Sugioka vivait encore après la disparition du scooter. Encore deux à trois minutes après que le sang se mit à pisser à flots. Que se passe-t-il ? Ce fut ironiquement la première fois depuis sa naissance qu’il essaya de saisir abstraitement un phénomène pourtant bien réel. Tout était clair, comme écrit sur une palissade, depuis la scène de ce matin comateux et nauséeux où il avait déniché la bonne femme à la robe blanche sur la gorge de laquelle il avait fait glisser sa lame après l’y avoir posée comme dans la scène nocturne d’un film de guerre jusqu’au moment où elle s’était effondrée sur elle-même. Elle s’était écroulée avec lenteur, un ralenti comme il n’en avait encore jamais vu à la télévision, en vidéo ou au cinéma. Le couteau avait l’aspect d’un petit outil en usage dans les clubs artistiques d’école primaire, confectionné dans un morceau de carton recouvert de papier aluminium. La rue du supermarché n’avait pas plus de réalité qu’une fresque murale peinte dans les ateliers d’un institut d’art. Les garçons qui jouaient au ballon dans la cour semblaient des figures animées à la main, échappées du film des Beatles Yellow Submarine. Le soleil était un soleil de bande dessinée avec des yeux et une bouche qui se fendait réellement la gueule. Et puis le bout de la lame effilée et polie d’un couteau à sashimi avait percé la peau de sa gorge tendre comme la fine pellicule de pâte d’un ravioli, et l’instant d’après, lorsqu’elle s’y était enfoncée de dix centimètres, il avait éprouvé cette impression d’irréalité. La lame lui avait paru pénétrer un autre lui-même, son champ de vision obstrué par le flot de sang s’échappant des centaines de capillaires où il coulait ordinairement et des cellules déchirées de sa gorge. Il se voyait rire : c’est un rêve, ne prends pas cela si au sérieux. Ce fut la première fois que Sugioka s’interrogea sur la nature de cette curieuse irréalité qui prenait possession de lui au moment de mourir, comme elle l’avait prise cette fois-là, au moment de tuer.
Lorsque son champ de vision se brouilla d’abord dans le rouge puis dans le noir, il se dit que c’était un truc sur lequel il devrait mieux réfléchir avec les autres, une chose dont il devrait parler davantage avec Nobue, Ishihara, Yano, Sugiyama et Katô. Si cette idée coïncida avec la terreur qui finit par s’emparer de lui et qui signifiait qu’il ne désirait pas mourir, il était évidemment trop tard : la fête était terminée.
Ce soir-là, à la réunion de l’Association des Midori, il régna une atmosphère joyeuse comme jamais, rires et éclats de voix dans le petit pavillon de Takeuchi Midori, situé dans la proche banlieue de Chôfu, une maison de plain-pied que lui avait offerte le mari dont elle était séparée. Un préfabriqué rutilant constitué d’un living et d’une cuisine, le premier d’environ dix tatamis et la seconde de quatre, une construction qui donnait l’impression d’être une réplique ou une maisonnette posée dans un diorama. Ce soir-là, Iwata Midori s’installa à la place d’honneur, sur un empilement de trois coussins, elle faisait face à une multitude de petits plats et de boissons. Les autres Midori riaient à gorge déployée en lançant des « Dame Iwata, Dame Iwata, Dame Iwata, soyez à présent notre guide suprême, montrez-nous la Voie ! » et faisaient circuler une bouteille de Château-Latour 1987 et une autre de chablis premier cru qu’elles avaient achetées en se cotisant au grand magasin Seijo Ishii et qu’elles s’appliquaient maintenant à vider. Elles riaient aux larmes et avaient curieusement perdu l’habitude de parler à tort et à travers sans s’écouter les unes les autres. Elles étaient réellement en train de discuter.
Suzuki Midori avala une gorgée de chablis.
— Dis, Iwata, ce type, Sugioka, il était vraiment en train de pisser ?
Iwata Midori roula une nouvelle lamelle de saumon fumé qu’elle avait laissé pendre comme une langue sur sa lèvre inférieure avant de l’avaler.
— Ne m’obligez pas à le redire : il venait d’ouvrir sa braguette et était en train d’extirper un engin dont la vue, sans être particulièrement remarquable, n’avait rien d’insoutenable !
Iwata Midori s’empourpra et continua :
— Donc pour être exacte, je dois préciser qu’il n’était pas à proprement parler en train de pisser. Il était sur le point de pisser et ce n’est qu’au moment précis où je l’ai planté avec le bâton à linge qu’il a commencé à uriner.
Les joues de Henmi Midori rougies par le Château-Latour s’enflammèrent davantage.
— À ce moment-là, j’vous l’ai déjà dit, non ? Un peu comme les condamnés à mort, hein, ceux qui se balancent à une corde, ils ont la bite qui grossit, non ?
Oh ! Mes petites Midori, est-ce bien des choses à dire ce soir alors qu’un jeune homme vient de perdre la vie ? Les Midori se tordaient de rire. Iwata Midori était animée par un aplomb qu’elle devait au fait d’être la « reine » de la soirée et s’éventait dignement avec son mouchoir de chez Céline.
— Mais je dois avouer que je n’ai pas focalisé mon attention sur ce point car je n’aurais pas réussi à toucher la carotide comme me l’a enseigné Tomi. Je n’ai pas fait trop attention et cela pour la bonne raison que j’étais très très très concentrée.
Tomiyama Midori plissait les yeux et les rides qui se formaient autour paraissaient dessiner les lignes d’une carte topographique.
— Concentration… J’ai toujours aimé ce mot et j’attendais que quelqu’un, une personne de ma connaissance, le murmure un jour et que, l’entendant, je réussisse à me figurer clairement ce que ce mot signifie. Eh bien, je crois que ce moment vient de se produire.
Iwata Midori acquiesça plusieurs fois, les yeux fermés.
— Oui, tu as tout à fait raison. Pour des femmes comme nous, à moins d’être investies dans une activité religieuse, la concentration ne nous concerne en rien et je pense que le sens même du mot nous échappe totalement… mais vous auriez vu comment j’étais habillée !
Takeuchi Midori grignotait un morceau de raie grillée en faisant crac crac crac :
— Est-ce que mon petit Janis s’est bien comporté ?
Iwata Midori prit un morceau de raie :
— Hé ? Ton petit Janis ?
— Mon scooter !
— Ça, j’avais saisi mais pourquoi tu l’appelles Janis ?
— Autrefois, j’étais une fan de Janis Ian.
Wouah ! Moi aussi, moi aussi, hurlèrent-elles, moi aussi, alors toi aussi ? Toi aussi ? Vraiment ? Oui, moi aussi, hé oui… J’ai oublié le titre mais y avait une chanson très triste : Je suis laide, sûr que personne ne voudra jamais m’aimer mais je sais la valeur de l’amour et le respecte, un truc comme ça. Ou encore celle-là : J’ai fait semblant d’appeler un garçon pour attirer sur moi l’attention d’un autre mais en faisant un truc pareil, je me dévoilais… Il était fort pour décrire la psychologie des filles… Elles continuèrent un moment à parler de Janis Ian et lorsqu’elles furent à peu près saoules, Iwata Midori murmura :
— Je crois que je devais ressembler à Moonlight Mask !
Personne ne savait qui était Moonlight Mask, le super héros de la fin des années cinquante, mais elles pouffèrent.
— J’avais des lunettes noires…
Dans l’appartement de Nobue, lorsque Katô annonça la mort de Sugioka : « Ils l’ont dit aujourd’hui à la télé, aux nouvelles du soir, il aurait eu la gorge transpercée », personne ne sut comment réagir sinon – comme d’habitude – par une série de gloussements niais, mais curieusement, ces ricanements ne produisaient plus le même écho. Chacun s’en rendit compte mais Nobue et Ishihara y furent le plus sensibles. Dans ces gloussements, un petit hoquet s’était glissé et s’ils cessèrent de ricaner, ils tiraient une tronche qui aurait donné au plus déterminé des mélancoliques l’envie du suicide. Ishihara parvint à contenir son ricanement en écarquillant les yeux, lui qui avait déjà d’ordinaire de grands yeux, cette manière qu’il eut de les écarquiller en tendant à l’excès la musculature de son visage n’aurait pas manqué de provoquer un rire satanique chez un maniaco-dépressif découvrant sur ces globes oculaires un réseau de vaisseaux sanguins digne d’un tableau à la Pollock. Les autres, voyant la tête que faisaient ces deux-là, cessèrent immédiatement de ricaner.
— Crétins ! dit Nobue qui, pour la première fois de sa vie, semblait en colère. C’est pas le moment de ricaner, croyez pas ?
Personne ne demanda qui avait tué Sugioka, et pourquoi. Rien qui puisse ressembler à une interrogation constructive. Ils cessèrent simplement de rire sans savoir si c’était à cause de la colère ou de la tristesse. Car c’était réellement la première fois qu’un sentiment de révolte et de tristesse les prenait. Nobue s’efforça inconsciemment d’afficher sur son visage une expression de colère et de chagrin, mais comme il n’était pas habitué, il ne montra qu’une face crispée à l’extrême. Ishihara faillit éclater de rire en le voyant et se mit aussitôt à fredonner la chanson qui avait été choisie par Katô pour servir de thème à la petite fête de ce soir : Chanchiki Okesa. Lorsqu’il se mit à chantonner, tous pensèrent la même chose.
L’un d’eux manquait à l’appel.
Ils chantèrent longtemps Chanchiki Okesa, furent même rejoints par la rue, en la personne d’un travailleur saisonnier qui passait par là. Puis tous les cinq se mirent à pleurer malgré eux. Sugioka avait été un chic type, agréable, qui la ramenait pas. Certes, il avait la passion des couteaux, se servait comme un pied d’un ordinateur Apple. Il était manipulateur et un peu fêlé, mais c’était un détraqué qui connaissait de vraiment bonnes chansons, pensaient-ils avec unanimité. En chantant, ils firent comme faisaient jadis les jeunes gens : ils se mirent à tapoter leur bol avec une baguette, sauf qu’eux, c’était avec des fourchettes et couteaux jetables sur des gobelets en plastique qu’ils battaient la mesure. Cela ne produisit cependant pas les nostalgiques chan chan chan d’autrefois mais des pashu pashu pashu sans âme ni sentiment, pauvres sons étouffés. Lorsqu’ils cessèrent de chanter, ça c’est une bonne chanson, se murmurèrent-ils les uns aux autres.
— C’est une chanson triste et pourtant si réconfortante.
— Une chanson sans espoir, sans rien, et qui ne donne pourtant pas envie de crever.
— On a l’impression de quelqu’un qui rampe pour survivre, mais c’est l’image d’un froufroutement d’ailes d’oiseau qui vient à l’esprit.
— Ce qui me paraît essentiel dans cette chanson, c’est qu’elle semble refuser toutes les catégories : elle n’a rien de classique, c’est pas du jazz, ce n’est pas non plus du hip-hop, de la house, à la limite, je pense qu’elle n’est proche que de la salsa.
— Il y a quelque chose dans les couplets et le refrain qui donne le sentiment que l’émotion existe encore à notre époque et c’est probablement pour cette raison que cette chanson semble traverser les âges et défier notre apathie.
Ils discutèrent la question environ une heure. Et s’il fallait résumer en gros ce qu’ils se dirent, cela donnerait ceci :
— Moi, comment dire, ça me file le blues, cette chanson, je me sens comme si je m’étais branlé en pensant à la présentatrice de l’émission pour gamins Open Ponkiki.
— Tu vois, t’es en train de boire à un stand de nouilles que tu connais pas trop et voilà un SDF qui se pointe et qui pique une nouille, alors y a un type à qui il manque un petit doigt qui lui lâche un regard à le dézinguer sur place, eh bien vous voyez, c’est à ce moment-là que t’as envie d’entendre cette chanson.
— Dans la supérette où je vais souvent, là où on vend du tofu et des salades de pommes de terre, tu trouves toujours deux ou trois blattes, quand y en a trois, moi, je dis Yellow Magic Orchestra, à quatre c’est les Beatles que je les appelle, et alors j’sais pas pourquoi mais les blattes, elles s’envolent aussi sec ou disparaissent en glissant comme une giclée de sperme.
— On la classerait plutôt dans la catégorie des chansons populaires et pourtant, elle semble très proche du reggae ou de la salsa, vous trouvez pas ?
— Cette chanson, je me dis que ça serait pas mauvais de l’écouter avec une fille plus vieille que soi, une femme mûre comme on dit en langage de téléphone rose, pendant que t’es en train de la besogner debout.
Katô concluait ainsi :
— Il paraît que Sugioka avait entendu cette chanson pour la première fois comme il se faisait tabasser par son père.
Tout le monde fit silence un moment après les paroles de Katô. Enfin, Sugiyama posa la question qu’il fallait bien se poser.
Qui l’a tué ?
Trois jours après la soirée Chanchiki Okesa, Nobue et Ishihara se rendirent sur les lieux où Sugioka avait été poignardé. Là, comme ils ne savaient pas quoi faire, ils décidèrent de faire comme Sugioka avait l’habitude de faire : pisser. Ils baissaient leur braguette quand une voix de fille retentit : « Arrêtez ça ! » Ils s’immobilisèrent en poussant un « Ah ! » de surprise et se retournèrent. Une jeune étudiante se tenait là, qui ressemblait au clone qu’on aurait pu fabriquer à partir des humeurs toxiques d’organes prélevés chez un patient souffrant d’un trouble entéro-gastrique. Nobue et Ishihara qui avaient pourtant tendance à voir en toute femme – de la plus jeune à la plus vieille – un objet sexuel en puissance durent convenir que cette jeune fille constituait une exception : non, ils n’auraient pas pu. Elle n’avait pas spécialement mauvaise mine, n’était ni d’une maigreur extrême ou trop grosse, n’était pas couverte d’eczéma ou de pustules purulentes, n’avait ni les yeux ni le nez ni la bouche ruisselant de sécrétions brunâtres, rien de tout cela, mais toute sa personne était enveloppée d’une aura de maladie. Un genre de maladie si contagieuse qu’elle aurait bien été capable, d’après une rapide recherche sur le Net, de faire roussir même le feuillage d’un palétuvier d’une île tropicale.
— C’est interdit d’uriner ici !
Cette voix distillait également les miasmes de la maladie. C’en était presque éblouissant, tant cela semblait vouloir se coller à vous comme de la poudre de farine de soja sur un gâteau de riz chaud. Nobue et Ishihara se regardèrent, ils avaient le pressentiment que quelque chose de curieux était en train de se produire en eux. Normalement, chaque fois que l’occasion se présentait de parler à un membre du sexe féminin – que ce soit une fillette un peu sexy ou une respectable vioque rentrant du temple en boulottant des boulettes de riz –, ils avaient tendance à rire bêtement pour se protéger. Et les femmes se montraient systématiquement hostiles comme si elles étaient convaincues de se faire avoir en acceptant de bavarder avec eux et elles les maudissaient. Devant cette étudiante qui leur faisait l’effet d’un condensé de la maladie, ils se sentaient comme figés dans l’impossibilité même de ricaner. Ils pensèrent instinctivement qu’ils devaient unir leurs forces. Concrètement, cela aurait pu les conduire à se prendre par la main ou à s’enlacer en se répétant : « Cette fille, elle fout la frousse ! » Ils n’avaient pas la moindre idée de la manière de se comporter devant elle et éprouvaient d’instinct le sentiment d’être en danger.
— Qui êtes-vous ?
C’est Nobue qui posa la question. C’était la première fois depuis sa première année d’école primaire qu’il s’adressait poliment à une fille, la manière l’étonna, Ishihara également.
— J’habite dans ce dortoir.
La voix de la fille n’était ni haute ni basse, ni limpide ni trouble, ni fine ni grosse. Une voix dont on aurait été bien en peine de se souvenir, quand bien même pouvait vous être donnée la chance de l’entendre une seconde fois.
— Il y a beaucoup d’hommes qui viennent uriner ici, c’est un problème pour nous.
Contrairement à leur habitude, Nobue et Ishihara se comportaient tout à fait normalement, au point qu’ils durent penser que ça ne serait pas nécessairement une mauvaise idée d’inviter la fille dans un café pour lui faire manger un parfait au chocolat.
— Pardonnez-nous, mais vous savez que même les chiens viennent toujours pisser au même endroit. Ce doit être l’instinct.
Ishihara trouva extrêmement curieux de se sentir aussi ému en prononçant « Ce doit être l’instinct », s’exprimer le plus normalement du monde lui donnait l’impression d’être un garçon brillant. C’est sans doute l’impression qu’eut aussi la jeune fille qui déclara en souriant :
— Faites attention la prochaine fois.
Son sourire était si terrifiant que Nobue débita la phrase suivante sans en peser suffisamment le sens ni les conséquences.
— Euh, ça vous dirait de prendre un thé ?
La jeune fille attira l’attention des clients et de la serveuse du glacier tout proche auquel ils se rendirent. Au moment où elle pénétra dans l’établissement, la température ambiante sembla baisser subitement de deux ou trois degrés. Ce n’est que lorsqu’ils s’installèrent en face d’elle à une table que Nobue et Ishihara prirent conscience de la particularité du visage de la jeune fille. Les yeux ! Ces yeux étaient curieux. Ce n’était pas leur forme qui était bizarre. Ils n’étaient pas alignés horizontalement. L’asymétrie était encore plus frappante lorsqu’elle souriait. Nobue et Ishihara comprirent que l’impression d’irréalité qui se dégageait d’elle tenait uniquement à ce détail. Ce que Sugioka avait fini par comprendre au moment de mourir, ils le sentirent simplement dans le sourire de cette fille. Cela ne veut pas dire qu’ils étaient plus cérébraux que Sugioka, c’est juste pour donner une idée du visage et de la voix de l’étudiante.
— Je ne viens pas souvent dans ce genre d’endroit, dit la jeune fille.
Ça, pour sûr, pensèrent Nobue et Ishihara, t’as raison de pas trop te montrer…
— Et pourquoi ? demanda Nobue chez qui la sensation de s’entendre parler normalement semblait l’emporter sur la frayeur qu’elle lui inspirait. Il avait dit cela sans ricaner mais en affichant un sourire chaleureux.
Ishihara poursuivit :
— Je ne vous imaginais pas comme ça. Il n’avait aucune idée de comment il l’imaginait mais il ne put s’empêcher de sourire également.
Sur ce, la jeune fille sourit à son tour. La serveuse qui aperçut ce sourire fronça les sourcils et poussa un petit cri en laissant échapper son plateau dont les verres se brisèrent bruyamment sur le sol, le bruit de verre brisé résonna dans tout le café. Nobue et Ishihara, pris dans le tourbillon d’irréalité que produisait ce sourire, se demandèrent si ce n’était pas précisément ce sourire-là qui avait brisé les verres. Cette fille avait des pouvoirs surnaturels.
— Il s’est produit quelque chose récemment là-bas, n’est-ce pas ?
— Oui, dit la fille. Un garçon avec un brise-vent de surfer était en train de pisser lorsqu’une femme masquée sur un scooter pétaradant et tenant un bâton à linge au bout duquel était fixé un couteau de cuisine l’a planté. J’ai tout vu.
Cette fille parlait un japonais ordinaire avec un ton de voix tout aussi ordinaire alors que Nobue et Ishihara auraient bien aimé qu’elle leur débite des phrases incompréhensibles. Même s’ils n’avaient pas pu comprendre ce qu’elle leur disait, ils auraient aimé qu’elle s’exprimât en jupitérien, en nepturien, en langue des Saiyans ou de la planète Namek… L’étudiante mangea son parfait au chocolat. Elle lécha d’abord sa cuillère puis racla précautionneusement la montagne de chocolat fondu sur la glace et s’en tapissa la langue avant de relécher la cuillère. Elle lécha encore plusieurs fois la cuillère, la porta à hauteur d’un œil pour en vérifier la propreté et se mit cette fois à racler un peu de glace en prenant soin de ne pas toucher au chocolat, l’enfourna profondément dans le recul de sa gorge. Elle semblait résolue à ne toucher ni aux fruits ni aux grains multicolores à la menthe qui recouvraient le tout. Nobue, Ishihara mais également les autres clients et la serveuse observaient, le souffle coupé, la performance. Était-ce une artiste, une danseuse butô ? Une monstruosité s’efforçant d’avancer pas à pas comme si sa vie en dépendait, retenant les pulsations de son cœur, la fille la plus obèse du monde posant avec précaution et dans la douleur un pied après l’autre sur le fil de l’existence. Personne n’avait encore jamais vu un être humain manger de la sorte un parfait au chocolat. Comment une chose pareille est-elle possible ? pensèrent Nobue et Ishihara. Rien à espérer de toute manière, même en l’attaquant ainsi la glace fondra et se mêlera au chocolat… Un rayon de lumière tel qu’on en voit souvent dans la peinture religieuse médiévale inonda le siège sur lequel l’étudiante aux yeux asymétriques était assise. Oh ! fit un client et la salle plongea à nouveau dans le silence, la glace fondait à vue d’œil et la jeune fille cessa de respirer comme sous l’emprise de la tristesse ou de la surprise, ses yeux qui irradiaient la mélancolie se posèrent alternativement sur Nobue et sur Ishihara. Tous deux sentirent un frisson leur parcourir l’échine et faillirent pisser dans leur culotte. Ishihara à la vérité se souilla un peu. Et lorsqu’il sentit qu’il « s’oubliait », il se rendit compte qu’il était sur le point de perdre l’occasion de l’interroger sur un point important. L’étudiante ne venait-elle pas d’expliquer comment Sugioka avait été assassiné ? Nobue écarquillait les yeux devant la fille qui, modifiant sa technique, mélangeait méthodiquement la glace au chocolat et en prélevait des montagnes qu’elle portait à sa bouche. Il observait comment en un instant le parfait au chocolat allait être englouti, pensant qu’une personne avalant son parfait avec les trous de nez pouvait encore espérer le salut, lorsque Ishihara lui donna un coup de coude.
— Dis-moi, mon petit Nobue…
Nobue sursauta. « Hein ? Quoi ? Mon petit Ishi », répliqua-t-il en se tournant vers lui, résistant à l’envie de se jeter dans ses bras, tant la chair de poule qui s’était emparée de lui était difficile à supporter.
— Cette fille ne nous a-t-elle pas tantôt parlé du meurtrier de Sugioka ?
— Mais si. J’étais presque sur le point de l’oublier. Tu fais bien de m’le rappeler.
— Moi aussi, j’ai bien failli me faire avoir. J’ai réellement dû faire un effort prodigieux pour m’en souvenir.
— Tu es très fort. Se rappeler une pareille chose dans de telles circonstances, c’est vraiment pas facile.
En entendant Nobue le complimenter, Ishihara se racla la gorge, émit plus exactement un petit cui cui comme si les muscles de son œsophage entraient en convulsions, signe avant-coureur d’une crise de cachinnation. D’ailleurs, l’instant suivant, il ricanait bêtement. Nobue l’imita aussitôt. Et le plus curieux est que les autres clients, la serveuse y compris, se mirent aussi à rire. Ces ricanements stupides étaient une manière de résister à la terreur que leur inspirait la situation.
Seule la jeune fille ne participa pas à ces rires. N’imaginant même pas qu’elle pouvait en être la cause, elle continua à manger son parfait au chocolat en silence.
Il leur fallut peu de temps pour découvrir l’existence de l’Association des Midori. Katô qui avait été le plus proche de Sugioka passa une semaine à surveiller la tombe de feu Yanagimoto Midori. Cette tombe se trouvait dans l’immense cimetière de la ville de Hachioji, tout près de l’endroit où vivaient les parents de Katô. Trois journées de pluie et trois autres d’une chaleur étouffante sous un ciel couvert. Katô en profita pour passer avec succès toutes les étapes d’un nouveau jeu de sa game boy et c’est par la belle journée ensoleillée qui conclut cette semaine qu’il perçut de puissants effluves de parfum. Il sauvegarda la partie en cours sur sa game boy et lorsqu’il se planqua derrière une autre tombe, sa tension était telle qu’il ne put réprimer un rire stupide. Il ouvrit la bouche mais s’esclaffa par le nez, un truc que Yano et Sugiyama avaient un jour tenté d’imiter mais sans succès. À rire de la sorte, on laissait juste fuser un son aigu qui n’était pas sans évoquer le cri humide d’un amphibien. Les Midori ne l’entendirent pas. Elles étaient toutes habillées de sombre. Elles s’étaient parfumées chacune avec un parfum de marque différente et, conscientes qu’un parfum tenait moins bien par un jour de soleil, s’en étaient copieusement aspergées, sur les cheveux, derrière les oreilles, sur la nuque et les épaules, sous les aisselles et les seins, au creux des chevilles, il y avait même une Midori qui s’était parfumé le sexe avec Poison de chez Dior : c’était Iwata Midori qui s’était souvenue d’une scène dans un roman où une femme mariée se parfumait le sexe avant un rendez-vous secret. Elle s’était juré un jour d’essayer le truc sur elle. L’ardeur du partenaire de ce rendez-vous secret avait été décuplée lorsqu’il avait perçu le mélange d’odeur de mouille et de parfum s’exhalant du sexe de la femme mariée. Elle se disait qu’un truc de ce genre devait absolument se produire dans une vie de femme ayant passé comme elle le mitan de la trentaine sans avoir cependant encore jamais su réunir les conditions propices à la réalisation de ce fantasme, aussi passait-elle à l’acte à l’occasion d’une visite sur la tombe de Yanagimoto Midori. Elle s’était dit qu’elle n’aurait rien à craindre, malgré le caractère aventureux de cette entreprise, si elle se trouvait en compagnie des autres Midori. Katô, qui avait dissimulé un micro dans le gravier entourant la pierre tombale de Yanagimoto Midori, brancha son récepteur. Il entendit d’abord un bruit de talons aiguilles foulant le gravier mêlé à des voix.
Katô cessa de rire lorsqu’il entendit la première phrase que prononça Tomiyama Midori.
— Yanagi ! Tu es vengée.
Nobue annonça qu’il renonçait au karaoké pour la petite fête de ce soir, décision que tous approuvèrent.
— J’ai un truc incroyable à vous raconter.
Ils demandèrent à Katô de poursuivre lorsqu’ils eurent cessé de ricaner. Katô se mit à raconter lorsqu’il eut réussi à réprimer ce rire qui s’était emparé de lui, ce qui exigeait une technique très perfectionnée et difficilement imitable. N’étant pas habitué à faire de rapport, il se mit à parler sur un ton qui ressemblait étrangement à celui d’un présentateur lisant un bulletin météo.
— Mes amis, comme vous le savez déjà, les médias et la police semblent adopter une attitude à l’égard de cette affaire qui témoigne qu’ils ont renoncé à en éclaircir le mystère. Or, ce dont nous avons le plus besoin est d’informations exactes. Je vous prie d’abord de prendre connaissance de ce document obtenu grâce à mon enregistreur portable Kenwood. Vous trouverez sous le titre Association des Midori la liste de tous ses membres et, sur les pages suivantes, leurs photographies et profils…
Puis, après avoir dit quelques paroles incompréhensibles du style, eh bien, voilà, à demain, il conclut là ses explications.
— Quelle est la Midori qui a tué Sugioka ? marmonna Yano tout en grignotant avec application un morceau de seiche séchée. Avant d’ajouter : Non, en fait, ça n’a aucune importance, n’est-ce pas ? Et il se mit à ricaner bêtement.
Le rire de Yano était comme celui d’un guerrier Vietcong planqué dans l’obscurité, tête baissée, essayant de retenir un rire à la pensée de cette extraordinaire expression de terreur mêlée de honte qu’il avait vue sur le visage d’un ennemi au moment de mourir lors de la dernière attaque. Yano continua à ricaner un moment à voix basse. « On ne pourra jamais leur pardonner, dit Nobue. Je ne sais pas pourquoi mais la vengeance est une idée qui fait du bien », ajouta-t-il en plaquant ses mains sur sa bouche pour étouffer un rire. Les yeux affreusement plissés derrière sa paire de lunettes, l’attitude de Sugiyama traduisait le sentiment qui étreignait tous les autres. Il parla en postillonnant.
— Autrement dit, peu importe laquelle, nous, d’abord, ces bonnes femmes, hein, on les fout à poil… On les attache, on leur plante dans le trou du cul un bâton, on les viole après leur avoir pissé dessus et on les achève. Voilà ce que je pense qu’on devrait leur faire à ces bonnes femmes. Parce que quoi qu’on dise, ce sont des criminelles. Elles ont tué un homme. Et ça, c’est pas un truc qu’on peut pardonner.
Personne ne se demanda en quoi ce truc était différent de ce que Sugioka avait lui-même accompli.
— Nous ferions mieux d’envisager plusieurs méthodes et de nous documenter. Par exemple, comment faisaient les nazis ? L’armée japonaise ? Ou les Bosniaques ? Je veux dire que notre action est totalement justifiée : œil pour œil, dent pour dent. Voilà l’unique principe qui régit ce monde. Même si on ne parle pas d’attaque légitime, il est bien question de légitime défense… mais peu importe.
Aucun d’eux n’avait jusqu’ici eu l’occasion de mettre en pratique ce principe. Pas un n’avait eu à souffrir de la moindre attaque.
Yano baissa la tête. Il sentait naître en lui une étrange confiance. Il déclara en ricanant :
— On fait quoi pour l’arme ?