CHAPITRE VIII
— Moussu, dit Miroul en me désommeillant le lendemain matin d’un dormissou fort traversé de cauchemars et de sang, l’usance de l’estoc, à la guerre, vous aura gâté votre escrime : je vous ai trouvé lent et lourd, affronté à cette guêpe. Cornedebœuf, quelle lame ! Quelle célérité foudroyante ! Tant je tremblais pour vous que si vous aviez failli votre botte de Jarnac, je lui eusse lancé mon cotel entre les deux épaules, au risque que vous ne me pardonniez jamais. Ce qui, toutefois, à y réfléchir, me laissa béant, c’est qu’elle ait tâché de prime de vous occire, dès qu’elle eut les deux épées en main, alors qu’elle tirait si émerveillablement.
— La joie de la traîtrise, j’imagine, dis-je en me grattant le chef, lequel me doulait fort. Qu’as-tu fait des laquais ?
— Je les ai nourris à la vesprée et aux matines, tant est qu’abasourdis de vivre encore et de recevoir viandes, ils m’appellent « Monsieur mon Maître » et me baisent les mains.
— Qu’en es-tu apensé ?
— Que ce sont bonnes et honnêtes gens, tout dret venus du plat pays, et sans le plus petit grain de méchantise ni de malice.
— Sais-tu leurs noms ?
— C’est à peine s’ils le savent eux-mêmes. En outre, ils baragouinent effroyablement. L’un, sa maîtresse appelait Picard, pour ce qu’il venait de Picardie. L’autre, Breton, étant né en Bretagne.
— Baragouin ou non, tâche de savoir d’eux leurs patronymes. Je les voudrais mettre sur le passeport que Nemours me va bailler.
— Quoi ! Les emmènerons-nous hors Paris ?
— Nous ? J’ai ouï «nous »? Que veut dire ce « nous » ?
— Moussu, vous me picaniez !
— Si crois-tu ? dis-je, le saisissant au col de ma dextre et lui poutounant la joue. Me pourrais-je passer de mon sagace secrétaire ? Cependant, Pissebœuf et Poussevent demeureront céans. Et Héloïse.
— Il faut bien le logis garder, dit Miroul, satisfait que les arquebusiers ne fussent pas du voyage.
— Quoi ? Point de jaleuseté ?
— À partage honnête, point de jaleux.
— Cependant, qu’allons-nous bailler à Pissebœuf qui lança si opportunément cette hotte à la bonne face de Picard ? Trente écus ?
— Ce geste-là les vaut.
— Et à toi ?
— Ha ! Moussu ! dit-il, la crête fort haute et comme offensé, j’ai du bien !
— Bien le sais-je, tu le répètes assez. Que dirais-tu de ma bague d’améthyste sertie de petits diamants ?
— Ha ! Moussu, c’est trop !
— C’est donc assez. La furie m’eût lardé sans toi.
— Ha ! Moussu ! Dix mille millions de mercis !
Et sa claire et franche face rougissant en sa vergogne de l’énormité de ce don, non tant des pécunes que de l’honneur qu’il en tirerait aux yeux de sa Florine – son œil marron quasi rattrapant son œil bleu en son étincelant soulas – il me fit un grand salut et s’en allait, fluet, frisquet, le pas dansant quand je dis :
— Comment se fait que tu ne quières pas de moi ce que nous ferons de Picard et de Breton, une fois hors les murs ?
— Eh bien, dit-il se retournant, et délecté encore de ce « nous », qu’en ferons-nous ?
— Je les mettrai en mon emploi au Chêne Rogneux.
— Moussu ! cria-t-il ivre d’allégresse, irons-nous en Montfort ? Je n’osais le quérir de vous, craignant qu’on n’eût pas l’occasion de s’y rendre.
Et tout soudain s’apensant que je ne reverrai pas Angelina avec autant de joie que lui-même sa Florine, son œil s’assombrit un petit et changeant non point tant de sujet que d’objet, il dit :
— C’est bien pensé. Ainsi nous assurons-nous du silence de Picard et de Breton jusqu’à la fin des temps.
Dès qu’il m’eut laissé seul, étant fort las, je me rendormis et me vis en rêve, la poitrine de part en part traversée, descendre à reculons le courant de la rivière de Seine jusqu’à Chaillot, où, la Seine faisant une courbe, mon corps – comme ceux des victimes daguées de la Saint-Barthélemy – s’arrêta, pris et tortillé dans les entrelacs des herbes de la rive. Cependant, je m’encontrai aussi parmi les curieux qui envisageaient de loin mon cadavre, tandis que des mariniers, avec des perches, le ramenaient sur la berge. Circonstance qui m’étonna, mais en quelque mode et manière me rassura, me donnant confusément à penser que je devais être, maugré tout, de ce monde, puisque je me voyais mort.
Cependant, la peur de me tromper me tenailla et tabusta assez pour me désommeiller, le cœur me toquant comme battant de cloche, et le dos de sueur inondé. État qui tant me vergogna que je ne fus pas long à reprendre la capitainerie de mon âme. Je crus toutefois – et crus longtemps – en la valeur prophétique de ce rêve, m’imaginant qu’on allait retrouver à Chaillot le corps de La Vasselière, ce que L’Étoile m’aurait, à coup sûr, appris à mon retour en Paris où, sembla-t-il, on parla prou de la soudaine disparition de la dame, puis de moins en moins, puis plus du tout, la noblesse ayant tant d’autres chats à fouetter dans la détresse et famine du temps.
Il est vrai que Miroul avait agi avec une bien avisée prudence, car au saillir de l’hôtel de la Montpensier, il avait commandé aux deux laquais de rapporter la chaire à porteurs au logis de La Vasselière et de l’y laisser, ainsi que leurs livrées, et de nous suivre à dix toises afin que de n’être point avec nous aperçus. Je renonçai, à la réflexion, à faire figurer leurs patronymes, non plus que celui de Miroul, sur mon passeport, celui-ci portant mention de mon seul nom et anonymement de mes « trois commis ».
Ma coche saillit de Paris par la porte Saint-Denis le 24 juillet au matin, et c’est à peine si l’officier du guet jeta l’œil sur ledit passeport, pour ce qu’un grand concours de pauvres gens, en même temps que moi, se pressaient, qui portant cotels, qui faucilles, afin que d’aller moissonner les champs de blé les plus proches des murs, lesquels, vus du haut desdits murs merveilleusement ondulaient sous le soleil chaleureux de juillet. L’officier leur remontra qu’ils se feraient arquebuser, ou tailler, par les soldats de Navarre. Mais ils ne voulurent rien entendre, tant l’image de ce beau blé doré contemplé du haut des remparts les rendait fols. Sourds aux objurgations, aveugles au péril, brandissant leurs cotels et faucilles, ils criaient si furieusement « Le blé ! Le pain ! Le blé ! Le pain ! » que l’officier, craignant un tumulte, les laissa sortir des murs, tant est que ma coche les précéda de peu à la première barricade des royalistes. Celle-ci par moi franchie sans encombre ni traverse, je décidai d’arrêter la coche et de descendre, afin de voir ce qu’il allait advenir de ces malheureux.
À vrai dire, les royaux parurent de prime décontenancés devant ce pacifique assaut, ces pauvres gens, maigres comme des cerceaux, n’ayant rien d’hostile, ne criant que les mots « blé ! » et « pain ! », et leurs cotels mêmes n’étant point menaçants, brandis par des bras si faibles. Tant est que les soldats leur laissèrent d’abord le passage maugré leur nombre, qui allait bien au millier. Ces affamés, se jetant alors sur le premier champ de blé à leur senestre, s’abattirent sur lui comme sauterelles, arrachant les épis et les fourrant entiers en leur bec, sans même dépouiller les grains des balles, voire même couchés de tout leur long sur les tiges, et les foulant de leur corps pour s’assurer de cette part au moins de la picorée, craignant qu’on ne la leur volât. Tout cela accompagné de grognements et grondements qui n’avaient rien d’humain. Cependant, un capitaine du roi, attiré par le tumulte et envisageant cette curée, s’avisa de s’en offusquer et donna l’ordre aux arquebusiers de la faire cesser. Ce qui se fit d’abord avec des cris, et ceux-ci se révélant inutiles, avec des platissades de braquemarts, et comme celles-ci ne suffisaient pas, tant l’obstination des dévoreurs était grande, des coups de pointe et de taille qui en navrèrent plus d’un, d’aucuns se retirant alors clopinant et sanglant mais gardant en leurs mains crispées quelques épis de blé, et d’autres ne branlant mie et résolus à se faire hacher sur place plutôt que d’abandonner leur festin.
Un commandement du roi advint alors, porté au galop par un cavalier, d’avoir à cesser de découdre ces malheureux. Quoi oyant, les arquebusiers qui ne les avaient taillés qu’à contre-cœur regagnèrent les barricades. Mais le répit fut court, car surgit alors du proche village une troupe nombreuse de laboureurs que le propriétaire du champ, à ce que j’entendis, avait ameutés, lesquels, armés de fléaux, et bien plus encolérés et farouches que n’avaient été les soldats, assommèrent sans merci les pauvres dévoreurs. Je n’en voulus pas voir davantage et remontai dans la coche, bien marri et meurtri de cette larmoyable scène.
Parvenu à Saint-Denis, je ne voulus pas me montrer sous ma déguisure à la Cour, me doutant bien que quelques espions ligueux s’y étaient glissés qui pourraient me découvrir à mon retour en Paris. Et n’y ayant là, outre le roi, que deux personnes à connaître mon identité de marchand, Duplessis-Mornay et le Grand Prieur, je dépêchai Miroul s’enquérir auprès des passants du logis de l’un et de l’autre. Toutefois m’y rendant, je faillis à les trouver et apprenant de leurs gens qu’on ne savait quand ils reviendraient, je me trouvai dans un extrême embarras, ne sachant ni comment atteindre le roi ni, de reste, où me loger, les auberges, à ce que j’appris, regorgeant d’officiers royaux. Dans cette humeur et déquiétude, je restai à méditer dans ma coche à l’arrêt dans la grand’rue de Saint-Denis, la fenêtre de ladite coche ouverte et mon œil s’amusant à envisager les passants, ou plutôt, à dire tout le vrai, les passantes, qui filles, qui femmes. En quoi mon peu de vertu fut par le ciel récompensé, car je tressaillis tout soudain de joie, et mettant ma main sur celle de Miroul, je lui dis :
— Miroul, vois-tu cette grande et haute dame cheminer en la me à notre encontre, brune, l’œil noir, la démarche vive, l’épaule robuste et très superbement attifurée ?
— Oui-da, Moussu, c’est morceau de roi !
— Ou de Lord. Va, mon Miroul, va lui dire que la petite, française et particulière alouette d’Elizabetha Regina se trouve encagée dans cette coche, en laquelle, si sa Ladyship consent à venir, ladite alouette chantera à son ouïe une chanson de quelque intérêt.
— Ha ! Moussu ! dit Miroul, bien la reconnais-je ! Comment pourrais-je oublier mie le jour des barricades ?
— Va, Miroul !
Il vola comme carreau d’arbalète, et si brusquement qu’à sa subite approche, la dame fit un bond en arrière, et plus vive et véloce que louve, sortit à demi un pistolet de son ample cotillon, lequel, toutefois, elle remit en sa cache, Miroul à deux pas d’elle, ayant enlevé ses lunettes pour dévoiler ses yeux vairons. Je la vis rire alors de ses dents carnassières, et après le chuchotis de Miroul à son oreille, vers moi à grands pas venir, montant dans la coche et enclosant la porte en un tournemain derrière elle.
— Quoi ! dit-elle, mon Pierre ! Une déguisure encore ! Par les blessures de Dieu (juron emprunté à la reine Elizabeth), où vais-je trouver vos lèvres au milieu de tout ce poil ?
Mais elle les trouva, cependant tout de gob, me poutounant à la fureur, et à souffle couper, sa dextre cependant me déboutonnant le pourpoint et la chemise pour me mignonner le poitrail.
— My Lady, dis-je, quand elle voulut bien me déprendre, me laissant tout à plein hors d’haleine, l’alouette est-elle céans pour être plumée et incontinent rôtie en votre fournaise, ou pour chanter ?
— Vertudieu ! dit-elle en s’esbouffant à gueule bec, que ces Français sont vifs ! Ma fournaise, tudieu ! Je répéterai ce mot à la reine ! Elle en mourra de rire !
— Comment se porte Sa Majesté ?
— Fort tristement en ces jours, dit my Lady Markby, elle-même s’attristant, Walsingham est mourant et comment la reine trouvera-t-elle jamais serviteur plus zélé ? Mais mon Pierre, que faites-vous céans en la même déguisure où je vous vis en Paris le jour des barricades ?
— Et que faites-vous céans, my Lady ?
— La défense de Londres passant par Paris, Philippo regnante[24], je tâche de faire entendre raison à ces fous de Français.
— Quoi, dis-je, une ambassadrice en cotillons ? Et my Lord Stafford ?
— Il serait bien trop voyant en cette Cour, tandis qu’Henri vivant entouré de cotillons, un de plus ne se remarque pas.
— Même si ses poches secrètes abritent un pistolet.
— Et une dague, la Sainte Ligue étant si assassineuse.
— Comment va la bonne Lady T. ?
— Elle est à Londres et elle est bonne, que cela lui suffise, et à vous aussi, Monsieur, dit my Lady Markby contrefeignant une ire que peut-être elle n’était pas sans ressentir. Mon Pierre, reprit-elle, avez-vous le corps aussi fidèle que le cœur ?
— Si crois-je.
— Si verrons-nous.
— Ceci, Madame, qui paraît menace, m’est suave promesse.
— Langue française, langue dorée. Une fois encore, Monsieur, que faites-vous céans ?
— My Lady, je saille de Paris, et ayant vu le roi, y rentre. Mais je le veux voir à la dérobée et en logis secret.
— Le mien, dit my Lady Markby promptement. Qui sert Henri sert Elizabeth. Et je vous serai bonne hôtesse, mon Pierre, encore que je ne sois pas tant bonne que votre bonne Lady T. Qui plus est, je vois, moi, le roi à toute heure du jour.
— C’est que je le dois d’urgence entretenir !
— Demain, dit-elle d’un ton de souveraine autorité. Ce soir, mon Pierre, vous êtes à moi.
Ma coche, mes commis et moi-même ayant donc trouvé où nous remiser en cette Saint-Denis surpeuplée, je ne pouvais qu’être content d’avoir encontré my Lady Markby, laquelle, outre qu’elle était, pour ainsi parler, mon pendant anglais (jouant auprès d’Elizabeth le même rollet que moi auprès de Navarre), m’avait offert secours et refuge le jour des barricades et comme se peut ma belle lectrice s’en ramentoit, m’avait caché à croupetons sous son ample vertugadin pour me permettre d’ouïr l’entretien que le très ligueux comte de Brissac avait demandé, dans Paris insurgé, au nom du duc de Guise, à my Lord Stafford.
Cependant, belle lectrice, ce serait me déconnaître et ne point m’aimer à mon aune et mesure véritable que de me croire tout à plein heureux pour ce que j’avais trouvé bon logis, bonne chère et chaleureuse hôtesse. Bien le rebours. Deux vives craintes ne laissaient pas que de me tabuster. Je redoutais que my Lady Markby, amenant le roi en son logis, ne présumât – comme moi-même je l’eusse fait à sa place – de se vouloir présente à notre entretien. Ce que j’eusse trouvé peu souhaitable, ne cuidant pas que le roi voudrait qu’Elizabeth en sût autant que lui sur les affaires de France.
Quant à ma deuxième appréhension, elle ne touchait que moi et il se peut qu’on l’ait déjà devinée : Ayant résolu de prendre en mon emploi Picard et Breton, il me faudrait, après mon entretien céans, les mener en ma seigneurie du Chêne Rogneux, où je devrais, bien à rebrousse-cœur, affronter une présence que j’avais pris grand soin de fuir depuis le décès de Larissa, laquelle fuite m’était apparue alors non comme la meilleure, du moins comme la moins mauvaise réponse que je pusse donner à mes doutes, à mes interrogations, à mes infinis tourments quant à l’identité véritable de la morte.
La première de ces craintes s’évanouit dès le lendemain, le roi, en très avisée manière, ayant dépêché à la tombée du jour une chaire à porteurs pour me prendre au logis de my Lady Markby et m’amener en certaine maison de la grand’rue de Saint-Denis où, à ma très immense joie, je découvris, boitillant et le bras dextre en écharpe, mais le teint fleuri et vermeil, M. de Rosny, lequel voulut bien me bailler de son bras valide une forte brassée, ce qui me toucha d’autant qu’il était, en bon huguenot, fort ménager de ses poutounes.
— Ha ! Monsieur de Rosny ! dis-je, envisageant avec amitié son bel œil bleu, sa bouche friande, ses larges pommettes et surtout son front ample, et d’autant ample que son cheveu blond s’en retirait prou : Que je suis aise de vous encontrer sain et bien allant et de vous voir céans ! Derechef le confident et conseiller de Sa Majesté ! Maugré votre petite brouille et bouderie touchant le gouvernorat de Mantes !
— Ah bah ! dit Rosny, portant très haut la crête et immensément paonnant, le roi a bien, fait de ne me le point bailler, puisqu’il l’avait promis à un royaliste papiste. Au demeurant, qu’ai-je à faire de ce hochet ? J’appète à plus ! Je n’ai boudé le roi que sur le principe de la chose. Peu me chaut la chose même ! Et quant à Henri, reprit-il avec sa piaffe coutumière, je n’étais pas absent de lui depuis deux mois que, ne pouvant se passer de moi, il m’a envoyé, par chevaucheur, un billet pour me rappeler à lui.
— Vous y courûtes, j’imagine ! dis-je en riant.
Mais à mon rire jugeant au-dessous de lui de mêler le sien, Rosny dit gravement :
— Mon cher Siorac, j’ai cette faiblesse de me croire utile à l’État.
— Et certes, vous l’êtes ! dis-je avec un salut, et plus qu’aucun autre gentilhomme de ce royaume !
À quoi sans protester le moindre – si grande était l’idée qu’il se faisait de ses mérites –, Rosny me rendit mon salut.
Comme il l’achevait, on entendit quelque bruit à l’huis donnant sur la rue, puis des pas pressés sur le viret qui menait à l’étage, et la porte de la chambre où nous jasions se déclosant, le roi apparut, sans suite aucune, et comme à son ordinaire, pressé, joyeux, impatient de toute préface et cérémonie.
— Barbu, dit-il en me laissant à peine le temps de me génuflexer et m’arrachant sa main (laquelle sentait l’ail) avant même que je l’eusse baisée, Ventre Saint-Gris, je suis content de te revoir sain et gaillard ! Assieds-toi sur cette escabelle, là, près de la cheminée. Et toi, Rosny, ne demeure point debout avec ta gambe qui cloche, ou tu ne te cureras jamais. Barbu, je t’ois ! Qu’en est-il de cette ingrate Paris, comme disait le feu roi ?
Ayant dit, et tandis que je lui contais paucis verbis[25] – le serviteur se devant mettre au diapason du maître – ce que j’avais vu et observé en les semaines que je venais de vivre, il marcha, comme à son accoutumée, à grands pas dans la pièce, ses courtes gambes, maigres et musculeuses, frappant le sol avec vigueur, les mains à’steure derrière le dos ; à’steure de l’une ou l’autre se tirant le nez – qu’il avait long et courbe – son œil tantôt méditatif et tantôt acéré, m’espinchant de côté, ou sur le sol fiché, et son vaste et robuste crâne faisant sa provende, j’imagine, de tous les faits, menus et grands, que j’avais moissonnés pour lui.
— Pauvres Parisiens ! dit-il quand j’eus fini mon récit, que je déplore leur misère ! Et que j’ai plus grande pitié encore de les voir si sottards et si badauds ! Que ne voient-ils pas à vue de nez que cette âme damnée de Mendoza se gausse d’eux en leur faisant manger tant de ce pain des morts qu’il voudrait qu’ils en fussent tous crevés pour s’emparer plus vite de leur bonne ville ! Et de la France aussi, s’il le pouvait. Ventre Saint-Gris ! Lui seul et son maître Philippe empêchent la paix et le repos de notre pauvre royaume tant désolé ! Mais, Barbu, poursuivit-il, tout soudain changeant de ton, de tour et de voix (ni l’élégie ni la tristesse n’étant son fort) qu’en est-il de mes bonnes cousines les princesses lorraines (à quoi Rosny sourcilla prou), lesquelles il ne se peut que tu n’aies vues, puisque Nemours t’a baillé passeport ?
Je contai alors ce qui m’était échu en l’hôtel de la Montpensier, et le fis à plus grand détail qu’auparavant, pour ce que je savais que, parlant des dames, je ne pouvais lasser si vite la patience de Sa Majesté. Et en effet, il parut prendre autant de plaisir à mon conte que Rosny en prit peu, sans cependant le commenter en aucune manière, sauf en disant à Rosny quand j’eus fini :
— Mon ami, vous compterez cinq cents écus sur ma cassette au baron de Siorac, pour qu’il achète viandes et vivres pour nourrir nos cousines.
— Certes, Sire, je le ferai, dit Rosny d’un air fort mal’engroin, mais c’est folie que d’envitailler ces vipères.
— Elles ne sont point vipères, mais femmes.
— C’est tout un, dit roidement Rosny.
— Ho ! Ho ! dit le roi en riant, je croirais ouïr M. Duplessis-Mornay ! Vipère est froide, Rosny ! Femme est chaude, et au-dehors, et au-dedans.
— Raison pour quoi celles-ci travaillent si chaudement contre vous !
— Femmes ne peuvent qu’elles ne travaillent pour ceux qu’elles aiment ! Telle pour son frère, telle pour son fils, comme Mme de Nemours ! Or il faudra bien, quand j’aurai pris Paris, que je me réconcilie avec les princes ! Autant commencer de présent, Rosny ! Et par les femmes, qui sont de ces princes écoutées ! En outre, poursuivit-il, la langue de la duchesse de Montpensier vaut à elle seule trois régiments. Et je ne voudrais pas qu’elle agite contre moi ses prêchaillons, quand je serai en mon Louvre.
— Autant couper ladite langue ! dit Rosny.
— Fi donc ! dit le roi avec un clin d’œil si gaillard et si entendu que Rosny lui-même sourit. De reste, Rosny n’était point si roide qu’il le voulait paraître, ni lui-même si ennemi des femmes, encore qu’elles passassent en sa cervelle bien après le souci de sa gloire.
On toqua à l’huis et un page vint dire que my Lady Markby priait Sa Majesté de lui faire la grâce de la recevoir.
— Quoi ! dit Rosny comme indigné, le Roi ne peut-il avoir un entretien avec ses serviteurs que cette commère anglaise n’y vienne fourrer son nez ? My Lord Stafford ne suffit pas à dire au roi le sentiment d’Elizabeth ? Faut-il encore, à côté de ses chausses, un cotillon diplomatique ?
— C’est que le cotillon parle plus haut que les chausses, dit le roi en riant. My Lady Markby, à dire tout le vrai, est bien fendue de gueule, mais Elizabeth l’aime ainsi. Moi-même mêmement. En outre, elle me plaît à voir, étant si belle ! Page, donne-lui l’entrant !
— Ha ! Sire ! dit my Lady Markby, en pénétrant dans la chambre toutes voiles dehors, comme un vaisseau de haut bord, et en courant s’agenouiller avec grâce aux pieds du roi, son vertugadin de brocart s’évasant autour d’elle en corolle, faisant valoir sa mince taille et son parpal rondi. Sire, je vous fais dix mille millions de mercis, comme dirait ma maîtresse, pour avoir condescendu à me recevoir au pied levé et sans cérémonie.
— Madame, dit le roi en la relevant et en la menant par la main à l’unique cancan de la chambre, prenez ce siège, aisez-vous et je vous prie, soufflez, ce viret étant fort raide. Ma bonne cousine et sœur, la reine Elizabeth, à qui je garde une gratitude infinie de son aide et secours, a tous les droits sur moi, et votre beauté vous en donne d’autres de surcroît, tant est que je n’ai pu souffrir une minute de plus que vous attendiez à mon huis.
Cornedebœuf, m’apensai-je, il se trouve donc avéré qu’Henri a deux langages : l’un pour les hommes qui est gaussant, abrupt et militaire. Et l’autre pour les dames, qui est fort cajolant. Cependant, ayant assis my Lady Markby sur le cancan et lui tournant le dos pour venir à nous, le roi lança à Rosny un œil si aigu, si fin et si connivent que j’entendis bien que cet entretien impromptu et quasi imposé le trouvait fort sur ses gardes.
— Madame, dit-il en se retournant vers elle, mais sans s’asseoir ni arrêter le moindre son mouvement pendulaire avez-vous affaire à moi en ce beau matin d’été ?
— Hélas, oui, Sire ! dit my Lady Markby en poussant un soupir si profond qu’il souleva ses beaux tétins, sur lesquels, comme pour les apazimer, elle posa ses deux mains blanches, ce qui eut pour effet d’attirer sur eux l’attention du roi, la mienne, et je suppose aussi, celle de Rosny, combien que je n’eusse pas, à cet instant, d’œil disponible pour envisager le baron. Oui, Sire ! reprit-elle avec un second soupir, j’ai affaire, ou plutôt, j’aurais affaire à Votre Majesté, si je présumais de me mêler des décisions de son gouvernement.
— Madame, dit le roi en lui faisant un petit salut, soyez assurée que je n’en prendrai pas offense et que je tiendrai vos avis parmi les plus précieux de ceux que je pourrai recevoir. Vous ne pouvez ignorer comme je suis affectionné à ma très chère et très aimée sœur et cousine la reine Elizabeth à qui je désire rester uni comme les deux doigts de la même main, étant bien persuadé que sans le plus étroit des liens, nous ne pouvons faillir à être, l’un après l’autre, dévorés par Philippe. Bien au rebours, si nous demeurons amis et alliés, nos royaumes seront saufs des atteintes de l’Espagne, et la liberté de conscience, en nos deux royaumes, préservée de la tyrannie du pape.
— Ha ! Sire ! dit my Lady Markby en jouant, à l’alentour, de son bel œil noir, et penchant le cou pour que ses bouclettes brunes vinssent caresser le blanc laiteux de son cou, certes, vous m’encouragez prou, mais comment aurais-je l’outrecuidance, moi faible femme (à quoi Henri sourit), d’oser contredire vos graves conseillers, lesquels puisent une infinie sagacité dans leur longue expérience (quoi disant, elle fit de la tête à M. de Rosny un salut des plus gracieux).
— Parlez, Madame, je vous en prie et supplie, dit le roi qui n’était pas, à ce que je crois, sans pressentir l’objet de cette visite. Personne ici n’en prendra ombrage, ni moi ni M. de Rosny, et moins encore M. de Siorac qui est, si j’entends bien, votre particulier ami.
— Eh bien, Sire ! dit my Lady Markby, voici mon sentiment puisqu’il vous faut le dire. J’ai ouï, mais il se peut que j’aie ouï d’une mauvaise oreille, que Votre Majesté, cédant aux pleurs, prières et supplications des Parisiens affamés qui ont à elle délégué, a permis que trois mille d’entre eux aient la liberté de sortir des murs et de gagner le plat pays.
— C’est vrai, Madame, dit le roi d’une voix ferme, la chose est décidée et se fera demain.
— Ha ! Sire, s’écria my Lady Markby en baissant ses beaux yeux noirs d’un air désolé, moi qui connais bien la reine Elizabeth, peux-je vous dire en tout respect et révérence, qu’elle en sera excessivement mécontente. Et si j’osais céans être son interprète…
— Osez, Madame, dit le roi, la face imperscrutable.
— Je présumerais, Sire, d’articuler que c’est là de votre part une peu pardonnable nonchalance.
— Nonchalance, Madame ? dit Henri, en arrêtant devant elle.
— Ou laissez-faire, Sire, si le mot vous plaît davantage. Puisque Votre Majesté veut prendre Paris par la famine, n’est-ce pas étrange que vous en laissiez sortir les affamés, lesquels, justement la faim eût poussés à se rendre ?
— Madame, dit le roi gravement, trente mille Parisiens sont déjà morts de verte faim. Combien d’entre eux doivent mourir encore afin que de vous contenter ?
— Ha ! Sire ! dit my Lady Markby en rougissant, je serais bien marrie que Votre Majesté pût me considérer inhumaine ou impiteuse. C’est le péril où votre laissez-faire vous met qui me pousse à parler. Car plus le siège se prolonge, plus le secours du duc de Parme est probable et vous serez alors jeté à grand hasard, assiégeant Paris, mais ayant dans le dos une armée espagnole.
— Madame, dit le roi en tirant une escabelle à lui et s’asseyant sur elle en l’enjambant comme s’il montait à cheval, voilà qui demande une franche explication, car je voudrais chasser ce mauvais goût que votre rapport pourrait donner à la reine Elizabeth de ce que je n’ai pas exactement gardé la rigueur de la guerre en cette occasion.
— Sire, en effet, dit my Lady Markby, vous ne l’avez pas gardée et la reine dira encore que vous êtes trop tardif à vous faire du bien et aimez davantage hasarder que conclure.
— Nenni, Madame ! dit le roi, cela n’est pas ! Quand je n’eusse pas permis la sortie de ces pauvres gens, ils seraient morts au-dedans des murs, et morts inutilement. La ville pour cela ne se serait pas rendue. Entendez, Madame, reprit le roi d’une voix pressante, entendez de grâce que ceux qui meurent de faim dedans Paris et ceux qui s’opiniâtrent dans la rébellion, ne sont point du tout les mêmes. Ceux-là, qui sont les pires factieux et ligueux, disposent de tout le pouvoir : Ils ont les pécunes, les armes, les soldats et aussi les vivres, en ayant amassé de prime plus que leur part. Tant est qu’ils laisseront périr les premiers sans les secourir du tout, et non plus sans rien céder. Il n’est donc pas vrai que ma mansuétude prolonge le siège. Elle aura, à la longue, un effet tout contraire, car elle disposera les esprits de telle sorte que la ville un jour se rendra d’autant plus aisément à moi qu’elle aura fiance davantage en ma clémence.
Je ne sais si ce discours – où pour une fois la bénignité faisait bon ménage avec l’habileté politique – persuada my Lady Markby, car sans presser le point davantage, elle fit au roi des compliments infinis et, toute grâces et souris, demanda un congé qui lui fut gracieusement accordé et s’en alla dans un grand froissement de son vertugadin, lequel laissa derrière lui un parfum qui certes m’agréait davantage que celui du roi.
— Sire, dit Rosny, j’admire fort cette impertinente.
— Je l’admire aussi, dit le roi en riant, tant il se sentait soulagé en son for que cet entretien fût fini. Mais on tolère chez une femme des audaces qu’on ne souffrirait pas chez un homme. Raison pour quoi, j’imagine, c’est my Lord Stafford qui me fait les compliments et my Lady Markby qui se charge des remontrances. Ma bonne cousine Elizabeth est une femme très avisée.
— Et aussi, dit Rosny, une alliée incommode et sourcilleuse.
— Nous allons la désourciller, dit le roi. Le temps nous presse, en effet, Parme et Mayenne vont bien finir par me tomber sus. En cela du moins my Lady Markby n’erre pas. Aussi ne vais-je pas tarder davantage d’ordonner une attaque de tous les faubourgs de la capitale. L’heure est venue de resserrer Paris davantage en ses murs afin que d’en venir à bout.
— Demain, Sire ? dit Rosny, fort trémulant, et de joie, et d’espoir.
— Demain, l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés capitulera, mais il nous faudra attendre un petit encore.
— Quoi et qui, Sire ? s’écria Rosny.
— Châtillon et ses forces fraîches. Ha ! Rosny ! reprit le roi avec une brusque bouffée de poésie, je n’attends rien de plus que Châtillon et le joyeux premier soleil qui brillera sur ses cuirasses.
— Ha ! Sire ! m’écriai-je, ivre d’allégresse, voilà qui est bel et bon ! Peux-je l’annoncer à my Lady Markby ?
— Ce soir même, dit Henri, l’œil goguenard et gaussant, sur l’oreiller. Et que grand bien pour toi s’ensuive, Barbu.
À quoi il s’esbouffa à rire, Rosny et moi-même l’imitant.
— Rosny, reprit tout soudain le roi toujours riant, mais l’œil réfléchi, ne laisse d’ores en avant approcher de moi que des gens qui soient gais, comme toi-même, mon Rosny ou comme le Barbu, ou Roquelaure : Je ne peux me servir d’un homme mélancolique ; un homme qui est mauvais pour lui-même, comment serait-il bon pour les autres ? Un homme mécontent de soi, comment pourrait-il me contenter ? Le bon chien est celui qui trotte, la queue en l’air. Foin des yeux tombants, du poil pauvre, et des queues tristes.
Ne pouvant, ni quitter ma déguisure ni, après l’avoir quittée, la reprendre, sans qu’elle fût découverte de tous, je ne pus participer à l’assaut général des faubourgs, et fus du très petit nombre de ceux que le roi emmena avec lui à l’abbaye de Montmartre, d’une fenêtre de laquelle, dominant de si haut, il voulait embrasser l’ensemble de la capitale pour surveiller à chaque instant les progrès de son armée. Celle-ci, d’après ce que me dit Rosny, il avait divisée en dix parts égales et ycelles disposées pour attaquer en même temps, les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, Saint-Honoré, Saint-Germain, Saint-Michel, Saint-Jacques et Saint-Victor.
L’attaque se fit le 27 juillet à minuit par une nuit fort noire. Tant est qu’étant à ladite fenêtre de l’abbaye avec le roi, M. Duplessis-Mornay, M. de Rosny (que le roi avait fait asseoir en raison de ses navrures) et, si j’ai bonne mémoire, M. de Fresnes, nous pensâmes de prime ne rien apercevoir du tout dans cette obscurité, mais quand l’escopeterie commença à faire rage de tous les côtés à la fois autour de la ville, ce fut un spectacle tout à fait merveilleux que de voir ces bluettes de feu courir au-dessus des faubourgs, telles, et si nombreuses, et si admirables qu’on eût souhaité qu’un peintre les eût pu fixer sur une toile. Mais, ce qu’il n’eût pu rendre assurément, ce fut la noise et la vacarme (tantôt reculée, tantôt proche) des voix confuses dans la nuit, des cris, des appels et des arquebusades. Et pour moi qui aime à me faire des réflexions de tout, je me dis qu’à voir les choses d’un point de vue commodément lointain, la guerre est fort belle, si peu qu’elle le soit pour ceux qui la vivent de près. Et de près l’ayant vécue, à Ivry, et la vivant maintenant de loin, je ne doutais plus que pour d’aucuns princes vivant resserrés en leur palais, et non comme le nôtre chargeant avec ses troupes – encore que cette nuit-là il ne le pouvait faire, la cavalerie n’ayant aucune part en cet assaut – il est facile d’un trait de plume de mettre leurs armées en branle et de causer tant d’inexprimables maux tant à leurs propres sujets qu’à leurs ennemis. Et à la queue de cette idée, comme sa suite naturelle, me poignait aussi très vivement le sentiment que tant de Français naturels allaient cette nuit mourir de ce qu’ayant pris sa capitale au roi défunt, ils ne la voulaient rendre au roi régnant, ayant eu l’entendement tourneboulé et rassotté par les prêchaillons et les princes.
L’escopeterie commença sur la minuit et se continua deux grosses heures, au bout desquelles le dessein du roi si heureusement réussit que tous les faubourgs furent pris en même temps ! Événement de grande conséquence pour ce que les armées du roi, ayant rétréci prou le périmètre du siège, se trouvaient quasiment sous les murs de Paris et bloquaient toutes les portes hors lesquelles ne se pouvait plus entrer ni saillir sans qu’elles l’eussent permis. Ainsi la pauvre Paris se trouva plus resserrée et contrainte qu’elle ne l’était la veille et les nécessités du pauvre peuple de deçà, plus grandes encore. Ce qui donna à tous le sentiment que les princes ne pourraient faillir d’entrer un jour proche en composition avec le roi.
Du simple arquebusier aux capitaines, et des capitaines au roi, cette victoire fut célébrée dans les faubourgs par des festins où viandes et vins ne furent pas épargnés. J’y pris part, fort heureux d’un succès qui, à ce que je croyais alors, mettait la paix à la portée de la main, mais fort triste aussi dans le pensement que les Français d’en deçà des murs manquassent de tout le pain que les Français d’au-delà si gaîment gaspillaient. Je me faisais aussi quelque souci pour Alizon, Franz et sa liebchen pour ce qu’ayant baillé à Pissebœuf, avant de départir, l’ordre de continuer à les envitailler, je craignais qu’il eût oublié la consigne.
En ces agapes, je pris garde de ne me point mêler à la noblesse qui entourait le roi, mais demeurai avec les bourgeois, échevins, marchands et prévôts de son entourage avec qui je jouais mon rollet de drapier sans éveiller, à ce que je crois, la moindre suspicion, tant bien jetais passé maître en cette comédie ; au demeurant, parlant fort peu, sous le prétexte d’une intempérie de la gorge, et m’asseyant modestement avec Miroul en bout de table et dans le coin le plus sombre.
Précautions qui n’empêchèrent point le bouffon Chicot qui musait par là de me reconnaître et de me venir dire à l’oreille :
— Tudieu, la Saignée, ta déguisure est parfaite, mais outre que je t’ai vu en cette attifure le jour des barricades, je t’ai reconnu à l’œil goulu et glouton dont tu espinchas cette accorte brunette quand elle te vint verser le vin de son pichet à ton gobelet. Vertudieu ! Que n’as-tu pu alors lui retourner la courtoisie, et verser ton gobelet en son pichet ! Eh quoi ! Tu ris, la Saignée ? Tu es bien le seul à t’esbouffer céans de mes saillies ! Mais viens, fils, viens t’attabler avec moi et ton commis vairon, en ce petit coin que voilà, où nous serons hors d’oreilles de ces bedondainants bourgeois.
— Chicot, dis-je à voix basse, quand nous fûmes assis, ma mission est secrète. Ma présence, céans, l’est aussi : que pas un mot sur elle, je te prie – même pour faire un giòco di parole – ne passe la barrière de tes dents ! Tu me mettrais à grand péril !
— Fils, tant promis, tant tenu. En outre, à qui parlerais-je ce jour ? Mon fils, tu vois céans un fort triste spectacle : un bouffon désoccupé.
— Qu’ois-je ? dis-je en levant le sourcil. Le roi t’a chassé de son sein, te trouvant trop piquant ?
— Point du tout. Mais comment ferais-je s’esbouffer un roi qui se bat du matin au soir ? Chasse quand il ne se bat pas. Et quand il ne chasse, ni ne se bat, coquelique d’une poule à l’autre. Un roi, en outre, qui fait tout cela en riant comme fol, oubliant que le fol, c’est Chicot.
— Chicot, dis-je en riant, mais tu me fais rire, moi !
— Petit mérite, la Saignée, dit Chicot en branlant le chef, vu que tu es, comme Navarre, de cette déplorable race qui rit de par naturelle inclination. Ha, mon bon maître Henri Troisième, lui, quand il marinait interminablement en ses humeurs noires, c’était prouesse de le sortir de sa malenconie pour le remettre en selle et le raccommoder à sa condition de roi. Et là, Vertudieu, j’étais utile à mon souverain, à la Cour, au royaume et même à Dieu, qui ne peut vouloir la victoire des ligueux, puisqu’il est bon.
À quoi, je ris encore, ce qui fut à Chicot baume sur sa navrure, laquelle était, je crois, fort réelle, encore qu’il s’en gaussât.
— Mais le pis de la chose, reprit-il, c’est que le roi, aimant s’égayer, tout un chacun à la Cour travaille à lui en fournir l’occasion, qui par un bon mot, qui par un bout de vers, qui par un conte. En bref, tout un chacun céans me robe mon rollet et fait le bouffon à ma place. Rosny ! Roquelaure ! le maréchal de Biron !
— Mais point, cependant, M. Duplessis-Mornay.
— Ha ! celui-là, je l’aime ! dit Chicot. Dès qu’il s’entretient une petite demi-heure avec le roi, celui-ci est si mourant d’ennui qu’il me suffirait alors de lâcher un pet bien fier pour le dérider.
— Mais, Chicot, dis-je, je m’étonne ! Passe encore pour Rosny et Roquelaure d’égayer le roi. Mais Biron ! le sévère et sourcillant Biron !
— Si sais-je, dit Chicot, pour l’avoir ouï de mes propres oreilles ; ois-moi à ton tour, fils.
— Ta goutte, Chicot ! dis-je. Ôte la goutte qui te pend au nez ! Elle va te gâcher ta fraise.
— Au diable, dit Chicot en s’essuyant, ce maudit corps qui sécrète hors saison ses perpétuelles humeurs. Que disais-je ?
— Tu parlais de Biron.
— Si fait, Biron. Ois-moi. Se peut que tu ignores, fils, poursuivit-il en baissant la voix, qu’Henri installant son artillerie sur la colline de Montmartre, noua connaissance avec une nonnette de l’abbaye, et avec elle gaillarda.
— J’ai ouï en Paris, de la bouche écumante d’un de nos prêchaillons, que « ce bouc puant de Navarre avait forcé des nonnains et fait cocu Notre Seigneur ».
— Lequel Seigneur, dit Chicot en mettant la main devant sa bouche, pour étouffer sa voix, dispose de tant d’épouses en tous les couvents de la chrétienté qu’il peut bien en dispenser une au roi de France.
— Fi donc, Chicot ! C’est blasphème !
— Comme c’est calomnie de dire qu’il força la nonnain ! Soit que la belle trouvât pesant son vœu de chasteté, soit qu’elle s’apensât qu’un vit royal ne put qu’il ne la sanctifiât…
— Au bûcher, Chicot !
— Y finirai-je, dit Chicot, si la belle est absoute ? Or elle l’est, en toute apparence, le roi, en sa gratitude pour ses petits services, l’ayant promue tout de gob abbesse en l’abbaye de Pont-aux-Dames.
— La bien-nommée, dis-je en riant.
— Mais la chose ne s’arrête point là, reprit Chicot, car le roi, passant de Montmartre à Longchamp, prit langue en un couvent avec une autre nonnette, laquelle, pas plus que celle de Montmartre, ne fit la fière ni la farouche. Voyant quoi, et la préférant, le roi quitta Montmartre et à Longchamp s’installa. Or fils, tu dois savoir qu’en ces temps-là, Henri était fort importuné et pressé par M. d’O et tous les papistes royaux pour se convertir. Tant est que le trouvant un jour rêveux et soucieux à sa repue de midi, le maréchal de Biron, faisant le bouffon à ma place, va lui dire :
— Sire, avez-vous ouï les nouvelles ?
— Quelles, Biron ?
— Chacun dit à Paris que vous avez changé de religion.
— Comment cela ?
— Celle de Montmartre pour celle de Longchamp…
À quoi pour ne te rien cacher, lecteur, je ris du bon du cœur, et Miroul aussi, la main sur la bouche et la tripe secouée. Je le dis en toute révérence pour les églises, mais sans révérence aucune – depuis l’assassination de mon roi – pour les couvents et les abbayes, dont les murs ne sont si hauts et si épais que pour cacher bien des choses qui ne gagneraient point à être connues de tous.
Ayant appris de Rosny que mon père se trouvait en ma seigneurie du Chêne Rogneux pour s’y reposer et se curer d’une petite attaque de goutte, j’avais, outre la nécessité d’y mener Picard et Breton, et d’y faire à bon compte mon envitaillement, une raison de plus de m’y rendre. Mon congé quis et obtenu du roi dès le lendemain de la prise des faubourgs, je sonnai sans tant languir le boute-selle, ou plutôt le boutecoche, mais, maugré mon impatience, attendis la tombée du jour pour me présenter au pont-levis de ma demeure, afin que de n’être vu ni reconnu des manants et habitants de Montfort en traversant le bourg.
À ma très grande liesse, je ne trouvais pas dans mes murs qu’Angelina et mon père, mais autour d’une table bien éclairée de chandelles et fort bien garnie en flacons et viandes succulentes, tout ce que j’avais de famille et d’amis chers (hors mon frère aîné, lequel n’était, à dire tout le vrai, que peu nécessaire à mon bonheur) : à savoir : mon joli frère Samson, sa Gertrude et Zara, Quéribus et ma petite sœur Catherine, et, je le cite en dernier, combien qu’il ne fût pas le moindre, Fogacer. Je crus alors périr étouffé sous les embrassements et poutounes dont je fus de tous et de toutes parts joyeusement accablé, et à la parfin m’y dérobant, courus me décrasser en ma chambre et me mettre en vêture plus appropriée. Quoi fait, j’allais câlin-câliner mes enfants que les chambrières avaient jà couchés. Et redescendant allègre, en la grande salle, je fus derechef entouré, caressé, touché, palpé, toqué, poutouné et les contre-poutounai tous à mon tour en une ivresse de mignonneries que je crus ne devoir jamais cesser tant notre réciproque affection nous rendait irrassasiables. Car le comble de la chose fut que, non content de m’embrasser, hommes et femmes s’entrembrassèrent par la suite en se congratulant, étant si félices de voir ma venue compléter et couronner leur réunion, et accompagnant ces mignardies de cris, d’exclamations, de soupirs et même de larmes, que je laisse au lecteur à imaginer.
Quand enfin, je m’assis, la joue humide de baisers, à la grande table, je redoublai leur joie en leur annonçant, la nouvelle n’étant pas encore parvenue jusqu’à eux, la prise par le roi des faubourgs de Paris, aucun des présents ne doutant alors que la prise de la capitale ne fût proche, et que les cruelles et interminables années de lutte fratricide ne dussent bientôt cesser. Cependant, sur ma particulière mission, je restai bouche close et comme personne d’entre eux n’ignorait mon rollet en Boulogne, en Sedan, le jour des barricades et entendait bien, à m’avoir vu, à mon advenue, attifuré en marchand, que j’y avais de fort bonnes raisons, nul ne présuma de m’interroger là-dessus, sauf à m’adresser taquinades et gausseries sur le sujet de ma barbe. Mais pour moi, je n’avais point à montrer tant de réserve et je ne fus pas chiche en interrogations infinies touchant l’un, touchant l’autre, et mes enfants, et ma baronnie, et la face des choses en Montfort, où je fus fort aise d’apprendre que depuis notre victoire d’Ivry et l’encerclement de Paris, les politiques gagnaient prou sur les ligueux.
Angelina me faisait face à table, et de tout ce temps, m’envisageait, coite et quiète, de ses beaux yeux noirs, où, certes, j’eusse pu lire une violente amour, si j’avais consenti à l’envisager plus longtemps que dans un battement de cil, étant écartelé entre le refleurissement de mes sentiments et le renouveau de mes doutes.
Après la repue, nous quîmes des dames notre congé, lequel elles nous baillèrent fort à rebrousse-cœur et retirés en la librairie, nous entrâmes tous cinq, j’entends : mon père, Quéribus, Samson, Fogacer et moi-même en une jaserie à bâtons rompus sur l’un et l’autre, interrompus de prime par Gertrude qui, flanquée de sa Zara, vint recommander à Samson de ne point trop s’attarder en mâle compagnie pour ce qu’un de leurs enfants au logis était mal allant ; et à sa suite, par Angelina qui me vint dire à l’oreille, et en rougissant prou, qu’elle voulait m’entretenir en particulier avant que je ne m’allasse coucher.
Pour moi, j’allais de l’un à l’autre, ne pouvant me lasser de les voir et de les ouïr, et sentant bien que mon gentil Samson, après la recommandation de Gertrude, n’allait pas tarder à nous quitter, je l’entrepris sur le chapitre de son apothicairerie où, à mon grand étonnement, je ne le trouvais pas aussi loquace qu’autrefois, non, à ce que je crois, qu’il fût moins raffolé de ses bocaux, mais pour ce que, vivant entre deux femmes intarissables, il avait quasiment perdu l’usage de la parole, mais non celle de l’obéissance, car à moins d’une demi-heure de là, il nous laissa, me confortant à son départir par la promesse de prendre avec nous le lendemain la repue de midi, ce que l’accompagnant dans la grand’salle, je me fis, par sûreté, confirmer par sa Gertrude, laquelle je submergeai de tant de compliments, que Zara s’en montra piquée, et qu’il me la fallut oindre, elle aussi, de gracieusetés infinies, y allant selon mon us, à la truelle, et non à la cuiller.
— Mais, mon Pierre, me dit mon père à l’oreille, quand je reparus à la librairie, qu’avez-vous ? Vous avez l’air quelque peu chiffonné ?
— C’est que, Monsieur mon père, dis-je, sotto voce, je suis déçu de trouver en Samson un mari si docile.
— Bah ! dit le baron de Mespech, Samson n’a point connu sa mère, et Gertrude, qui du reste est plus âgée que lui, lui en tient lieu, tout autant que d’épouse. Cependant, la souveraineté qu’elle exerce sur lui, si elle est absolue, est douce et bénéfique, car notre Samson est tant pétri de colombine innocence qu’il serait, sans Gertrude, confronté à de continuels périls, et s’il est, comme je crois, heureux en ses bocaux, et heureux en sa Gertrude, à la parfin, peu nous devrait chaloir qu’il se montre un peu trop pliable à ses volontés.
Là-dessus, mon beau Quéribus, qui s’entretenait à l’autre bout de la librairie avec Fogacer, nous vint avec lui rejoindre, et comme il me demandait des nouvelles de la Cour – dont il s’était tenu éloigné depuis un mois, ne se jugeant pas assez récompensé par Henri après ses exploits en la bataille d’Ivry – je lui en dis ma râtelée, qu’il écouta d’un air assez mal’engroin. Quoi voyant, et le voulant dérider, je lui contai l’histoire du roi et des deux nonnettes, qui de Montmartre, qui de Longchamp, et le mot de Biron. Mais c’est à peine s’il consentit à sourire, alors même que mon père et Fogacer s’esbouffaient.
— Ha ! Monsieur mon frère ! dit-je à la parfin, si le vois-je, et vous ne le pouvez nier : vous n’aimez guère le roi.
— En effet, dit mon beau Quéribus, lequel même en mon campagnard logis portait un splendide pourpoint de satin bleu pâle garni de deux rangées de perles véritables – attifure qui faisait honte à la vêture grise de mon père, et à celle, noire et usée, de Fogacer. Non que je trouve, poursuivit-il, que Navarre ne soit pas un bon roi, mais je n’ai qu’à jeter l’œil sur lui pour que les larmes me jaillissent de l’œil à me ramentevoir mon pauvre bien-aimé maître, lequel, comparé à celui-là, serait un Apollon comparé à Vulcain.
— Vulcain boitait, dit Fogacer.
— Et celui-là a les gambes courtes, dit Quéribus. Quand je le vois, je vois le roi, mais non Sa Majesté. Il ressent beaucoup son soldat, étant fruste en son langage et rustre en ses manières.
— Rustre de rus, ruris, dis-je en riant, pour lui rappeler comment, en 1572, il m’avait provoqué en duel dans la cour du Louvre.
— En outre, poursuivit Quéribus, sans même daigner sourire, il n’a en son visage ni dignité ni gravité, porte des chausses élimées, pourpoint usé aux coudes, fraise froissée, sent l’ail et la sueur, mange debout comme un cheval, fait en ses propos le fol et le bouffon, et recherche la compagnie du commun. À Alençon, il a admis à sa table un artisan. Vous m’avez ouï : un artisan ! Et à Mantes, il a joué à la paume avec des boulangers !
— Louis XI lui non plus ne déprisait point la roture, dit mon père, et il était fort sobre en ses habits.
— Mais pour moi, cria Quéribus, j’aime qu’un roi soit roi, c’est-à-dire magnifique, comme l’était mon pauvre bien-aimé maître, lequel était roi, roi, vous dis-je, de la tête aux pieds, par sa vêture, par son abord, par ses pas et sa démarche, par sa suave gravité, par son parler exquis, par la splendide Cour qu’il maintenait, et par ses émerveillables libéralités. En ma conscience, rien ne lui ressemble aussi peu que celui-là ! Nous avons échangé un maître tout en or pour un maître tout en fer, lequel nous estime bien assez payés de nos labeurs guerriers, en nous promettant… une bataille ! Vertudieu ! Cela est bon pour les huguenots qui, étant ennemis de l’aise et des plaisirs, sont cousus dans leurs cuirasses comme des tortues !
— La grand merci pour les tortues, Monsieur mon gendre ! dit mon père en riant.
— Point d’offense, Monsieur, dit Quéribus en rougissant. Je respecte votre rude école, mais je n’ai pas été élevé ainsi. Quand à un homme de bonne étoffe, poursuivit-il en mettant les deux mains aux hanches et en faisant pivoter son torse élégant pour faire valoir sa taille de guêpe, le feu roi baillait cinq mille écus, il faisait mille excuses de ce chétif présent, élevant par mille suaves compliments la personne et les services dudit gentilhomme bien au-dessus du bon dont il le gratifiait. Mais Navarre, lui, n’a nulle honte à présenter cinquante écus à un gentilhomme de bonne maison tout en rabaissant ses services et en l’invitant même à mieux faire son devoir d’ores en avant.
— Le roi, dit mon père non sans gravité, garde le peu de pécunes qu’il a pour nourrir ses Suisses et ses armées. Et si Henri Troisième, au lieu de donner des centaines de milliers d’écus à Joyeuse, à d’Épernon, et à tant d’autres de sa Cour, en avait gardé pour lever des troupes, il eût pu tuer la Ligue dans l’œuf, et bien des maux eussent été évités…
— Pour moi, mon frère, dis-je en jetant un bras par-dessus l’épaule de Quéribus, j’ai aimé le feu roi au-dessus de tout, mais j’aime celui-là aussi. C’est un soldat, et un soldat nous est bien nécessaire pour bien battre la Ligue.
— Vous aurez beau dire ! dit Quéribus en secouant les bouclettes de ses blonds cheveux, lesquels grisaient quelque peu aux tempes, je ne serai jamais à lui que du bout du cœur. Cependant, poursuivit-il, observant que mon père l’envisageait d’un regard pénétrant, je lui demeurerai fidèle, l’honneur me commandant de rester en son camp pour venger l’assassination du feu roi.
— Voilà qui est bien dit et bien pensé, mon gendre ! dit le baron de Mespech.
Là-dessus Quéribus prit congé de mon père et de moi, et voulut bien bailler à Fogacer un mot aimable et un sourire, tout roturier qu’il fût, Fogacer ayant soigné et curé sa Catherine d’une intempérie de la gorge.
— Mi fili, dit Fogacer dès que Quéribus fut hors, accompagné par mon père en ma grand’salle, je suis dans la désolation d’abuser de ta longue hospitalité, mais le haro n’ayant pas cessé contre moi en Paris – tant pour ma bougrerie que parce que je suis réputé athéiste –, je n’ai de présent d’autre toit que le tien.
— Où tu es, magister, le très bien venu, dis-je, jusqu’à la nuit des temps. Et d’autant que j’ai ouï que tu dispensais tes bonnes curations à ma famille, à mon domestique, à mes laboureurs. Le Chêne Rogneux ne peut faillir que d’être très honoré de se trouver curé par le médecin du feu roi.
— Lequel médecin, dit Fogacer, avec un rire aigu, et en arquant son sourcil diabolique sur son œil noisette, tue aussi bien qu’un autre…
— Et, dis-je après avoir souri un petit, étant impatient de mettre à profit l’absence de mon père pour le sonder, qu’en est-il de mon Angelina, et du mieux que tu as cru dans son comportement discerner ?
— Indubitable. Tant elle était exagitée, fébrile, irréfrénable, l’œil exorbité, les membres frénétiques, le visage enflammé, tant elle est, de présent, quiète et sereine. Tant elle était avec les hommes impudique, tant elle se montre avec eux de présent réservée – hormis avec moi, qui suis homme si peu. Tant elle battait ses chambrières, pieds et mains, les mordant et griffant, tant elle est maintenant avec les pauvrettes douce et patiente redevenue.
— Ha ! dis-je béant, voilà des nouvelles immensément confortantes ! Est-ce Alazaïs qui a accompli ce miracle ?
— Alazaïs, dans les premiers temps de son advenue céans, a imposé des bornes au furieux déportement d’Angelina. Elle ne l’a pas curée. La curation est venue de soi, sans que se puissent savoir le pourquoi et le comment.
— Du moins en as-tu quelque idée ?
— Mi fili, hypotheses non fingo[26], dit Fogacer, et en aucune province ni domaine du savoir. D’aucuns, pour exemple, disent : Dieu a créé le monde. Moi je dis : Le monde est. Et je n’en dis pas plus.
J’eusse répliqué à cette impiété, si mon père n’était rentré au même moment en la librairie. Quoi voyant, Fogacer qui imaginait bien qu’il avait à m’entretenir en particulier, quit congé et de lui, et de moi. Et mon père, sur son départir, me trouvant rêveux et songeard, et en devinant la cause, me dit :
— Monsieur mon fils, n’êtes-vous pas un petit trop froidureux et rigoureux avec Angelina ? Durant votre longue absence, elle n’a eu que votre nom au bec, et votre pensée au cœur. À telle enseigne qu’ici depuis deux mois, je n’avais qu’à lui conter quelque menu fait de vos maillots et enfances pour que sa belle face s’éclairât. Je ne vois pas ce qu’on pourrait, de présent, trouver à redire à ses conduites. Pour moi, elle est telle que je la vis toujours.
— C’est, Monsieur mon père, que vous ne l’avez pas connue en ses folies.
— Toute femme, dit mon père, et se peut, tout homme aussi, a ses moments de déraison. Saviez-vous que votre mère, en son ire, avait tenté de poignarder Alazaïs ?
— Barberine me l’a conté.
Touchant Angelina j’aurais eu tant à dire et j’étais encore en tel doute rongeant quant à son identité, que je ne voulus pas en débattre plus avant et je dis :
— Qu’êtes-vous apensé, Monsieur mon père, de Quéribus et de son opinion sur le roi ?
— Les tortues mises à part, dit mon père, je dirais qu’elles reflètent la générale opinion de la noblesse catholique à l’égard de Navarre. Succéder au dernier Valois n’était pas facile, mon Pierre. Henri Troisième a fiché dans la noblesse une certaine idée du roi, point du tout aisée à éradiquer, et que je résumerais ainsi ; d’un côtel, le roi se doit d’être le parangon de toutes les élégances par la vêture, par les manières, par le langage, par le luxe de sa Cour ; et d’un autre côtel, il doit prodiguer son bien à tous et un chacun, dépassant tous les souverains de la chrétienté par d’immenses et continuelles libéralités, lesquelles, souvent, n’ont que peu de rapport avec les services rendus. Tant est que les nobles, comme des enfants gâtés, n’attendent du souverain maintenant que de perpétuels présents. Le Béarnais est trop huguenot pour l’entendre de cette oreille. D’où les deux griefs que vous avez ouïs : il est chiche-face et en son apparence et conduite, grossier.
— Grossier ? Le tenez-vous pour tel ?
— Cela me désole à dire, mon fils : il l’est parfois.
— Par exemple ?
— Ces deux nonnettes de Montmartre et Longchamp… Sachant que l’immense majorité de ce peuple est catholique, le roi devait-il l’affronter en commettant ce que ledit peuple tient à sacrilège ?
Ha ! m’apensai-je, je ne m’en étais pas avisé, mais certes il a raison. Et c’est fort délicatement senti pour un vieil huguenot qui eût pu, comme tant d’autres – comme moi-même – se gausser de l’aventure sans en apercevoir le côté offensant pour nos frères papistes. Je les appelle « frères », pour ce que je souhaiterais qu’ils deviennent à la parfin pour nous des Abels plutôt que des Caïns.
Je demandai alors à mon père ce qu’il en était de sa goutte.
— Vous connaissez, dit-il en riant, l’aphorisme d’Hippocrate : L’enfant mâle n’a pas la goutte avant le coït ; la femme avant la ménopause ; l’eunuque ne l’a jamais. Et moi, je tiens que la goutte est une intempérie qu’on se baille à soi-même par trop de viandes, trop de vin et pas assez d’exercitations. Mon Pierre, quand j’étais aux armées au siège de Paris, j’ai glouti et bu plus que de raison et encore que l’exercitation ne m’ait guère manqué, mon gros orteil dextre s’est mis tout soudain à enfler démesurément au point de me faire claudiquer comme votre oncle Sauveterre (à ce nom il détourna la tête et ses yeux bleus se remplirent de larmes). J’ai donc quis du roi mon congé et suis venu me mettre au vert en votre Chêne Rogneux, remplaçant vin par tisane et chapon par légumes.
— Et vous eûtes bonne curation de vos enflures ?
— Tout à plein, la Dieu merci. Je n’aimerais pas devenir goutteux, rogneux et podagreux comme le pauvre Mayenne…
À bien le considérer, il n’en prenait pas le chemin, étant droit comme un i, sans bedondaine aucune, l’œil clair, et cette gaîté de vivre au fond de l’œil qui rendait sa compagnie tant aimable qu’on oubliait, à s’entretenir avec lui, sa face burinée et son poil grison.
Je lui souhaitai la bonne nuit et du doigt allai heurter à l’huis d’Angelina, le cœur me toquant fort de l’appréhension que me donnait l’entretien qu’elle avait quis de moi. Je la trouvai debout en ses longues robes de nuit, lesquelles étaient de couleur azur et lui tombaient jusqu’à ses mignonnes pantoufles de velours bleu, le flot de ses épais cheveux blonds, dénoués, coulant jusqu’à ses reins, lesquels je vis en premier, pour ce que me tournant le dos, elle était accoudée, dans la douceur du soir à sa fenêtre grande ouverte sur la forêt des Mesnuls. La pleine lune l’éclairant quasi comme en plein jour, mais d’une lumière si suave qu’elle effaçait les quelques rides de sa maturité, et çà et là quelque gris égaré dans sa toison dorée, lui redonnant, par une miséricordieuse magie, le prime lustre de son âge verdoyant.
— Madame, dis-je en venant m’accouder à son côtel, le nœud de la gorge tant serré que je pouvais à peine parler, vous avez souhaité m’entretenir ?
— En effet. Monsieur, dit-elle sans me regarder et parlant d’une voix étouffée et trémulante. Ayant dit, incontinent, elle s’accoisa, comme si l’effort d’avoir prononcé ces paroles avait épuisé sa résolution.
— Parlez, Madame, dis-je, touché de quelque compassion, et par elle moi-même raffermi. Parlez sans crainte aucune.
— Eh bien, dit-elle en reprenant cœur, mais sans oser encore m’envisager, dès lors que je suis redevenue moi-même, j’aimerais que Florine, me pardonnant mes méchantises, revienne à mon service. Je l’ai toujours aimée, et elle me manque prou.
— Mais, Madame, dis-je, déçu assez de ce début, et ne pouvant croire qu’elle eût quis de moi cet entretien pour présenter une requête si modeste, êtes-vous tout à plein assurée de ne plus recommencer à la battre, à la piquer d’épingles et à la tabuster, comme vous le fîtes à la mort de Larissa ?
À ce nom, elle tressaillit violemment et à la clarté de la lune, je vis ses lèvres trembler et ses paupières battre. Cependant, elle se brida et dit :
— J’en suis tout à plein assurée.
Phrase qu’elle prononça d’un ton ferme, encore que sa voix fût trémulante.
— Je ne vois pas, dis-je, comment vous pouvez nourrir la pleine certitude dont vous vous prévalez.
— Monsieur, dit-elle en se redressant, comme piquée de mon doute, j’en suis assurée autant qu’on peut l’être, en ayant fait le serment au Dieu tout-puissant.
— Si j’en crois votre assurance, Angelina, dis-je d’un ton plus doux, cela voudrait dire que le temps de vos folies est passé.
— Mes folies ! dit-elle avec un haut-le-corps, et comme indignée, ha de grâce ! Monsieur mon mari, ne les appelez pas ainsi ! Ces folies n’étaient pas les miennes !
— Et de qui d’autre ? dis-je en haussant le sourcil.
— Mais de Larissa ! dit-elle en ouvrant tout grands les yeux, comme si elle se fût étonnée de mon aveuglement. De Larissa, reprit-elle, qui m’habita dès qu’elle fut morte et me dicta ma conduite.
Réplique qui me laissa béant, non pas tant par son contenu, que je connaissais jà, que par son ton d’entière et tranquille conviction.
— Angelina, dis-je avec patience, cela est pure déraison. Vous ne pouvez être à la fois vous-même et Larissa, ni dans le même temps, ni même en succession. Si vous êtes ce jour d’hui redevenue Angelina, c’est que vous n’avez été Larissa que par la plus calamiteuse des imitations.
— Que non ! Que non ! Que non ! cria-t-elle avec passion, je ne l’imitais pas. Elle m’habitait !
À quoi, voyant bien que je ne la ferais jamais branler de cette certitude, je réfléchis un petit, et me résignant à entrer dans son jeu (non sans quelque mésaise) je lui dis :
— Et quand Larissa a-t-elle cessé de vous habiter ?
— La chose, dit-elle avec un souci d’exactitude, qui ne laissa pas de me frapper, ne s’est pas faite d’un seul coup, mais par degrés. Et le premier degré fut atteint quand vous désunîtes nos sommeils.
— Ce fut, dis-je d’un ton froidureux assez, le lendemain du jour où vos avances à M. de Saint-Ange furent de moi connues.
— Mais ce ne furent pas mes avances ! cria Angelina avec indignation. Larissa porte seule la responsabilité de cette honteuse et déshonorée conduite !
— Poursuivez, Angelina, dis-je avec un sentiment d’impuissance et de lassitude. Poursuivez de grâce ! Vous n’en êtes encore qu’au premier degré de votre séparation d’avec Larissa. Quand vint donc le deuxième ?
— Quand vous plaçâtes Florine chez Gertrude. Et le troisième, quand à quelques mots que vous prononçâtes à votre départir, j’entendis à la parfin que vous me suspicionniez de n’être pas Angelina, mais Larissa.
— J’ai nourri en effet ce soupçon, dis-je lentement. Et pour dire le vrai, il m’échoit de le nourrir encore.
— Ha ! Monsieur ! dit-elle en m’envisageant d’un œil accusatoire, vous eussiez dû pourtant vous aviser d’un moyen bien simple de vous prouver à vous-même le contraire, et sur ce chef, de m’innocenter tout à plein !
À quoi, sans répliquer, je levai les sourcils, béant qu’elle eût su à ce point renverser les rôles que j’eusse dû, à l’en croire, quasiment battre ma coulpe d’avoir entretenu ces doutes à son sujet.
— Eh bien, dis-je d’un ton mal’engroin comme elle s’accoisait, ce moyen ? – pensant qu’il ne pouvait être autre que de passer le doigt sur sa mouche pour n’y point sentir de relief. Ce qui, comme bien le sait le lecteur, n’eût rien prouvé, la verrue de Larissa ayant été éradiquée en mon absence par un charlatan.
Mais derechef, la réponse d’Angelina me prit sans vert et me décontenança.
— Monsieur mon mari, dit-elle d’un air de grand embarras et en rougissant prou, j’ai grand’honte et vergogne à vous oser dire ce qui suit, tant je crains que vous n’estimiez que mon propos n’aille au-delà de ce qui est attendu de la pudeur d’une femme.
— Madame, parlez ! dis-je, étonné de ce début qui trompait fort mon attente. Parlez sans tant languir ! Parlez sans fard aucun ! Je ne faillirai de présent ni à la patience ni à la bénignité que je vous ai toujours montrées.
— Monsieur, dit-elle avec un petit salut de la tête et son grand œil noir fiché dans le mien, je vous rends mille grâces de vos bonnes dispositions. Voici donc ce qu’il en est, puisque vous me commandez de parler sans détour. Il vous ramentoit, se peut, que Larissa, maugré les désordres de sa conduite – et ils furent nombreux – ne put, par bonheur, jamais concevoir, étant atteinte d’une stérilité contre laquelle rien ne prévalut mie. Ce fut là, sa vie durant, sa grande et essentielle différence avec moi, sa jumelle, qui non seulement vous bailla six enfants, mais n’est pas si vieille qu’elle ne puisse à nouveau porter un fruit de vous, si vous jugiez à propos d’éprouver derechef sa fécondité.
— Angelina, dis-je, que ne m’avez-vous plus tôt lancé cette sorte de défi, j’entends, lors de mon dernier séjour céans ? Vous m’auriez épargné d’innumérables tourments !
— Mais je ne le pouvais alors, dit-elle en baissant la paupière. Larissa m’habitait !
— Ha ! dis-je d’un ton chagrin, nous en revenons toujours là !
— Nous y revenons toujours, parce que c’est vrai ! s’écria avec passion Angelina en m’envisageant œil à œil. Ha ! Je vous en supplie, mon Pierre, n’en doutez pas !
Ce regard, ce cri, cette véhémence ne furent pas sans effet sur moi et tout opposé que je fusse en ma raison raisonnante à l’incrédible thèse qu’elle soutenait, je connaissais trop Angelina pour douter plus avant de sa sincérité, et pour ne pas penser que, si peu véritable qu’elle m’apparût, c’était là sa vérité – ou dirais-je du moins, la vérité qu’elle avait façonnée après sa guérison, pour répondre de son intempérie.
— Madame, dis-je, tout ceci est si neuf pour moi que j’y vais rêver un petit encore, avant de vous dire ce que j’en pense et ce que j’aurai résolu. Soyez pourtant assurée que je ne désire rien tant que renouer avec vous ce doux commerce et cette fiance sans limites qui furent si longtemps les nôtres.
Quoi voyant, et la voyant fort frémissante de cet entretien, et les larmes au bord de l’œil, je lui pris la main, la pressai tendrement contre les lèvres, et lui souhaitant le bonsoir, la laissai à son repos ou, si j’en juge par ce qui fut la mienne – à une nuit désommeillée.
Le lendemain, je voulus voir en privé Alazaïs pour me faire une religion sur l’évolution d’Angelina, et dès la pique du jour, je la fis appeler en ma chambre par Miroul, lequel voyant bien à mon œil que je la voulais seule entretenir, s’ensauva.
— Alazaïs, dis-je, sachant que l’austère chambrière était femme de peu de mots, et qu’on lui pouvait parler sans préambule, qu’en était-il du déportement d’Angelina quand tu advins céans ?
À quoi Alazaïs, les mains derrière le dos et l’œil à terre, réfléchit un petit, ayant l’air de ruminer ma question en ses vigoureuses mâchoires, et sous son front têtu, forte huguenote qu’elle était, moustachue et carrée, vraie montagne de femme, haute de six pieds, mais sans le moindre contour : du tétin comme sur ma main, et à peine plus de fesse qu’un squelette mais l’âme plus garnie de vertus qu’un chien de puces.
— Moussu, dit-elle d’une voix rude et grave, Mademoiselle Angelina n’était point à la vérité si amalie que je croyais en arrivant céans. Car il se voyait à vue de nez qu’elle attentait de son mieux de se brider contre son démon, me faisant après coup excusations pour ses insultes, versant des larmes, priant prou et se mortifiant.
— Son démon ? dis-je, l’appelait-elle ainsi ?
— Nenni. Elle le nommait « ma sœur » ou « ma jumelle » ou « Larissa ». Elle disait qu’elle était par elle habitée.
— Et qu’en es-tu apensée, toi ?
— Se peut que ce soit bien un peu vrai, dit Alazaïs en soulevant ses larges épaules. Menteuse, elle n’est.
— La merci à toi, Alazaïs, dis-je en me levant, comprenant bien que je n’en tirerais rien de plus.
— Moussu, dit Alazaïs, sans du tout bouger son grand corps, que si Mademoiselle Angelina est remise dans ses gonds et la Florine pour revenir céans, plaise à vous de me renvoyer en mon Périgord ; je n’aime point tant les gens d’ici et mon pays me fait défaut.
— Je le dirai à mon père, Alazaïs, puisque tu es de son domestique.
Le soleil, en cette fin juillet, brillait le jour d’un vif éclat laissant place, la nuit, à une pleine lune dont la lumière suave, bien il me ramentoit, pénétrait fort avant dans la chambre d’Angelina, tandis que soulevé sur mon coude, je la regardai dormir, lasse de nos tumultes. Belle lectrice, si vous avez comme moi contemplé en son endormissou l’objet de votre amour, vous n’avez pu oublier quel pur ravissement gonfla alors votre tendre cœur ! Pour ce qu’il est là, l’être que vous aimez, accoisé, quiet, sans yeux et sans oreilles, tout ce qu’il a de vie ne vivant qu’avec vous, si faible, si doux, si désarmé, si innocent de ses erreurs, si inconnaissant de ses grâces, ignorant même le bonheur qu’il vous donne… Ha ! m’apensai-je, mon Angelina, où sont de présent les souffrances que notre estrangement t’a baillées et celles, innumérables, que tu m’as afflictées ? Où sont en allés ces mystères, ces doutes, ces anxieusetés et l’inintelligibilité de ton âme ? Où sont ces poulpes dans les profondeurs remuant ? Dieu bon ! Si j’avais deux sols de bon sens, ne devrais-je pas cesser ces interrogations infinies, et me contenter d’aimer – fût-ce en aveugle – l’Angelina que je vois là : une île de moi à demi déconnue…
Le plancher secret de mon coffre fort abondamment garni en vivres (lesquelles je n’eus pas à aller bien loin pour quérir) il me fallut, quoi que j’en eusse, sonner sans trop languir le boute-selle pour ce que je nourrissais alors le pensement naïf que si je délayais plus outre, il pourrait bien m’échoir d’advenir à Saint-Denis après la reddition de Paris. Tant aveugles sont les hommes, même au plus proche avenir !
J’endossais donc derechef ma défroque de marchand drapier et saillis de Mespech à la nuit tombante, mon père et Angelina m’accompagnant à cheval un bout de chemin, jusqu’à la sortie de Montfort. Et là, commandant à mon Miroul d’arrêter, je pris congé de mon père et Angelina, démontant, et me venant retrouver dedans la coche pour un adieu plus particulier, mon père tenant la bride de sa haquenée, elle me jeta les bras autour du col et me quit à l’oreille de lui donner une adresse à laquelle elle pût m’écrire, si elle se trouvait porter un fruit de moi du fait de nos retrouvailles.
— Angelina, dis-je, en Paris, cela ne se peut. Mais si vous voulez me dépêcher une lettre missive, adressez-la à M. de Rosny, Grand’rue en Saint-Denis. Je ne doute pas qu’il réussisse à me la faire parvenir. Mais, mon Angelina, repris-je, pouvez-vous donc derechef écrire ? Votre pouce n’est plus travaillé de la goutte ?
— Il ne le fut jamais, dit-elle avec vergogne, la paupière baissée, cette intempérie était un des mensonges où Larissa, morte, m’a contrainte.
Cette réponse me laissa béant, et pour plus d’une raison. Car bien je me ramentevais avoir appris le décès de Larissa par une lettre de Florine, laquelle me disait qu’elle avait pris la plume à la place de Mademoiselle Angelina, celle-ci pâtissant prou, du fait que la goutte lui gonflait et durcissait le pouce. À vrai dire, cette circonstance seule n’eût pas suffi à me faire dresser l’oreille. Mais quand j’eus revu Angelina et observé un déportement si semblable à celui de Larissa, le soupçon que celle-ci s’était substituée à mon épouse se trouva fortifié par cette prétendue goutte, fort improbable, au demeurant, chez une femme encore jeune, qui mangeait peu et buvait moins encore. Or, s’il est une chose où Larissa n’eût jamais pu imiter Angelina, et se faire passer pour elle, c’était bien son écriture, car son éducation avait été fort négligée dans les couvents où ses folies l’avaient tenue serrée. Tant est qu’elle pouvait à peine griffonner deux mots, et ceux-là illisibles, alors que sa sœur était maîtresse d’une écriture élégante et ferme, et d’un style excellent. Adonc la promesse que je venais d’ouïr des lèvres d’Angelina de m’écrire – ce qu’elle n’avait jamais fait tous ces mois écoulés – me parut aller de pair avec le défi que l’on sait d’éprouver sa fécondité.
Ces pensées que je viens de dire me traversant l’esprit dès qu’elle eut parlé et crépitant de plus de joies possibles qu’un orage d’éclairs, j’eusse pu, à ce moment même, quérir d’elle, par quel incrédible mystère Larissa, morte, avait pu la contraindre à mentir au sujet de son pouce. Mais mon père attendait, l’heure était tardive, la haquenée d’Angelina tirait fort sur sa bride, et surtout, je fus emporté par ma fiance nouvelle, et par l’anticipation brûlante que je sentais en moi et si proche, et à ma portée, de recevoir une lettre qui me donnerait tout ensemble l’inouï bonheur d’être de la main d’Angelina et de m’annoncer sa grossesse, double et décisive preuve qui soulageait infiniment mon cœur du poids écrasant de mes suspicions. Tant est que sans dire mot ni miette, mais versant des larmes, aux siennes sur nos joues mêlées, je couvris son cher, son beau visage, d’un million de baisers, avant de lui dire, d’une voix entrecoupée, qu’il était temps enfin, qu’elle me devait quitter et se remettre en selle.
En Saint-Denis, j’allai droit au logis de M. de Rosny qui par bonheur se trouvait là, immobilisé par sa gambe doulante, et à qui je demandai de nous bien vouloir héberger, ma coche, mon Miroul et moi, sous couleur d’échapper à l’hospitalité inquisitive de my Lady Markby, en réalité parce que j’avais quelque scrupule à boire derechef les philtres de ma Circé anglaise, maintenant que j’avais renoué mes liens avec Angelina.
— La Dieu merci, dit-il, Siorac, vous tombez du ciel ! Ma gambe ce matin tant me tabuste que je ne peux ni marcher ni monter à cheval. Et sans votre coche, mon cher Siorac, je n’eusse jamais pu me rendre sur le coup de midi au cloître de Saint-Antoine-des-Champs.
— Ventre Saint-Gris ! dis-je en souriant, allez-vous y faire vos dévotions ?
— Quoi ? dit-il, ne savez-vous pas ? Paris nous envoie, pour traiter avec nous, son évêque, le cardinal de Gondi, et Pierre d’Épinac, l’archevêque de Lyon.
— Babillebahou ! comme dit Mme de Nemours. Deux prélats ! Ne risquent-ils pas d’être excommuniés à s’entretenir avec un excommunié, lequel, au surplus, est relaps ?
— Ils ont obtenu du légat Cajetan dispense pour lui parler.
— Une dispense ! dis-je, c’est merveille ! Qui fait la loi la défait aussi ! Et le cloître ? repris-je, étant mis en joie par cette palinodie. Qui a choisi le cloître de Saint-Antoine ?
— Mais le roi, dit Rosny avec un sourire entendu.
— J’imagine pour sanctifier l’entrevue.
— Se peut, mais se peut aussi pour convoquer la noblesse, voulant montrer aux prélats combien nombreux sont les gentilshommes catholiques qui combattent avec lui.
— Baron, dis-je, irez-vous seul avec ma coche, ou tout roturier que je sois, oserais-je vous accompagner ?
— Oserai-je, Siorac, vous priver de cet immense plaisir de voir nos deux chats-fourrés aux prises avec le subtil Béarnais ? Vous serez mon secrétaire ! Cependant, bouchez-vous bas le front de votre grand chapeau : vous avez des yeux si parlants.
Nous fûmes les premiers du parti du roi à atteindre le cloître de Saint-Antoine-des-Champs où nous vîmes de loin nos deux grippe-minauds, magnifiquement vêtus qui de sa robe pourpre, qui de sa robe violette, et suivis de quelques clercs, mais sans hommes d’armes ni capitaines. Rosny leur fit de loin un grand salut, mais sans approcher, et lui devant, et moi humblement derrière, nous musâmes de l’autre côté du cloître, lequel était fort beau, et aussi fort vaste, circonscrivant par les quatre côtés de son déambulatoire une cour pavée d’une grande amplitude, mais qui, sur le coup de midi, parut soudain fort petite, quand elle fut envahie, non sans quelque noise et vacarme par la suite du roi, laquelle comptait bien un bon millier de gentilshommes, sinon plus, tous l’épée au côté, et arborant cuirasse, le roi qui marchait devant eux, fort pressé par cette multitude, portant seul un pourpoint pour lequel il avait été à quelques frais de toilette, car il me parut neuf assez, et sa couleur feuille morte, point trop passée.
À son advenue les deux prélats s’inclinèrent profondément mais sans se génuflexer, ni lui baiser la main, ce qui voulait dire, j’imagine, qu’ils ne le reconnaissaient point pour le roi de France. Henri, quant à lui, sans marquer le moindrement qu’il en fût piqué, leur ôta son chapeau avec quelque bonhomie et, se recoiffant, leur souhaita la bienvenue d’une voix enjouée en les priant de lui dire succinctement la matière de leur ambassade. Et comme à cet instant, il fut quasiment trop serré par sa suite de gentilshommes, lesquels se bousculaient quelque peu pour se pousser au premier rang, dans la curiosité qui les tenait d’ouïr et de voir ce qui s’allait passer, Henri sourit, et dit au prélat :
— Ne trouvez pas étrange, Monsieur le Cardinal, si je suis ainsi pressé par mes gentilshommes. Ils me pressent encore davantage aux batailles.
Quoi oyant, les gentilshommes cuirassés, fort contents qu’on louât leur vaillance, firent entendre, si j’ose m’exprimer ainsi sans disrespect, le grondement d’aise de chiens à l’attache qu’on va désenchaîner. Quant à moi, me trouvant au coude à coude avec M. de Rosny, et prenant des notes de cet entretien, comme il me l’avait commandé, je vis bien que l’œil d’Henri eut un petit pétillement de plaisir et de malice à voir ainsi étalée sa force aux yeux des ennemis.
— Messieurs, reprit-il de son même ton enjoué, qu’avez-vous affaire à moi ?
— Sire, dit le cardinal de Gondi, qui fut le seul de nos deux chats-fourrés à prendre la parole en cet entretien, la robe pourpre ayant préséance sur la robe violette (ce qui n’est pas à dire que le rusé et avisé archevêque de Lyon n’avait pas eu son mot à dire dans le façonnement de cette entrevue, tant en matière qu’en manière), une Assemblée des plus notables de Paris nous a délégués à vous pour tâcher de rhabiller les grands maux qui visitent de présent ce royaume tant désolé.
Henri eut ici un haussement de sourcil, comme s’il voulait donner à entendre que ces maux n’étaient pas de son fait, lui qui était le roi légitime de la France, mais bien de ses sujets rebelles. Cependant, sans donner voix au pensement que sa mimique avait révélé, il se contenta de dire :
— Messieurs, voulez-vous me montrer le pouvoir que ladite Assemblée vous a donné pour parler en son nom ?
Ce qui prit quelque temps, car le roi voulut lire le document d’un bout à l’autre, sans en omettre un mot.
Et tandis que mon roi se trouve ainsi occupé, belle lectrice, qui a bien voulu m’agréer comme son régent et gouverneur en l’exposé des affaires politiques, peux-je vous dire, tandis que votre chambrière vous pimploche, et qu’une autre vous tend le miroir où vous admirez vos grâces, que ce cardinal de Gondi, qui traitait avec le roi quasi en égal, émanait d’une grande famille florentine qui, en France comme en Italie, brillait, avait brillé et devait briller jusqu’à la fin des siècles, dans les trois branches de l’activité humaine qui requièrent le plus de sagacité : la Banque, l’Église et la Diplomatie.
Quant à ce Pierre de Gondi plus précisément, Pierre – comme Pierre d’Épinac, mais je doute que sur ces pierres-là, qui sont de complexion si changeante, on puisse bâtir une Église éternelle –, il était le neveu de Jean-Baptiste de Gondi qui fut à la fois le banquier et le maître d’hôtel de Catherine de Médicis, à la faveur de qui le Florentin dut, et sa fortune, et celle de son neveu, ici présent, et bien sûr, de sa famille entière, ces Italiens, comme on sait, ayant, même quand ils sont papes, un merveilleux attachement à la gens[27] dont ils sont issus.
Au contraire de Pierre d’Épinac, qui n’avait qu’un seul cœur tout entier attaché à la Ligue, Pierre de Gondi en avait trois : le premier pour la pécune, le second pour l’autel, le troisième pour les grandes affaires du royaume, ces trois cœurs s’accommodant entre eux comme ils le pouvaient, la tournure des choses n’étant pas si simple, ni l’avenir si clair, pour qui appétait avant tout à surnager, une fois qu’aurait pris fin, d’une manière ou d’une autre, la tempête de nos guerres fratricides. Et pour moi, à envisager sa physionomie fine, aimable et renardière, je me pris à penser que quiconque triompherait en cette guerre – Henri IV ou Philippe II d’Espagne – serait bien assuré de pouvoir employer à son service les talents si souples et si divers du cardinal de Gondi.
— Sire, dit le cardinal d’une voix suave, vous avez pu lire par le présent pouvoir que les plus notables de Paris nous ont délégués vers le roi de Navarre pour rechercher une pacification générale du royaume, et s’ils ont son agrément, iraient ensuite trouver le duc de Mayenne, pour l’induire à rechercher avec lui ladite pacification.
— Monsieur le Cardinal, dit le roi d’un ton roide assez, et en sourcillant quelque peu, je vous arrête là. Vous ne parlez pas céans au roi de Navarre. Si je n’étais ici que le roi de Navarre, et si vous me considériez véritablement comme tel, je n’aurais que faire de pacifier Paris et la France, et vous n’auriez que faire de me demander cette paix.
À quoi, le cardinal de Gondi, qui ne pouvait, ni reconnaître à Henri la qualité de roi de France, puisque la Ligue dont il était l’ambassadeur la lui contestait, ni la lui refuser, puisqu’il lui demandait la paix (ce qui était bien, en quelque mesure, reconnaître de facto sa légitimité) prit un parti auquel les diplomates excellent, quand ils sont à l’impuissance réduits : Il se tut. Mais il se tut avec beaucoup de grâce, faisant à Henri une profonde révérence, accompagnée d’un sourire connivent et d’un brillement de son œil velouté, lesquels laissaient entendre qu’il était en son for d’accord avec son royal interlocuteur sans cependant pouvoir l’exprimer par des mots – ne fût-ce, de reste, qu’en raison de la présence à ses côtés de l’archiligueux d’Épinac qui, se peut, n’avait été à lui adjoint que pour le surveiller.
Ce que voyant Henri – dont la subtilesse gasconne valait bien la finesse italienne – et qui entendait bien que ce genre d’homme fluctuait au gré des marées, descendant avec l’une et remontant avec l’autre, il se radoucit prou et reprit avec son ton enjoué :
— Encore que ce terme de « roi de Navarre » que votre pouvoir emploie aille contre ma dignité, je ne m’amuserai pas plus avant à cette question de forme, si grand est mon désir de voir mon royaume en repos. Car j’entends bien que vous m’invitez à rechercher avec le duc de Mayenne une pacification générale au terme de laquelle Paris me serait rendue. Est-ce bien cela votre propos ?
— C’est bien cela, Sire, dit le cardinal de Gondi avec un nouveau salut.
Le roi s’éloignant alors de lui, et se tournant vers trois de ses principaux conseillers, Duplessis-Mornay, Rosny et le maréchal de Biron, les espincha d’un œil entendu et gaussant, et sotto voce, dit en oc à Biron, qui était périgordin :
— Tout ce que ces chattemites cherchent, c’est gagner du temps, pour permettre au duc de Parme de les secourir.
Ayant fait là-dessus un clin d’œil, il revint vers les ambassadeurs et se campa devant eux et dit d’une voix claire qui fut ouïe de tous :
— Messieurs, je ne suis pas dissimulé. Je dis rondement et sans feintise ce que j’ai sur le cœur. Je veux une paix générale. Je la veux. Je la désire, afin de pouvoir par elle acquérir les moyens de soulager mon peuple, au lieu qu’il se perde et se ruine, comme hélas je vois. Que si pour gagner une bataille, je donnerais un doigt, pour une paix générale, j’en donnerais deux ! Mais ce que vous demandez ne se peut faire.
Après cette dernière phrase prononcée d’une voix forte, Henri s’accoisa et tournant le dos aux deux prélats, marchait qui-cy qui-là dans le cloître.
— Sire, dit le cardinal de Gondi qui parut plus déconcerté qu’un chat qui a glouti une arête, et de toute manière, ne pouvait se consoler si vite de voir sa petite bulle de paix, toute trompeuse qu’elle fût, éclatée d’un seul coup d’épingle, plaise à Votre Majesté de nous faire entendre pourquoi ce que nous demandons ne se peut.
— Messieurs, reprit le roi, en revenant à eux et parlant à sa manière brève, abrupte et galopante, j’aime ma ville de Paris. C’est ma fille aînée. J’en suis jaleux. Je lui veux faire plus de bien qu’elle ne m’en demande. Mais je veux qu’elle doive ce bien à ma clémence, et non au duc de Mayenne, et non au roi d’Espagne. En outre, ce que vous requérez, à savoir de différer la capitulation de Paris jusqu’à une paix générale, ne se peut faire qu’après une multitude d’allées et venues entre Mayenne et moi, délai qui est très préjudiciable à moi et plus encore à ma ville de Paris, qui, étant si affamée, ne pourra attendre si longtemps.
Ayant dit, les larmes lui vinrent aux yeux, et encore que je susse bien qu’Henri pleurait à volonté, étant un commediànte tout à plein accompli, je ne doutai pas que ces larmes-ci fussent sincères, ainsi que les paroles qui les accompagnaient.
— Messieurs, poursuivit-il d’une voix émue, il est déjà mort tant de personnes de faim que si Paris attend encore huit jours, il en mourra dix ou vingt mille de plus. Ha, Messieurs ! Quelle étrange pitié ce serait ! Messieurs, je suis cette vraie mère dans le livre de Salomon qui aima mieux abandonner son fils à la fausse mère que de le laisser couper en deux par la justice. Et je confesse que je préférerais n’avoir jamais Paris que de l’avoir toute ruinée, perdue et dissipée par la mort de tant de Français.
Ce discours compassionné embarrassa d’autant plus le cardinal de Gondi qu’il ne pouvait le réfuter sans paraître impiteux à l’égard des Parisiens, ce qui ne convenait ni à son ambassade, ni à sa robe, ni, se peut, à sa complexion. Mais ses mérangeoises (comme disait Henri, en parlant, je suppose, de sa cervelle) ne faillaient ni en souplesse, ni en ressort, ni en ressources, et après s’être accoisé un petit, il dit de sa voix suave :
— Sire, si bien je vous entends, vous tenez à ce que Paris à vous se rende avant une pacification générale, alors que nous pensons que ladite pacification devrait précéder ladite reddition de Paris ; la raison est que si la ville est rendue à vous sans une paix signée, le duc de Mayenne et le roi d’Espagne la viendront bientôt assiéger et la pourraient reprendre.
— Pardieu ! s’écria le roi en se retournant pour embrasser de l’œil le bon millier de gentilshommes qui, se pressant derrière lui, occupait le cloître et la cour, si ceux-là viennent s’y frotter nous leur montrerons bien que la noblesse française se sait défendre !
Puis tout soudain se reprenant et corrigeant, il dit :
— J’ai juré contre ma coutume. Mais je vous dis encore, par le Dieu vivant, ma noblesse et moi ne souffrirons pas cette honte !
Les gentilshommes cuirassés poussèrent alors tous ensemble une hurlade tant forte qu’elle eût pu déboucher un sourd, acclamant le roi pour ses paroles, d’aucuns disant qu’il n’avait pas juré sans cause, et que son propos valait bien un bon jurement…
Après cette noise et vacarme, Henri, tournant le dos aux prélats, jeta à ses conseillers un œil gaussant et goguelu comme pour les inviter à s’applaudir du bien joué de sa noblesse – laquelle il avait si bien mise à feu – et puis changeant de visage en un battement de cil, et faisant face aux ambassadeurs, il reprit du ton bonhomme qu’il affectionnait :
— Messieurs, afin de vous ôter l’opinion que vous pourriez avoir que je presse trop les Parisiens, je viens de m’aviser d’un moyen qui les pourrait satisfaire. Ils espèrent un prompt secours du duc de Mayenne. Eh bien, Messieurs, discutons ensemble un accord sous lequel Paris se rendra à moi au cas que, dans huit jours, elle ne sera pas secourue par le duc.
Je mettrais du désordre dans mes métaphores, si je disais que mis au pied du mur, le cardinal de Gondi recula. Mais c’est bien pourtant ce qu’il fit.
— Sire, dit-il, nous n’avons pas pouvoir de l’Assemblée des gens notables de Paris de dresser un tel accord avec vous. Et assurément, ladite Assemblée ne voudra pas non plus s’y résoudre avant d’envoyer à M. de Mayenne pour savoir ce qu’il en pense.
À quoi, Henri se tournant vers ses conseillers en levant un sourcil, le maréchal de Biron dit en oc :
— Sire, ils atermoient et nous veulent amuser.
— C’est clair, dit le roi sotto voce.
Mais revenant aux prélats, l’œil enjoué et le ton bonhomme, il dit fort civilement :
— Eh bien, Messieurs, faites comme vous l’entendez. Je vais vous faire reconduire dans les murs en toute dignité et considération. Et dites bien, je vous prie, aux Parisiens, que je ne leur refuse pas la paix, mais que bien au rebours je leur tends mes deux bras grands ouverts et que pour peu qu’ils acceptent mes conditions, je leur veux faire plus de bien qu’ils ne s’en sont fait à eux-mêmes jusqu’ici…
Cet entretien eut lieu, comme j’ai dit déjà, le 6 août entre midi et une heure dans le cloître de Saint-Antoine-des-Champs. Or, lecteur, le 8 août, me trouvant dedans les murs de Paris, j’allai à messe à Notre-Dame, pour ce qu’Héloïse m’avait dit que Boucher y devait prêcher. Et en effet, je ne fus pas déçu, car l’homme dont la bedondaine n’avait nullement décru avec la longueur du siège et de qui la face rougeoyait comme les fournaises de l’enfer, était tant plus sanguinaire que jamais, vomit un milliasse d’injures contre le Béarnais, appelant de nouveau de ses vœux ardents un « autre vénéré Jacques Clément » pour l’occire, et claironnant, au surplus, que lui, Boucher, curé de Notre-Dame, savait de source certaine (cette source étant celle, je suppose, qui coulait, charriant pécunes, de la bouche de la Boiteuse) que M. de Gondi et Mgr d’Épinac, ayant sailli hors pour encontrer ce bouc puant de Navarre dans les faubourgs, et l’ayant trouvé à peine réveillé du stupre où il s’était ventrouillé avec des nonnettes ravies au Divin Époux (ici Boucher rougit davantage et se signa) lui avaient proposé une bonne et générale pacification, laquelle, tout de gob, ce fils de putain huguenote avait tout à plat refusé, disant, en jurant le saint nom de Dieu, qu’il n’appétait qu’à deux choses : la première, de détruire tout à trac nos églises. La seconde, de mettre la corde au col de tous les Parisiens.