnage, homme par la vêture, femme par la voix et le déportement, lequel dit s’appeler Guimbagnette et qu’ayant reçu par un laquais le commandement du roi à mon sujet, il me logerait, moi, ma suite et mes chevaux à mon entière satisfaction ; que son maître le Grand Prieur était à son souper avec quarante personnes des plus qualifiées de l’armée et que ledit maître me baillait le choix, ou me joindre à eux incontinent, ou si j’étais las, recevoir à souper dans ma chambre. Et sur ma réponse que je préférais ce dernier parti après ma longue chevauchée de Châteaudun à Saint-Cloud, je laissai mes chevaux aux mains de mes pages et mes arquebusiers (Pissebœuf et Poussevent ne voulant pas, comme on sait, qu’on les nommât mes valets d’écurie) et suivi de Saint-Ange et Miroul (lequel à ma suite se donnait beaucoup de mal avec ses fluettes gambes pour se maintenir sur la même ligne que l’écuyer, ne voulant en rien être devancé par lui) je gagnai mes appartements, conduit par Guimbagnette qui de tout le temps qu’il me guida, clabauda comme dix mille commères, se paonnant, me sembla-t-il, excessivement de servir le fils de Charles IX et de Marie Touchet.

— Monsieur le Baron, dit-il avec des afféteries et des grâces du coude et de la main qui prêtaient quelque peu à sourire, ne vous étonnez-vous point que nous ne mangions point ce soir avec le roi ? (par ce nous, il entendait, je suppose, son maître).

— Dois-je m’en étonner ? dis-je en haussant le sourcil.

— Oui-da, Monsieur le Baron, dit Guimbagnette avec un sourire poli où se pouvait deviner cependant l’ombre d’une condescendance. En tant qu’Enfant de France, quoique naturel, nous avons cet honneur et ce privilège de souper le soir avec Sa Majesté.

— Ce soir, dis-je complaisamment (ayant toujours trouvé plaisir et profit à ouïr avec patience ce qu’on me voulait apprendre), ce soir est donc une exception ?

— Nenni, Monsieur le Baron, dit Guimbagnette d’un air mignard et minaudant, sa voix montant fort dans l’aigu sur le « nenni ». Le roi en a décidé ainsi, depuis qu’il s’est mis en campagne.

— Ha ! dis-je, feignant intérêt et surprise à ce point d’étiquette, n’est-ce pas étrange et inaccoutumé ?

— Ce serait étrange et inaccoutumé, Monsieur le Baron, dit Guimbagnette (qui m’aimait chaque minute davantage de ce que je l’écoutais si attentivement), si on en ignorait la raison.

— Que vous savez, je gage, Monsieur, dis-je avec un petit salut de la tête.

— Que je sais, dit Guimbagnette avec un air d’immense conséquence et poussant en avant avec un soupir d’aise, tandis qu’il marchait à mes côtés, son énorme bedondaine. Appétez-vous, Monsieur le Baron, à l’ouïr ?

— Assurément.

— C’est que Sa Majesté soupe le soir avec le maréchal de Biron qu’il appelle « mon père », et à qui il répète tous les jours qu’il a été le premier à lui apprendre le métier de la guerre.

— Je croyais, dis-je en levant le sourcil, que ce fut le maréchal de Tavannes, le premier mentor de Sa Majesté.

— Vous n’errez pas, Monsieur le Baron, dit Guimbagnette, le regard luisant de gausserie et les lèvres comprimées comme s’il s’empêchait de s’esbouffer. Ce fut, en effet, Tavannes le premier maître ès guerre du roi, quand il n’était encore que le duc d’Anjou. Mais, ajouta-t-il en levant le petit doigt de sa main senestre, et m’envisageant de côté d’un air mutin, mais, Monsieur le Baron… Mais, reprit-il avec une nouvelle œillade et un battement de cil, Monsieur le maréchal de Tavannes est mort, et Monsieur le maréchal de Biron est vif. C’est là l’affaire…

Après quoi, il éclata d’un rire tant aigu, fusant et féminin que vous eussiez cru ouïr dans sa voix tout un couvent de folles nonnettes.

Dès que j’eus soupé en ma chambre (Miroul, se mettant prestement à ma dextre à table pour ne laisser à Saint-Ange que mon côté senestre, ce dont l’écuyer ne s’aperçut même pas, étant comme à son ordinaire, sauf au combat, fort rêveux et songeard), je descendis aux communs m’acertainer que mes gens pansaient bien mes montures. Et à peine eus-je mis le pied en l’écurie, laquelle en sa longueur était de droite à gauche à mi-hauteur partitionnée, pour que les chevaux puissent s’envisager l’un l’autre, mais sans se pouvoir mordre ni botter, j’ouïs, caressant ma jument, sans même les voir, et sans qu’ils me vissent, que Poussevent et Pissebœuf labouraient fort, et de l’étrille et de la brosse, et Pissebœuf, en outre, de la langue, étant fort bien fendu de gueule, comme on a vu.

— Poussevent, dit-il, tâche à ne pas jouer aux dés ce soir, ni à la prime : que tu dois t’ensommeiller comme poule en poulailler et tes forces refaire drues pour demain.

— Qu’est-cela ? dit Poussevent. Et pourquoi donc ?

— Pour ce que demain, niquedouille, nous rentrons en Paris sans coup férir, ni bailler estoc, ni tirer mousquet. Je le tiens d’un sergent : D’aucuns guillaumes qui sont dedans vont nous déclore l’huis de la porte de Bucci tant est que nous allons pénétrer dans la bonne ville aussi doucement qu’oiseau dans l’air, anguille dans l’eau, ou homme dans femme…

— Voilà qui va bien, dit Poussevent pour qui toute parole de Pissebœuf était d’Évangile, ne se trouvant pas même loin de s’apenser que si Pissebœuf l’appelait « niquedouille » ou « sottard », c’est qu’il y avait ses raisons.

— J’ai ouï dire, poursuivit Pissebœuf, que les Parisiens, à envisager du haut de leurs murailles notre tant formidable armée, chient dans leurs chausses, la puanteur étant telle, et si grande, que leurs dames les chassent du logis et mettent des draps blancs aux lits pour nous y accueillir.

— Voilà qui est bien aimable, dit Poussevent d’un ton quelque peu déçu, mais où est la conquête alors ? Deux ou trois petits forcements plairaient mieux à mon appétit.

— Ha çà, Poussevent ! dit Pissebœuf, avec une neuve vertu, es-tu chrétien, ou turc ? En outre, si le roi ne veut pas de sac, il n’a rien dit quant à la picorée. Et j’ai quelque pensement qu’en leur mettant le cotel sur la bedondaine, les marchands du Pont Saint-Michel nous vendront la soie et le velours au même prix que la toile.

— Plutôt que la marchandise, dit Poussevent, c’est la marchande qu’il me faudrait, si elle se trouve accorte.

— Fi donc ! Une marchande ! dit Pissebœuf, une marchande ! C’est viser bien bas pour l’arquebusier d’un baron ! Pour moi, cap de Diou, je le dis tout net ! C’est la Montpensier qu’il me faut !

— Quoi, une duchesse ! dit Poussevent. La sœur du Guise !

— Elle-même ! Je ne dégainerai pas à moins !

Cependant, l’irraisonnableté de cette ambition aiguillonnant quelque peu Poussevent, il dit d’un air mal’engroin :

— On dit qu’elle cloche d’une gambe.

— Ha bah ! dit Pissebœuf superbement, quand les deux pattes sont en l’air, qui en a cure ?

— Elle te rebéquera.

— Nenni, mon Poussevent. Il y a la manière. Je n’irai pas à l’affaire chattemitement à la jésuite, mais tout de gob, à la béarnaise. Madame, lui dirai-je, le roi de France a dit qu’il vous jetterait au feu pour prix de vos menteries et de vos artifices, et pour avoir fait la reine à Paris, et rameuter la populace contre lui. Eh bien, Madame, adonc choisissez : le feu ou mon braquemart (lequel est de bonne maison) en votre princière entrefesse.

— Voilà qui est chié chanté ! dit Poussevent, la brosse en l’air et d’admiration béat.

— C’est qu’il y a la guise pour une Guise, dit Pissebœuf qui aimait tout autant les giochi di parole qu’Henri Troisième. Ayant appris le latin quand j’étais clerc, poursuivit-il d’un air de mystère, j’ai lu les bons auteurs et je sais.

— Que sais-tu ? dit Poussevent, étonné.

— Qu’il te faudra prendre garde en Paris, Poussevent, dit Pissebœuf avec gravité.

— Et de quoi ?

— De mule qui rit et de femme qui te fait signe : pour ce que mule qui rit de ses sabots te férit, et femme qui te fait signe, de ses ongles t’esgraffigne.

— Cap de Diou ! À qui se fier en cette vilaine Paris ? dit Poussevent, fort rabattu.

— Conforte-toi, galapian, dit Pissebœuf. Les Parisiennes, quant à elles, n’esgraffignent point. Elles mordent.

À peine achevait-il que précédé d’un coloré essaim de cinq ou six pages portant la livrée du Grand Prieur, et voletant devant lui, Guimbagnette apparut en se dandinant, comme s’il eût marché sur des œufs, et m’espinchant au milieu des chevaux, agita en l’air ses doigts courts au bout de ses petits bras, lesquels étaient quasi empêchés de se rejoindre par la rotondité de sa bedondaine.

— Hé quoi ! dit-il de sa voix flûtée, Monsieur le Baron, vous céans ! En ce bren ! En cette odeur ! Avec ces valets d’écurie !

— J’en demande pardon à votre personne, majordomo, dit Pissebœuf avec hauteur, nous ne sommes pas les valets d’écurie de Monsieur le Baron. Nous sommes ses arquebusiers.

À quoi Guimbagnette eut un air aussi prodigieusement étonné que si un vermisseau, levant le nez de sa crotte, eût présumé de lui adresser la parole.

— Monsieur le Baron, dit-il, Monsieur le Grand Prieur requiert votre présence, son souper touchant à sa fin. Plaise à vous de me suivre et de vous retirer de cette excrémentielle odeur.

— Laquelle, dit Pissebœuf sotto voce, vaut bien celle de la poudre, que d’aucunes narines, en leur délicatesse, n’ont jamais respirée…

Sur cette flèche du Parthe qui piqua le gras de son dos sans qu’il tressaillît le moindre, Guimbagnette me remonta de l’étage roturier à l’étage noble où je me trouvai dans une antichambre tendue d’or et de pourpre, dont l’huis à demi déclos laissait voir une grande table où quarante seigneurs des plus brillants étaient assis, festoyant et carousant, le Grand Prieur au milieu d’eux, siégeant sur une sorte de trône, tout lys et roses en la fleur de ses seize ans.

— Monsieur Guimbagnette, dis-je en m’asseyant sur une escabelle recouverte de velours rouge qu’il me désigna dans l’antichambre, il faut que M. le Grand Prieur soit fort étoffé pour traiter quarante personnes à la fois.

— Hélas, Monsieur le Baron, hélas ! dit Guimbagnette en élevant dans les airs ses doigts courts, il n’en est rien. M. le Grand Prieur n’a pour vivre que ses dettes. Il est excessivement dépenseur. Je crains qu’il n’ait croqué ce soir en une nuit la pension que le roi, en sa libéralité, lui accorde pour le mois, et si je n’avais au passage prélevé quelques petits écus, je me trouverais, à cette minute, d’un an en arriérage sur mon petit préciput (par quel mot élégant, il désignait, je gage, ses gages. Et puisque je suis à parenthéser, peux-je ajouter que je faisais fiance pleinement à Guimbagnette, puisqu’il ménageait les pécunes du Grand Prieur, pour ne pas laisser couler devant lui ce pactole sans en dériver ruisselet à ses fins).

Étant appelé à cet instant par un laquais en rutilante livrée, Guimbagnette sortit, précédé de ses pages voletants et chatoyants dont je ne voyais pas l’usance, sinon à donner à ses entrées et sorties le faste qui convenait au majordomo d’un Enfant de France. Et pour moi, laissé seul en cette antichambre, je ne pus que je n’ouïsse par la porte entrebâillée, les bruyants discours des dîneurs, lesquels, quoique couchés en langage de Cour, ne me parurent guère différents de ceux que j’avais écoutés deux étages plus bas, en l’écurie, de la bouche de Pissebœuf. Car il n’y était question que de la prise de Paris que l’on se promettait pour le lendemain, et des délectables plaisirs qui s’y encontreraient, et dont les dames et les biens des ligueux feraient les frais, les unes séduites et les autres pillés. Et pour les dames plus précisément, que l’on ne craignait pas de nommer, chacun pour ainsi parler se réservant telle ou telle par avance et comme j’ai dit, nommément, sans aller jusqu’à l’éloquence de Pissebœuf, exaltant « le braquemart en la princière entrefesse » — j’observais que l’anticipation desdits seigneurs ne répugnait pas à des gaillardies qui eussent fait rougir mes lectrices. La seule différence que j’observais entre ces propos et ceux de mon valet d’écurie, c’est que d’aucuns des soupeurs, un octave plus bas, débattaient à mots prudents et chattemites des nominations qui seraient faites par le roi, dès qu’il aurait réassis son pouvoir en la capitale, à telle ou telle place ou office, ou gouvernorat, par le moyen desquels je voyais bien que certaines fidélités étaient fort impatientes d’être récompensées. Ha ! m’apensai-je en mon for, Pissebœuf ! Poussevent ! Gentille piétaille ! Vous ne barguignez pas, vous, votre fidélité à votre roi, une fois que vous l’avez baillée, troquant, contre un maigre pain quotidien, votre vaillance, vos navrures et, se peut, votre mort.

À ma considérable béance, Guimbagnette revint, mais point seul, précédant le capitaine Larchant, le maréchal de Biron, les sieurs de Clermont et d’Entragues, et qui d’autre, qui d’autre ? sinon le roi ! À la vue de qui, me levant, je fis un profond salut.

— Hé, quoi, Siorac, mon fils ! dit Henri avec sa coutumière bénignité, vous n’êtes pas du souper ?

— Non, Sire, dis-je.

— Monsieur le baron de Siorac, dit Guimbagnette, craignant d’être blâmé, a préféré, étant las, le prendre dans sa chambre.

— Mais combien sont donc ces soupeurs à faire tant de noise ? dit le roi, et mettant le gros Guimbagnette devant lui pour non pas être vu, il jeta un coup d’œil par la porte entrebâillée. Une trentaine, à ce que je crois.

— Quarante, Sire, dit Guimbagnette.

— Voyez, mon père, dit le roi au maréchal de Biron, le Grand Prieur mange mon bien, mais il ne le mange pas seul…

À quoi le maréchal, Larchant et Clermont et d’Entragues rirent aussi, ce que je me permis de trouver un peu malheureux, les Suisses de Sancy n’étant pas payés.

— Guimbagnette, dit Henri au majordomo, lequel rougit d’orgueil que le roi se ramentût son nom, dès que le souper sera fini, mais pas avant, dites à mon beau neveu de me venir retrouver au jardin et d’y venir seul. J’entends avec M. de Siorac, reprit-il en m’adressant un sourire, puisqu’il est son hôte. Mais attendez, Guimbagnette, attendez que mon neveu ait achevé son souper, avant que de lui dire que je l’attends. Je ne voudrais pas écourter ses viandes. On dévore à cet âge.

— Ha ! Sire ! dit Guimbagnette en se génuflexant, faire attendre Sa Majesté, est-ce là Dieu possible ?

— Sa Majesté n’en sera pas à plaindre, dit Henri avec un sourire des plus charmants, puisqu’il aura la compagnie de M. le Maréchal et de ces Messieurs.

Là-dessus, le roi passa dans le jardin, comme il avait dit, lequel était fort beau, ayant appartenu à un chanoine qui y consacrait plus de temps qu’à ses prières, à ce que m’apprit Guimbagnette, que je vis fort décidé à me bailler sa compagnie, laquelle, à dire le vrai, m’agréa d’autant plus qu’il ne cessa tant qu’il fut avec moi, de chanter le los et louange de mon roi.

— Ha ! Monsieur le Baron ! dit-il, sa voix montant en fausset dans les notes aiguës et ses doigts courts voltigeant dans l’air, que le Seigneur tienne en sa Sainte garde le roi Henri Troisième et pour le royaume de France, et pour ses serviteurs, car je vous le dis et déclare, comme la vérité de Dieu : jamais prince ne fut mieux voulu des siens que celui-là pour son exquise bénignité, laquelle, si vous ne la connaissiez déjà, vous avez ce soir touchée du doigt. Primo, moi qui suis grand, assurément, dans la maison du Grand Prieur, mais petit vermisseau dans la sienne, il a daigné se ramentevoir mon nom. Secundo, surprenant le Grand Prieur à dissiper sa pension, il a préféré louer en gaussant sa libéralité que blâmer ses débours. Tertio, il m’a commandé de ne révéler sa royale présence à son neveu qu’une fois sa repue finie. Quarto, il s’est inquiété de votre souper, et vous plaignant quelque peu d’attendre (ce dont lui-même ne se plaignait point) il vous a donné en compensation la compagnie de son neveu pour après le souper et, par contrecoup, la sienne. Cinquo, condescendant à attendre lui-même dans le jardin le bon plaisir du Grand Prieur, qui est pourtant bien au-dessous de lui dans l’État, il a eu un mot des plus aimables pour le maréchal et les seigneurs qui le suivaient. Monsieur le Baron, pouvez-vous imaginer en si peu de minutes une telle pluie et rosée de bienveillantes gentillesses sur les gens qui se trouvaient là, lesquelles grâces ne saillent, si promptes et si naturelles, de Sa Majesté que parce qu’elles lui viennent de son immense cœur et du souci qu’Elle a des autres…

À ouïr ces propos, lesquels me ravirent, tant je les trouvai aptes et clairvoyants, je sentis disparaître le ridicule que je voyais en Guimbagnette et croître mon estime pour lui, m’apensant qu’il ne pouvait y avoir de bassesse en un guillaume qui louait son prochain, fût-il un prince, à si bon escient et sans rien rapetisser ni rabattre. Tant est que je me sentis plus indulgent pour les quelques petits écus que Guimbagnette sauvait au passage du gouffre afin d’assurer, comme il disait son petit préciput.

Le pourvoyeur dudit gouffre entra à ce même moment dans l’antichambre, fort jeune et fort beau en un splendide pourpoint de satin bleu pâle garni de deux rangées de perles, son teint clair, fort animé par ses viandes et ses vins, le cheveu exquisement testonné en bouclettes noires, l’œil en fleur et la lèvre vermillonne. Guimbagnette de lui s’approchant avec un profond salut où il mettait toutefois une sorte d’affectionnée familiarité, lui dit qui j’étais et que le roi l’attendait au jardin. Quoi oyant, le Grand Prieur, dont l’abord était fort aimable et les manières très cajolantes, me retint de me génuflexer, me prit la main et la retenant dans les siennes, me dit qu’il avait ouï les signalés services que j’avais rendus à son bien-aimé oncle et souverain, et dans les temps avant les barricades, et dans ceux de la présente guerre, et qu’il tenait à grand honneur d’être mon hôte, comme Henri le lui avait commandé.

Ayant dit et moi le suivant, il passa alors au jardin, lequel je n’avais qu’entr’aperçu quand le roi y avait pénétré, et qui se trouvait, en effet, fort beau, à le voir mieux, étant couvert des fleurs de la saison dont d’aucunes fort odorantes, lesquelles çà et là des lanternes éclairaient en mystérieuse féerie, pour ce que la nuit de cette fin juillet était lors tombée, le sentier que nous suivions menant par une pente insensible à un grand balcon au-delà duquel il n’y avait que le vide, et d’où se voyait une boucle de la Seine (qu’on ne devinait qu’aux barques à voiles éclairées qui couraient dessus) et plus loin, les lumières de Paris, et les murailles qui la défendaient, au pied desquelles les assiégés entretenaient de grands feux pour tâcher de prévenir les attaques nocturnes.

Le roi était accoudé à la rambarde du balcon à s’entretenir avec le maréchal de Biron du bon ordre qu’il voulait que ses armées tinssent en entrant dedans Paris, sans qu’aucun des manants et habitants fût molesté ou navré, le soldat ne devant rien prendre qu’il ne payât ; les garces, qui filles qui femmes, respectées ; aucune injure, menace, vanterie, parole sale et fâcheuse tolérée à l’adresse desdits manants, même ligueux, ou espagnols. Et qu’enfin s’il fallait sévir contre une poignée de méchants qui avaient fait tout le mal, que ce fût plutôt par le bannissement que par la hart.

À entendre ceci qui était à la façon d’Henri très bien articulé, le Grand Prieur, craignant d’être indiscret s’il en oyait davantage, arrêta sa marche et vint se joindre aux sieurs de Clermont et d’Entragues (celui-ci, comme on sait, devait devenir plus tard son beau-père) et leur dit :

— Quoi ? Henri pardonnerait même à la Montpensier dont il a dit qu’il la jetterait au feu ?

— Vous connaissez le mot de Chicot, dit d’Entragues, faisant allusion aux gaillardies de la duchesse : « Sire, il est inutile de la brûler. Elle crame déjà par le milieu. »

À quoi nous rîmes, et le roi, oyant nos rires, se retourna et appela à lui le Grand Prieur, lequel avec la pétulance et la grâce de son jeune âge, alla se génuflexer à lui et lui baiser la main avec un élan et une amour qui n’étaient pas feints. Ce qui toucha fort le roi, lequel était raffolé de son neveu, combien qu’il ne le fût que de la main gauche, et n’ayant pas d’enfant de son mariage avec la reine Louise, le tenait quasiment pour son fils.

— Mon père, dit-il en se tournant vers le vieux maréchal, vous avez été le premier à me montrer le métier de la guerre : Je vous prie d’en faire autant pour mon neveu, car je désire qu’il devienne comme un pont entre mes ennemis et moi.

Parole dont la dernière partie me parut si obscure que la chose m’étant restée en cervelle, j’en demandai le sens, une année plus tard, au Grand Prieur.

— Ha ! je ne sais ! dit-il, ses yeux à évoquer ce moment jetant des larmes qui sur ses fraîches joues coulaient. Se peut qu’Henri voulait dire que je devais tout ensemble le défendre contre ses ennemis – comme est l’usance d’un pont à la guerre – et lui permettre à l’occasion, par ce même pont, de les rejoindre et s’accommoder à eux. Ce qui est bien assuré, c’est que ses paroles me recommandant au vieux maréchal, furent tant obligeantes pour moi, que je ne peux me les ramentevoir sans un extrême pâtiment…

Pour en revenir au roi, encore que la nuit fût si tendre et le jardin si beau, il ne s’y attarda pas, mais donnant son congé au maréchal de Biron et commandant au Grand Prieur et à moi-même de le suivre, il remonta au logis de Gondi par la rue pentue que j’ai dite, et là en sa chambre advenu, après avoir quelque temps allègrement devisé avec ceux qui se trouvaient là, il dit que de longtemps il ne s’était senti si heureux, Paris étant si proche et se devant sous peu à lui déclore, comme il en avait l’assurance, ce qui voulait dire que toutes les autres villes rebelles du royaume allaient, une à une, lui revenir et la paix refleurir au royaume lui-même, pour le grand soulagement de son pauvre peuple qui avait été tant foulé par la guerre.

Ayant dit et s’étant un petit sur soi réfléchi, sa belle tête sur son épaule inclinée, il dit que cette soirée était pour lui si félice qu’il ne voulait pas l’écourter, ni jà s’aller coucher, mais se divertir à écouter la musique, et commandant au Grand Prieur d’aller quérir Dupont, La Clavelle, La Fontaine et le Baillif (qui étaient tous quatre de sa musique) en tels lieux où il croyait qu’ils se trouvaient ; que quant à moi (me présentant la main) il me donnait mon congé, s’avisant que je devais être fort las de ma longue chevauchée de Châteaudun à Saint-Cloud.

Je départis donc de la maison de Gondi avec le Grand Prieur, et comme nous traversions la cour dudit logis, la nuit étant douce, étoilée et lunaire, le Grand Prieur fut accosté par un religieux jacobin, lequel était petit, avec une barbe foncée très courte, une couronne de cheveux comme en portent ceux de son ordre, et de très grands yeux noirs, brillants et fixes. Ledit moine, au Grand Prieur s’adressant, non sans une brusquerie qui m’étonna, lui demanda de le faire parler au roi d’une chose urgente et importante, laquelle il ne pouvait dire qu’à sa personne, ayant échappé de Paris et venant de la part du comte de Brienne, prisonnier au Louvre, et du président du Parlement Du Harlay, lequel la Ligue avait embastillé en raison de sa fidélité au roi.

À quoi, le Grand Prieur, béant d’être adressé avec si peu de formes, dit d’un ton roide assez que le roi, étant retiré en sa chambre pour la nuit, personne ne le pouvait plus voir, et ayant dit, tourna le dos au moine, celui-ci le suivant quelques pas, marmonnant des paroles, semble-t-il, encolérées dont on ne saisit pas le sens.

— Voilà, dis-je, quand nous fûmes du logis saillis, un jacobin bien mal maniéré. Croyez-vous, Monseigneur, que le roi le recevra ?

— Assurément, dit le Grand Prieur : Le roi que la Ligue accuse urbi et orbi d’hérésie et que le pape a excommunié, ne voudra pas qu’il soit dit qu’il a rebuté un religieux. En outre, Henri est raffolé des moines. Je lui ai souvent entendu dire que leur vue produisait le même effet sur son âme que le chatouillement le plus délicat sur le corps.

— Voilà, dis-je après m’être accoisé un petit, une étrange bizarreté chez un Grand Prince.

— C’est qu’Henri, dit le Grand Prieur avec un sourire, est plus prieur que je suis supposé l’être. Comme vous savez, il aime les retraites, les cellules, la bure, les macérations. Tant est qu’à force de hanter les couvents et y avoir trouvé la paix, il se peut qu’il se sente extrêmement conforté, étant à demi moine lui-même, par la vue d’un de ses frères.

 

 

Avant que d’écrire les pages qu’on va lire, j’ai été à quelque peine et labour d’acertainer la vérité sur cet étrange moine, du moins autant que la chose se peut, car ayant été tout soudain mis en pièces dans la confusion et la colère qui suivirent son lâche attentat sur la personne sacrée de mon maître bien-aimé, son procès ne fut fait qu’à son cadavre, lequel ne put avouer les influences et les connivences qui l’avaient poussé jusque-là, tant il paraît hors de doute que la Ligue et les Guise aient mis la main à ce forfait qui tout ensemble les vengeait de l’exécution de leur chef et portait un terrible coup à la cause royale.

Ce Jacques Clément puisqu’il faut l’appeler par son nom, lequel nom était singulièrement impropre à ses funestes desseins, avait fait profession au couvent des jacobins de Sens un an plus tôt et s’en était venu au collège de la rue Saint-Jacques à Paris pour étudier la théologie. Sans qu’il fût sot, il y avait en lui je ne sais quelle simplesse qui lui fit gober sans les mâcheller le moindre les furieuses prêcheries parisiennes contre le « tyran » Henri de Valois, voué quotidiennement du haut des chaires sacrées à l’exécration des catholiques pour avoir fait tuer le duc de Guise par ses quarante-cinq et forgé une alliance « impie » avec Navarre, « hérétique et relaps ». Se trouvant ainsi continuellement exagité et travaillé par une sainte fureur, Jacques Clément se mit à tenir en son couvent des propos frénétiques devant les autres moines, disant que le tyran devait mourir, qu’il ne périrait d’autre main que de la sienne, qu’il y était bien résolu, tant est que ses frères, se riant de lui, qui était si petit et souffreteux, et faisant de sa sanguinaire vanterie un sujet de dérision, l’appelaient le « capitaine Clément ».

Or, parmi ces religieux, il en était un qui, venu comme Clément du couvent de Sens, s’appelait Chantebien, et n’était pas tant innocent que son nom le pouvait faire paraître, pour ce qu’ayant observé que son condisciple priait à l’accoutumée derrière le grand autel de la chapelle, il lui fit ouïr artificieusement par le moyen d’une sarbacane des voix surnaturelles qui lui commandaient de se préparer à la couronne de martyre, le seigneur l’ayant désigné comme celui qui devait dépêcher par le glaive le tyran de France.

Ces voix, d’ores en avant, Clément les entendit en sa cellule dans ses nuits sans sommeil où, disait-il, il y avait un je-ne-sais-quoi qui le piquait, le poussait continuellement, disant et répétant : Frère Jacques, marche faire ce coup !

Mais ayant quelques scrupules quant à la légitimité du meurtre qui lui était ainsi commandé, Clément s’en ouvrit par deux fois au prieur Émile Bourgoing, lequel lui donna successivement deux avis fort différents, le second étant aussi encourageant que le premier l’était peu.

Par une petite chatonie dont les moines sont coutumiers, Clément dit au prieur qu’il avait ouï en confession un quidam qui nourrissait le projet d’exterminer Henri de Valois, mais ne le voulait faire sans le conseil et l’avis de l’Église.

À quoi Bourgoing répondit d’abord :

— Mon fils, ce quidam se moque. Que s’il avait envie de faire ce que vous dites, il ne le dirait pas.

Cependant quelque temps plus tard, Clément revenant à la charge, et toujours au nom de son prétendu pénitent, le prieur lui tint un langage tout à l’opposé du premier et de nature, bien au rebours, à le roborer grandement dans sa résolution :

— Mon fils, dit-il, assurez votre pénitent au nom de Dieu que moyennant qu’il n’exécute cette chose en intention de se venger pour son particulier et privé intérêt, mais pour le seul zèle qu’il porte à l’honneur de Dieu, à sa religion, au bien et au repos de la patrie, tant s’en faut qu’il doive craindre de blesser sa conscience ; qu’au contraire il méritera beaucoup. Et il n’y a nul doute que s’il meurt là-dessus, il ne soit sauvé et bienheureux.

Le prieur Bourgoing rejoignit ici le moine Chantebien, puisque, non content de donner à Clément la caution de l’Église et de Dieu, il ne craignait pas de lui promettre, comme ses voix surnaturelles, la couronne de martyre, au cas où il mettrait à exécution son rêve sanguinaire.

Le chattemitique encouragement de Bourgoing n’est point pour étonner quand on connaissait l’homme. Docteur en théologie, et ancien provincial de son ordre, il était aussi un zélé et encharné ligueux qui, en novembre 1589, Navarre attaquant de nouveau Paris, ne craignit pas de quitter sa bure pour endosser corselet et morion, et faire le coup d’arquebuse aux tranchées – où de reste il fut pris par les royaux, reconnu, mené à Tours, traduit devant le Parlement, condamné à mort pour complicité avec Jacques Clément, et tiré à quatre chevaux.

Mais ce furieux était aussi un homme de beaucoup d’esprit. Et il est à croire qu’entre la première confession de Jacques Clément et la seconde, il se soit tout soudain apensé que ce frère estéquit et malingre que tout le couvent tenait pour un fol et un illuminé pouvait être de quelque utilité à la Ligue pour aboutir au grand dessein dont pas un prêchereau dans la capitale n’omettait à messe d’appeler de ses vœux l’accomplissement : la mort d’Henri de Valois.

Or, quelques jours plus tard, la meurtrerie exécutée à la parfin par ce providentiel outil forgé dans le secret des couvents, quand un quidam annonça l’exécution de mon bien-aimé maître à la Montpensier, celle-ci en sa rage et folie lui sauta au col, le baisa à gueule bec et hucha à gorge déployée :

— Ha ! mon ami ! sois le bienvenu ! Mais est-il vrai au moins ? Ce méchant, ce perfide, ce tyran, est-il mort ? Dieu ! Que vous me faites aise ! Je ne suis marrie que d’une chose : c’est qu’il n’a su, devant que de mourir, que c’est moi qui l’avais fait faire !

Lecteur, c’est là le dernier maillon de la chaîne des connivences qui circonvinrent le malheureux et le menèrent de son couvent de la rue Saint-Jacques à Paris au logis de Gondi à Saint-Cloud. Le moine Chantebien, qui pensait si mal, mais agissait avec tant d’à-propos et, de reste, n’ignorait pas, pour avoir connu à Sens Jacques Clément, sa simplesse et son exagitation, lui inspira par un bas subterfuge la première idée de sa mission. Cette mission s’étant tournée à l’obsession dans un esprit intempéré, le prieur Bourgoing qui devait, quelques mois plus tard, administrer la preuve que pour lui l’arquebuse prolongeait la prière, s’avisa de l’usance qu’on pouvait faire de cette sanguinaire marotte, en avertit la Montpensier et aquiéta la déquiétée conscience du « missionnaire » par la promesse des félicités éternelles. La Montpensier, qui clochait d’une gambe, comme avait dit Poussevent, mais ne clochait pas de la cervelle, étant plus machiavellante que Machiavel, imagina les voies et les moyens pour faire saillir Jacques Clément de Paris assiégée, lui faire traverser les avant-postes royaux et lui donner accès auprès du roi.

À la différence du frère Clément, aspirant en son rêve furieux à la couronne de martyre, macéré en ses dévotions, jeûnant, priant, se donnant le fouet dans sa cellule, et ignorant tout du monde, la Montpensier, elle, n’en ignorait rien. Étant fort haute dame, et de Cour, proche de la reine Louise, haïssant, mais connaissant fort bien mon bien-aimé maître, et sa bizarre et particulière amour pour les religieux, elle savait que quiconque portait la bure était assuré, à toute heure, en tout lieu, de parler au prince : qu’il y fallait seulement un plausible prétexte, lequel elle trouva en introduisant Clément à la Bastille – où elle seule avait le pouvoir de le faire entrer – pour le faire prendre langue avec les royalistes parisiens que les Seize, dès le commencement du siège de Paris, y avaient emprisonnés, et nommément les plus marquants et connus d’entre eux, le président Du Harlay, et Paul, l’aîné d’Antoine Portail, chirurgien du roi. Après quoi Clément rendit visite à Mme Portail (que les Seize n’avaient pas cru bon de serrer en geôle) pour lui porter charitablement des nouvelles de son fils. Dans la réalité des faits, ces entrevues avaient pour fin de fournir à Clément, au cas où on le questionnerait à Saint-Cloud, des réponses véridiques et crédibles sur ces personnes.

Le premier président Du Harlay, connu à Paris comme un royaliste resté adamantinement fidèle au roi dans les dents d’une impiteuse persécution des ligueux et des Seize, était pour cette raison tenu à grand compte par le roi. Son nom, à lui seul, pouvait déclore les portes ; une lettre de lui, faciliter l’entrant dans la chambre royale. Clément n’ayant rien dit au président Du Harlay que de très banal en sa visite à la Bastille, cette missive, comme le lecteur s’en est bien apensé, n’existait point. Mais la Montpensier, dont l’hôtel était devenu depuis un lustre une sorte de manufacture où se fabriquaient les faux papiers et les fausses nouvelles dont elle inondait Paris, la fit forger par ses secrétaires en écriture italienne, laquelle, imitant les caractères imprimés, était aisée à contrefaire. Le modèle en fut un papier de la main du premier Président et saisi sur lui, quand on l’avait serré en geôle.

Le procureur de La Guesle, qui a lu le billet prétendument adressé au roi par Du Harlay, me l’a récité de mémoire. Le voici :

 

Sire, ce présent porteur vous fera entendre l’état de vos serviteurs et la façon de laquelle ils sont traités, qui ne leur ôte néanmoins la volonté et le moyen de vous faire très humble service, et sont en plus grand nombre peut-être que Votre Majesté n’estime. Il se présente une belle occasion, sur laquelle il vous plaira faire entendre votre volonté, suppliant très humblement Votre Majesté croire le présent porteur en tout ce qu’il dira.

 

Ce faux était fort habile, et destiné à éveiller au plus haut point l’intérêt de mon maître, la Montpensier n’ignorant point que le roi nourrissait l’espoir de se faire ouvrir une des portes de la capitale par les royalistes parisiens, raison pour quoi ceux-ci avaient été embastillés en grand nombre dès le début du siège.

Cependant, la ville étant circuite par les armées des deux rois, il fallait, d’autre part, pour Jacques Clément, traverser les avant-postes royaux sans être ni repoussé ni capturé. La Montpensier s’avisa alors de dépêcher Clément au comte de Brienne, lequel étant royaliste, mais mol et nonchalant, avait reçu la faveur d’être non point serré en Bastille, mais consigné en une chambre au Louvre, entouré de ses serviteurs, de son chapelain et de son secrétaire.

Le petit jacobin, bien chapitré par la Montpensier, s’en alla donc trouver ceux-ci et quit d’eux un passeport du comte de Brienne pour se rendre à Orléans, où l’appelaient, disait-il, les intérêts de son ordre. Le secrétaire lui eût refusé le papier, mais le chapelain insista pour qu’il l’écrivît, arguant que, s’agissant d’un religieux, Monsieur n’en ferait pas difficulté. Et en effet, le passeport écrit, Frère Jacques fut introduit au comte de Brienne, lequel achevait de dîner et mangeait du fruit, et qui, incontinent, sans poser de questions, signa le document, tant l’état et la qualité du moine lui donnaient fiance en sa véracité.

Un fol zélé, une robe de bure, une fausse lettre du président Du Harlay, un vrai passeport délivré par un étourdi, tels furent les parties et ingrédients dont la sœur du Guise composa son régicide. Les voies du démon, comme celles de Dieu, sont simples, surtout quand s’y ajoute la simplesse de son outil. Qui se fût défié de ce petit moine chétif, humble, génuflexant, allant les yeux à terre, et les mains dans ses grandes manches – en lesquelles, toutefois, il avait dissimulé un cotel ?

 

 

Jacques de La Guesle, conseiller du roi et son Procureur général au Parlement, était un de ces royalistes loyaux qui ayant suivi le roi à Tours après qu’il eut été chassé de Paris par la journée des barricades, et liant indéfectiblement sa fortune à la sienne, dans la male et bonne heure, s’en était à la parfin advenu à Saint-Cloud avec les armées de Sa Majesté. Or, M. de La Guesle, qui était parisien (et dont la Ligue avait pillé le logis de ville à son départir, comme elle avait fait pour le mien), possédait une maison des champs sise près le village de Vanves au sud de la capitale, et ayant obtenu son congé du roi le 30 juillet pour l’aller voir afin de s’assurer qu’elle n’avait pas été, elle aussi, ravagée, soit par les ligueux, soit encore par les soldats huguenots qui depuis peu occupaient les lieux, eut la joie de constater que la bienvoulance de ses voisins lui avait préservé et ménagé sa campagne – la maison et le verger grâce à eux se trouvant intouchés, les foins rentrés, les moissons faites, les bêtes saines. M. de La Guesle qu’accompagnait son frère Alexandre, après avoir dormi avec délices en sa demeure retrouvée, et fait mille grâces et merciements au matin à ses bons voisins, lesquels il recommanda à belle langue à l’officier huguenot qui était en autorité en ce cantonnement, monta à cheval, son frère se mettant au botte à botte avec lui, et de Vanves rejoignit la route qui mène à Saint-Cloud, laquelle passe, comme on sait, par Issy et Vaugirard.

Je ne connaissais pas alors M. de La Guesle, mais je le connus intimement assez deux ans plus tard, le conseiller s’étant pris de quelque amitié pour moi, pour ce que je lui avais bonnement confié, dans le courant de la parladure, que mon grand-père était apothicaire, que la noblesse de ma famille, de ce côtel, ne venait que de mon père, lequel l’avait gagnée sur les champs de bataille, et que moi-même, j’étais un impécunieux cadet, plus riche en médecine qu’en clicailles, avant que le roi, pour quelques services que je lui avais rendus, m’élevât à la baronnie.

Ce conte plut à M. de La Guesle, pour ce que son grand-père, n’étant que drapier, avait amassé des écus assez pour acheter une charge à son père, lequel s’y étant enrichi, lui avait à sa mort permis d’acheter celle où il s’encontrait, celle-ci lui conférant une noblesse de robe dont il se paonnait fort, et dont il espérait que son fils ferait un marchepied pour gravir l’échelon où je me trouvais jà. Car M. de La Guesle tout ensemble déprisait en son for la noblesse d’épée, pour ce qu’il la trouvait ignare et oisive, et cependant l’enviait et y voulait voir entrer sa descendance, comme étant un Ordre au-dessus du sien dans l’État, et plus proche du roi. Pour cette même raison, dès lors qu’il sut que j’étais comme lui issu de la même laborieuse roture, il s’autorisa à m’admirer deux fois, et comme médecin, et comme baron.

Au physique, M. de La Guesle était un homme grave, de mine prudente, de verbe circonspect et lent en sa mouvance, portant une grande barbe noire, et arborant, en sautoir, au-dessous de son austère petite fraise, une montre-horloge en argent qu’il consultait souvent. Il fut longtemps sans me vouloir parler de son encontre du 31 juillet avec Jacques Clément, pour ce que le rongeait le poignant remords d’avoir été l’innocent instrument qui rapprocha le criminel de sa proie, mais lorsque enfin je parvins à percer ses défenses, il m’en entretint à loisir, et par le menu, comme s’il eût trouvé quelque soulas, une fois de plus, à justifier l’incrédible enchaînement des effets et des causes par lequel il procura sa mort au roi, alors qu’il l’aimait et le servait avec une fidélité qui était allée, après les barricades, jusqu’au dol et détriment de ses propres intérêts.

— Mon ami, me dit M. de La Guesle, en me toquant du doigt le genou comme il était assis en face de moi devant son feu, c’est manifestement le démon qui plaça sur mon chemin cette créature issue de son Enfer, et vêtue pour mieux me tromper, de la robe d’un serviteur de Dieu. Et c’est (nouveau toquement) le démon encore qui usa diaboliquement de mes vertus mêmes et de mon zèle à servir le roi pour en venir à ses funestes fins. Que si on observe comment les choses se passèrent, et se déroulèrent, il n’est personne, personne, mon ami, qui ne peuve ni ne veuille aboutir à cette conclusion. Oyez-moi bien. Je revenais avec mon frère Alexandre de Vanves, très conforté d’avoir trouvé mon bien de campagne intouché, quand pour regagner Saint-Cloud, en passant par Vaugirard, à une demi-lieue dudit village, entre quatre heures et cinq heures du soir (quoi disant, M. de La Guesle, qui devait avoir de grandes habitudes de ponctualité, porta la dextre à la montre-horloge qu’il portait en sautoir et caressa son boîtier d’argent), je rattrapai sur le chemin, étant à cheval et eux à pied, un religieux jacobin qu’emmenaient deux soldats. Ce jacobin, je ne me propose pas de vous le décrire, puisque vous l’avez vous-même encontré.

— Mais, dis-je, furtivement, et seulement à la clarté de la lune.

— Eh bien, dit M. de La Guesle avec un flagrant déplaisir à devoir évoquer le régicide, il était petit, chétif, une courte barbe noire, les cheveux à la forme de ceux de son ordre, et de grands yeux.

— Noirs, brillants et fixes ? dis-je.

— Noirs, assurément, dit M. de La Guesle, et grands, ou paraissant tels dans une face maigre. Mais point ne me ramentois-je les avoir trouvés brillants et fixes. Il est de fait, poursuivit-il, que ce Clément les tenait le plus souvent baissés. Vous savez quelle chattemitesse humilité affectent ces jacobins.

— Et pour sa mine ? repris-je, peu satisfait de cette description et voulant pousser le conseiller à la préciser davantage.

— Je ne saurais en jaser plus outre, dit M. de La Guesle qui paraissait perplexe assez de mon insistance. Je dirais de sa face qu’elle était ingrate. Facies despicabilis[7] reprit-il en latin. Et à l’ouïr, je le trouvai non point sot, mais simplet, à tous les coups inoffensif. Ha ! mon ami ! mon ami ! reprit-il avec un long soupir, c’est bien là où le diable m’a trompé. Mais je poursuis. J’eusse pu, quand j’encontrai ce religieux avec ces deux soldats, continuer mon chemin sans m’en occuper, et plût au ciel que je l’eusse fait ! Mais étant Procureur général du roi en son Parlement, et porté de par la conscience que je mets à la décharge de mes fonctions à m’enquérir curieusement des faits et gestes des sujets de Sa Majesté, partout où je le peux, je dis aux deux soldats qui j’étais, et quis d’eux ce qu’ils faisaient avec ce jacobin. À quoi l’un d’eux me répondit qu’ils étaient du régiment de Coublans, que ce religieux s’était présenté aux avant-postes et avait déclaré qu’il avait sailli de Paris pour venir trouver le roi et lui faire entendre quelque nouvelle concernant son service, que de reste il avait présenté un passeport en règle signé du comte de Brienne, et qu’à son vu, leur officier leur avait commandé de l’accompagner à Saint-Cloud, ce dont, en ce qui les concernait, ils étaient bien marris, pour ce que la route était longue et qu’ils allaient à pied, et devraient encore faire à rebours ledit chemin pour regagner à la nuit leur cantonnement. Oyant quoi, et le petit moine me paraissant las, lui aussi, de sa longue trotte, je proposai aux soldats tant de par mon respect pour la robe dudit religieux que par ma naturelle bénignité (dont le démon une fois encore se servit, étant accoutumé à courber à ses propres sanguinaires fins, les vertus d’un honnête homme, comme les vices d’un coupe-jarret) de prendre le jacobin en croupe et de le mener moi-même à Saint-Cloud. Ce que, les soldats acquiesçant avec mille merciements – ce que, reprit M. de La Guesle, sa gorge paraissant se nouer à cette remembrance, ce que je fis, hélas…

— Monsieur, dis-je, voyant bien qu’après tant de temps écoulé M. de La Guesle se tourmentait encore grandement en son âme d’avoir été celui par qui le malheur était arrivé, le monde entier pense que si même Jacques Clément n’avait pas été pris sous votre charge, de toutes manières, il aurait eu accès à Sa Majesté, le roi étant si raffolé des moines.

— Je le crois aussi, dit M. de La Guesle, mais n’est-ce pas pour moi un sentiment excessivement piquant, poignant et aggravant que l’ayant amené en mon logis à Saint-Cloud, je l’aie, en cette soirée du 31 juillet, interrogé en conscience et dans le dernier menu, sans trouver la moindre faille en son conte, sans déceler ni deviner son projet meurtrier.

— Ha ! Monsieur ! dis-je, qu’apprend-on en un couvent sinon à bien dissimuler, étant à chaque instant épié par l’œil des autres moines et l’inquisition du prieur ?

— Cela est vrai, dit M. de La Guesle quelque peu aquiété et conforté par mon propos, mais être à ce point emberlicoqué, moi Procureur général du roi en son Parlement, et par un petit moine sans esprit, voilà où le bât encore me blesse !

— Vous le trouvâtes donc sans esprit ?

— Point sot, mais simplet. Tellement que l’on pouvait penser que les royalistes qui l’envoyaient avaient été contraints de se servir de lui, n’en pouvant trouver d’autre. Et comment aurais-je pu imaginer qu’il ne nous était pas envoyé par le président Du Harlay serré en sa Bastille, alors même qu’il me donna à lire ce billet de lui dont je reconnus l’écriture ? Et encore ne me suis-je pas contenté de ce billet. J’ai en mon logis tourné et retourné Clément sur le gril, le cuisant au feu doux et prolongé de mes interrogations, mais il avait réponse à tout ! Et quand, mon frère, lui dis-je, avez-vous vu le premier Président ?

— Avant-hier. Et j’ai vu aussi en Bastille M. René le Rouillet, chanoine de la Sainte-Chapelle, conseiller au Parlement. Et aussi Paul Portail, le fils d’Antoine Portail, chirurgien du roi.

— Et comment avez-vous eu accès en Bastille ?

— Par Mme Portail qui m’y a envoyé porter de ses nouvelles à son fils, n’y pouvant entrer elle-même, étant suspecte.

À quoi, poursuivit M. de La Guesle, appelant Antoine Portail, je lui dis :

— Monsieur, voici un religieux qui peut vous donner des nouvelles de votre famille en Paris.

— Ha ! s’écria le chirurgien, vramy, mon frère, avez-vous vu ma femme ?

— À deux ou trois diverses reprises, dit Clément, lui portant mots et messages de votre fils Paul, l’ayant vu en Bastille, lequel va aussi bien que se peut. Quant à Madame votre épouse, elle est grandement affligée et tourmentée. Et en outre, elle a été contrainte de payer cinq cents écus à un de vos métayers, lequel quitte la ferme qu’il avait prise pour vous près de Paris.

— Détail vrai, mon ami, reprit La Guesle, détail vérissime que Portail confirma aussitôt et qui emporta ma conviction que Clément n’était ni un imposteur ni un espion, et qu’on pouvait donc faire fiance à ses dires, tout simplet qu’il fût. Or, ce qu’il avait à dire au roi, parlant à sa personne, me parut de la plus grande conséquence. Le président Du Harlay prétendument mandant à Sa Majesté que les royalistes du dedans de Paris étaient prêts à se saisir d’une porte, et de leur donner l’entrant dans la ville. Au roi, et au roi seul, et sans témoin, Clément nommerait la porte, le jour et l’heure. De cela il ne voulut branler.

— Ha ! mon ami, mon ami, dit M. de La Guesle, levant tout soudain vers moi ses yeux où se voyaient les larmes, où était le devoir ? Qu’eussiez-vous fait à ma place ?

— Mais précisément ce que vous fîtes, Monsieur, dis-je, sachant comme vous que le roi avait eu vent d’une conspiration royaliste en Paris pour lui livrer une porte, et en attendait fiévreusement des nouvelles.

— À neuf heures, dit M. de La Guesle, lequel portant comme à son accoutumée sa dextre à sa montre-horloge mais sans l’envisager, poursuivit : À neuf heures du soir, quand j’allai trouver Sa Majesté à son souper, je lui contai l’affaire. Elle me dit qu’elle recevrait Clément, mais point ce même soir, pour ce qu’Elle avait dans le propos, sa repue finie, de visiter le Grand Prieur et de se divertir à ouïr de la musique ; mais que le lendemain, j’eusse à le lui amener à huit heures, et qu’il le verrait de prime avant toutes autres affaires.

Ayant dit, M. de La Guesle s’accoisa, la face calme et composée, mais fort triste et les yeux fixés sur le feu. Et comme de mon côtel, je m’accoisais aussi, attendant qu’il continuât, il ne faillit pas à sentir mon attente, m’envisagea, et me dit d’un ton roide assez, encore que courtois :

— Il n’est besoin que je vous dise le reste, puisque vous l’avez su par M. de Bellegarde qui fut présent à la meurtrerie, tout comme je le fus moi-même.

Que si le lecteur a présent en cervelle ce que je lui ai conté des événements de Blois, bien il se ramentoit M. de Bellegarde, grand écuyer de Sa Majesté que pour cette raison on appelait M. le Grand, très beau seigneur courant fort le cotillon, ou plutôt fort couru par lui, d’une disposition toutefois sérieuse et silencieuse, et pour infidèle qu’il fût à ses belles, d’une fidélité éprouvée à son roi. En bref, gentilhomme en tous points parfait, s’il n’avait pas pâti, comme le bouffon Chicot, dans les mois d’hiver, d’une goutte au nez, laquelle menaçait perpétuellement son pourpoint, infirmité qui était cause que le roi, que cela agaçait excessivement, le gourmandait sans cesse, tout en l’aimant prou et en l’estimant fort.

J’encontrai Bellegarde dans l’antichambre du roi, quelques minutes après la meurtrerie, alors que les chirurgiens du roi, Portail et Pigret, assistés du médecin Le Febre examinaient dans la chambre la navrure que le cotel de Clément avait faite au roi. L’entrant de la chambre royale me venait d’être refusé par six des quarante-cinq qui farouchement gardaient l’huis, et certes, me connaissaient, mais ne me connaissaient point comme médecin de Sa Majesté, car à Blois, où j’étais mêlé à eux, j’avais joué, comme j’ai conté ailleurs, un tout autre rollet. Et moi me réfléchissant que je ne serais de reste d’aucune usance à l’examen qui se faisait en la chambre, n’étant point chirurgien, je ne pressai pas ma demande plus avant et me vins mettre en l’encoignure d’une verrière qui donnait sur le jardin et y encontrant Bellegarde, qui pleurait à chaudes et amères larmes, je lui passai le bras autour du col et quoique moi-même fort oppressé, entrepris de le conforter. Et lui, cessant au bout d’un moment ses tumultueux sanglots, et se ramentevant tout soudain que j’étais médecin, quit de moi d’une voix rauque et basse si un homme pouvait être curé d’un coup de cotel dans le bas-ventre.

À quoi je tressaillis excessivement en mon for pour ce que je n’avais pu apprendre jusque-là où le roi avait été navré, n’ayant trouvé sur mon passage que des gens qui avaient perdu toute voix, sauf pour pleurer, gémir ou jurer. Mais quel que fût à cette funeste nouvelle que m’apprenait Bellegarde mon intime sentiment, voyant avec quelle anxiété M. Le Grand m’envisageait et ne voulant pas le désespoir plus outre, je dis :

— Oui-da, on en peut guérir à condition que le couteau n’ait pas percé le boyau.

— Dieu soit loué ! s’écria alors Bellegarde dont le beau visage s’éclaira maugré les larmes qui le chaffourraient, Henri sera donc sauf ! Car dès le moment de sa meurtrerie, je l’ai vu, de ces yeux que voilà, mettre à plusieurs reprises les doigts dans sa plaie et déclarer que son intestin n’était point touché. De reste, il ne pâtit point et je l’ai ouï dire au Grand Prieur, dès l’advenue de ce dernier : « Ces méchants m’ont voulu tuer, mais Dieu m’a préservé de leur malice : Ceci ne sera rien. »

Et moi voyant Bellegarde quiet et sa voix étant revenue (que les sanglots jusque-là étouffaient) je lui demandai comment la chose avait pu se faire, Henri vivant environné de ses quarante-cinq, quelques-uns même couchant dans la galerie qui donnait sur sa chambre, et Du Halde couchant à côté de sa couche royale sur un petit lit.

— Ha ! dit Bellegarde, la faute en est uniquement à la coutumière bénignité et facilité d’Henri. C’est sa bonté qui l’a tué ! Ou du moins blessé, reprit-il en pâlissant, comme s’il était fâché contre soi d’avoir employé un mot de mal augure dans le mitan de son renaissant espoir.

« Comme vous savez, Siorac, poursuivit-il en levant la crête, c’est moi qui dois le soir fermer le rideau du roi sur sa couche, et moi encore, et moi seul, qui dois le matin le tirer. Du Halde n’aurait garde de le faire, tout premier valet de chambre qu’il soit, sachant bien que cet office est mon privilège. Et le roi m’ayant commandé hier soir, quand il donna congé à ses musiciens, de le venir trouver à sept heures, ce matin, premier août, à sept heures précises à ma montre-horloge, j’entrai dans sa chambre et marchant vers sa couche, allai en tirer le rideau, quand Du Halde, se levant de son petit lit, me chucheta de n’en rien faire, que le roi dormait encore profondément et qu’il m’appellerait dès qu’il serait désommeillé.

« Je saillis alors de la chambre et le ciel étant fort pur et le soleil déjà levé, j’allai respirer au jardin la fraîcheur du jour et y trouvai La Guesle se promenant avec ce monstre de moine, lequel, à vrai dire, sur l’instant, ne me parut pas monstrueux le moindre, étant si petit et chétif, et causant avec le laquais du seigneur de Bonrepaus qui se trouvait là, mangeant avec lui des noisilles dont ils faisaient craquer la coque entre deux pierres. Et La Guesle me disant à l’oreille qui il était, d’où il venait et qu’il voulait voir le roi, je l’envisageai plus curieusement et ne vis rien en lui de remarquable, sinon ses yeux, lesquels étaient grands, noirs, et brillants. Car pour le reste, il était si malingre, maigrelet, estéquit et malfaçonné que personne n’eût pu imaginer que ce rebut de la race des hommes pût jamais ébranler le trône d’un grand royaume, mais la Dieu merci, ceci ne sera rien et Henri montera dans dix jours à cheval, son intestin n’étant point touché.

— Dieu vous entende, Bellegarde ! dis-je, l’œil baissé.

— Ha, dit Bellegarde, que ne peux-je, sachant ce que je sais, revenir en arrière dans le temps et me retrouver en ce jardin avec La Guesle et ce suppôt d’enfer que j’eusse alors, perçant ses desseins de mon œil clairvoyant, incontinent dagué. Mais j’étais alors aveugle comme tout un chacun, et Du Halde me venant dire que Sa Majesté était désommeillée, je partis avec lui d’un pas alerte et ouvrant lentement et largement le rideau, non sans quelque pompe et décorum dû à ce geste, puisque par lui débute la journée de mon roi, je quis comme chaque matin de Sa Majesté comment elle se portait. À quoi elle répondit joyeusement, tant la pensée de retrouver son Paris et son Louvre. La ravissait, qu’Elle allait à merveille. Et à Du Halde qui lui posait, après moi (car ainsi le veut l’étiquette) la même question, elle répondit en gaussant, tant son humeur était joueuse : « Bien, Du Halde, bien ! Et mieux encore, quand tu m’auras fait apporter ma chaise percée. »

« Ce que Du Halde commanda à deux laquais de faire, mais le roi s’y asseyant nu, pour ce qu’il dormait ainsi par les chaleureux étés, Du Halde lui mit sur les épaules une robe de chambre et lui apporta les Essais de Michel de Montaigne dont le roi était accoutumé à lire à son lever, sur sa chaise, quelques pages, celles-ci le devant mettre en goût de raison et de bon langage pour le reste de sa journée. Du Halde, dit-il, quiers-moi ce moine que La Guesle m’amène. J’ai promis de le voir de prime.

« Du Halde les ayant en le jardin cherchés, revint avec La Guesle et ledit moine, et les fit d’abord asseoir avec les quarante-cinq dans la galerie qui dominait la chambre royale, ne voulant pas interrompre la lecture d’Henri. Mais celui-ci, les ayant aperçus en levant le nez, donna le livre à Du Halde et lui commanda de donner l’entrant au visiteur.

« Cependant, à peine passé le seuil, le Procureur La Guesle arrêta le jacobin d’un signe de la main, afin qu’il n’approchât pas plus outre du roi, lui prit des mains le passeport du comte de Brienne et la lettre du président Du Harlay et alla, de sa personne, remettre ledit papier au roi, lequel les lit fort curieusement, relisant, deux fois à ce que je vis, le billet du premier Président.

« — La Guesle, dit Sa Majesté, faites approcher ce jacobin.

« Ce que fit La Guesle, mais toutefois en se plaçant entre le moine et le roi. Et quant à moi, je me tenais debout du côté opposite de La Guesle, j’entends à la dextre d’Henri, ce qui était ma place ordinaire pendant les audiences, du moins quand je me trouvais être là.

« — Eh bien, mon ami, dit le roi, qu’avez-vous à me dire ?

« — Sire, dit le moine d’une voix ferme et basse, que M. le premier Président se porte bien et vous baise les mains. Ensuite que je voudrais répéter seul à Sa Majesté, parlant à sa seule oreille, le message dont il m’a chargé.

« — Qu’est-cela ? s’écria alors La Guesle comme indigné, parlez haut, mon ami ! Il n’y a personne céans en qui Sa Majesté n’ait confiance !

« Mais ces paroles n’ébranlèrent pas le jacobin d’un pouce, lequel, secouant la tête de dextre à senestre, dit d’un ton humble et les yeux baissés, que c’étaient là les instructions qu’il avait reçues, qu’il n’y faillirait pas, qu’il parlerait à l’oreille de Sa Majesté, ou point du tout.

« Oyant quoi, et voyant bien qu’il était tout à plein résolu à ne point céder, le roi, avec sa coutumière bénignité (Dois-je encore le répéter ?) dit « qu’on fasse donc comme ce religieux désire ». Et de la main, assis qu’il était toujours sur sa chaise, nu et sa robe de chambre posée sur ses épaules, il me fit signe de me reculer. Et autant à La Guesle, lequel recula comme je le fis moi-même, mais quelque peu comme moi à contrecœur et sans nous éloigner de plus d’un pas, trouvant offensante pour nous la bizarrerie de ce moine.

« Le jacobin vint alors prendre ma place à la dextre de Sa Majesté, laquelle fit le geste de tendre l’oreille vers lui et le, moine se baissant, le roi étant assis pour approcher sa bouche de ladite oreille, j’entendis le roi demander à ce monstre s’il avait d’autres lettres pour lui qu’il n’eût pas voulu montrer de prime. Je n’ouïs pas la réponse du moine, mais le voyant fouiller de sa main dextre en sa manche senestre, je m’apensai qu’il les avait cachées là et qu’il allait les y prendre et les montrer au roi. Mais là-dessus je le vis faire un mouvement fort brusque en direction du roi, et le roi criant « Ha ! mon Dieu ! » se dressa de dessus sa chaise. Je vis alors le manche noir d’un couteau dans le bas-ventre du roi, duquel le sang jaillissait à flots et le roi debout, hagard, regardant le moine avec stupeur et huchant « Ha méchant ! Tu m’as tué ! » Et tout de gob arrachant le cotel de son bas-ventre, le sang en jaillissant de nouveau, il en frappa le jacobin à la face et à la poitrine.

« Pour moi me tirant alors de l’espèce de transe où m’avaient jeté la soudaineté et la brutalité de cet acte inouï, je me ruai sur ce monstre, le saisis au collet et La Guesle, saquant sur lui l’épée au poing, nous le jetâmes dans la ruelle entre le lit d’Henri et celui de Du Halde, le roi debout, tenant ses boyaux qui sortaient du ventre, et la face comme pétrifiée par l’horreur criant « Ha méchant ! Que t’avais-je fait ? »

« Ha Siorac, mon ami, ce n’était partout que cris, gémissements, pleurs et confusion, ceux des quarante-cinq qui se trouvaient dans la galerie accourant comme dogues déchaînés, massacrant à coups d’épée le moine et le défenestrant, M. de Bonrepaus courant çà et là en hurlant « Hé mon Dieu ! Qui a amené ce misérable ! » Et le pauvre La Guesle criant comme fol « C’est je ! C’est je ! Je n’y survivrai pas ! Je veux qu’on me tue aussi ! »

« Ha mon ami, mon ami ! poursuivit Bellegarde, en posant sa tête contre la mienne, comme si elle eût été trop lourde de son immense chagrin pour qu’il la pût seul porter, tant de bonheur hier encore ! Henri en telle liesse de retrouver Paris et son Louvre ! et ce jour d’hui tant de désolation !

— Bellegarde, dis-je, confortez-vous de grâce. Qui peut dire que la navrure sera fatale, les médecins ne s’étant pas prononcés.

— Ha ! dit Bellegarde, c’est raison parler. Il n’est que d’attendre la diagnostique.

Il n’eut pas à attendre prou, l’huis de la chambre royale s’ouvrant et Antoine Portail, suivi de Pigret et de Le Febre apparaissant, la face imperscrutable.

— Ha ! révérend docteur ! s’écria Bellegarde se jetant à lui, les yeux comme collés aux siens, et le saisissant aux épaules, qu’en est-il de la navrure du roi ?

— Je l’ai sondée, dit Antoine Portail qui était un grand et gros homme fort, les sourcils noirs très épais et le regard perçant, et ajouta-t-il sans battre un cil, je l’ai recousue. M. Le Grand, il importe que le roi repose maintenant en paix, sans être exagité par les cris, les pleurs et le désespoir des siens. Tenez-vous-le, je vous en prie, en cervelle, et pour l’amour de Dieu, dites-le à M. Du Halde.

— Mais qu’en est-il de sa vie ? s’écria Bellegarde.

— Sans danger, si l’infection ne s’y met, dit Portail en jetant un regard de côté à Pigret. J’ai dit au roi qu’il monterait à cheval dans dix jours.

— Dieu soit loué ! dit Bellegarde, et laissant le chirurgien aussi brusquement qu’il l’avait accolé, il se rua vers la chambre de son maître.

— Monsieur Portail, dis-je sotto voce en m’approchant de lui, je suis, comme vous savez, médecin du roi : me celerez-vous à moi aussi la vérité ?

— Nenni, dit Portail et ayant jeté un coup d’œil à l’alentour, il me dit à voix très basse, et en latin : « L’intestin est percé en deux endroits. Je ne vois pas qu’on puisse sauver le patient. »