CHAPITRE VI
Choisy, le bedondainant secrétaire de Rosny, avait quelque peu anticipé les choses en parlant l’avant-veille de la capitulation de Mantes. Elle n’était point faite, et ne se fit que le soir du retour triomphal de mon sage mentor en Rosny, le roi, après la chasse, et comme pour se défatiguer d’elle, s’étant présenté sous ses murs, dont il n’eut pas à faire sept fois le tour, comme Josué devant Jéricho, pour qu’ils tombassent, ou du moins à lui s’ouvrissent. Sur sa lancée, il prit Vernon et revenant à Mantes, il y établit ses quartiers, où je le suivis avec très peu de monde, car j’avais rendu à mon père ses hommes et à Rosny ses arquebusiers, ne gardant que mon Miroul, Saint-Ange, Pissebœuf, Poussevent (tous deux blessés), le page Nicolas, et Mignon, gentil galapian recruté par Miroul en Anet, lequel, ne le voulant pas nommer de ce nom ambigueux, j’appelais Marsal, en souvenir du serviteur de Mespech tué au combat de la Lendrevie à Sarlat.
En les quinze jours que nous demeurâmes avec le roi à Mantes, mon Miroul ne fut pas long à s’apercevoir que j’avais cessé de me couper la barbe au plus près du menton. Et sans oser en demander tout de gob la raison, me tabusta de quelques remarques hors cible et buissonnières, lancées avec un petit brillement de son œil marron (son œil bleu restant froid), par quoi il voulait me faire assavoir qu’il entendait bien qu’il y avait anguille sous roche et la voulait par la queue saisir.
— Moussu, vous n’êtes point vieil assez pour porter toute votre barbe ! Même Monsieur votre père ne la souffre pas si longue !
Ou bien :
— Fi donc, Moussu ! Que vont penser les mignotes de ces fourrés piquants ! Êtes-vous barbon ranci ? Comment plaire aux dames et aux demoiselles avec ces vieillottes touffes ? N’avez-vous plus appétit au sexe ? Aimez-vous mieux d’ores en avant aller à messe que courre à fesse ?
Ou bien :
— Moussu, votre barbe me ramentoit le temps où vous jouiez au marchand en Boulogne avec Dame Alizon ! Ou remembrance plus cuisante encore : quand nous nous cachions chez elle en Paris lors des barricades. Cornedebœuf ! Je me revois encore un bandeau sur l’œil pour cacher mes yeux vairons.
Vramy ! m’apensai-je, le voilà qui brûle, et en même temps s’abandonne à la plus rongearde anxiété, pour ce qu’il craint, précisément, que ses yeux vairons qui nous ont trahis le jour des barricades (son bandeau ayant chu et La Vasselière nous ayant reconnus) m’empêcheront de l’emmener avec moi en mes nouvelles missions. Car pour celles-là, il a quasiment jà mis le doigt dessus, étant trop proche de moi pour que je lui puisse rien celer, et pas même mes doutes sur Angelina.
Quoi pensant, et le voulant rassurer, sans rien lui déclore du quand, du qu’est-ce et du comment (en sachant si peu moi-même) j’usai des mêmes chemins obliques par où il m’avait approché.
— Je fus bien fol, dis-je sans y toucher, de recourir à ce bandeau, pour ce que la meilleure déguisure pour toi, mon Miroul, ce serait des lunettes, dont un verre serait bleu.
Trois ou quatre jours après cet entretien, je fus ravi de recevoir la visite du Grand Prieur, fort resplendissant en un pourpoint de satin bleu pâle garni de deux rangées de perles, sa belle face encore toute veloutée du teint abricot de l’enfance, son œil bleu tant gentil et naïf, et en contraste avec ce bel azur, le cheveu testonné en bouclettes noires ; lequel, tout fils de France qu’il fût, me donna une forte brassée (ce que Rosny ne faisait quasi jamais, se cuidant trop haut pour cela) et cent poutounes sur les joues, ou plutôt sur la barbe, ayant gardé la pétulance et la grâce de ses vertes années, et avec tous en la Cour excessivement cajolant. Tant est que personne ne lui garda jamais la moindre mauvaise dent de son humeur voleuse, car étant excessivement dépenseur, et lui faillant toujours cinquante-neuf sols pour faire un écu, il robait comme fol, et à ce qu’on m’apprit même, envoyait ses laquais détrousser les passants sur les grands chemins.
— Siorac, dit-il de sa voix flûtée et chantante, quand il eut discontinué ses caresses, je suis d’autant charmé de vous voir que je vous croyais mal allant, vous cloîtrant, pour ainsi parler, au logis, et n’apparaissant plus à la Cour.
Et ce disant, il posa une demi-fesse sur une escabelle comme quelqu’un qui ne fait que passer.
— Nenni, Monseigneur, dis-je, soyez-en assuré, je suis sain et gaillard et ne me ressens plus du tout du coup d’estoc que je reçus sur le chef à la bataille d’Ivry.
— Mais, Siorac, reprit-il en riant à l’étourdie, la main devant ses belles dents, comme vous voilà fait ! Vous poussez une barbe ! Mais voyons, vous n’êtes point tant vieil, ni si austère que M. Duplessis-Mornay !
— C’est un vœu que j’ai fait, dis-je, fort mésaisé, raison pour quoi je ne saille non plus du logis. Et plaise à vous, Monseigneur, de ne mentionner cette barbe à personne à la Cour, sauf au roi.
— Je le peux donc dire au roi, dit le Grand Prieur qui ne manquait pas de finesse et entendait les choses à demi et, à la réflexion, poursuivit-il avec un connivent sourire, je le lui dirai bec à bec. De reste, mon cher Siorac, poursuivit-il, le ton passant tout soudain du léger au grave, si fort que je vous aime, je ne suis ici que sur son commandement, et pour savoir comme vous allez.
Ayant dit, il se leva, et me faisant un aimable salut en retour de ma génuflexion, s’envola hors du logis en un battement de cil. Ce bel et brillant oiseau à tire-d’aile enfui, lequel, n’était son resplendissant plumage, on eût pu prendre pour une pie, touchant ses habitudes dérobantes et pipantes, Miroul me dit :
— Moussu, ne me dites point que vous ne savez point où vous mène cette barbe : je ne pourrais vous croire.
— Où ? Mais je ne sais encore, mon Miroul, combien que je commence à m’en faire quelque petite idée. Espère un brin. À mon sentiment, le jour ne se passera pas sans que se pose céans un nouveau messager.
Et en effet, à nuit tombante, apparut en mon logis, le chapeau sur l’œil fort rabattu, et la face bouchée par son manteau, M. Duplessis-Mornay, que l’on surnommait le pape des huguenots, comme je crois que j’ai dit, pour ce qu’il se piquait fort de théologie, méditant jà un gros traité sur l’Eucharistie qui ne vit le jour que dix ans plus tard, et fut incontinent par les théologiens papistes mis en pièces. De reste, grand honnête homme, ayant l’oreille du roi, et d’autant que Rosny faisait toujours l’Achille retiré sous sa tente.
M. Duplessis-Mornay s’assit à ma prière sur l’unique chaire à bras que comportait ma chambre, laquelle les dames appellent un cancan (se peut parce qu’elles s’y assoient à l’aise pour jaser avec leurs amies) et une fois débouché de son manteau et de son chapeau que lui quitta Miroul, il prit place sur ledit cancan, comme il faisait toute chose, majestueusement, toutefois sans piaffe aucune, mais de par le sentiment qui l’habitait continuellement que le Seigneur l’avait choisi pour révéler ses commandements aux hommes. Ce qui se peut n’était pas faux. Car du moins quant à son être corporel, Duplessis-Mornay n’était pas sans ressembler étrangement à l’idée que nos peintres et nos sculpteurs se font de Moïse sur le mont Sinaï, ayant, lui aussi, le front ample, l’œil lumineux, la narine puissante, et une barbe non seulement plus longue et touffue que ne le serait jamais la mienne, mais qui plus est, quasi blanche déjà, encore qu’il eût alors à peine passé quarante ans.
— Monsieur de Siorac ! dit-il d’une voix basse et profonde, le propos du roi, lequel est encore secret, est de marcher sur Paris et avant que d’en faire le siège, de s’emparer de toutes les places circonvoisines, afin que de fermer les rivières et les routes par où les vivres parviennent à la capitale. La raison en est que son armée, qui ne dépasse pas quinze mille hommes, se trouvant trop estéquite pour qu’il puisse rêver emporter d’assaut la bonne ville, il ne peut la réduire que par la famine.
— Monsieur, dis-je en m’inclinant, je me sens excessivement honoré d’être mis dans la confidence de ce plan.
— Le roi ne peut que vous y mettre, reprit Duplessis-Mornay, puisque vous y avez votre place, laquelle sera tout ensemble très périlleuse, très déconfortante et pour le roi, si vous n’y faillez, très utile.
— Monsieur, je vous ois, dis-je, le cœur me toquant fort à ce début.
— Un mois, reprit Duplessis-Mornay, un bon mois s’écoulera sans doute avant que le roi vienne à bout d’occuper les places qui, autour de la capitale, lui livreront les clés de son envitaillement. Vous avez donc tout le temps voulu, Monsieur de Siorac, pour compléter votre déguisure et vous installer en Paris avant que le siège commence.
— En Paris ? dis-je.
— Le roi, continua Duplessis-Mornay sans battre un cil, vous donnera un permanent passeport pour traverser nos lignes.
— Mais, dis-je, si je dois, comme je crois, informer le roi de ce qui se passe en Paris durant le siège qu’il envisage, il me faudra obtenir de la Ligue aussi un passeport pour en saillir, quand je serai dedans.
— Le roi, dit Duplessis-Mornay, qui paraissait trouver naturel de parler au nom de Sa Majesté, étant jà accoutumé à parler au nom de Dieu en les grandes assemblées huguenotes, le roi tient que vous trouverez bien un moyen pour vous le faire donner.
— J’y vais rêver. Mais, Monsieur Duplessis-Mornay, poursuivis-je, peux-je quérir de vous pourquoi vous opinez que mon office en Paris sera non seulement fort périlleux, mais très déconfortant.
— Pour ce que, Monsieur, les vivres n’arrivant pas en Paris, vous y mourrez de faim.
Là-dessus, M. Duplessis se leva, ajouta qu’il reviendrait le lendemain soir pour ouïr ma décision, et s’étant derechef calfeutré de son chapeau et de son manteau, s’en alla, aussi majestueux, bouché que débouché, si bien que je me permis de m’apenser que peu lui servait de se cacher avec tant de soin, un œil avisé ne se pouvant tromper à sa démarche, laquelle, assurément, était unique à la Cour.
Je n’eus pas à attendre jusqu’au lendemain soir, pour ce que la nuit même, deux gentilshommes ayant toqué à l’huis du logis, et Miroul ayant jeté un œil par le judas, et demandé qui ils étaient, l’un d’eux qui portait lanterne la haussa sans mot piper jusqu’à sa barbe, laquelle, à ne s’y pas tromper, était celle, fluviale et prophétique, de M. Duplessis-Mornay. Miroul leur baillant alors l’entrant, et au logis et en ma chambre, en laquelle justement je m’allais coucher, ayant déjà quitté ma fraise et mon pourpoint, quelle ne fut point ma considérable béance quand, Duplessis-Mornay s’écartant, dévoila le roi qui marchait derrière lui et aux genoux de qui incontinent je me jetai :
— Ha ! Sire ! m’écriai-je, chez moi ! C’est trop d’honneur !
— Nenni ! Nenni ! dit le Béarnais en me présentant la main (laquelle, à vrai dire, quand j’y posai les lèvres, sentait quelque peu l’ail) je n’y va pas à la cérémonie. Je fais les choses rondement, à la vieille française ! Duplessis-Mornay, prenez place, je vous prie, sur ce cancan, et vous Siorac, sur cette escabelle, et oyez-moi.
Nous ayant ainsi fait l’un et l’autre asseoir, il se mit à marcher qui-cy qui-là dans la chambre en si promptes et nerveuses engambées, que la pièce tout soudain parut trop petite pour lui. Et moi le voyant ainsi déambuler et me ramentevant que mon pauvre bien-aimé maître en faisait autant, dans ses moments d’anxieuseté, avec moins de nerf, certes, mais avec plus de grâce, je ne pus que je m’apensai derechef que le Béarnais n’était point tant beau que lui, ni de corps ni surtout de visage, car pour ce qui est de sa face, si je la dois décrire encore, je dirais qu’elle était longue et chevaline, traversée en sa longueur par un interminable nez. Toutefois cette disproportion s’oubliait quand on envisageait son front large et bossué, et surtout ses émerveillables yeux, si vifs, si perçants et si goguelus.
J’en étais là de ces réflexions quand virevoltant et se tournant vers moi, le roi dit en gaussant :
— Ventre Saint-Gris, Siorac ! La belle barbe ! Elle vaut quasi celle de Duplessis-Mornay ! Sauf que la sienne est théologique et la tienne, aventurière !
À quoi je ris, et Duplessis ne sourit que de la moitié du bec. Ce que le roi observant, il s’esbouffa, puis reprenant tout soudain son sérieux, il m’envisagea de ses yeux clairs et brillants, et comme s’il eût deviné les sentiments qui l’instant d’avant m’avaient exagité, il dit avec quelque gravité :
— Mon ami, vous avez perdu un maître excellent. Mais vous éprouverez que j’ai succédé en la bonne volonté qu’il vous portait.
— Ha ! Sire ! dis-je, je n’en doute pas ! et je ne doute pas servir sa mémoire en vous servant, puisque vous travaillez comme lui à la réconciliation des huguenots et des papistes en ce royaume.
Ceci plut beaucoup au roi, mais non point tant à Duplessis-Mornay qui, étant si zélé en sa foi, craignait que cette réconciliation ne se fît par le moyen de la conversion du Béarnais.
— Siorac, dit Duplessis-Mornay, d’un ton vinaigreux, le roi est le roi et vous lui devez obéissance et service par ce seul fait qu’il est votre roi légitime.
— Cela va de soi, Monsieur, dis-je d’un ton roide assez, mais si le roi était ligueux et appelait les étrangers à la rescousse contre les Français huguenots, cuidez-vous que je mettrais beaucoup de flamme à le servir ?
— Bien dit, Siorac ! dit le roi que la remarque de Duplessis-Mornay avait impatienté. Ce combat que voici, reprit-il, est celui des bons Français contre ceux qui ont quitté ce beau nom pour se faire Espagnols. Et contre ceux-ci, Ventre Saint-Gris, je m’en va mettre incontinent mon armée en besogne ! Siorac, puisque vous avez été en Paris sous une déguisure durant les journées des barricades, dites-moi ce qu’il en fut alors…
Et moi qui sentais bien qu’on ne faisait pas le même récit à Henri IV qu’à Henri III, et que le bien-dit, tant chéri de mon défunt maître, devait, pour le Béarnais, laisser la place au vite-dit, je lui fis, tambour battant, un conte concis, quoique précis, et dont je vis bien qu’il était satisfait.
— Le défunt roi, dit-il, se parlant à lui-même, n’a pas erré en appelant ses troupes dedans sa capitale pour se défendre contre les mutins, mais il a erré en les dispersant dans les différents quartiers de Paris. Il eût dû, bien au rebours, les resserrer toutes autour du Louvre pour s’y rendre inexpugnable, tant que le Guise serait demeuré en la ville.
Cette remarque, que le roi ne fit qu’en passant, et quasi en a parte, me frappa tant par sa pertinence que je la veux consigner en ces Mémoires, la décision d’Henri III d’appeler les Suisses dedans la capitale ayant été si souvent blâmée par les chroniqueurs, sans qu’ils vissent du premier coup d’œil, comme le Béarnais, que ce fut la disposition qu’on leur donna et l’usance qu’on en fit, qui étaient à rebours du sens commun.
— Et moi, dit Henri en redressant sa longue face chevaline et dardant de dextre et de senestre ses regards aigus, je veux aller voir, ce coup-ci, de quel poil sont ces oisons de Paris !
Il dit « poil » et non pas « plume », ce qui me fit sourire, pour ce que j’y vis quelque dérision de plus. Mais le roi, me voyant sourire, dit promptement :
— Ou de quelle plume ! Mais la plume volera, pour peu qu’elle soit à contre-poil caressée !
À quoi Duplessis-Mornay consentit à sourire parmi les touffes de son austère barbe, et le roi et moi-même rîmes à gueule bec, mais peu de temps, pour ce que le roi, avec la rapidité qui lui était coutumière, reprit tout de gob son sérieux et dit d’un ton bref et expéditif :
— Siorac, sous quel nom, et professant quel état, comptez-vous apparaître à Paris ?
— Coulondre, marchand drapier, Sire.
— Il vous faudra donc une coche pour transporter vos étoffes.
— Oui, Sire.
— Sous le plancher de cette coche, disposez une cachette pour y loger des vivres. Quoi fait, allez dret à Paris ! Et à Paris, dret à la Montpensier !
— La Montpensier, Sire ! dis-je, béant. Mais c’est proprement prendre le loup par les oreilles, puisque c’est sa cousine qui a percé ma déguisure en la journée des barricades !
— Précisément, dit le roi. Vous lui remettrez un petit billet de moi vous recommandant à elle, et à mes bonnes cousines, afin qu’elles vous fassent bailler un laissez-passer pour saillir et rentrer dedans Paris tout le temps que durera le siège. Moyennant quoi, vous serez à même de les envitailler.
Par celles que le roi appelait ses « bonnes cousines », il faut, belle lectrice, non seulement que vous entendiez la duchesse de Montpensier, sœur du feu duc de Guise, mais sa veuve, la duchesse de Guise, et sa mère, la duchesse de Nemours, laquelle était bien des trois la plus douce et la plus pacifique.
— Hé, quoi, Sire ! dit Duplessis-Mornay, levant ses onctueuses mains d’un air de scandale, vous allez envitailler les princesses lorraines, alors que leurs fils et frères vous font cette guerre encharnée ?
— C’est affaire à eux, dit le Béarnais, envisageant Duplessis-Mornay d’un air gaussant. Mais quant à moi, je ne fais pas la guerre aux femmes, et ne voudrais pas être cause que mes bonnes cousines perdissent de leurs aimables rondeurs.
— Hélas ! Hélas ! dit Duplessis-Mornay, ne savons-nous pas tous, Sire, combien vous êtes de ce sexe trompeur entiché ! Et n’est-ce pas un scandale aussi, Sire, que ces amours si découvertes, lesquelles vous consument tant de temps et vous robent tant de force !
— Passe pour le temps, dit le roi, mais pour la force, elles la nourrissent aussi.
— Enfin, Sire, dit Duplessis-Mornay qui contre-feignit de n’avoir pas ouï, le moment n’est-il pas venu que vous laissiez là ces batifolages, et que vous vous contentiez, d’ores en avant, de faire l’amour à la France ?
— Duplessis-Mornay, dit le roi avec une émotion soudaine, voilà un beau mot et dont je me ramentevrai. Siorac, reprit-il de sa voix rapide, êtes-vous à mon plan acquiesçant ?
— Tout à plein, Sire, sauf que je n’aimerais approcher les princesses que lorsque je saurai qu’elles commencent à pâtir de la faim.
— Voilà qui est raison ! dit le roi. Ventre affamé a plus d’oreilles que ventre plein. Duplessis-Mornay, poursuivit-il, vous demanderez à M. d’O les pécunes nécessaires à cette mission, sans lui en dire du tout la raison et, ajouta-t-il en levant l’index, sans lésiner.
— Je le ferai demain, Sire, dit Duplessis-Mornay, à la pique du jour.
— Siorac, mon ami, reprit le roi, je suis à ce coup-ci bien assuré de votre bonne affection à moi et au bien de l’État, et vous aimant plus que vous n’imaginez, je désire fort qu’il se présente une bonne occasion pour te le faire apparaître.
Cette phrase si aimable, l’air dont elle fut prononcée, ce vouvoiement qui finissait en tutoiement tant me troublèrent que pour une fois, moi qui suis pourtant si bien fendu de gueule, je ne sus rien dire, ni rien faire autre que baiser la main de Sa Majesté en me génuflexant. Quand je me relevai, le roi était jà hors logis, Duplessis-Mornay le suivant aussi vite que le lui permettaient ses pas majestueux.
— Moussu, dit Miroul, l’huis à peine reclos sur eux, qui de votre suite sera de cette aventure, à part vous et moi ?
— Mon Miroul, dis-je en riant à cette adroite question, qui te fait apenser que tu en seras ?
— Moussu, c’est qu’il faut un commis à un marchand drapier.
— C’est bien vu, Miroul, et un cocher aussi pour conduire sa coche, et un valet d’écurie pour panser ses chevaux. Adonc, Pissebœuf et Poussevent.
— Mais, Moussu, ils parlent d’oc à couper au couteau, ne s’étant pas comme vous et moi, Moussu, décrassés de leur parladure en Paris ! En outre, Pissebœuf est grand jaseur.
— Il mettra un bœuf sur sa langue, Miroul, et quant à Poussevent, il est muet comme tombe. Seul son cul est éloquent. Et, la Dieu merci, les pets n’ont pas d’accent.
— Moussu, je suis bien aise de retrouver votre joyeuse humeur. La malenconie où je vous vis au Chêne Rogneux ne vous sied pas du tout ! M. de Saint-Ange en sera-t-il ?
— Que faire, Miroul, en souterraine intrigue, d’un ange accoutumé à voler dans l’azur ? Je le donnerai à mon père ainsi que nos deux galapians.
— Voilà qui est chié chanté ! dit Miroul, à qui le gouvernement des pages donnait quelques écornes. Et quand départons-nous, Moussu, reprit Miroul tout flambant d’impatience, pour ce qu’il était de Paris raffolé, et se promettait cent plaisirs de muser en ses rues, même dans les dents du plus mortel péril.
— Demain, pour Châteaudun.
— Pour Châteaudun, Moussu ?
— Tu m’as ouï.
Le lendemain à la pique du jour, Duplessis-Mornay m’apporta mon viatique, lequel n’était ni tant libéral qu’il eût été du temps de mon défunt maître, ni tant chiche que je l’avais craint, se montant à deux mille écus. Je dépêchai incontinent Miroul acheter une coche de voyage et vendre du même coup la jument alezane que j’avais dégagée des morts sur le champ de bataille d’Ivry, et qui s’était bien curée de ses navrures. J’eusse voulu que Miroul vendît aussi la selle, qui était de beau cuir et magnifiquement ouvragée, mais étant d’elle quasiment amoureux, il avala mon commandement, et bien il fit, car le même jour, en l’appropriant, il trouva dans une des fontes de l’arçon, caché sous un mauvais chiffon, un sac de cuir contenant mille écus : somme qui était à coup sûr la picorée que le gentilhomme wallon qui montait la jument avait faite en France, depuis qu’il s’en était venu des Flandres, pour ce que c’étaient des Henricus français, sans aucune autre monnaie, ni flamande ni espagnole.
Je fus bien aise de cette trouvaille qui me confortait des dépens et débours que m’avait coûtés cette campagne, sans que j’eusse fait un seul prisonnier dont j’eusse pu tirer rançon. J’en voulus donner une part à Miroul, mais il refusa tout à trac, arguant que la jument était ma prise de guerre, saisie par moi sur le champ de bataille, selle comprise. La vente de la jument me rapporta cinq cents écus, tant est que je me sentis content d’être assez étoffé, outre le viatique du roi, pour soutenir du dedans le siège de Paris.
C’est entre Mantes et Châteaudun, la coche arrêtée dans un bois, que je revêtis la vêture de marchand qu’Alizon m’avait fait faire pour ma mission de Boulogne, et commandai à Miroul, Pissebœuf et Poussevent de revêtir leurs habits. Ce que mes deux arquebusiers firent très à rebrousse-poil, étant bien rebelutes de quitter leur livrée jaune et rouge, dont ils tiraient plus d’orgueil qu’un baron de son toril. Dans cet équipage, je ménageai si bien les choses que nous arrivâmes à Châteaudun à la nuit tombante, si bien que les rues étaient jà désertes quand je toquai à l’huis de la belle drapière et éclairant ma face par ma lanterne, dis à la chambrière à travers le judas que je me nommais Coulondre, que j’étais drapier à Mantes, et que je demandais l’entrant. Elle alla quérir sa maîtresse, laquelle, fort perplexe de prime, ne me reconnaissant ni par mon visage ni par mon attifure, me reconnut à la parfin à ma voix, et commanda à sa chambrière de laisser entrer la coche en sa cour.
Dès que nous fûmes seuls en sa chambre, et sans me demander la raison de mon attifure, la belle drapière s’assit et jeta tout soudain des torrents de larmes, m’apprenant la très affligeante nouvelle du décès de son deuxième époux, frappé d’un miserere[17] huit jours après qu’il l’eut mariée. Je m’aperçus alors qu’elle était de cap à pié vêtue de noir (ce qui, du reste, seyait à merveille à son teint laiteux). Et je lui dis combien j’étais marri d’être venu troubler son deuil par ma présence inopportune.
— Ha ! Monsieur ! me dit-elle d’une voix entrecoupée en m’envisageant à travers ses larmes de son œil mordoré (le plus grand et le plus beau de l’univers), c’est tout le rebours ! Vous me sauvez ! Du moins pour le temps que vous serez céans, car j’ai formé le propos de mettre fin à mes jours, ne pouvant souffrir une heure de plus le vide où je m’encontre après le décès du meilleur des maris. Raison pour quoi j’ai éloigné tous mes gens, ne gardant près de moi que la vieillotte qui l’huis vous a déclos.
— Ha ! Madame ! m’écriai-je, me jetant à ses genoux, et lui saisissant les deux mains, qu’ois-je ! Porter la main sur votre douce vie ! Quel péché ce serait ! Ignorez-vous comment l’Église traite les suicidés, refusant de leur ouvrir la terre dans les cimetières ?
— Ah, peu me chaut ! dit-elle, ses larmes redoublant, peu me chaut de ce qu’il adviendra de ma mortelle enveloppe, dès que je l’aurai dépouillée. Et peu m’importe même, poursuivit-elle avec passion, si je suis damnée, craignant fort que mon pauvre bien-aimé défunt ne le soit mêmement, pour ce qu’il est mort en un battement de cil, sans confession ni communion, et pour ainsi parler, dans la graisse de ses péchés, s’étant la veille avec moi ventrouillé dans des enchériments si délicieux que je ne peux croire que l’Église les approuve.
— Ah ! Madame ! dis-je, laissez là ces pensements si âpres ! Que savons-nous de la justice du grand juge du ciel, personne n’étant sur cette terre revenu pour nous dire ce qu’il en est ! Vivez, Madame, vivez ! Vous êtes trop jeune et trop belle pour ôter au monde le privilège de se réjouir l’âme en vous contemplant.
— Ha ! Monsieur ! vous parlez de miel ! Je croyais, à prêter l’oreille à vos gentillesses, ouïr mon mari, le plus aimable et le mieux-disant des hommes. Ha ! vrai Dieu ! Doux Jésus ! Benoîte Vierge, reprit-elle secouée par ses sanglots, me l’avoir ravi si vite !
Ce disant, elle porta les deux mains à ses joues, comme pour les graffigner, ses larmes, cependant, coulant sur lesdites joues, grosses comme des pois, et moi, emprisonnant ses deux mains dans l’une des miennes pour l’empêcher de se douloir, je les caressais doucement de ma main senestre, afin que de l’assouager, comme on fait d’un enfant.
— Ha ! Monsieur ! dit-elle, savez-vous que quand je vous ai vu à travers le judas avec cette barbe, le cheveu à plat testonné, et cette bourgeoise attifure, j’ai cru en ma folle imagination que c’était lui qui, par je ne sais quel miracle, me revenait, lui pourtant que j’ai accompagné à sa tombe ce matin même, et que j’ai vu, de ces yeux que voilà, disparaître dans les entrailles de la terre.
Ayant dit, elle pâma et se serait versée au sol, si, me levant, je ne l’avais en mes bras saisie et portée sur sa coite, où j’entrepris de la ranimer en lui ôtant sa fraise et dégrafant son corps de cote, sous lequel je m’avisai qu’elle portait une basquine qui la serrait excessivement, mais n’y touchant point, pour ce que j’avais scrupule, quoique médecin, à pousser plus avant son dévêtement, je lui baillai sur les joues quelques petits soufflets qui n’y firent rien, tant est que revenant à ma première idée, je la mis sur le ventre et délaçai sa basquine qui, de toute évidence, l’étouffait. Il me parut, à la retourner sur le dos, qu’elle respirait mieux, et posant mon oreille au-dessous de son tétin gauche, j’ouïs son cœur, lequel était mieux allant que je ne l’avais craint. Je m’apensai donc qu’elle était passée par insensibles degrés de l’évanouissou à l’ensommeillement, où la portait l’extrême lassitude née de son passionné chagrin. J’achevai alors de la dérober de cap à pié et je la mis sous son drap, la soirée étant fraîche pour une fin de mars, et la chambre sans feu. Cependant, en prenant son oreiller pour le lui glisser sous la tête, ma main encontra une dague que je retirai incontinent de sa cache, et l’examinant à la lueur de la chandelle qui éclairait le chevet, je vis qu’elle était fort petite, mais aussi très pointue et très effilée, et tout à plein suffisante aux funestes desseins qui l’avaient placée là.
Je l’y laissai, me proposant toutefois de l’ôter lors de mon département, assuré que j’étais que la belle drapière ne se voudrait pas occire, tant que je serais là à tâcher de la consoler. Quelques couleurs étant revenues alors à ses joues, j’en augurai qu’elle dormait et je la regardai dormir, la chandelle éclairant doucement son beau visage chaffourré par les larmes. Et moi-même, à l’envisager, me sentant saisi d’une compassion qui, alors même qu’elle me nouait la gorge, me donnait en même temps un sentiment agréable, pour ce qu’elle m’inspirait un grand appétit à protéger la pauvrette, à la conforter, à la cajoler, à la conserver en vie. Je ne laissais pas d’entendre qu’il y avait quelque théâtre dans son propos passionné de mettre fin à sa vie, mais la petite dague n’avait point été placée là pour mes yeux, puisqu’elle ignorait mon advenue, ni pour ses gens, puisqu’elle les avait renvoyés à sa maison des champs, ni pour la vieille chambrière qui était plus qu’à demi aveugle. On avait donc à craindre que l’état d’excessif désespoir où elle s’encontrait, l’indifférence des autres, la solitude, et à la parfin une sorte de défi à soi ne la pussent pousser à ces extrémités.
La voyant si profondément endormie, je m’avisai d’aller voir ce que devenaient mes gens et, la maison étant silencieuse, je passai de pièce en pièce et les vis tous les trois occupant les trois coites du logis et plongés dans un sommeil dont le tocsin n’aurait su les tirer. La vieillotte dormait aussi en sa chambrifime, laquelle donnait sur la cour où ma coche, dételée, reposait, les bras sur les pavés. Et traversant ladite cour – la nuit étant fraîchelette, mais lumineuse, la lune s’encontrant hors nuages et plaisamment rondie –, j’allai voir mes chevaux et les vis tête-bêche, caressés par la lune, l’œil clos, l’haleine quiète et dormant debout, selon l’étrange coutume de cette espèce. Cependant, l’un d’eux s’agitant à mon advenue, le sommeil de nos montures se trouvant toujours plus léger que celui des cavaliers, je m’en fus, et retraçant mon parcours de pièce en pièce, revins à la chambre de la belle drapière, laquelle je vis, dressée sur son séant, le tétin nu, la face comme folle d’un excessif chagrin, et sa petite dague à la main.
— Ha ! Monsieur ! dit-elle, la voix entrecoupée, je m’apensai que vous aussi, vous m’aviez abandonnée !
— Madame, dis-je en m’approchant d’elle à pas vifs, voilà qui n’a pas le sens commun ! Vous aurais-je laissée ? Est-ce là tout le fond que vous faites sur ma tendre amitié ?
— Ha ! mon Pierre ! dit-elle, se laissant par moi désarmer et recoucher avec la docilité d’un enfantelet, est-il constant que vous nourrissiez encore quelque amitié pour moi, après que je vous ai si malgracieusement reçu lors de votre dernière advenue en Châteaudun ?
— Cuidez-vous, Madame, dis-je en posant avec négligence sa dague sur le chevet, pour ce que je ne voulais point paraître attacher trop de crédit à son suicidaire projet ; cuidez-vous que je vous puisse tenir à mauvaise dent d’avoir été si énamourée de Monsieur votre époux ? Si j’ai de présent sailli de cette chambre, c’était pour m’assurer des commodités de mes gens. Mais me voilà de retour, dis-je, tirant à moi une chaire à bras qui se trouvait devant une table, et je me dispose à dormir toute cette nuit en votre ruelle pour ne vous point quitter.
— Mon Pierre, dit-elle soulevée sur un coude, et versant à nouveau des larmes, mais celles-ci moins amères, me voilà tout atendrézie et fondue par votre émerveillable bénignité. Mais fi donc ! Je ne saurais consentir que vous dormiez sur ce cancan au risque qu’être demain courbatu. Plaise à vous, mon Pierre, de venir à mon côté partager ma coite, y dormant main en main, et tant chastement que frère et sœur.
Je feignis de prime de n’avoir pas ouï cette offre, étant bien moins sûr de moi-même qu’elle paraissait l’être de soi. Mais la belle drapière la répétant et le pensement me rebéquant prou de passer la nuit tout vêtu sur cette chaire qui était de bois fort roide, n’étant point même tapissée, au lieu que j’aurais chaleur et moelleuse douceur entre deux draps, et le sommeil, en outre, me venant, j’y consentis, et fus bientôt à son flanc et endormi en un battement de cil.
Je ne sus pas alors, et ne sais encore que penser, de la nuit que je passai là, pour ce qu’elle ne fut point du tout ce que la belle drapière avait dit, mais comme durant ce temps, elle ne pipait point et que son bel œil restait clos – comme je le vis à la lueur de la chandelle mourante – j’ignorerais jusqu’à la fin des temps dans quel degré de connivence elle était avec elle-même en tâchant de me faire passer pour un songe. Il est vrai que la réalité de ce rêve paraissait peu crédible, puisqu’il fut répété au cours de chacune des huit nuits qui suivirent. Mais comme pas un mot ne fut échangé ni au cours de ces enchériments (la seule noise étant celle de nos respirations, celles-ci étant elles-mêmes fort retenues) ni dans la journée, moi-même prenant grand soin d’être debout et vêtu quand elle se levait, la « madamant » cérémonieusement et elle, du « mon Pierre » du premier jour revenant au « Monsieur », notre silence, pour ainsi parler, eut cette vertu d’étouffer la profonde mésaise qui eût été la mienne et, à plus forte raison, la sienne, si nous n’avions pas maintenu si opiniâtrement l’évidente vérité en le plus profond de son puits.
Je trouvais (et à m’en ramentevoir, je trouve encore) un grand charme à ces chattemites délices, et gardant une amitié infinie et à cette remembrance, et à celle qui en fut l’objet, je ne voudrais pas que mon lecteur passe un jugement trop roide sur ma belle drapière et sur les faiblesses où l’amena l’excès de son chagrin. Pour moi, je n’entends pas déranger l’incertitude où je demeure, ni me faire l’arbitre de nos fragilités, puisque, à en croire l’Écriture, nous sommes faits d’argile et fort disposés, par conséquent, à nous laisser soit défaire, soit pétrir, par la mort ou par la volupté.
Quand je fus le lendemain vêtu, j’allais de prime déparesser mes gens, et quérir, pour eux et moi, quelques viandes de la vieillotte, laquelle, ma repue terminée, je dépêchai à sa maîtresse pour lui demander de me bien vouloir recevoir. Et permission m’en ayant été baillée, je gagnai sa chambre et je m’approchai d’elle, quoique à distance révérencieuse, sans même lui prendre ni lui baiser la main, la « madamant » et l’œil à demi baissé sur mon ardente prunelle, de peur qu’elle ne trahît par son éloquence notre commune taciturnité.
La belle drapière était attifurée comme la veille en ses habits de deuil et sa face présentait, à qui eût su finement l’examiner, un bien étrange mélange de chagrin et de contentement, tous les deux véritables, et le premier tâchant de voiler le second, mais y faillant, à tout le moins à mes yeux. Les siens, qui étaient immenses et me ramentevaient un lac sombre où se jouaient des lumières dorées, m’eussent paru insondables et froidureux, si elle ne m’avait quis de m’aiser et de m’asseoir d’une voix tant basse et suave que mon oreille y perçut un frémissement secret. Frémissant alors mêmement du talon à la nuque, j’eus grand-peine à détrémuler ma propre voix pour lui réciter le conte que j’avais pour elle préparé :
— Madame, dis-je, vous devez vous demander la raison de cette déguisure où vous me voyez, de cette barbe, de ces habits de marchand, de ce nom emprunté. C’est que je dois à force forcée me rendre à Paris pour y défendre des intérêts que j’y ai, mais ne le peux faire sous mon vrai visage, étant haï par de certaines gens qui sont de présent tout-puissants en la capitale. J’ai donc pensé me couvrir d’un patronyme supposé, ayant acheté des étoffes céans afin d’y usurper l’état de drapier.
— Monsieur, dit-elle avec un sourire, vous pourrez acquérir à Châteaudun soie, satin, brocart, laine, coton, futaine, pour toutes les quantités que vous désirez. Mais vous ne pourrez rien vendre aux chalands en Paris : sans cela les drapiers de la bonne ville vous tomberaient sus, bec et griffes. Cependant, si vous vous donnez à ceux-ci en les allant voir de prime, comme mon cousin et mon associé, vous leur pourrez vendre à eux-mêmes ce que vous voudrez, toutes marchandises circulant si mal par les troubles des temps. Toutefois, ajouta-t-elle, avec un demi-souris, si vous les voulez persuader que vous êtes des nôtres, il vous faudra barguigner âprement sur lesdits prix et ne rabattre que sol par sol vos prétentions ! Ce que les gentilshommes ne sont guère accoutumés à faire.
Ce discours ne laissa pas que de me toucher, me ramentevant ma petite mouche d’enfer Alizon, quand elle me donnait ses bonnes leçons sur le ton et le langage propres à l’état de bonnetier, avant que de partir avec moi à Boulogne en cette déguisure. N’est-ce pas étonnant, m’apensai-je, de voir avec quelle force, quel émerveillable dévouement, sans réserve et sans faille, les femmes servent leurs amants, pour peu, justement, qu’elles se sentent assurées de leur amitié. C’est là, à mon sentiment, que ce suave sexe est à son meilleur et plus sublime degré, lui qui, dans les occasions, peut si facilement entrer en ire et en haine, et se changer en tigre, d’agneau qu’il était de prime.
Je ne faillis pas d’être docile élève à si aimable régent, laissant la belle drapière acheter pour moi les étoffes qu’elle voulut et pour les revendre, serrant ses avis et conseils dans la gibecière de ma mémoire. Dans le même temps, je commandai à Miroul qui était de ses mains si dextre, de pratiquer une cache dans le plancher de ma coche, afin que d’y placer les vivres que Pissebœuf et Poussevent, chacun de son côté, allèrent acheter en différents endroits de la ville pour ne point éveiller l’attention par un excessif envitaillement.
Autant que le permettaient les dimensions de ma cache, je fis ainsi de grandes provisions de biscuits, de lard, de jambon, de salaisons, de miel, et même de blé, m’apensant que le pain viendrait se peut à manquer en la capitale.
Cependant, si affairé que je fusse à chaque minute de ces huit jours que je passai à Châteaudun, je ne manquai pas d’attendre du matin au soir avec une sorte de contenu frémissement, la délicieuse sournoiserie de nos nuits. Et voyant combien la belle drapière était exacte à ne rien trahir, ni par ses regards ni par le plus menu propos, de ce qui s’y passait, mais voulait voir fort observées les disciplines et les cérémonies de notre chaste amitié, je faisais mine, chaque soir, à la tombante et complice nuit, de me vouloir contenter de la chaire à bras, tant est qu’elle me devait prier de la venir, pour la commodité, rejoindre en sa coite pour dormir avec elle, comme frère avec sa sœur. Ainsi les mots mêmes s’encontraient aussi immuables que les actes qui les démentaient, une fois la chandelle éteinte, et l’amicale obscurité s’épaississant aux alentours, et nous-mêmes, muets et quiets, contrefeignant de dormir, tandis que par des mouvements insensibles nos songes venaient prendre le relais du sommeil.
Mes préparatifs terminés, cinq jours après mon advenue en Châteaudun, il eût bien pu échoir que je me serais ventrouillé plus de huit jours encore dans ce que la belle drapière aurait appelé, si elle n’avait été si coite, « la graisse de nos péchés ». Mais le septième jour, je reçus, porté par le beau Saint-Ange, un billet de mon maître, écrit à sa manière gaillarde et galopante :
Si ce billet, Barbu, te trouve là où tu es, va dret où tu dois aller. Je serai sous ses murs dans huit jours. Il y va du royaume que je baise au bec cette ville et lui mette la main au tétin. Tu y dois être pour me dire comme elle le prend. Barbu, à cheval !
Henri.
Je fus au comble de la joie que le roi m’eût donné un surnom, chose qu’il ne faisait qu’à ceux de ses serviteurs qu’il aimait le plus. Au reste, ce billet que je serrai incontinent parmi mes archives et trésors, peignait au plus vif, l’homme : commandant en roi, il le faisait avec un enjouement si contagieux et une familiarité tant flatteuse, qu’elle vous donnait appétit à lui obéir.
Ce que je fis, allant tout de gob trouver ma belle drapière en sa chambre pour lui dire que je l’allais, le lendemain, quitter, et crus bien à la vérité que, mettant bas le masque, elle allait se fondre en larmes et en mes bras jeter. À vrai dire, l’œil mi-clos, et perdant ses couleurs, elle parut osciller entre les pleurs et la pâmoison, mais étant, cependant, femme forte, et en corps toute membrue et nervue – comme bien elle le montrait dans la fougue de nos nuits silencieuses – elle se reprit, et d’une voix ferme assez, me dit qu’elle était bien marrie de voir s’éloigner un ami si fidèle et qui l’avait su si bien conforter en sa détresse, mais qu’elle entendait bien que je ne pouvais que je n’acquiesçasse aux ordres de mon maître. Et là-dessus, dans un grand virevoltement de son vertugadin, elle me quitta pour vaquer, dit-elle, à ses labours, et l’huis reclos, me laissa fort ému, et de son attachement pour moi, et de sa fortitude. Tant est que maugré la différence du rang, je l’eusse aimée, je crois, si mon séjour en Châteaudun avait dû se prolonger plus outre.
— Madame, lui dis-je le lendemain, à mon département, je vous tiendrai en mon cœur une gratitude tant infinie de votre amical accueil que je voudrais le témoigner autrement que par des mots. Mais sachant bien que vous ne voudrez accepter de moi un présent, sans qu’il y ait quelque amicale contrepartie, j’oserais vous proposer un échange.
— Un échange, Monsieur ? dit-elle d’une voix trémulante, et ouvrant à plein ses grands yeux mordorés. Et de quoi donc ? Et contre quoi ?
— Contre cette bague que vous me voyez de mon petit doigt détacher, j’aimerais, Madame, que vous me bailliez la dague à manche d’argent que vous cachez sous votre oreiller.
— Ha, Monsieur ! cria-t-elle avec un soupir, et un demi-souris, vous êtes un bien mauvais marchand, si vous barguignez cette tant jolie bague, or et rubis, contre ce poignard petitime, dont le manche n’est point même d’argent pur, étant seulement de cuivre damasquiné d’argent.
— Madame, dis-je en baissant l’œil sur ma prunelle dont je craignais qu’elle ne me trahît en le propos que j’allais tenir, il n’est point valeur que marchande. Ayant dormi en frère à vos côtés pendant sept nuits, la tête sur le même oreiller, cette dague qui était dessous, et fut, pour ainsi parler, le muet témoin de mes songes, me les ramentevra dès que le remembrance de vos immenses yeux me viendra visiter.
— Ha, Monsieur, dit-elle en rougissant, c’est très joliment dit, et dit du bon de l’âme.
Et se détournant vivement de moi, se peut pour me cacher sa rougeur, elle alla quérir la dague sous l’oreiller de sa coite, et à moi revenant, plus composée, me la tendit, et moi retenant sa main, après que j’eus la petite arme empochée en mes chausses, je lui passai au doigt le petit rubis que j’ai dit.
Je fus tenté sur l’instant, de garder davantage sa douce et tiède main entre les miennes, mais n’étant point assuré de ce que j’eusse fait ensuite, tant cette scène m’avait tout ensemble enflammé et atendrézi, je la laissai aller, bien à rebrousse-cœur, et dis non sans gravité :
— Madame, je voudrais qu’avec cette petite dague, qui de vous à jamais s’éloigne, vous quitte aussi la tentation qui y était attachée, et si vous le permettez, j’oserais quérir de vous que vous m’en fassiez la promesse.
— Ha ! Monsieur, dit-elle, vous l’avez ! Vous l’avez mille fois ! C’eût été très grand péché, et très damnable, d’oser faire ce que j’ai osé dire, et je rougis, de présent, à cette pensée même, dont votre braveté m’a à jamais détournée. Mais je vous prie que vous me promettiez à votre tour de me revenir visiter dès que pourrez : l’amitié, comme vous savez, se nourrit de la vue de l’ami, et se meurt, si elle en est privée.
Je le lui promis, et aussi de lui écrire des lettres missives de Paris si faire se pouvait, puisque d’ores en avant, elle était ma cousine et en l’état qui était le mien, mon associée. Là-dessus, le cœur me toquant fort, je la quittai, ne sachant si dans le nid de frelons où je m’allais fourrer, je vivrais assez pour la revoir.
J’avais de Mantes écrit à ma gentille Alizon de louer pour moi une maison en la capitale, pour ce que je ne voulais point la mettre en péril à loger chez elle de nouveau, ayant été découvert de ma déguisure par La Vasselière le jour des barricades et risquant fort, par conséquent, d’être par elle, ou ses suppôts, derechef percé à jour. Auquel cas, ma pauvre Alizon se fût vue fort suspecte de connivence avec moi, et se peut ruinée par les encharnés ligueux, qui en Paris piaffaient et bravachaient comme fols sur le haut du pavé.
Aussi, advenant en la bonne ville, comme j’avais fait en Châteaudun, à la tombée du jour, ma petite mouche d’enfer, après mille brassées et poutounes, me conduisit tout de gob en une maison, belle assez et spacieuse, qui se trouvait sise près la porte Saint-Denis, rue des Filles-Dieu, à côté du couvent de nonnes qui porte ce nom. Son possesseur, M. de Férot, qui était de noblesse de robe, et fort étoffé, s’était quinze jours plus tôt, retiré en sa maison des champs de Normandie, sous le prétexte d’une intempérie des poumons, en réalité pour ce que voyant bien que le roi allait faire le siège de la capitale, il désirait s’escargoter à l’abri des misères et famines qui ne failliraient pas de s’ensuivre.
Je retins mon Alizon à souper et coucher en mon nouveau logis, ne la voulant point mettre au hasard de sa vie à déambuler la nuit en Paris, même par mes gens accompagnée, sachant combien les mauvais garçons pullulent céans en les rues, dès que tombe le soir. Tant est que j’eus tout loisir après notre repue de rester bec à bec avec elle, et de quérir d’elle où était l’état des affaires en la capitale.
— Vramy ! dit ma petite mouche d’enfer, sur qui les ans avaient passé sans entamer du tout joliesse ni pétulance – étant mince, vive, frisquette, peu d’appas, mais ceux-là toujours en mouvement, et parlant avec cet accent pointu et précipiteux de Paris qui me plaisait tant à ouïr de sa friponne bouche. Vramy, mon Pierre ! Cela ne saurait aller pis, le gros Mayenne s’est tant fait taper sur la queue à Ivry par Navarre qu’il n’a même pas, depuis, osé montrer son gros nez en Paris ! C’est son demi-frère qui commande, céans, le duc de Nemours, un galapian qui à peine a passé vingt ans, et pour l’armée de Paris, c’est son cousin, le chevalier d’Aumale.
— Le chevalier d’Aumale ! dis-je, béant.
— Lui-même. Et encore qu’il soit jeune, beau et vaillant, je ne l’aime guère : il a tant de mauvaiseté dans l’œil.
— Nemours et d’Aumale ! dis-je songeard. Quand même que Guise soit mort à Blois, les Lorrains sont toujours les rois de Paris !
— Et les princesses lorraines, les reines ! dit Alizon avec un vinaigre que je ne lui connaissais point. Vramy ! Passe encore pour la « reine-mère », elle est bénigne assez. Mais la Guise ! Mais la Montpensier ! Vramy ! Il n’y a pas pire diable en cotillon que la Boiteuse ! Les prêchereaux ne prêchent, le poignet bien graissé, que sur l’Évangile des petits billets qu’elle leur fait tenir, et Benoîte Vierge ! il n’est question là-dedans que de mourir pour la foi plutôt que de se rendre à l’hérétique ! Vramy ! que nous chaudra la plus belle foi du monde quand nous aurons tous péri de faim ! Mais il n’y a pas à aller contre ! Qui déclôt le bec est occis ! Hier encore, deux marchands que je pourrais nommer furent en Seine jetés dans un sac pour avoir osé dire qu’il serait bon de faire la paix avec Navarre, le commerce se mourant quasiment des incommodités de la guerre.
— Et toi-même, dis-je, mon Alizon, comment fais-tu tes affaires ?
— Mal ce jour d’hui, et pis demain ! dit-elle d’un ton fort mal’engroin. Si Navarre nous assiège, qui ira acheter mes bonnets, mes basquines et mes vertugadins ? Ha, mon Pierre, j’eusse bien mis la clé sous la porte comme M. de Férot et gagné ma maison des champs, si je n’avais eu vergogne à désoccuper d’un coup toutes mes ouvrières, réduisant les pauvrettes à famine, même devant que commence le siège ! Bien je me ramentois comme je vivais moi-même, du temps où j’étais dans l’emploi du chiche-face Recroche !
Ayant dit, elle rougit et détourna la face, pour ce que, faillant, en ces temps-là, à subsister sur le peu que lui baillait le maître bonnetier Recroche, à tirer l’aiguille de l’aube à la nuit, celle-ci venue, elle vendait son devant ès étuves, tant pour se nourrir elle-même que son enfantelet : remembrance qui rouvrit en son cœur une âpre et béante plaie.
— Au moins, mon Alizon, dis-je, la voulant détourner de cet aigre souvenir, as-tu été prudente assez pour faire de grandes provisions en vue du siège ?
— Oui-da ! dit-elle, je n’y ai pas failli, et me suis tant bien envitaillée que je puis tenir un mois sans rien acheter.
— Ha ! mon Alizon ! dis-je. Un mois, ce n’est pas prou ! Songe que Mayenne ne peut contraindre le roi…
— Le roi ! cria Alizon, fort effrayée, en me mettant ses doigts fins sur le bec. Ne nomme pas ainsi Navarre en Paris, pour l’amour de Dieu ! Tu serais sur l’instant mis en pièces ! Le roi en Paris, c’est son oncle, ce gros sottard de cardinal de Bourbon, que les ligueux appellent Charles X et que Navarre tient en geôle. C’est au nom de ce soi-disant Charles X que Nemours gouverne Paris, et d’Aumale commande les Parisiens en armes.
— Bien le sais-je ! dis-je, et bien je m’en ramentevrai. Mais, songe, Alizon, songe que Mayenne ne peut attendre de secours contre Navarre que de l’armée espagnole du duc de Parme qui guerroie contre les gueux dans les Flandres, que le duc de Parme ne bougera pié ni gambe que Philippe ne lui commande, et que pour envoyer supplique à Philippe II et qu’il y réponde enfin, il faudra à Mayenne, au plus bas mot, deux mois !
— Deux mois ! dit Alizon.
— À tout le moindre !
— Deux mois ! cria-t-elle, l’œil agrandi et le bec béant. Deux mois de siège ! Je n’y survivrai pas !
Le lendemain de mon advenue, j’envoyai mon Miroul, le nez chevauché de ses lunettes dont un verre était bleu – et celui-là justement devant son œil marron –, muser de par les rues de la ville pour m’en rapporter des nouvelles, mission qui l’enchanta, étant le plus grand musard de la création. Mais outre que je m’apensai bien qu’il allait me rapporter provende sur l’état d’esprit des Parisiens, la raison principale en était que je ne voulais visiter Pierre de L’Étoile, rue Trouvevache, qu’accompagné du seul Pissebœuf, lequel, n’ayant jamais mis les pieds en la capitale, ne risquait point d’y être reconnu. Quant à Poussevent, je le dépêchai faire au marché des provisions, jugeant jà que celles que j’avais faites n’étaient point suffisantes assez pour nourrir quatre bouches.
Encore que je ne l’eusse pas revu depuis longtemps, je trouvai mon Pierre de L’Étoile, en son beau logis, fort peu changé, le poil plus poivre que sel et maugré l’air amer que lui donnaient son long nez, sa lippe et ses profondes rides, la même bénignité en ses yeux vifs et pétillants. M’étant donné à son valet à l’entrant comme un maître drapier qui désirait consulter Monsieur le Grand Audiencier sur une affaire le touchant, il fut fort ébahi quand je lui dis qui j’étais.
— Ha ! Baron ! dit-il, sa bilieuse face s’éclairant d’un amical sourire, si vous ne vous étiez nommé, je ne vous eusse jamais connu, tant votre déguisure est parfaite, et si je vous reconnais de présent, c’est de par votre voix, tant gaie et chaleureuse. Mais n’êtes-vous pas fol de reparaître en ce Paris où tout ce que la Ligue compte de furieux vous tient en grande détestation pour avoir servi si bien le défunt roi, et mieux encore, celui qu’elle ne veut reconnaître ?
— Ha bah, dis-je, notre vie n’aurait plus de saveur, si nous ne la hasardions point pour une bonne cause.
— Et bonne elle l’est ! dit Pierre de L’Étoile, lequel était un de ces politiques que les ligueux haïssaient fort pour être partisans secrets du roi et d’une loyale entente entre les huguenots et les papistes. Les choses, poursuivit Pierre de L’Étoile, vont céans un train qui ne me plaît guère. Ces crottés pédants de Sorbonne, qui croassent comme corbeaux sur clocher, ont décidé, par un solennel arrêt, qu’il ne fallait pas faire la paix avec Navarre, même s’il se convertit, pour ce qu’il y aurait, disent-ils, danger de feintise et perfidie. Vous avez ouï, Baron ! Ces zélés sont plus papistes que le pape ! Pour moi, je tiens que n’est pas hérétique celui qui demande à entrer dans la religion catholique, mais bien plutôt ceux-là qui lui refuseraient l’instruction sous le prétexte de feintise et perfidie, alors même que les actes dudit ne laissent en rien préjuger ces méchants sentiments. Car, partout où il a conquis, Navarre a respecté les églises et les prêtres.
— Mon ami, dis-je, cela est vrai, mais que ne l’appelez-vous le roi, et non Navarre ? Ce langage me fâche.
— Il faudra bien pourtant qu’il devienne le vôtre, dit L’Étoile aigrement, si vous ne voulez pas tout soudain finir vos jours dans un sac ballotté dans le courant de Seine. Car telles de présent sont en Paris nos belles Évangiles. Quiconque prononce le mot « roi », ou le mot « paix » est dagué, ou jeté en rivière, sa femme et ses filles forcées au nom de Dieu, et sa maison pillée.
— Sanguienne ! dis-je, les douces mœurs ! Nemours ne peut-il les modérer ?
— Mais Nemours n’est pas roi, encore qu’il le voudrait bien devenir, tout béjaune qu’il soit.
— S’il n’est pas roi, qui commande céans ?
— Ha ! dit L’Étoile, c’est là le point, mon ami ! Le pouvoir est en Paris quadripartite, comme eût dit le pauvre Ramus (lequel grand mathématicien, comme peut-être le lecteur s’en ramentoit, fut comme huguenot tué, mutilé et dépecé lors de la Saint-Barthélemy).
« Primo, poursuivit L’Étoile, les Lorrains, à savoir d’Aumale, Nemours, la mère dudit, la duchesse de Nemours, la duchesse de Guise, veuve de l’occis de Blois ; et enfin, je la cite en dernier, bien qu’elle ne soit pas la moindre, la duchesse de Montpensier, qui est aux deux autres princesses ce qu’est la tigresse à l’agnelle. Mais vous connaissez, Siorac, notre sublime Boiteuse. Vous la connaissez même à fond, ajouta-t-il avec un petit brillement gaussant et gaillard de son œil vif.
— Ha ! dis-je d’un ton plus raisin que figue, cette remembrance ne m’est pas si douce, la Boiteuse Cypris m’a voulu assassiner deux fois. Mais poursuivez, de grâce, mon cher L’Étoile, qui est la deuxième tête de cette quadricéphale royauté ?
— Le cardinal Cajetan, légat du pape. Celui-là est un très grand seigneur, fils d’un puissant duc, fort raffiné, fort italien, et bien marri d’être en cette nordique, turbulente et bientôt affamée Paris, alors qu’il serait si bien à Rome en son palais. De reste, à venir céans, il a subi mille traverses. Sur le chemin, son bagage se perd, sans être perdu pour tout le monde. On le loge à Sens, à l’évêché : le plancher s’écroule. Le duc de Lorraine lui donne des lansquenets pour escorte : ces barbares commettent mille excès, souillant les églises et mangeant chair en plein carême !
— Cajetan est-il ligueux ?
— Comme bourdon en bocal ! Plus que le pape, lequel ne l’est qu’à demi, mais moins que l’ambassadeur Mendoza, la troisième tête de notre présente monarchie en Paris.
— Ha ! dis-je en levant les deux mains en l’air, Mendoza ! L’archi-ennemi de la reine Elizabeth et de mon pauvre bien-aimé maître ! Mendoza, si castillan et si arrogant ! Dès qu’il ouvrait le bec devant mon roi, il avait l’air de le commander.
— Baron, dit L’Étoile en faisant sa lippe, va pour la piaffe castillane ! Mais feriez-vous l’humble et le modeste, si vous aviez derrière vous Philippe II d’Espagne le roi le plus puissant de la chrétienté, l’infanterie espagnole (la meilleure du monde), les mines d’or des Amériques, et quasiment à votre botte, le pape de Rome ?
— Sixte Quint, dis-je, n’est point à la botte de Philippe II.
— Cela est vrai, mais le peut-il récuser comme champion de la Sainte Église Catholique contre les huguenots ? Baron, observez, je vous prie, le bizarre de cette royauté en Paris : Trois têtes, toutes étrangères : Nemours, qui est du clan lorrain. Cajetan, qui est italien. Mendoza, qui est espagnol. Voilà ce qu’il advient de nous autres, vrais vieux Français de vieille France, depuis que nous tuons nos rois !
— Et la quatrième tête qui commande en Paris ?
— Celle-là, je vous le concède, est française, et peut-être la pire de toutes par son zèle et sa rapacité. L’allez-vous deviner ?
— Les Seize !
— Oui-da, les Seize ! qui ne sont pas seize, mais cinquante ; un ramassis de robins, de curés et de prêchaillons ! Cinquante coquins qui commandent à deux cent mille Parisiens sottards, crédules et badauds ! Les Seize, c’est tout ensemble la prêchaille et le bras séculier ! Ceux-là ne pensent qu’à exiler, qu’à tuer et piller et ne font pas, hélas, qu’y penser.
J’entendais bien, à ce véhément discours, que L’Étoile se faisait un souci à ses ongles ronger, craignant que les Seize le chassent un jour, en tant que politique, de son clair logis. Et le voulant détourner de cette funeste anxieuseté, je quis de lui s’il avait pensé à amasser provisions en vue du siège.
— Oui-da ! Et suis le seul de ma rue à l’avoir fait ! Tant ces coquefredouilles sont persuadés que, dès que Navarre apparaîtra sous nos murs, l’armée espagnole du duc de Parme volera à notre secours pour terrasser le dragon. Ce que je décrois, le duc de Parme ayant fort à faire dans les Flandres.
Je quis alors mon congé de L’Étoile pour ce que ce jour étant un dimanche, je voulais aller à messe en l’église de mon quartier qui était l’église des Filles-Dieu, tant pour y prier que pour y être vu, écoutant bec bée un prêche assurément séditieux, donnant libéralement à quête, et me faisant mouton parmi les ouailles pour n’être point suspicionné. Sur quoi mon bon L’Étoile me voulant raccompagner jusqu’à son huis, un bras jeté sur mon épaule, il voulut bien me régaler, l’œil tout à la fois moral et allumé, d’une de ces petites historiettes dont on daube et badaude en Paris.
— Baron, avez-vous connu Sélincourt ?
— Oui-da. Il était gouverneur de l’arsenal.
— Il l’est toujours, sauf qu’un marchand de vin nommé Vasseur l’a, ce samedi écoulé, blessé d’un coup d’épée.
— Sur quel fondement ?
— Fondement est bien dit, s’agissant d’une garce dont Sélincourt, devant marier la veuve Yver, se défit en la vendant audit Vasseur.
— En la vendant ?
— Oui-da, quatre cents écus.
— Sont-ce là mœurs parisiennes ?
— Il apparaît. Et ce fut lourd payé, la drolette étant si légère. D’autant que la veuve Yver décédant deux mois après mariage, Sélincourt, veuf de la veuve, voulut ravoir sa ribaude.
— Sans repayer ?
— Sans repayer. D’où le coup d’épée de Vasseur.
— La sienne ?
— Vous vous gaussez. Un marchand de vin porte-t-il épée ? Celle de Sélincourt, lequel, Vasseur désarma et navra de son propre estoc.
— L’arsenal est bien gardé ! dis-je, en riant à gueule bec.
Mais L’Étoile qui s’était en son for très ébaudi de son historiette, n’en voulut point rire, mais faisant sa lippe, l’œil au ciel, et fort soupirant en sa morale componction, il dit :
— Querelle digne des temps !
À quoi je ris.
— O Tempora ! O Mores ![18], disait déjà notre Cicéron. Mon cher L’Étoile, le pis des mœurs de ce temps, ce n’est ni l’écu ni le cul. C’est le zèle sanguinaire des dévots.
— Amen ! dit L’Étoile, qui, étant en son gallicanisme fort défiant du pape, tenait lui aussi en grande suspicion la tyrannie des Églises.
Celle des Filles-Dieu où j’allais de ce pas à messe, après être passé en mon logis prendre un gros livre de prières (car plus le livre est gros, plus l’âme est pieuse) ne tarda point, comme je m’y attendais, à retentir des accents d’un prêchaillon qui, écumant de la gueule en sa fureur, claironna du haut de la chaire sacrée, à stridente voix, que le Béarnais n’était qu’un bouc puant, un âne rouge, un chien, un bâtard, fils de putain, sa mère n’étant qu’une vieille louve qui se faisait encharger par les loups de tous poils ; qu’il était hérétique, relaps, excommunié, athée, avéré tyran ; qu’il avait couché avec notre Mère l’Église, et fait Notre Seigneur cocu, ayant forcé toutes les abbesses en toutes les villes qu’il avait prises ; qu’il ne le fallait en aucune façon recevoir et accepter céans, même s’il se faisait catholique ; que les Parisiens n’étaient pas assez niais et nigauds pour ne point apercevoir que sa prétendue conversion ne serait que fallace et tromperie ; que, de reste, ce bouc puant de Navarre pourrait bien ouïr la messe, cela ne lui chaudrait du tout, et il n’en pisserait pas plus roide : les Parisiens ne voulant pas de lui davantage que devant ; et avec raison, sachant bien que si ce bâtard se mettait sur sa vilaine face le masque de catholique, ce serait le loup déguisé en agneau pour entrer dans la bergerie. Qu’une fois entré dedans, il nous ôterait tout de gob notre religion, notre Sainte Messe, nos belles cérémonies, nos reliques et nos croix ; userait de nos églises comme d’étables pour ses chevaux ; tuerait nos prêtres et ferait des sacerdotaux ornements des chausses pour ses soldats ; qu’il fallait donc trouver un autre vénéré Jacques Clément pour l’occire ; que lui, curé des Filles-Dieu, s’il le pouvait, l’étranglerait volontiers de ses propres mains, certain de gagner par là la palme du martyre et le paradis ; qu’en attendant, c’était le devoir de tout un chacun en sa paroisse de dépister, dénoncer, arrêter et jeter en la rivière de Seine les « politiques » ; et qu’en bref, il fallait derechef en Paris une bonne saignée de la Saint-Barthélemy afin que notre chère et sainte ville se purgeât derechef de son sang pourri…
J’écoutais ces criminelles sottises, comme bien on l’imagine, sans du tout broncher, mais avec la plus grande componction, mes deux mains à plat posées sur mon ventre de marchand, l’œil mi-clos, la face grave et hochant la tête aux meilleurs endroits en signe d’approbation, tant est que je ne manquai pas d’édifier mes voisins, qui, à ouïr ce furieux, grimaçaient comme singes ses grimaces, et après messe, sur le porche de l’église, allaient péroquetant ses propos, comme parole d’Évangile, l’Évangile selon saint Hérode, pourrais-je dire, puisqu’il n’y était question que de mort et de massacre.
Revenant au logis avec Pissebœuf, lequel en l’église montra sa coutumière finesse en imitant en tout mon déportement (en quoi il eut quelque mérite, ayant l’huguenoterie fort profond dans le cœur, tout gaillard et paillard qu’il fût), nous trouvâmes en notre souillarde, le bedondainant Poussevent fort abasourdi et jérémiant des prix qu’on avait requis de lui au marché.
— Moussu lou Baron ! dit-il tout effaré, c’est la ruine de votre maison ! Toutes vos pécunes y vont passer ! Cette ville n’est point Paris, c’est Babylone ! Le beurre salé qu’à Châteaudun j’ai payé quatre sols la livre, se vend céans au double. Le quarteron d’œufs, mêmement. La chair est tant renchérie que j’ai dû bailler trente sols pour une couple de poulets quelque peu grandelets. Pour ne rien dire de la paire de chapons dont je n’ai point voulu, la commère m’en demandant un écu ! Vous m’avez bien ouï, un écu ! Quant aux fruits et légumes que les manants céans appellent les « herbages », c’est à croire que la terre de France se fait rare, tant ils sont hauts ! on m’a quis quinze sols pour une livre de cerises ! S’il faut payer tant cher les « herbages », autant brouter l’herbe des prés ! Moussu lou Baron, j’opine que nous n’achetions plus rien à ces brigands de Parisiens et subsistions sur nos réserves !
— Ha ! que nenni ! Nenni ! Nenni ! dis-je avec véhémence, c’est tout le rebours, Poussevent ! Nous ne toucherons miette à nos réserves et nous achèterons tous les jours, et aussi gros que nous pouvons ! Et à n’importe quel prix ! Ce n’est point tant que le marchand brigande, Poussevent, c’est que le vivre se fait rare, et rare, il se fera chaque jour davantage, le roi resserrant ses tenailles autour de la ville, et peu de bateaux et de charrois pouvant à elle parvenir ! La paire de chapons dont tu n’as pas voulu ce jour à un écu, tu la paieras dans un mois six écus. Et dans un mois, au double de ce prix, tu ne trouveras pas crête de coq ! Achète ! Achète, Poussevent ! Achète tant qu’il y a à acheter, et au prix requis, sans ménager du tout mes clicailles ! Il y va de notre vie !
Quant à mon Miroul, il ne retourna qu’à la nuit de ses pérégrinations, las et recru, pour ce que, dit-il, il avait usé ses semelles jusqu’à l’empeigne, et ses gambes jusqu’aux genoux à mon service. Ayant ainsi, par mille plaintes, mêlées à mille éloges de sa propre vertu, tâché de dissimuler l’immense soulas qu’il avait pris à son trantolement dans les rues de la capitale, il m’en fit un récit épique.
— Ha ! Moussu ! Plus crédule, badaud, nigaud, et gobe-mouches que ce peuple parisien oncques ne vis. Tout ce que disent les prêchaillons contre le roi, les Parisiens le croient de cœur et le confessent de bouche, et pour cette foi-là, plus temporelle, certes, que spirituelle, ils se feraient hacher menu.
— Miroul, dis-je, pour tes sûretés, dis Navarre et non pas « le roi » : cela sent trop le politique. Et de même, dis « assurément » et non pas « certes » : Ce « certes »-là trahit le huguenot.
— Je m’en ramentevrai, Moussu.
— Et ne me rabâche point les prêches des prêtereaux ; qui en connaît un les connaît tous : Et celui des Filles-Dieu me suffit. Cornedebœuf, j’en aurais raqué mes tripes !
— Mêmement ! dit Pissebœuf.
— Mais savez-vous, Moussu, reprit Miroul, que les Parisiens se paonnent, outre les lansquenets, qui se montent à six mille hommes, d’avoir en armes trente-cinq mille des leurs ?
— Chiffres, dis-je, qu’il faudra tâcher d’acertainer.
— Adonc, poursuivit Miroul, ils ne craignent nullement Navarre qui, disent-ils, n’a pas la moitié de ce nombre.
— Ce qui est vrai.
— Et d’autant que tout un chacun fait état des lettres de Mayenne à Nemours, annonçant son imminente advenue céans avec les Espagnols du duc de Parme.
— Je connais la chanson.
— Moussu, dit Miroul quelque peu piqué, y a-t-il quelque chose céans que vous n’avez su avant moi ? Savez-vous, par exemple, que les Parisiens, qui de nature sont excessivement rebelles et maillotiniers, n’ouvrent jamais le bec sans vomir des milliasses d’injures sur le défunt roi, qu’ils appellent tyran, hérétique, suppôt d’enfer, athéiste, bougre et sodomite, le haïssant, mort, autant qu’ils le firent, vif ? Que le Béarnais, de reste, n’est pas mieux traité d’eux, sauf qu’au lieu de le nommer bougre, ils l’appellent putassier et forceur de nonnes.
— Je n’ai jamais forcé nonne, dit Poussevent avec un soupir. Se peut que ce soit plaisant.
— Fi donc du vilain paillard ! dit Pissebœuf qui, à mes yeux du moins, se voulait parer de quelque vergogne – laquelle je décroyais, nourrissant le soupçon qu’il avait fait pis que mal dans le sac des villes.
— Silence là ! dit Miroul, qui n’oubliait jamais qu’il gouvernait en mon nom les deux arquebusiers. Et auriez-vous pensé, Moussu, que Jacques Clément est célébré partout comme martyr et vénéré quasiment comme un saint, qu’on a fait des messes à Notre-Dame en sa mémoire où la Montpensier a mené sa mère par la main, à laquelle la duchesse a dit devant l’hôtel tout haut : « Béni soit le ventre qui a porté Jacques Clément et les mamelles qui l’ont nourri ! » Après quoi, la bonne femme a été acclamée, et depuis, honorée quasiment par le peuple comme la mère de Jésus. Qui eût pensé, Moussu, qu’un petit jacobin de merde gagnerait telle resplendissante gloire non point par la prière, mais par le cotel ?
— Cela, du moins, je l’ignorais. Mais parle, Miroul, parle ! Je vois tes joues toutes gonflées du savoir appris dans lès rues.
— En voici le meilleur, dit Miroul. Ou plutôt le pis, que j’ai gardé pour la fin. In cauda venenum[19], comme on raconte que disait le scorpion en recourbant la queue. Et ce qui suit, Moussu, je ne l’ai pas ouï en dardant l’ouïe aux jaseries du populaire (et Dieu sait pourtant si ce peuple que voilà clabaude) mais vu de mes propres yeux.
— Et qu’était-ce donc, Miroul, que tu as vu et qui rugit si fort en cette préface ?
— Une procession.
— J’en ai vu cent !
— Mais celle-ci, Moussu, passe toutes les autres. Oyez plutôt ! Ayant appris que l’Église allait faire une grande revue de ses moines, clercs et moinillons, j’y courus, fort friand et curieux de ce spectacle, et me glissant parmi le grand concours de peuple qui s’y pressait, je m’enrichis de l’œil et de l’oreille pour le restant de ma mortelle vie. Ha ! Moussu ! Que nous avons de moines en ce Paris ! Et quelles légions d’intercesseurs auprès du divin maître ! Robés de tant de frocs, livrées et façons que j’en suis encore ébloui, car j’ai vu ce jour d’hui, mis ensemble, des moines blancs, des moines gris, des moines marron, des moines noirs, des moines bruns, que sais-je encore, moutonnant et serpentant à l’infini dans les tues de Paris, tous gras et luisants comme vers de terre en beau labour, sauf toutefois les feuillants qui, ne mangeant que du pain et des « herbages », comme on dit céans, sont pâles et maigrelets. Mais ce sont bien les seuls ! Car je n’ai rien vu de plus replet, à tout dire, que les quatre ordres mendiants, lesquels ayant fait vœu de pauvreté, vivent d’aumônes publiques et en vivent très bien ! Je ne saurais dire, à la vérité, à qui des quatre ordres les bonnes gens donnent le plus, car touchant la vaste circuité de leur bedondaine, je ne vois qui l’emporte, du dominicain sur le franciscain, ou de l’augustin sur le carme…
— Vertudieu ! dit Pissebœuf, les feuillants, les dominicains, les franciscains, les augustins, les carmes, combien d’ordres avons-nous donc en France ?
— Bah ! Cela n’est rien, huguenot ! dit Miroul en se paonnant de son savoir, car prient encore pour nous les capucins, les minimes, les chartreux, les hiéronymites, les jésuites, et hélas, ce nœud de vipères des jacobins, d’où est sorti Jacques Clément pour ramper jusqu’à Saint-Cloud et tuer notre roi.
— Va ! Va, mon Miroul ! dis-je, sans te vouloir piquer, qu’y a-t-il de si extraordinaire à ce que des moines processionnent, pieds nus, dans les boues des rues ?
— L’extraordinaire, Moussu, dit Miroul en levant bien haut la crête, c’est que ce jour, ils étaient armés.
— Armés ?
— Oui-da ! Armés ! Chacun avait sa robe vaillamment troussée pour marcher au pas, le capuchon rabattu, et qui portant corselet sur son froc, qui arborant cuirasse, qui coiffant son chef d’un casque ou d’un morion, et tous brandissant, en marchant, des armes.
— Quelles armes ?
— Ce que les voisins, je suppose, leur avaient prêté. Car j’ai vu en leurs mains des mousquets, des pistoles, des pistolets, des poitrinaires, des piques, des épées et des dagues.
— Le beau cortège ! Avaient-ils du moins des capitaines et des sergents ?
— Oui-da ! En tête comme commandant et premier capitaine, marchait, non pas pieds nus, mais en bottes, Mgr Rose, évêque de Senlis, lequel n’a point le teint rose, comme se pourrait croire, mais jaune safran, l’œil coléreux et impérieux, et la bouche quelque peu torve du côté senestre. Celui-là portait d’une main un crucifix et de l’autre une hallebarde.
— Une hallebarde ? Tu te gausses, Miroul !
— Point du tout. Tous les capitaines portaient tout ensemble croix et hallebarde, lesquels capitaines étaient les prieurs et abbés des ordres devant lesquels ils marchaient, fort acclamés par le bon peuple. Je n’ai point retenu leurs noms, sauf celui de dom Bernard, prieur des chartreux. Quant au sergent qui mettait de l’ordre dans les files, c’était Hamilton, le curé de Saint-Côme, de sa nation écossais, lequel avant que de tourner curé, a dû être soldat, car il rangeait fort bien les moines par quatre, courant de l’un à l’autre comme chien de berger, huchant comme sergent en manœuvre et commandant à’steure aux files de s’arrêter pour chanter des hymnes, à’steure de marcher derechef en criant : À mort le bâtard Navarre ! En Seine les politiques ! Cris que le peuple reprenait à tant de noise et vacarme qu’ils vous auraient débouché un sourd.
— N’y avait-il que des moines dans ce cortège ?
— Non point. Des clercs et des écoliers de Sorbonne les suivaient et même quelques bourgeois zélés, lesquels, branlant le chef, disaient entre eux qu’à temps nouveaux, nouvelles mœurs, et qu’il était temps, dans les dents du péril qui la menaçait, que l’Église des prières devînt l’Église militante…
— L’Église militante, Ventre Saint-Antoine ! Est-ce là tout, Miroul ?
— Nenni ! Nenni ! Moussu ! dit Miroul d’un air merveilleusement réjoui, la pointe, la cime, l’apogée de cette inouïe procession furent atteints, quand elle encontra le carrosse de Mgr Cajetan, légat du pape, qui était advenu là pour la saluer, sans que pourtant ledit Cajetan, qui est grand seigneur, et italien, et n’aime pas l’odeur du bon peuple (ni se peut celle des moines) consentît à en sortir, n’apparaissant qu’à la fenêtre dudit carrosse. En quoi il fit bien, car Hamilton, pour l’honorer, ayant commandé une salve à ses moines-soldats, le plus gros de ceux-là, qui se peut maniait moins bien le mousquet que le cuiller, fut assez maladroit pour tuer roide l’aumônier du légat et blesser une de ses gens. À quoi Mgr Rose dit tout haut qu’il avait compassion, mais que l’aumônier, à bien l’examiner, était mort dans une action sainte pour une sainte cause.
— Amen, dit Pissebœuf, lequel, imité par Poussevent, se prit à rire à ventre déboutonné, tant l’idée que les moines puissent mettre leurs mains molles au noble métier des armes ébaudissait nos deux arquebusiers. Mais, quant à moi, m’étant réfléchi un petit sur cette étrange procession, je ne souris que de la moitié du bec. Quoi observant, Miroul me dit :
— Quoi, Moussu, n’avez-vous pas aimé mon conte ? Ne vous a-t-il pas réjoui ?
— Si fait, dis-je, gravement assez. Je l’ai aimé pour le risible et le ridiculeux de la chose. Mais il ne m’a pas réjoui, bien le rebours.
— Hé, Moussu, pourquoi donc ?
— Pour ce que je m’apense qu’un peuple, aussi furieusement trempé et martelé par son clergé, fera un acier bien dur, et ne se laissera pas casser aisément par la famine. D’où j’augure que le siège sera long et que bien des Français naturels y laisseront leurs bottes.
Cette expression « laisser ses bottes » est parler de Parisien, voulant dire « mourir » en leur parladure. Et combien de fois l’ai-je ouïe en les quatre mois qui suivirent, et dans ma rue même, et dans mon quartier des Filles-Dieu je ne saurais, hélas, en faire le compte, tant ce fut prou.
Dans les trois semaines qui suivirent la procession des moines boutefeux je commandai à Pissebœuf, Poussevent et Miroul de se rendre chaque jour séparément en différents marchés de la ville et d’y faire autant provisions de vivres qu’ils le pourraient sans du tout considérer les prix. Et tout de gob, n’attendant pas que lesdits vivres vinssent à manquer, j’entrepris de nous rationner tous quatre, ce qui nous fut à quelque incommodité, surtout à Poussevent (dont la large gueule était plus friande de mets que la cervelle de savoir) et à Pissebœuf, à peine moins, tout maigre qu’il fût. Quant à mon vif, fluet et élégant Miroul, il ne bâfrait ni à tas ni longtemps, ayant peu de goût à rester le ventre à table, une fois la première faim apaisée, et ne faisant pas plus grand cas que moi d’attendre la seconde, ni la troisième, ni les autres suivantes. Tant est que, calculant à quelque temps de là nos réserves, je vis qu’à les bien ménager, nous en aurions à quatre personnes pour six mois au moins. Ce qui me mit l’esprit en repos, ne m’apensant pas que le siège pût se prolonger plus longtemps.
Cependant, pour donner quelque couleur à ma présence en Paris, j’allai visiter les marchands dont la belle drapière m’avait baillé les noms, et je les trouvai de prime apparemment rebelutes à acheter mes étoffes, craignant, disaient-ils, de ne les point vendre, jérémiant à l’infini sur la ruine de tout commerce en la ville (hors celui des vivres où se gagnaient des fortunes) et partant sur la leur propre, étant jà quasiment sur la paille. Mais c’est là, comme on sait, jargon de gens d’argent, qui au moindre revers, huchent à cœur fendre qu’ils n’ont plus chemise en leur coffre, ni chair salée en leur lardier. Ce que je décroyais, car au bout de ces plaintes, au lieu que de me donner mon congé, je les voyais dépriser mes étoffes et barguigner âprement mes prix. Ce qui me donna à penser qu’ils voulaient se refaire quelques réserves de laine, de soie et de cotonnade dans l’idée que, le siège fini, elles seraient tant renchéries par la rareté qu’il y aurait grand profit à la revente.
Quant à moi, étant fort insoucieux de conclure, ou de ne conclure point, je fus si âpre barguigneur en ces bargouins que je vendis tout, et gagnai, en outre, la considération des marchands et en quelque mesure leur fiance, car cette espèce de gens est plus prudente et suspicionneuse que rat en fromage et sort fort peu la tête du trou qu’elle s’est fait, de peur qu’on ne lui tape sur le museau.
Pourtant, un de ceux-là, nommé Borderel, qui habitait au bout de la rue Saint-André-des-Arts, j’entends du côté de la porte de Bucci, me prit en amitié, pour ce que sa femme, étant quasiment à la mort et lui ayant dit que j’avais étudié médecine en Montpellier, devant que mon père me laissât son fonds, il voulut à force forcée que je la visse, et moi observant qu’elle toussait à cracher le sang, et qu’elle s’encontrait sèche, étique et atténuée, quis de Borderel comment les médecins la soignaient. Et oyant de sa bouche qu’ils la purgeaient, saignaient et mettaient à diète, je l’avisai de discontinuer ce mortel curement, mais de la nourrir à suffisance, sans la saigner ni la purger, ni la claquemurer entre ses quatre murs, mais d’ouvrir sa fenêtre à l’air, quand le soleil luisait. Ce que Borderel finit par faire sans me croire du tout, mais en grande désespérance de la voir passer. Tant est que la pauvrette reprit en peu de jours quelque vie et couleur, et aussi quelque gaîté, et ne mourut, à ce que j’appris, que deux ans plus tard, tuée par la maladie, et non par les médecins.
Ce Borderel qui se trouvait fort haut en son état, fournissait soieries et satins au tailleur de M. de Nemours et des princesses lorraines. Ce qui fit que je me mis à cultiver fort son amitié, m’apensant que je trouverais en son discours provende à béqueter, d’autant qu’il n’était ni ligueux ni royaliste, attendant que l’un et l’autre des deux partis fût victorieux avant que de se déclarer pour lui, et n’ayant, de vrai, d’autre religion que celle de ses écus ; cependant, allant fort à messe, opinant du bonnet aux prêches sanguinaires, et donnant libéralement aux quêtes des Seize, afin qu’on ne le réputât pas politique.
Je ne laissai pas, de reste, d’aimer quelque peu ce Borderel, quoiqu’il fût chiche-face, pour ce qu’il était homme de sens et bon homme assez, à ses enfants, très dévoué, et de son épouse raffolant, laquelle avait vingt ans de moins que lui, et dès qu’elle eut derechef rondi ses os de quelque charnure, fort belle, encore que languissante, en raison de son intempérie. Borderel portait toute sa barbe, qu’il avait grise, et sur sa face, un air de tristesse que démentait sa coutumière humeur, laquelle était gaie et gaussante, s’encontrant, en fait, fort clabaudeur et colporteur de petites nouvelles, surtout sur les grands, comme le sont les Parisiens. Et je me suis souvent apensé que sa malenconique mine était un jeu de la nature – lusus naturae – et due au fait que tous ses traits s’affaissaient : l’œil tombant sur le bord externe, le nez tombant sur les lèvres, les lèvres tombant aux commissures, et je suppose aussi (pour ce que la barbe le cachait) son menton s’affaissant sur son double menton. J’ai vu depuis des chiens (du diable si je me ramentois leur nom) dont l’œil vers le bas abaissé, piteux et larmoyable, paraissait témoigner au milieu de leurs poils d’un chagrin éternel, alors qu’on les voyait trotter, sauter et gambader, la queue droite, ou de joie agitée. Ainsi pour mon Borderel.
C’est le 15 ou le 16 mai, à ce que je cuide, c’est-à-dire huit jours environ après le début du siège, que Borderel m’apprit la mort du gros cardinal de Bourbon que les ligueux appelaient Charles X, s’étant fait un roi de carton, pour couvrir leur mutinerie, lequel n’avait, en réalité, d’autre couronne que la tonsure de son état.
— Il est mort, me dit Borderel en hochant le chef, d’une rétention d’urine qui lui causa une fièvre continue, laquelle le dépêcha. À preuve, poursuivit-il, en remplissant mon gobelet à ras bord d’un bon vin de Médoc, que pour vivre, il faut pisser, et pour pisser, il faut boire. Trinquez, compère.
— Tant est que nous voilà sans roi, dis-je en trinquant, et parlant avec prudence, à seule fin de tirer le premier fil qui allait, se peut, dévider l’écheveau.
— Voire ! dit Borderel. Ce n’est pas tant que nous manquons de cette denrée-là. C’est que nous en avons trop.
— Trop ? dis-je contrefeignant le naïf. Comment cela ?
— Trois Lorrains, deux Bourbons et une Espagnole. Cela fait six prétendants, dit Borderel en se caressant la barbe, n’est-ce pas prou ?
— De Lorrains, dis-je, je ne vois que Mayenne.
— Et Nemours.
— Quoi ? Ce béjaune ?
— Il y rêve, et sa mère, qui le préfère à son demi-frère Mayenne, y rêve aussi pour lui. Cependant, étant femme avisée, elle garde deux fers au feu, et au cas où Navarre serait victorieux, elle aimerait marier son préféré à la sœur dudit, afin que Nemours, s’il n’est roi, devienne, du moins le beau-frère du souverain. Raison pour quoi elle n’est point du tout si ligueuse que la Montpensier.
— Mais, dis-je, si Nemours caresse ce rêve, pourquoi pas le fils de l’occis de Blois ne le mignonnerait-il pas aussi ?
— Le jeune duc de Guise ? Mais il y pense ! Et Mme de Guise sa mère, plus encore. Tant est que, le jeune duc étant prisonnier de Navarre, elle ménage, elle aussi, l’hérétique.
— Quant aux Bourbons, dis-je, je n’en vois qu’un : le comte de Soissons.
— C’est que vous oubliez, compère, le cardinal de Vendôme, qui est Bourbon aussi.
— Eh bien, dis-je avec un soupir, de ces six aspirants au sceptre, sur lequel gagez-vous ?
— Sur l’Espagnole.
— Quoi ? dis-je, faisant l’étonné, une femme régner en France ? Et notre loi salique ?
— Qui n’est pas une loi, mais une coutume, dit Borderel en riant. En outre, Claire-Isabelle Eugénie est fille de France, étant petite-fille de Catherine de Médicis.
— Hé ! dis-je, cela ne serait rien, si elle n’était aussi la fille de Philippe II.
— C’est là, en effet, sa principale force, dit Borderel, avec un sourire gaussant, et son indubitable titre.
— Je ne sais, toutefois, repris-je, si le Parlement lui ferait si bonne face !
— Se peut que oui, si on la marie au jeune Guise ou à Nemours.
— Je vois, dis-je, avançant une patte et l’autre déjà sur le recul, qu’il y aura de grosses traverses avant que les Français naturels aient un roi.
— Cela vient, dit Borderel en se caressant la barbe d’un air d’infinie sagacité, qu’on a renoncé, dans le cas présent, au principe d’hérédité, lequel avait ceci de bon qu’il ne suscitait point tant de grenouilles dans le marais coassantes.
Ayant fait cette remarque qui eût pu passer pour politique, si une oreille ligueuse l’avait ouïe, Borderel m’envisagea d’un air à me faire entendre qu’il n’en dirait pas plus, même en son propre logis, entre ses quatre murs, et bec à bec. Ce silence perdurant, comme s’il eût voulu éclairer davantage ma lanterne, il ajouta :
— Ce lundi, compère, un nommé Moret, que je connaissais un petit, a été jeté en un sac à l’eau pour avoir dit tout haut qu’il serait bon de faire la paix avec Navarre, pour peu qu’il se convertît. Ce mardi, Régnard, procureur au châtelet, fut arrêté et serré en geôle ainsi que plusieurs autres, sur l’accusation d’avoir voulu livrer la ville à Navarre. Et le jour suivant, ils furent pendus.
— Quoi, sans jugement ?
— Oui-da, compère, sans jugement, et sur le commandement des Seize, Dieu les bénisse, ajouta Borderel d’un air qui démentait plus qu’à demi cet appel à la bénédiction divine.
Mais c’était là, j’imagine, une prudentielle habitude qu’il avait dû prendre en public et qu’il exerçait même en sa chacunière, de peur de s’en désaccoutumer : bel exemple des violences exercées en ces temps sur les âmes (et sur les corps) par ce ramassis de tyranneaux qui, usurpant les privilèges du roi et du Parlement, nommaient aux offices publics, levaient les tailles, et expédiaient la justice.
Nous en étions là de notre entretien quand la dame du logis apparut, soutenue par deux chambrières en ses pas et démarches. Assise par elles sur un cancan, elle me fit, pour mes bonnes curations, ses mercis et ses grâces, d’une voix faible et douce. Et à la vérité, au lieu de mourir d’inanition et de pintes de sang tiré, elle n’était plus mourante que de sa maladie, qui, plus miséricordieuse que les médecins, ne la consumait que lentement, avec des répits et des rémissions qui lui donneraient, de loin en loin, à ce que j’augurais, l’illusion de la convalescence ; illusion dans laquelle elle se trouvait de présent plongée et que je ne lui voulus ôter pour rien au monde, puisqu’elle lui voilait la gravité de son intempérie. Ce qui l’y confortait, c’était qu’elle avait repris, en deux petites semaines, poids et forces, cependant, fort pâle encore et son bel œil noir, où se lisait un grand appétit de vivre, brillant et quelque peu fiévreux, ce qui n’était pas sans ajouter à ses charmes. Elle n’avait pas, à ce que je cuide, passé vingt ans et retenait encore en sa naïve physionomie quelques-unes des grâces de l’enfance, envisageant Borderel et moi-même qui avions quasiment le double de son âge, avec un air de candide fiance, comme si nos forces conjuguées avaient le pouvoir de la retenir de glisser plus avant sur le chemin de la mort. Je vis que mon pauvre Borderel refrénait ses larmes, mi de contentement de la voir mieux allante, mi de l’appréhension que ce mieux ne serait que passager, comme je l’avais prévenu : secret qui pesait lourd à son cœur.
— Madame, dis-je en levant la main, de grâce accoisez-vous et permettez-moi de vous répéter ce que j’ai ouï des lèvres du grand Ambroise Paré : à savoir qu’on peut parfaitement guérir d’une intempérie du poumon, pourvu qu’on se tienne en repos, qu’on s’empêche de toussir, qu’on ne parle point et qu’on se nourrisse à sa suffisance.
— Je fais tout cela, dit-elle d’une voix exténuée avec une petite moue d’enfant qui me la rendit plus charmante, mais toutefois, ma fièvre continue de me ronger.
— J’y ai pensé, Madame, dis-je, et je vous ai apporté ce paquet de feuilles de saule, desquelles je vous recommande de faire matin et soir une décoction contre votre fièvre.
À cela elle fit de grands mercis, et plus encore Borderel, dès qu’elle fut départie, soutenue par ses chambrières, tant est que ne sachant comment me témoigner sa gratitude, il m’offrit de m’envitailler, si je venais à être à court de vivres durant le siège : offre dont je mesurais l’immensité, chacun ne pensant qu’à soi en le trouble des temps. Et sur ma réponse que j’étais bien pourvu, il me félicita de ma prudence et me donnant au départir une forte brassée, tout soudain, ses larmes lui coulèrent des yeux, dont son humeur, pour une fois, ne démentait pas la tristesse.
Pour moi, en revenant de son logis, et tâchant de bannir de mon esprit le grand œil fiévreux et les grâces languissantes de ma patiente, je tâchai de faire le tri des choses que son mari m’avait dites, d’aucunes de moi connues et d’autres déconnues. Quoi fait, je trouvai que la plus conséquente de ces choses touchait à Mme de Nemours dont je m’apensai qu’elle serait davantage pliable à mon dessein d’obtenir passeport de son fils, puisqu’elle caressait l’espoir de le voir marié à la sœur de Navarre et ne pouvait donc être aussi avant dans la Ligue que la Montpensier.
Celle-ci, cependant, restait la grande trébuchure où je pouvais faillir, et de mon dessein, et de ma vie. Car je ne pouvais me découvrir à Mme de Nemours sans que la Montpensier le sût, et comme elle rêvait d’autres projets que sa mère, étant ligueuse encharnée et poussant Mayenne vers le trône réputé vacant, il y avait apparence que pour contrarier les visées de Mme de Nemours, elle tâcherait d’occire l’intermédiaire entre la mère et le roi.
Je conclus donc que le moment de me dévoiler n’était pas encore venu et qu’il fallait attendre que, le siège se prolongeant, la Boiteuse Cypris devînt moins assurée de la victoire des siens, et disposée davantage à ménager le roi. Je fus, de reste, conforté dans cette idée par la nouvelle que m’apprit Borderel deux semaines plus tard et qui me laissa béant : la Montpensier avait désoccupé les trois quarts de son domestique, et ne donnait aux gens qui lui restaient qu’une livre de pain par jour pour tout rôt et potage, ne s’étant pas, quand il fallait, envitaillée à suffisance, tant elle nourrissait une folle fiance – la seule chose qu’elle nourrissait bien – en le prompt secours de son frère et du duc de Parme.
— Voilà, dis-je à Miroul en le secret de mon cabinet, qui arrange fort mes affaires. Si la Montpensier elle-même pâtit de la faim et que je lui apporte vivres, ira-t-elle couper la main qui la nourrit ? On dit que ventre affamé n’a pas d’oreilles. J’opine le rebours.
— Ha ! Moussu, dit Miroul, vous refourrer sous les griffes de ce dragon ! Je tremble pour vous ! C’est démone incarnée et ligueuse encharnée !
À quoi je souris, non que je décrus que mon Miroul craignît pour moi mais parce que même alors, il ne pouvait résister à un giòco di parole, étant bien l’enfant de son siècle.
— Toutefois, reprit-il, je ne peux croire que la Boiteuse pâtisse vraiment. Les grands s’entraident entre eux.
— Ha ! Miroul ! m’écriai-je, pas plus les grands que les petits ! Si du moins j’en crois les récits atroces que me fit Ambroise Paré sur le siège de Metz. Faim ne pense qu’à soi et ravale l’homme à l’animal.
À une semaine de là, j’appris par Pierre de L’Étoile que le prévôt des marchands et les échevins, ayant fait le 26 mai une recherche générale des grains, et tout ensemble un compte des manants de Paris, trouvèrent qu’il y avait dans la bonne ville deux cent vingt mille habitants et assez de blé pour les nourrir un mois. Quant à l’avoine dont on pensait qu’elle pourrait servir faute de pain, on en trouva quinze cents muids[20], ce qui était fort peu. Ce rapport fort déquiétant avait été gardé secret, mais il transpira jusqu’à Pierre de L’Étoile dont les grandes oreilles se faufilaient partout. Et dès qu’il me l’eut répété, observant que nous étions déjà le 15 juin, j’envoyai Poussevent acheter tout le blé qu’il pourrait trouver, et à vrai dire il en trouva, mais revint les mains vides et fort effaré me dire qu’on lui avait proposé un muid, à raison de quatre écus le setier1 et qu’il mourrait plutôt que de le payer un prix pareil.
— Niquedouille ! dis-je, tu mourrais assurément, et nous avec toi, si tu ne le veux payer ce prix.
Ayant dit, je le renvoyai sans tant languir au marchand, mais cette fois accompagné de Miroul et de Pissebœuf, et je fis bien, car sur le chemin du retour, quelques grains, s’étant échappés par la couture du sac que portait Poussevent et ayant chu sur le pavé, une demi-douzaine de pauvres hères, enflammés par cette vue, se jeta sur eux bec et ongles pour leur rober leur précieux fardel. À quoi ils faillirent, étant si affaiblis par la faim, et mes gens, si vigoureux. Mais d’ores en avant, je leur commandai d’aller à la moutarde (ce qui en le jargon de Paris veut dire faire ses emplettes) tous trois ensemble, à la pique du jour, et armés de bâtons.
Le 20 juin, j’achetai derechef un muid de blé, cette fois à six écus le setier, lequel alla rejoindre la réserve que j’avais cachée dans le plancher de ma chambre sous une trappe cadenassée.
Le marchand que j’ai dit vendait ce blé, non point au marché public, mais en grand secret, en son arrière-boutique. Ce qui me donna à penser qu’il avait des intelligences avec un officier royal qui le lui devait fournir en tapinois, la nuit, par-dessus la muraille. Et Miroul m’ayant dit qu’il n’avait jamais vu chez lui aucun homme qu’on réputât ligueux dans le quartier des Filles-Dieu, je conclus que je devais d’être son chaland, à ce que je ne l’étais point, le compère craignant, d’évidence, d’être par les zélés découvert et pendu. Et j’ose dire que tout en déplorant que le rusé renard fît fortune sur le ventre de ses frères, la pensée me chatouilla excessivement que les plus boutefeux de la ville ne pussent acheter du blé, même à prix d’or.
Je faisais chaque jour moudre deux livres de ce blé, dans un petit moulin à bras que j’avais au grenier trouvé, et Poussevent ayant pétri la farine avec tout le son, j’attendais la nuit pour la faire cuire au fournil, huis et fenêtres bien clos, afin que l’odeur n’alléchât pas nos voisins. Le jour venu, Poussevent ayant posé le pain fraîchement cuit sur la table de la souillarde, non sans un certain air de pompe, Miroul, en présence de moi-même et des deux arquebusiers, tous quatre fort accoisés, et l’œil fiché sur ledit pain, en faisait quatre parts miraculeusement équitables. Je dis miraculeusement, car Pissebœuf, qui était de son naturel quelque peu vinaigreux, ayant un jour argué de quelque inégalité dans les parts, je les mesurai avec une règle, mesure qui tourna à sa confusion. De ce jour, Miroul fut notre grand panetier, et l’objet du respect général, tandis que brandissant le cotel, et envisageant un instant le pain de ses yeux vairons, mais sans jamais tracer sur lui de préalables lignes, tout soudain il le découpait avec une rapidité, une élégance et une précision qui nous laissaient béants, et pour tout dire, la salive en bouche, tant la faim nous poignait.
J’avais instauré cette quotidienne cérémonie du pain, pour ce que mon père m’avait souvent répété qu’en cas de famine, ou à tout le moins de manque ou de besoin, comme cela est fréquent en temps de guerre, le capitaine devait renoncer à ses privilèges de rang et de noblesse, et avec ses soldats rigoureusement partager le peu qui restait, à peine de perdre sur eux son autorité et, la faim aidant, qui est mauvaise conseillère, de les mutiner, au moins en esprit contre lui ; sans même, d’ailleurs, cet enseignement, j’eusse agi comme je le fis, de par mon humeur et composition naturelles qui me portent à aimer ceux qui me servent et à les vouloir heureux à mon service. Comme bien le lecteur le sait, j’ai eu en la personne du roi Henri Troisième un maître excellent, d’une bénignité et d’une libéralité sans limites, à telle enseigne que je ne peux jamais à lui songer sans que me monte en cervelle un flux si soudain d’affection et de gratitude que le nœud de ma gorge se noue et qu’à peu que me viennent les larmes. D’où j’aspire à être à mon tour pour mes serviteurs un maître de cette étoffe, et désire qu’ils m’obéissent, parce que leurs sentiments pour moi les y inclinent autant que leur devoir.
Ce 20 juin, qui était le quarante-troisième jour du siège, j’avais décidé de diminuer quelque peu les rations, au moins de pain car il n’y avait pas apparence que la chair nous fît défaut, diminution que mes gens avaient acceptée sans broncher, alors même qu’ils trouvaient – comme Miroul me le dit – ma prudence excessive et ma peur de manquer tout à plein irraisonnable, nos réserves étant ce qu’elles étaient. Or, ce matin que je dis, comme nous nous préparions à porter chacun la main sur les parts que Miroul venait de couper, on entendit toquer à l’huis et Miroul étant allé voir par le judas qui c’était, me revint dire qu’une garce proprement vêtue qui se nommait Héloïse et se disait ouvrière d’Alizon, demandait l’entrant. Ce qu’ayant accordé, elle apparut, jolie et grandette drolette, encore que fort pâle, fort maigre et tant faible et exténuée qu’à peine elle se tenait debout, vacillant sur ses pieds mignons.
— Monsieur mon maître, dit Héloïse en son vif parler de Paris, mais d’une voix fort ténue, plaise à vous de me permettre de m’asseoir. Je n’ai point mangé de trois jours, mes gambes ne me portent plus, et c’est à peine si j’ai pu me traîner jusqu’ici.
— Mamie, dis-je, assieds-toi, je te prie, sur cette escabelle. Mais d’où vient que tu sois si démunie, Alizon te nourrissant pour la repue de midi ?
— Hélas ! dit-elle, notre maîtresse nous a désoccupées toutes. Ne le savez-vous point ? Et fermé boutique, ces deux semaines écoulées, n’ayant plus de chalands et ayant elle-même si peu à se mettre en bec.
Paroles qui me laissèrent sans voix et me frappèrent d’âpres remords, n’ayant pas visité Alizon une seule fois en dix jours, maugré les immenses obligations que je lui devais. Cependant, m’accoisant dans les sentiments que j’ai dits, je ne laissai pas d’apercevoir que la drolette, elle aussi, s’accoisait, et lui jetant un coup d’œil, je la vis comme transie, le regard fiché sur les quatre parts de pain qui étaient demeurées sur la table, et l’œil quasi sorti de l’orbite dans l’avidité de cette contemplation.
— Ha ! Monsieur mon maître, dit-elle d’une voix faible et les narines dilatées, vous avez encore du pain ! Et du pain de froment !
Ce disant, elle fit un mouvement violent comme pour courre dessus et s’en emparer, mais ses forces la trahissant, ou la vergogne lui revenant, je ne sais, elle retomba sur son siège et demeura là, pâle, hébétée et tremblante, ne pouvant détacher ses yeux du beau pain doré et odorant que Miroul avait découpé.
— Mamie, dis-je, tu vois là quatre parts, et mes gens et moi-même étant quatre, il n’en est point dont je peuve disposer, hormis la mienne dont je vais te bailler une tranche pour t’aiser.
— Moussu, dit Pissebœuf en oc, c’est folie ! Quelle raison avez-vous de bailler la moitié de votre part à cette drola, plutôt qu’à l’une quelconque des milliers de garces qui à’steure en Paris crèvent de verte faim ? Et de quelle usance a pour elle cette tranche ce jour d’hui, si elle n’a rien demain ?
— Paix-là, Pissebœuf ! dit Miroul, mais mollement assez, ce qui me fit apenser qu’il n’était pas sans donner raison en son for à l’arquebusier.
Poussevent ne pipa mot, mais à la façon dont il me vit rogner sur ma part, j’entendis bien qu’il n’opinait pas différemment.
Je m’attendais à ce que la mignote se jetât sur la tranche que je lui tendis et d’autant que la salive lui coulait, à sa seule vue, des commissures des lèvres, mais loin de la fourrer en gueule et de l’avaler d’un coup de glotte, elle s’approcha de la table, et saisissant le cotel, elle la découpa avec beaucoup de soin en petits cubes, qu’elle porta l’un après l’autre à sa bouche, mâchellant chacun d’eux longuement, et quand elle eut fini, ramassant les miettes dans le creux de sa petite main, et les y picorant comme un oiseau : spectacle que nous envisageâmes dans le plus grand silence, tant il nous rendit sensibles les tourments dont Héloïse avait souffert et que tant d’autres, hommes et femmes, au même moment enduraient.
— Monsieur mon maître, dit-elle, sans même songer à me dire un merci tant, à l’exclusion de toute autre, la pensée du pain avait occupé sa cervelle, plaise à vous que je vous parle bec à bec ?
À quoi, pensant qu’elle avait se peut un message d’Alizon à me délivrer, je la pris par le bras (qui me parut, sous mes doigts, fort maigre et fort léger) et je la menai dans ma chambre, où au moment de parler, elle me parut tout soudain fort vergognée, cillant, baissant la tête et excessivement rougissante.
— Eh bien, Mamie, dis-je, parle ! Que te poigne que tu restes si coite ?
— Monsieur mon maître, dit-elle à la fin, en levant l’œil sur moi qu’elle avait du bleu le plus tendre, devant qu’elle me désoccupe, Alizon parlait souvent de vous, tandis que nous cousions nos bonnets, déplorant de ne plus rien ouïr de votre personne, ni de vous voir, et disant que c’était pitié que vous viviez avec vos gens en ce grand logis, sans même une femme pour cuire votre rôt, et tenir les chambres proprettes. À cela s’ajoutaient tant d’éloges de votre braveté et bénignité que la pensée me vint, orpheline que je suis, sans aide et secours d’aucun, dépérissant chaque jour au logis faute de pain et de pécune, d’oser aller quérir de vous d’être votre chambrière…
Disant cela, elle tremblait de cap à pié et fixait sur moi un œil bleu tant suppliant que je me détournai, le cœur saisi de tant de compassion que le nœud de ma gorge se noua.
— Mamie, dis-je enfin d’une voix étouffée, cela ne se peut. Nous avons assez pour quatre, et non pour cinq, et si je te prenais en mon emploi, cela diminuerait grandement nos chances de nous tirer, saufs, de ce siège.
— Hé ! Monsieur ! dit-elle, aurez-vous le cœur de manger encore, quand le populaire autour de vous périra de male faim ?
À cette parole, que j’attendais peu, et qui me frappa comme flèche en poitrine, ma conscience huguenote me monta en cervelle, me poignant d’une sorte de remords qui n’avait pas été sans me tabuster depuis le début du siège de m’encontrer si bien prémuni contre la faim alors que cette grande masse de peuple autour de moi – nourrie par les prêchaillons dans l’illusion d’un prompt secours – n’avait point fait – ou, pour les plus pauvres d’entre eux – n’avait pu faire, en temps utile, provision. Sans doute la faute n’en était pas à moi, ni aux politiques, qui voulaient la paix, mais au zèle furieux des ligueux. Mais le fait était là : je mangeais et ils ne mangeaient point. Et même en me disant : « Qu’y peux-je ? Si je partageais mon envitaillement avec les seuls manants et habitants de la rue des Filles-Dieu, ils n’auraient point à leur suffisance pour survivre une semaine, et moi non plus. » Or, même en me disant cela, la nature humaine est si étrange que je ne laissai pas pour autant de sentir qu’il y avait quelque péché à se préférer soi à tant de gens.
Agité de ces pensées, je marchais qui-cy qui-là dans la chambre, et sentais sur moi le regard tant anxieux et suppliant d’Héloïse que c’est à peine si j’osais l’envisager à mon tour.
— Mamie, dis-je en m’arrêtant à la parfin devant elle, je te le dis encore : cela ne se peut.
À quoi vacillant sur ses pieds comme si je l’eusse souffletée, elle me saisit l’avant-bras de sa main maigre et rougissant profondément, et l’œil fiché en terre, elle dit à voix fort basse :
— Monsieur mon maître, si je deviens votre chambrière, vous pourrez faire de moi ce que vous voudrez. Je serai toute à vous.
— Fi donc, Mamie ! dis-je sans la tancer trop et en baissant la voix, tu tournerais ribaude ?
— Ha ! Monsieur ! dit-elle, ses lèvres trémulantes et son œil vacillant, je suis bien vergognée de vous parler ainsi, car je suis bonne et honnête fille, fort honorée dans ma rue, pour ce que je laboure prou de mes mains, et vis de mon salaire. Mais je n’ai plus ni labour, ni pécune, ni pain, et suis au désespoir réduite.
— Cependant, dis-je, vendre ton devant, c’est péché.
— Monsieur mon maître, dit-elle en me lançant un regard aigu de son œil bleu, et me laissant quasi étonné de la vivacité de sa cervelle – si je n’ai pas de pain, je n’aurais bientôt plus de corps. À quoi donc me servirait de ne le point vendre ? Et où serait le tant gros sacrifice ? poursuivit-elle avec un regard qui me donna à penser qu’Alizon, qui était grande clabaudeuse, n’avait pas fait devant elle l’éloge que de mes seules vertus.
À cela tournant le dos et me remettant à marcher dans la chambre, je ne sus que répondre, étant la proie de sentiments divers où se mêlaient la compassion, l’appétit, la vergogne, la prudence huguenote, et tant d’autres sentiments en écheveau si confus que je les distinguais mal. Et il est de vrai que cette maison de la rue des Filles-Dieu, encore qu’elle fût vaste et commode, m’avait paru, ces semaines écoulées, fort triste, sans un seul cotillon qui-cy qui-là virevoltant, sans douce voix aux oreilles plaisamment sonnante et sans les mille tendres tyrannies auxquelles les femmes, au logis, attentent toujours de nous assujettir, qu’elles soient mères, épouses ou même chambrières.
— Mamie, dis-je à la parfin, il n’y faut pas songer. Que diraient mes gens si une bouche de plus allait rogner leur part ? En outre, il ne me plaît guère de barguigner ton joli corps contre du pain.
— Ha ! dit-elle, de tout ce que je venais de dire ne retenant que la louange, joli, il ne l’est point tant de présent, s’encontrant si maigrelet du fait de la famine. Mais laissez-moi manger deux semaines à ma faim, et vous verrez comme il sera de partout rondi ; un roi même n’y trouverait pas à redire. Et quant à barguigner, Monsieur mon maître, il n’y a pas tant de mal à cela qu’il y paraît. D’aucuns ont des pécunes. D’autres, des sermons à vendre. D’autres encore ont des dagues et des arquebuses pour rober le bien d’autrui. Et moi, qu’ai-je comme arme : rien, sinon l’aimable charnure dont le Seigneur m’a habillée ?
Voilà, m’apensai-je, une garce fort bien fendue de gueule, et à qui on n’en conte pas, ayant cervelle entre ses deux oreilles, et de sa complexion vive, maligne, ébaudissante et, qui mieux est, point ligueuse pour un sol : ce qui me la rendait, certes, plus aimable et plus proche.
Cependant, fine mouche de Paris qu’elle était, me voyant en ma résolution osciller, mon Héloïse repartait à l’assaut.
— Quant à barguigner, Monsieur mon maître, que fîtes-vous d’autre avec ma bonne maîtresse Alizon, quand pour nourrir son enfantelet, elle vendait son devant ès étuves où vous la rencontrâtes, comme elle me l’a conté, et cependant, vous êtes devenus depuis tant grands et fidèles amis qu’elle vous a sauvé deux fois la vie.
— Quoi ? dis-je, béant, elle t’a fait ces récits ? C’est grande fiance qu’elle a en toi, Héloïse !
— Et méritée, dit Héloïse en redressant la crête, pour ce que je suis grande jaseuse, certes, mais grande silencieuse aussi, quand il le faut.
Cependant, je me reprenais peu à peu, me reprochant âprement mes faiblesses, et parmi celles-ci, celle qui veut qu’une garce me trouve toujours à elle pliable et pitoyable, et après un long silence, pendant lequel, en effet, elle s’accoisa, me voyant balancer, je dis, à la parfin résolu, mais très à contre-cœur et à contre-désir :
— Héloïse, ma décision est prise. À vrai dire, je t’aime assez, mais pour la raison que j’ai dite, et qui est pour moi très forte, je ne peux t’employer céans.
La pauvre Héloïse ouït ces paroles comme si un juge en ses robes l’avait condamnée au gibet, et en effet, à voir les choses avec l’œil de l’imagination, — qui si souvent manque aux juges – ce qui l’attendait, après cela, était bien pis que la corde. Mais s’accoisant tout soudain, l’œil sec et la face roide, elle s’assit sur une escabelle et resta là, quiète et comme résignée, ses deux mains l’une sur l’autre reposant ; spectacle qui me tordit le cœur plus que des larmes n’auraient fait.
— Monsieur mon maître, dit-elle enfin d’une voix terne et basse, si vous ne pouvez me sauver, sauvez du moins Alizon, car elle est à peine en meilleur point que moi, étant quasiment au bout de ses forces !
— Héloïse ! criai-je, quasiment hors mes gonds à l’ouïe de cette nouvelle, que ne me l’as-tu dit plus tôt ?
— Mais je l’ai dit ! dit-elle, sa voix reprenant quelque force en son indignation. Je l’ai dit de prime ! J’ai dit qu’elle avait fort peu à se mettre en bec !
— Héloïse, dis-je en la saisissant par le bras, et en la ramenant vivement dedans la salle commune, où mes gens en grande déquiétude attendaient l’issue de cet entretien, Héloïse, demeure céans un petit. Et toi, Miroul, veille, je te prie, à la nourrir un brin, et lui baille du vin, je l’ordonne ainsi. Quant à moi, je cours chez Alizon.
— Quoi, seul ? dit Miroul piqué.
— Seul.
J’y courus, en effet, mais non sans prendre le temps de passer chez une affreuse ménine qui logeait rue de la Cochonnerie – non loin, par conséquent de la rue de la Ferronnerie où Alizon demeurait – et là achetai à cette gorgone qui élevait en catimini cinq poules en son grenier (remparé et claquemuré comme une forteresse) deux quarterons d’œufs que la gueuse me vendit quatre écus. Vous avez bien ouï, lecteur, quatre écus ! Et toujours courant, je toquai, le cœur me toquant aussi, à l’huis d’Alizon, laquelle eut à peine la force de m’ouvrir, tant faible elle était devenue, et dans les bras de qui, ayant posé mes œufs sur un coffre, je tombai. Ce qui se dit alors de moi à elle, mes larmes, mes pardons demandés, mes brassées, mes poutounes, mes promesses de la revisiter souvent, je ne vais point le conter ici, la chose étant aisée à imaginer. En revanche, ce que je vais dire et qui me frappa et me laissa béant et qui passe toute imagination – à telle enseigne que ce jour d’hui même, j’hésite encore à en croire mes remembrances – fut ce que je vis de ces yeux que voilà, comme je regagnai mon logis, dans les rues de Paris.