Dans l’appartement du quatrième droite vivent les Lehureux, une petite fille et deux adultes qui s’appellent l’un : papa, et l’autre : maman. La petite fille s’appelle Amélie. Elle semble avoir avec les deux adultes en question des rapports privilégiés qui vont de la tendresse à l’exaspération. C’est ce qu’on appelle une famille unie. Amélie a cinq ans, papa en a bien trente de plus et maman sensiblement pareil. Papa est employé quelque part dans la ville, à des travaux absurdes dont il rentre le soir très las, un peu égaré, comme si la stupidité de sa tâche quotidienne lui sautait aux yeux. Maman travaille aussi, à mi-temps, dans un magasin de fringues indiennes ou supposées telles de la rue Berger. Outre que c’est un travail moins fatigant, elle rapporte souvent des babioles en terre cuite, un châle de madras ou un miroir tibétain dont les charnières sont faites de petits clous tordus fabriqués à Hénin-Liétard. Et surtout, elle sent bon. « Tous les parfums de l’Arabie », dit papa qui confond un brin, et son pâle visage s’éclaire un peu. Maman et lui, ça marche bien côté lit, à cause de ces parfums, justement.
À six heures du soir, ils se retrouvent sur le trottoir devant l’immeuble, Mme Lehureux après avoir fermé la boutique, M. Lehureux ayant fui le bureau et la petite Amélie Lehureux rentrant de l’école. C’est l’heure où l’Australien remonte dans son cinquième, ployant sous le poids d’énormes faix. On se salue, sans plus.
Amélie a toujours beaucoup à raconter : à l’école, elle ne s’est pas laissé faire, elle a tiré les nattes de Julie et foutu un bon coup de genou dans les bijoux du grand con de Robert Masurier. La sœur à Milou, Claire, elle voulait copier sur elle ; eh, bien ! elle lui a renversé son encrier, et puis à l’inte… « bon, bon, dit le papa d’Amélie, si nous rentrions ? ».
Ils tournent donc le dos au soleil qui à cette heure-ci est orange, rond et lumineux comme une orange exactement, après avoir été un citron plein d’or et de jus piquant toute la journée. Bientôt, il deviendra une prune, rouge vif et rouge sang comme une prune justement, et il tombera entre les deux maisons qui sont en face de la chambre d’Amélie. La petite fille suit ses parents dans l’entrée de l’immeuble, et quelques minutes plus tard ils sont chez eux, maman, papa et Amélie, les locataires du quatrième droite.
Là, ils retirent leurs chaussures qu’ils rangent dans un placard spécialement prévu à cet effet, avec des embauchoirs et des sacs de plastique bleu suspendus à une tringle. La maman d’Amélie met des chaussons rose et bleu, le papa d’Amélie des charentaises kaki à dessins vert et marron, très épaisses et confortables, et Amélie enfile des ballerines, comme le font, du moins nous le supposons, toutes les petites filles de son âge et de sa condition après l’école. Amélie pose son cartable dans sa chambre et va goûter à la cuisine, légèrement car le dîner est pour bientôt. Trois biscottes avec du chocolat râpé dessus et deux verres de lait plus tard, c’est fait. Amélie est trop petite pour avoir des devoirs à faire. Elle rejoint papa dans la salle à manger.
Il est ordinairement en train de bourrer sa pipe de tabac hollandais tout en regardant pensivement par la fenêtre. Il a desserré sa cravate, déboutonné son gilet et il se passe de temps à autre la main sur le visage avec lassitude. Il aime le paysage familier qu’il voit tous les soirs à la même heure, et qui en même temps le désespère. Ces blocs et ces maisons tous pareils, avec leurs grands pans de murs où zigzaguent les conduits de cheminées, les toits de zinc lissés de pluie et les cheminées innombrables, tels d’innombrables pots de fleurs sans fleurs, tout est à l’image de sa propre vie. Et cette vie-là ne satisfait pas tout à fait le papa d’Amélie.
Voilà à quoi il pense tous les soirs, tout en bourrant sa pipe de tabac hollandais, son beau visage las baigné par les feux du couchant. Il aurait voulu découvrir les chutes du Zambèze, traverser l’Australie en deltaplane, devenir le roi de Harlem, poser le pied sur Jupiter. Mais les chutes du Zambèze sont sur papier glacé, l’Australie manque de vent, Harlem est loin et Jupiter gazeux. Le papa d’Amélie est donc rédacteur dans une société d’assurance. Il a la sécurité de l’emploi.
C’est à cet instant du plus grand désespoir qu’Amélie monte sur les pieds de son père et lui dit :
— Fais la cigogne.
Et il fait la cigogne : il écarte ses grandes jambes et la petite fille crie de peur et d’excitation, cramponnée aux cuisses épaisses de l’homme, tandis qu’il va et qu’il vient en se balançant d’une jambe sur l’autre, grand clown blanc qui ne joue que pour elle. Ça c’est la vie, ça c’est le danger, et Amélie est heureuse : elle a son Australie, sa planète Jupiter, ses chutes du Zambèze, Harlem et ses frissons !
Puis son père s’arrête, comme un robot débranché. Elle a beau lui donner des coups de peton, des pinçons et des gnons de son poing gros comme une rose, elle sait qu’il ne repartira pas. C’est l’heure du journal, cette drôle d’enveloppe qui sert à vêtir le poisson que maman achète en ville. Celle que papa rapporte tous les soirs sent bon l’encre et le papier, comme à l’école. Elle contient des milliers de petites bêtes noires et griffues qui se mettent à courir sous les yeux de papa. En ordre, en bataillons, en longues rangées disciplinées, elles disparaissent en bas de page pour réapparaître en haut, de l’autre côté. Papa est assis dans son vieux fauteuil Roche et Bobois, il suce sa pipe et ça fait des petits bruits curieux qu’Amélie écoute en souriant, la tête penchée sur l’épaule. De temps à autre, son père fait : « Hum, hum » ou « Ah ! la, la ! » ou bien encore « On va y avoir droit ». Il hausse le ton pour maman qui est dans la cuisine :
— C’est la guerre (suit un nom de ville ou de pays qu’Amélie ne comprend pas).
Et maman :
— Où c’est, ça ?
Il le lui dit. Il est très fort en géographie. Ou alors, c’est marqué dans le journal. Un peu plus tard, il dit aussi :
— Ça barde à l’Assemblée nationale.
Ça barde toujours, et quand ça ne barde pas, ça roupille. Amélie aimerait bien voir ça.
Le papier tourne et se froisse. Papa dit encore :
— L’essence augmente.
Ce sont des petites phrases qu’il dit comme ça, pour exister dans le silence. Comme des lies sur la mer. Mais le silence même les rend sentencieuses, chargées d’un sens qui échappe à Amélie, mais où elle devine une obscure menace.
Heureusement, tout a une fin, même le journal. Maman dit : « À table ! »
C’est là que tout commence. Dans la cuisine.
Ce soir-là, l’évier était encore bouché.
Amélie le vit du premier coup, à l’air excédé qu’avait sa mère. Elle surveillait la cuisson de ses escalopes, et tout dans sa position indiquait une sourde réprobation. À gauche, il y avait l’évier.
L’évier bouché.
Un mucus vert et brun tapissait la grille d’évacuation, où surnageaient quelques nouilles encore fumantes.
— Une fois de plus, dit sèchement maman.
Amélie sentit quelque chose de froid descendre dans son dos, la langue d’un immense cheval. Comme chaque fois que l’évier se bouchait.
— Ça ne sert à rien de mettre de la lessive, dit papa. Il se tenait devant le bac de céramique blanche, penché avec répugnance sur le magma vinaigré. Puis il sourit, et ce sourire-là l’enlaidit extraordinairement.
C’était un sourire aigre et grinçant, comme une fermeture Éclair qui s’ouvre et laisse passer la bourre d’un coussin. Amélie haïssait ce sourire.
— Je le déboucherai après dîner, dit-il.
La petite fille se sentit une forte envie de faire pipi. L’odeur ammoniaquée de l’évier, celle des escalopes, la buée chaude des nouilles dans l’égouttoir, picotaient ses narines. Son cœur se mit à battre.
— Ah !… La petite Amélie…, dit son père – il laissa mourir le lie : Améliiiiiiie.
— Est-ce qu’elle sait ce qui bouche l’évier ?
— Laisse-la tranquille, dit sa mère en coupant le gaz. Elle posa les escalopes sur la nappe :
— À table !
Son père la regardait toujours. Puis le bon sourire moqueur qui était le sien resurgit, et de petits éclats de lumière dansèrent dans ses yeux :
— Tu ne sais pas ?
Elle se tenait raide et droite sur le carrelage dur et rouge. Son sang grondait dans ses oreilles.
— Non, dit-elle.
Sans la lâcher des yeux, il articula :
— C’est-une-gi-ra-fe-ve-lue-qui-res-pire-fort-par-le-nez.
Elle sentit une grosse boule se former dans sa gorge. C’était comme le jour où elle avait failli avaler une bille.
— Qu’est-ce que c’est : velue ?
Son père hennit, un rire bref. Il s’assit, tira bruyamment sa chaise sous lui :
— Velue ? Poilue. Avec des poils. D’horribles poils noirs tout durs, tout durs, partout.
— Même sur les yeux ?
— Même sur les yeux.
Il se mit à couper sa viande, en tout petits morceaux. Le couteau crissait dans la chair tendre et blanche.
— Et qu’est-ce que c’est une girafe ?
— Une girafe ?
Il poussa l’assiette vers elle, fit un clin d’œil à sa mère. Celle-ci, maussade, mélangeait les nouilles et le beurre.
— Tu ne sais pas ce que c’est qu’une girafe ?
— Non, dit Amélie. Elle regardait fixement l’évier. Derrière les deux portes, il y avait combien, deux pattes, quatre, cinq pattes ? Ça avait combien de pattes, une girafe velue ?
— Assieds-toi et mange, lui dit son père.
Elle obéit. La table lui arrivait sous le nez. Maman se leva en soupirant et lui glissa un oreiller sous les fesses.
— Une petite fille déjà grande de cinq ans qui ne sait pas ce que c’est qu’une girafe, soliloquait son père, où allons-nous ? Une girafe, c’est comme un âne avec des pattes grandes comme… comme des balais, et un cou, un cou – il leva son couteau – un cou haut comme ça, un cou pour aller jusque dans les arbres.
Amélie le regarda, bouche bée :
— Avec des poils ?
Il rit :
— Celle-là, oui. C’est une girafe spéciale. Une girafe qui vit dans les éviers. Elle est mince, mince, aussi mince qu’un tuyau, avec des poils noirs comme pour laver les bouteilles.
— Elle vit dans l’évier ?
— C’est pour ça qu’il est bouché, dit-il avec une belle logique.
Elle le regarda, implorante. Ce soir-là, elle aurait voulu savoir la vérité.
— Hier, commença-t-elle…
— Oui ?
Il se désintéressait déjà de la conversation, goûtait l’escalope, poivrait et salait. Sa mère lui poussa dans le bec deux cubes de viande.
— Hierch, tchu m’as dich…
D’un seul coup, elle avala les deux bouchées. Suivit en grimaçant la descente des durs petits morceaux de viande et de pain pas mâchés.
— …tu m’as dit que c’était un ver solitaire géant qui s’était trompé de porte.
— Ah ? dit son père, distrait. Il sourit à sa femme, très belle dans sa robe afghane.
— Et qu’il mangeait même les bouts de verre et les épingles à cheveux, acheva-t-elle avec décision.
— Oui.
— Alors ?
— Alors quoi ? Il n’avait pas écouté, comme d’habitude. Le surgissement de cet homme tendu, heureux, sous le masque fatigué du papa de tous les jours l’effrayait toujours.
— C’est une girafe ou c’est un ver ?
— Une girafe, dit-il avec aplomb.
— Tu exagères, dit maman. Elle souriait.
Amélie avait très envie de pleurer. Elle continua vaillamment :
— Qu’est-ce qu’elle fait dans l’évier ?
— C’est une girafe-à-évier. Une espèce très rare. C’est apporté on ne sait trop comment, dans un ananas, ou dans les nouilles. Une petite graine de rien du tout. Il suffit qu’elle tombe dans le tuyau et elle reste là, à grossir…
Elle le dévisagea :
— À grossir ?
Regarda l’évier. Ce maudit évier bouché.
— Depuis longtemps ?
Papa haussa les épaules :
— Un an. Deux, peut-être. C’est long. Il ajouta cruellement : Mais une fois qu’elle y est, pas moyen de l’en retirer.
Ça y était. Son cœur recommençait à battre. Elle imagina le malheureux animal avec ses pattes longues comme un balai, le cou tendu, les yeux… Les yeux ?
— Elle nous regarde ?
Papa fit semblant de réfléchir :
— À vrai dire, je ne crois pas. Elle a des poils sur les yeux, pour qu’ils ne piquent pas quand on met de l’eau de Javel. Ou de la lessive, ajouta-t-il en se tournant vers maman.
Maman semblait mal à l’aise. La semaine dernière, elle n’avait pas aimé non plus l’histoire du ver solitaire. Elle débarrassa les couverts, mit des petites assiettes :
— Du fromage blanc avec du sucre ?
— Non, dit Amélie, le cœur au bord des lèvres.
— Tu n’as plus faim ?
— Non.
— Une tranche d’ananas frais ? proposa Papa. Avec des graines de girafe ?
— Non.
Elle répéta avec force :
— Non.
Elle regarda l’évier. Ce petit cube tout blanc, l’air de rien. Et il y avait un animal dedans. Une bête qui mangeait les arbres.
— Papa ?
— Oui ?
— Elle ne sortira jamais ?
— Ça m’étonnerait. Plus elle mange, plus elle grossit. Il faut bien faire attention à ce qu’elle ne fasse pas sauter la grille…
— C’est idiot, dit maman.
Papa se pencha vers elle et ils échangèrent quelques mots à voix basse.
— Et elle mange quoi, la girafe ?
— Les morceaux de nouilles, le fil des haricots verts, des bouts de savon, des allumettes. Et même la lessive. Et il montra du menton le rond vert et brun qui disparaissait peu à peu, remplacé par l’eau claire qui gouttait du robinet.
Elle frissonna. Elle avait beau y être habituée, elle ne s’y ferait jamais. Cette girafe toute mouillée, avec des poils noirs et la bouche pleine de lessive, elle sentit qu’elle allait rendre.
— Tu peux sortir de table, dit maman, que papa caressait sous sa robe.
Elle fila.
Le salon était froid et désert. Les meubles tirés dans les coins ressemblaient à de gros animaux tapis. Elle s’assit dans un coin. Souvent papa et maman dansaient le soir, au son de la chaîne hi-fi Braun électronique.
Elle les entendit qui gloussaient dans la cuisine. Une ou deux fois, elle avait vu sa mère avec sa robe entre les dents et rien dessous, et papa devant elle, tout rouge et les yeux qui brillaient. Les adultes lui faisaient souvent l’effet d’être anormaux.
Elle repensa à la girafe. Toute rétrécie, ses quatre pattes immenses collées l’une contre l’autre dans le tuyau de plomb froid, les naseaux plaqués à la petite grille. Elle devait respirer comme ça, nif, nif, avec peine, à cause de l’eau qui coule tout le temps du robinet et des débris de nourriture qui restent dans l’évier. Elle avait vaguement pitié mais encore plus peur.
La semaine dernière, c’était le ver. Le ver solitaire (et maman gloussait : « arrête, tu exagères ! ») qui faisait quoi, déjà ? Un ver qui mangeait du verre. Et avant, qu’est-ce que c’était ? L’évier était bouché toutes les semaines. Quand papa s’installait à quatre pattes avec sa bassine et la pince pour desserrer le siphon, elle sortait en courant.
Elle se mit à taper du pied contre le fauteuil. C’était un bruit qui, elle le savait, les énervait. Ils finiraient bien par venir et allumer la télévision. C’est ce qu’ils firent. Maman était décoiffée et papa marchait plié.
Foutus égoïstes.
— Papa, quand est-ce que tu débouches l’évier ?
— J’ai essayé, mentit-il, mais elle est vraiment très grosse. Il faudra l’affamer un peu avant.
Il ajouta inutilement.
— J’ai vu ses dents.
Il avait vu ses dents ? Catastrophée, elle le dévisagea :
— Elle est méchante ?
— Hum, fit-il.
Ce n’était plus le même homme que dans la journée. Il disait n’importe quoi avec une sorte de rage, de fantaisie totale tournée contre les autres. Il donnait l’impression de quelqu’un en train d’étouffer.
Elle devina qu’il était malheureux et heureux à la fois. Il tapotait sa pipe nerveusement, allant d’une fenêtre à l’autre. Plusieurs fois, il dit :
— Ah, si je savais dessiner !
Il s’assit, se releva :
— Ou du piano. Tiens, un piano, ça me plairait bien !
Maman revint, portant le café (léger). Elle sucra les deux tasses, tourna avec une petite cuillère. Elle avait l’habitude.
— Ou faire du cinéma. J’aurais voulu être cinéaste.
— Tu as une caméra, dit-elle.
— Oh ! arrête ! soupira-t-il, écœuré. Il avait une bécane japonaise, de quoi choper trois vaches dans un couloir par temps clair.
— Du vrai cinéma, précisa-t-il.
— Tu en fais tous les soirs, dit-elle, un peu méchamment.
Il se tourna vers Amélie :
— Je raconte des histoires, ce n’est pas pareil.
Puis il la prit sur ses genoux et se tut. Amélie ferma les yeux. La bonne odeur du café emplissait la pièce maintenant chaude. De grands éclats bleutés sortaient de la télévision muette.
— Quand est-ce qu’ils se décideront à inventer le son ? dit son père. Son ventre se mit à tressauter. Ils rirent tous ensemble.
— C’est quand même plus supportable comme ça, dit maman.
Il y eut un long silence. Elle lisait un magazine, il regardait la nuit derrière les vitres, tenant toujours serrée Amélie. Elle s’endormit un peu.
— Quand j’y repense…, murmura-t-il.
Elle fut aussitôt en alerte.
— … ce n’était pas vraiment une girafe, acheva-t-il.
Elle ouvrit un œil.
— T’es bête.
— Non non, c’est sérieux : ce n’est pas la girafe qu’on trouve dans l’évier.
— Elle allait s’endormir, dit maman, agacée.
— Qu’est-ce que c’est ? dit-elle. Son cœur se retournait entre ses côtes.
— C’est du boudin.
— Du boudin ? Elle était maintenant tout à fait réveillée. Elle se mit à rire : Du boudin !
— Du boudin de sang noir, fait avec un cochon vicieux pendu pour l’exemple sur une place d’Espagne, déclama-t-il.
Elle le regarda sans comprendre. Il précisa :
— Ce cochon s’appelait El Diablo. Le diable. Il était si gros et si noir, si méchant et si vicieux que tout le monde en avait peur dans le village…
— En Espagne ?
— En Espagne. Là où nous avons été en vacances, tu te souviens ?
— Oui, dit-elle. Elle n’avait jamais vu de cochon de la sorte en Espagne.
— Un jour, il a coincé des enfants dans la porcherie. On les a entendus crier toute la nuit. Au matin, on a pendu le cochon par le cou, au seul arbre de la plaine. Mais la branche a cassé et il a fallu faire un gibet. Le charpentier a travaillé toute la nuit mais le lendemain, le cochon n’était plus là.
Il se tut. Amélie gargouilla :
— Et c’est lui qui est là ?
— Pas tout à fait. C’est son sang.
— Le sang du cochon ?
— Oui. Il écarta les mains et arrondit les yeux : Je ne sais pas comment il est là, mais c’est bien lui.
— Elle va faire des cauchemars, murmura maman.
— Mais pourquoi ? Ce n’est rien que le sang du diable dans le tuyau d’écoulement d’un évier. Rien de plus. Elle en verra bien d’autres…
Il se tut, pour donner du poids à la dernière phrase. C’est sûr, elle allait en voir, la petite Amélie, avec toutes ces guerres, ces révolutions, ces prises d’otages et ces fusillades dans la rue, sans compter l’Assemblée nationale qui roupillait quand il n’y avait pas le chambard. Alors, un peu de sang du diable pendu, quelque part en Espagne, ce n’était pas pire que la réalité.
Amélie quitta ses genoux. Un instant, il fut ému par sa petitesse. Ce n’était rien qu’une poupée, un empilement fragile de tartines de confiture et de baisers. Elle tourna vers lui deux grands yeux inquiets :
— Et tu vas déboucher l’évier ?
Il hésita :
— Je crois. Oui.
— Mais c’est méchant.
— J’attendrai qu’il dorme.
— Ça veut dire quoi : vicieux ?
« Ça veut dire : comme moi », pensa-t-il. Il fit un petit geste avec sa main :
— Vicieux, c’est le contraire de vertueux.
— Et vertueux ?
— Vertueux, c’est comme toi.
Il l’attira à lui et la serra entre ses bras :
— Tu ne ferais pas de mal à ton ombre. C’est ça, être vertueux.
Amélie se dégagea fermement :
— Si je suis vertueux…
— Vertueuse.
— Si je suis vertueuse, je n’ai rien à craindre de lui ?
— Rien, dit-il. Et il se sentit vertueux à son tour. C’était une sensation agaçante, comme une récompense volée.
— Bon, dit-elle.
Mais elle regardait toujours l’évier, à travers le mur du salon. Comme si, se dit-il, elle voyait vraiment le bac blanc, opaque, dans l’obscurité de la cuisine. Un peu mal à l’aise, il se pencha et donna du volume à la télévision.
— Allez, au lit. Il est neuf heures passées de dix minutes, dit maman.
Amélie prit son élan, pour aller se cacher, mais déjà la jeune femme l’avait cueillie au vol comme une souris. Elle l’enleva dans ses bras, lui fit faire un tour du côté du plafonnier puis, la serrant contre elle, sortit de la pièce.
— Bonne nuit Amélie, cria papa.
— Bonne nuit, cria-t-elle. Attention au sang de cochon !
Sa chambre était au bout d’un long couloir, après la chambre de ses parents. Maman alluma et alla tirer le rideau. C’était un fragile voilage qui tamisait la lumière du matin. Il faisait des gâteaux de soleil sur les draps d’Amélie quand le soleil se mettait à ressembler à un citron.
Amélie tirait sur ses bretelles, l’œil vif. C’était un numéro entre sa mère et elle : le numéro-de-la-petite-fille-qui-ne-veut-pas-dormir. Mais en un rien de temps, elle était en petite culotte et maillot de corps au milieu de sa chambre, et maman rangeait le pantalon et la chemise de coton sur le dossier de la chaise :
— Va te laver les dents et vite, au lit.
Boudeuse, elle entra dans la salle de bains. C’était une petite pièce froide et nue, contiguë aux chambres et donnant sur elles par deux portes peintes en vert pomme. Un néon néonait, traquant les ombres et les douceurs.
Elle tourna le robinet et resta à regarder l’eau couler dans l’œil chromé de la bonde. C’était comme une coulée d’argent froid, charriant avec elle les images froissées de la salle de bains et d’une petite fille penchée sur le lavabo. Elle trempa sa brosse à dents, la fit friser contre le rebord émaillé et la replanta dans son gobelet. Une petite désobéissance tous les soirs l’aidait à s’endormir.
Après un dernier coup d’œil, elle tourna le bouton de la lumière et se rua dans son lit. Maman rabattit sur elle le drap qui sentait bon le propre et la couverture militaire brodée à son nom : Amélie.
— Je veux une histoire !
— Je voudrais.
— Je voudrais une histoire.
Maman tira une chaise près de la porte et alluma dans le couloir. Puis elle éteignit dans la chambre. Amélie se laissa couler voluptueusement dans la gaine chaude du lit. C’était l’instant qu’elle préférait entre tous.
L’histoire finie – c’était une histoire idiote – sa mère se leva et sortit sur la pointe des pieds. Amélie ne dormait pas. Immobile dans le noir, elle se mit à desserrer ses muscles et ses nerfs. C’est encore papa qui lui avait appris ça : pour se mettre à l’unisson de la nuit, pour être aussi forte et aussi lourde qu’elle, il suffit de partir du petit doigt du pied gauche et du petit doigt du pied droit et de remonter vers le cœur. À chaque nœud qu’elle trouvait, elle lissait dans le sens des plumes, comme si elle-même avait été un oiseau, un oiseau blond et bleu posé dans le creux de la nuit. Une fois le nœud dénoué, elle passait au suivant. Ce soir-là, il y en avait beaucoup.
Quand elle eut fini, l’obscurité était complète dans la chambre. Seule une vague pâleur bleutée montait du plancher, dessinant à contre-mur Tours en peluche, le coffre à jouets et la table à langer que maman n’avait toujours pas rangée. Mais à vingt centimètres du sol commençait le noir profond, chaud et compact comme l’intérieur d’un cocon. Elle leva un bras, doucement, pour toucher le coton de la nuit ; puis l’autre, et le mur était toujours là, avec ses grosses fleurs en relief sur le papier rugueux. Rassurée, elle bâilla et le noir de la chambre s’engouffra dans sa petite gueule rose, lui chatouillant les amygdales.
La girafe aussi, ça avait des amygdales.
Et le ver solitaire, est-ce que ça en avait ?
Et le cochon espagnol ?
Alors d’un seul coup, le sommeil s’enfuit. Il était là, comme une grosse couverture sous laquelle il fait bon se blottir, et elle allait l’agripper jusqu’au matin quand le cochon noir d’Espagne l’avala.
Quelque chose se mit à jouer du tambour. Et un à un, les petits nœuds qu’avait noués la journée réapparurent, comme des bulles à la surface de l’eau.
Éveillée, attentive, elle ouvrit les yeux.
La fenêtre de sa chambre dessinait une grande croix noire sur le fond grisâtre du ciel. Il y avait quelques étoiles mais pas de lune.
Elle tâtonna sur sa droite, là où la veille il y avait une lampe de chevet rose et ronde avec un abat-jour marron. La petite poire plantée d’un ergot était là, à califourchon sur son fil.
Mais elle n’alluma pas.
Elle pensa à ce qui bouchait l’évier de la cuisine. Elle l’imagina, tout seul et tout mouillé, pressé de toutes parts, perdu dans le noir hostile. Est-ce qu’il avait des poils, au moins ? Est-ce qu’il pouvait respirer par la petite grille de l’évier ? Est-ce qu’il pouvait dormir sous les gouttes d’eau froide ?
Elle entendit la chaudière ronfler. L’eau gloussait doucement dans les tuyaux, répandant une bonne chaleur métallique. Est-ce que le sang du diable avait froid ?
D’un seul coup, elle rejeta sa couverture. À genoux sur son lit, elle écouta.
Une musique venait du salon, assourdie par la porte de séparation. Mounelight Serenade, de Duque Elingtone. C’est la première chose qu’elle avait su lire. Ses parents dansaient tous les soirs dessus. Les accents suaves et lents du cuivre bouché, les reprises douces et pleines d’assurance du piano tissaient une trame légère, colorée. Familière. Un frottement l’accompagnait : les pieds du couple sur le parquet.
Elle se donna jusqu’à la fin du morceau. Une porte s’ouvrit et la lumière s’élança dans le couloir, sortant de l’ombre les yeux rouges de l’ours en peluche.
Papa et maman allaient se coucher. Leurs voix chuchotantes, excitées semblaient courir dans tous les sens, comme des chiens de chasse sur une piste.
Elle rentra sous les draps, furieuse et le cœur battant à tout rompre. Elle en était sûre : il n’avait pas débouché l’évier !
Le parquet grinça. Elle devina l’ombre énorme de son père au-dessus d’elle. Il retenait sa respiration mais il était reconnaissable entre tous avec son odeur de tabac et celle, insistante, de l’alcool. Il l’effleura des lèvres et se retira en tirant la porte.
Une autre porte claqua doucement dans le noir.
Ils étaient dans leur chambre. Ils se déshabillaient avec des gestes brutaux, égarés. Le corps creusé, mat et orange de la jeune femme, et la robe qui s’envole sur la lourde cavalcade des seins, la toison brune en bouquet de fumée. Le corps de l’homme, tendu, son barreau à l’horizontale, le frémissement des muscles des cuisses, cet éclair de folie dans le regard… Leurs sacrés jeux d’adultes. Amélie se rencogna, crépitante d’impatience.
Qu’est-ce qu’ils fabriquaient ? La pendule du salon arrondit les onze coups de onze heures. De l’autre côté, maman riait avec sa gorge. Puis il y eut des bruits de papier, et le ronronnement grave de la voix de papa. Une ombre passa et repassa le long de la fente lumineuse du plancher. Amélie entendit sa mère qui ramassait ses vêtements : c’était parfaitement reconnaissable à sa voix pliée, au souffle court. Maintenant, ils allaient éteindre la lumière, comme toujours.
Et la lumière fut.
Amélie laissa passer une bonne demi-heure. La pendule donna le coup de la demie et doubla, consciencieusement. Presque au même moment, elle entendit papa qui ronflait.
Alors elle se leva.
À tâtons, elle chercha ses chaussons. Ils étaient sous son lit, naturellement. Ensuite, ce fut au tour de ses habits. Elle trouva son pull et ses chaussettes, les enfila à l’aveuglette, renonça à la salopette.
Dans la cuisine, la girafe l’appelait tout bas.
Le couloir s’étendait sous la lune, tout blanc, rayé jusqu’à l’infini par une fourchette géante. Elle passa devant la porte de ses parents, s’arrêta pour écouter.
Ça dormait comme une mine en hiver.
Au bout du couloir, elle tourna à gauche.
Et elle fut dans la cuisine.
Dans la nuit, la pièce prenait des allures fantomatiques. Sur l’échiquier du dallage, les meubles semblaient des pions mystérieux figés dans leur course. L’évier brillait comme un bijou.
La lune passait entre deux maisons, là où le soleil-prune s’était englouti. C’était elle qui frappait durement les surfaces lisses de la table et des placards et faisait briller le bac de l’évier.
— Je suis là…
Elle se racla la gorge et répéta :
— Je suis là. Je viens te libérer.
Elle était évidemment trop loin pour le faire. Elle avança bravement d’un pas, puis d’un autre. Les carreaux sous ses chaussettes oscillèrent comme de petits radeaux. Elle s’accrocha à l’angle de la table et respira. Fort.
La girafe observait un silence prudent.
— Ce n’est pas sa faute, tu sais. Il n’y a pas pensé. Il dansait avec maman, dit-elle.
Elle tendit l’oreille. Le prisonnier ne bougeait pas. Elle s’affola : et s’il était mort ? Et s’il étouffait ? Et si le robinet l’avait noyé ?
Comment monter ?
Elle avisa le tabouret qui servait à changer les ampoules éteintes. Elle le posa le long de l’évier.
— Tu es là ?
La girafe – mais c’était peut-être le fameux cochon espagnol – bougea. Ça fit comme un petit remous dans la mare de mercure stagnant autour de la grille.
Elle chuchota :
— Un peu de patience. Je m’occupe de toi.
Mais comment faire ? Debout sur sa chaise, elle jeta un coup d’œil alentour.
Le placard à outils.
Il lui était formellement interdit d’y aller, à cause de tous les objets piquants et coupants qui pouvaient la blesser. Mais c’est là aussi que son père rangeait la ventouse.
La ventouse à évier, pour déboucher la girafe. Ça devait marcher aussi pour les vers solitaires et le sang du diable.
En tout cas, elle pouvait essayer.
Elle redescendit, s’approcha du placard et tira la porte. La fermeture céda en souplesse mais le pêne revint à sa place avec un cliquètement bref.
Amélie tendit l’oreille.
Rien ne bougea dans les profondeurs de l’appartement.
La ventouse était là, bien reconnaissable à son capuchon de caoutchouc rouge prolongé d’un manche verni. Elle s’en empara et revint à pas de loup vers l’évier.
— Je l’ai, dit-elle.
Elle aurait bien voulu que la girafe lui réponde. Quand on est une toute petite fille, les encouragements ne sont pas de trop.
Mais la girafe ne dit rien.
— C’est normal, se dit Amélie. Elle est oppressée.
La position n’était pas commode. À cause de ses petites jambes, elle ne pouvait pas enjamber l’évier. Elle fut donc obligée de tendre les bras au maximum et d’appuyer l’extrémité de la ventouse sur la petite grille. Ah, bien sûr, cela aurait été mieux si elle avait pu dévisser la grille. Elle espéra que ça suffirait. Après tout, une girafe, ça ne devait faire qu’une bouchée d’une grille d’évier.
La langue tendue, elle appuya de toutes ses forces. Le caoutchouc glissait et dérapait sur la pellicule mouillée.
Enfin, elle sentit que ça accrochait. La tétine en caoutchouc ne revint pas quand elle relâcha la tension sur le manche. Elle garda le pli.
Alors Amélie tira.
Quand elle tira, quelque chose lui dit de ne pas faire cela. Quelque chose qui avait la voix de maman, une voix angoissée, exigeante, cette voix qu’elle entendait parfois dans ses rêves.
— Ne fais pas cela.
Mais ç’avait été trop dur d’y arriver. Elle tira.
L’air sembla se déchirer entre la ventouse et la grille. La ventouse lui resta dans les mains, brutalement. Comme si QUELQUE CHOSE la lui avait rendue.
La CHOSE qui bougeait.
Elle n’avait jamais douté qu’elle fût là.
C’était une ignominie.
Une ignominie vivante, vibrante, une branche rouge dans la nuit de l’espèce, un monstre né d’un cerveau malade couplé à des rats. Rien n’aurait su donner l’exacte mesure de sa hideur, rien ni personne dans les asiles les plus reculés, les solitudes les plus extrêmes, les maladies les plus dégradantes. Et c’était une infection.
Elle creva la nuit comme un éclair. La cuisine devint incandescente, ravagée en une seconde par un incendie muet. Une colonne de lumière jaillit de l’évier, soulignant les monstrueux reliefs de l’apparition.
Les tempes bourdonnantes, la tête traversée de stridences et de rugissements, Amélie la reconnut : c’était une girafe effroyable, avec la gueule d’un ver et la consistance du sang figé. Elle tenait des trois et n’était aucun. Une sorte d’hybride barbouillé de lumière et de purulences, ouvrant une gueule infâme dentée de pustules. Une langue étroite et dure comme une lance dardait sa pointe fumante. Le corps se déploya, sourdant de lui-même comme la vapeur d’une flaque d’huile, et Amélie vit les anneaux, noirs et grumeleux, tendant à craquer une peau moirée par des siècles de pourriture.
La bête se déversait de l’évier par paquets de boyaux avec un bruit ignoble de draps mouillés. Bientôt, il y en eut plein le dallage. Amélie, tétanisée de peur et de surprise, vit qu’elle grossissait sitôt sortie du tuyau. Le colombin de sang noir gonflait comme un nodule, des artères tuyautées et gansées d’entrelard puisant une onde jaunâtre chargée de grains noirs. Et tout autour, effroyable soufflé de sang et d’humeurs, le boudin grumeleux déployait ses arborescences vénéneuses, chargées de fruits indistincts, ruisselantes d’un poison âcre, fumant, aux remugles nauséeux.
Le tout était terminé d’un « acrostiche » de chair rougeâtre, cornée, une sorte de vésicule larvée qui se contorsionnait avec fureur. Elle tomba de l’évier avec un bruit mat. Le cauchemar vivant ouvrit les yeux.
Il y en avait quatre, disposés au hasard dans les replis bulbeux de la tête. Quatre paupières qui coulissèrent, se déchirèrent plutôt avec un bruit de soie, laissant apparaître l’odieuse blessure de la pupille : elle ressemblait à une rondelle de carton brun, irriguée en son centre par un iris mince et transparent comme de l’eau croupie. Derrière, dans les profondeurs, des orages de magnésium se déplissaient furieusement…
— Girafe ?… bégaya Amélie.
Étrangement, elle n’avait plus peur du tout. C’était comme quand on va chercher quelque chose loin, dans les profondeurs du congélateur : le froid, comme la terreur, l’anesthésiait. Elle ne bougea pas, resta figée sur son carreau noir, en pull et chaussettes, sa petite culotte blanche gobant la lumière de la lune.
L’habitant de l’évier la surplombait de deux bons mètres : il touchait le plafond et avait absorbé le tabouret. Il la regardait quatre fois, avec quatre expressions différentes, si tant est qu’on pût discerner des expressions dans l’infernale chimie de son corps complexe.
Et pourtant, Amélie comprit ce que disaient les yeux démoniaques.
Il y en avait un qui disait merci ; l’autre qui errait sur les surfaces polies de la cuisine, à la recherche d’une ouverture ; le troisième qui la considérait avec appétit ; et le dernier s’ouvrait et se fermait avec indécision. La gueule s’ouvrit plusieurs fois, exhalant une haleine fétide chargée de lessives, de nouilles pourries et d’eau de Javel. Des cheveux noirs et des petits morceaux de savon étaient coincés dans les nodosités et les excoriations du palais. Amélie nota avec intérêt qu’un vieux berlingot de Mir pourrissait sous la langue. Puis la bête changea.
Elle était tout à fait sèche maintenant. Une nuée de poils noirs, raides et courts comme les poils d’une brosse à dents, se déploya sur toute sa surface. En un instant elle en fut couverte. Puis ce furent les pattes : quatre traînées roses apparurent sous le ventre et avec une rapidité stupéfiante se chargèrent de calcium. Quatre, puis six perches jaunâtres crevèrent la peau du monstre et se déployèrent dans le vide. Les pattes raides, terminées d’un sabot pointu raclèrent le sol à la recherche d’un appui. Quand ce fut fait, le tout ressemblait à une énorme chenille de plusieurs mètres de long en équilibre sur des compas. Une véritable forêt de poils ondoyait de la nuque au dard, parcourue d’arcs électriques fugaces qui craquaient comme du bois mort.
L’être tourna vers Amélie ses quatre yeux maintenant chargés de reconnaissance. Et Amélie lui rendit ses regards, et son regard à elle voulait dire :
— Je suis bien contente que tu sois sorti de là.
Le monstre ne répondit pas. Sans doute ignorait-il jusqu’à l’emploi du langage. Une autre mission l’appelait au fond de l’appartement : punir.
Il passa devant la petite fille, lentement, majestueusement, comme ces dragons chinois que les foules promènent dans les rues au printemps. Il s’enfonça dans le couloir rayé de lune. Un ultime soubresaut de sa queue, si laide… puis les poils raclèrent les murs et le plafond comme un gigantesque rince-bouteilles. Et…
Amélie est seule.
Elle se laisse glisser sur le carrelage humide, jonché d’épingles à cheveux tordues et de poils mouillés.
Qu’est-ce qu’elle va dire aux voisins, demain ?