1.

La première chose, c’est la conscience de respirer. Les côtes qui s’écartent comme un vieux ressort à boudin distendu, et les deux sacs, les deux éponges, qui gonflent, s’emplissant d’une eau épaisse à Tanière-goût de Javel. Puis le ressort se contracte en grinçant, comprimant les éponges mitées qui expulsent la Javel par les grossiers tuyaux aboutissant au double siphon des narines, obstruées par des touffes raidies de poils de balai. Inspiration, expiration. Une fois mise en train, cette opération douloureuse ne semble pas vouloir s’arrêter. Non, elle ne s’arrêtera pas : les outres poreuses s’emplissent du liquide pisseux, les arceaux de métal rouillé s’écartent en gémissant, et le mouvement inverse suit immédiatement, compression, expulsion.

La deuxième chose, c’est l’écoute des battements de cœur. Bou-boum, bou-boum, bou-boum, là-bas, au fond du puits. Comme un bélier antique, manié par des centaines de bras robustes, et venant sans relâche heurter le battant titanesque d’une porte branlante qui n’en finit pas de vibrer, qui n’en finit pas… mais seulement jusqu’au prochain choc, qui vient très vite pourtant, bou-boum, là-bas en bas, au fond du puits, entre les pans d’ombre du gouffre foré au centre du monde. Bou-boum, un roc gigantesque n’arrête pas de dévaler, marche après marche, des escaliers de granit à la stabilité incertaine. Bou-boum, bou-boum, bou-boum ! Et ça cogne, et ça vibre, et ça fait mal dans cette carcasse branlante où le gros ressort cuivré des côtes, où les éponges périodiquement essorées…

La troisième chose, ce sont ces vagues dont le flux et le reflux râpent sans trêve la plage rocheuse qui monte en pente variable de la racine noueuse des cuisses jusqu’au tunnel encrassé de l’œsophage. Mer polluée brassant tous les déchets du globe ? Ou simplement égout stagnant d’une nécropole suintante ? Les vagues, dans leur incessant glissement huileux, dégagent des nappes écœurantes de vapeurs aigres qui vont s’amasser vers l’orifice de sortie, vers cette bouche qui bée faiblement plusieurs fois de suite, pour tenter d’absorber peut-être un peu d’air frais, pour refouler la poussée intérieure aux relents de vase.

Alors les éponges accélèrent leur mouvement à deux temps, aspiration-expiration, alors le bélier se met à cogner sur un rythme plus précipité, envoyant dans les cablatures des veines et des artères un message puisant de feu liquide. À des distances cosmiques, les membres, irrigués enfin, sortent de leur immobilité de racines mortes, sont agités de brefs tremblements. Le bois mort craque, la pulpe où les vers innombrables ont creusé un labyrinthe à trois dimensions se meut comme un fleuve de plasma en phase de solidification sous la croûte géologique de l’épiderme.

Douleur, les poumons ; douleur, le cœur ; douleur, les entrailles ; douleur, bras et jambes !

Sur l’oreiller de béton, la tête roule pesamment, lentement, droite, gauche, droite, gauche, mise en mouvement par la forge brûlante des poumons, le martèlement sur l’enclume du cœur, la houle nauséeuse des intestins où gonflent des flatulences, le lancinement des membres qui se déracinent, se déploient, ongles griffant la froidure rêche des draps.

La dernière chose, c’est l’irruption, au sein de la masse de corail gris du cerveau, assoupi dans son bathyscaphe de cuivre percé de deux gros hublots, d’un faisceau de lumière blanche à l’intensité insupportable. C’est comme si un trou d’épingle avait brusquement été percé dans le surplomb de la nuit, livrant passage à un mascaret d’étain en fusion dont la chute verticale a fait éclater la sphère, laissant à nu les fragiles circonvolutions des coraux, les livrant à l’impact cruel de milliards de photons.

Mais quelque part à la surface de la sphère malmenée, un clapet – non, deux clapets, se ferment. Le déchaînement lumineux cesse miraculeusement, coupé net. L’obscurité bienfaisante a repris possession de l’intérieur du bathyscaphe, le crépitement douloureux de la pluie photonique sur la chair sensible du corail décroît, les soufflets mités laissent échapper un soupir de pneu tailladé qui se dégonfle, le marteau ralentit perceptiblement son travail de boxeur à la surface de l’enclume.

Et puis les clapets se rouvrent. Éblouissement lumineux, débordement de l’océan lacté qui lance ses poinçons de platine dans le moindre interstice des coraux. Douleur aux tempes, au front, aux sinus. Tu refermes les clapets. Ils s’ouvrent encore. Tu les refermes. Lumière, obscurité, lumière, obscurité, cette alternance maniaque se poursuit un moment encore jusqu’à ce que, vaincu, tu t’abandonnes à la pulsion naturelle de ton organisme : tes paupières sont maintenant grandes ouvertes à l’impitoyable lumière qui déboule dans l’âme lisse de tes pupilles, y précipitant un message si net que cette fois tu ne peux plus l’ignorer : tu es réveillé.

Tu es réveillé, tes poumons renâclent pour emmagasiner un cubage suffisant de cet air fade à l’arrière-goût de Javel, ton cœur cogne comme un boxeur fatigué au quinzième round d’une rencontre de fin de carrière, tes intestins, ton foie, ton estomac sont de grosses outres molles qu’un liquide putride ballotte et qui se livrent à des échanges obscènes sous la peau tendue de ton ventre, envoyant de temps à autre un rot à senteur d’œuf pourri vers ta bouche, un pet gazeux vers ton anus. Tes jambes s’agitent faiblement, comme si elles s’essayaient à une marche horizontale dans les strates durcies de tes draps glacés, tes bras luttent pour écarter les tonnes de couvertures et d’édredons qui pèsent d’un poids d’éboulis sur ton corps, tes doigts creusent dans le mille-feuille sableux où tu es enkysté dix petits tunnels où s’ébrèchent tes ongles. La migraine enveloppe ton crâne, sous le dôme cuivré duquel un bataillon de mineurs infiltrés désagrègent les fines architectures coralliennes de ton cerveau à la pointe vibratile de leurs marteaux piqueurs.

Tu es réveillé, oui, mais avec quel plaisir tu replongerais à nouveau tête la première dans le sommeil ! Douleur, douleur, douleur, voilà quelles sont les nouvelles que te transmettent toutes les cellules de ton corps. Ta bouche s’ouvre à nouveau, sans doute pour aspirer une autre gorgée de Javel, mais c’est un gémissement fluet qui en sort et qui résonne désagréablement à tes oreilles cotonneuses : ce gémissement, il possède la sonorité d’un vent mourant brassant quelques ramures de feuilles sèches dans les allées d’un cimetière hivernal. Tu t’efforces de respirer régulièrement, profondément, mais à chaque inspiration ton cœur se crevasse, un déchirement à chaque battement, ton abdomen entre en éruption, une crevaison à chaque tour de roue, tes membres craquent au moindre mouvement, un coup de hache à chaque contraction musculaire.

Tu soupires. La lumière te brûle les yeux, tes paupières battent. Tu finiras bien par t’accoutumer. Au-dessus de toi s’étend la surface étincelante du plafond, blanc comme ces ciels de cristal de certaines aubes tropicales. Tu contemples un moment ce lac en fusion suspendu à l’envers de ta tête. Une question étonnée vient percer ton hébétude : pourquoi fait-il jour ? Te serais-tu endormi la veille sans avoir pris la précaution de fermer les volets ? Tu ne te souviens pas de ce que tu as fait avant de t’endormir. Mais ce serait bien étrange, tant est grande ta sensibilité à la lumière. Perplexe, tu fixes sans presque ciller le miroitement de platine qui te surplombe. La surface de plafond qui se trouve dans ton champ visuel semble n’avoir pas de limite, ni à gauche ni à droite, ni devant ni derrière. C’est une mer à l’envers, plane comme une paroi de verre, qui se prolonge à l’infini de ton regard que cette réverbération intense embue.

Tu exhales un autre soupir, bruyant, et l’air en passant de tes poumons à ta gorge irrite désagréablement tes muqueuses. Que tu te sens donc mal en point ! Tu te soulèves pourtant sur les coudes, tu tires vers le haut le poids mort de tes jambes, tu arques les reins pour que ton buste de ciment alvéolé se désenclave de l’oreiller qui l’aspire dans ses profondeurs avec l’insistance traîtresse d’une fleur carnivore. Voilà : tu as pu te redresser, ton buste est maintenant presque vertical, tes bras se sont dégagés des épaisseurs moelleuses où ils étaient enfoncés jusqu’aux épaules. Mais cet effort t’a coûté plus de peine, de sueur, de palpitations, de sensations d’étouffement, de contractions abdominales, d’élancements stridents à travers les membres, que si tu venais de parcourir cinq mille mètres au pas de course. La migraine palpite contre les parois de tes tempes et au-dessus de Tare froncé de tes sourcils. Tu refermes quelques secondes les yeux, pour tenter de te concentrer, de te recentrer, d’amalgamer les bribes éparses de ton corps à la faveur de cette obscurité provisoire.

Tu es tellement fatigué… Bien plus que la veille au soir, lorsque tu t’es couché. Lorsque tu t’es couché ? Cette réflexion machinale se heurte à un vide soudain : à quelle heure exactement t’es-tu mis au lit hier, et dans quelles circonstances, et après quelle journée facteur d’épuisement ? Tu as beau explorer les couches informes de ton esprit, aucune image, aucun souvenir précis ne prend consistance dans ton magma intérieur. Et, tandis que tu es là, immobile, adossé à l’oreiller, les yeux toujours clos, tandis que tu essayes d’ignorer le tam-tam lancinant qui résonne sous ton crâne, que tu tentes de calmer la charge galopante de ton cœur et la circulation de ce feu liquide dans ta trachée, tu commences à penser que tu as été atteint d’amnésie.

La fatigue qui noue tes organes et cloue tes membres à la surface du lit aurait-elle également perturbé le délicat mécanisme de ta mémoire ? Sans problème pourtant, tu es capable de prononcer mentalement ton nom, Jacques-Pierre Hougremont, d’évoquer ton existence de célibataire, ton métier casanier de traducteur technique, cette vie sans grand relief mais sans désagrément non plus qui est la tienne, ton enracinement dans ce petit deux-pièces-cuisine au rez-de-chaussée du 5 de la rue de Saintonge. Tu as quarante-cinq ans, la force de l’âge en somme, et tu n’as pas le moindre souvenir d’une maladie qui t’aurait, ces derniers temps, amoindri et retenu au lit.

Il est vrai tout de même que le passé proche reste curieusement imprécis, noyé dans des brumes que tu ne parviens pas à percer. La veille, la semaine passée, le mois qui vient de s’écouler…, cette succession de jours ne se décide pas à prendre couleur et relief, aucun repère n’y surnage, aucun événement précis n’y sert de balise. Dans ton cerveau, le brouillard reste compact.

Nouveau soupir. Mais il est plus proche, cette fois, du raclement de gorge agacé que du gémissement plaintif. Tu rouvres les yeux. De ta position assise, tu peux maintenant avoir une vision panoramique de ta chambre. Lorsque tout à l’heure tu t’étais hissé hors des draps, l’assaut de la migraine avait bouclé tes paupières avant que tu aies pu prendre le temps d’enregistrer une image. Aussi la perspective de ta chambre vient-elle abruptement s’encastrer dans tes yeux que l’intense lumière, toujours présente, fait larmoyer. Il te semble que la pièce a un aspect insolite, mais l’éclairage est si agressif que tu ne peux dans l’instant définir ce qui te trouble. Tes yeux papillonnent derrière un voile d’humidité, tu les essuies d’un rapide revers de la main. Cette lumière, cette lumière… Même par jour de grand beau temps, ton appartement du rez-de-chaussée, dont la chambre donne sur une cour profonde, ne peut être ainsi éclairée par une telle fournaise solaire. Et puis c’est l’automne, que diable ! Mais en vérité, ce n’est pas l’existence de cette lumière qui te chiffonne le plus. Ce qui t’inquiète, c’est que tu ne te sens pas « chez toi ».

Ton regard glisse le long des lattes du parquet, où la lumière est moins vive que sur les murs, tes yeux suivent les alignements du bois vernis qui s’amenuisent dans la distance et vont buter là-bas, tout là-bas, contre la paroi qui te fait face. À gauche, les deux fenêtres sont devenues deux baies majestueuses aux trois quarts dissoutes dans un éblouissement doré. À droite, la table de nuit, qui devrait remplir l’espace étroit entre le lit et le mur, est isolée sur le plancher comme une épave en pleine mer. Tu tends brusquement le bras pour la toucher, et tu vois ta main aux doigts écartés, aux grosses veines bleues saillantes, aux tendons raidis comme des câbles, flotter dans la nébulosité platine, loin, bien loin du meuble en acajou surmonté du petit cône tronqué de la lampe de chevet, et loin, plus loin encore du mur que la lumière fouettante fait paraître translucide. Le gros bahut rectangulaire où tu ranges tes sous-vêtements a été pareillement déporté au lointain, lui aussi a des allures d’épave perdue dans un océan d’huile bouillante. En face de lui, ton bureau, placé entre les deux fenêtres, est réduit aux dimensions d’un meuble de poupée.

Ta main se porte à ton menton, où tu grattes ta barbe naissante du tranchant des ongles. Que ta chambre a grandi ! Il te revient fugitivement des visions d’enfance, lorsque tout vous parait immense et qu’on glisse, lilliputien, dans un monde de géants qui va se rétrécissant à mesure que filent les années, jusqu’à ce que les pièces ne soient plus que des rectangles sans mystère qu’on traverse en dix enjambées. À cette résurgence ancienne, tes lèvres s’écartent deux secondes dans une ébauche de sourire. Aurais-tu parcouru à l’envers dans le temps, l’espace d’une nuit, plus de quarante années de vie ? Fadaises ! Fadaises et fantasmagories. L’ombre de sourire s’efface, il faut te lever, t’habiller, boire un bol de café, te mettre au travail. Voilà quelle est la seule réalité, celle qui dissoudra les fantasmes de la fièvre, les fantômes de cette fatigue matinale.

Tu fais virer ton corps sur la gauche, à la force des poignets, ton bassin entraîne dans sa giration les branches mortes de tes jambes dont l’étrave repousse à son passage draps et couvertures. Penché sur le bord de ton lit, tempes battantes, phosphènes criblant tes pupilles comme les fourmis volantes des soirs de printemps les deux phares d’une auto, tu peux enfin poser tes pieds sur le tapis. Tes poumons absorbent une lourde gorgée d’air javellisé – mais tout de même, ils te semblent moins engorgés ; ton cœur attaque un roulement de lever des couleurs – mais allez ! Tu es maintenant loin de l’apoplexie ; tes intestins se tordent brièvement, expulsant vers ton fondement un pet étouffé qui sent la moutarde – mais la nausée qui tout à l’heure distordait tes entrailles en volume topologique s’est retirée loin de la plage aux détritus. Il a suffi que tu fasses l’effort de te lever pour aller mieux.

À l’écoute de ton corps, tu te répètes avec force : je vais mieux. Et c’est rempli de cette chaude évidence que tu prends conscience du bruit.

C’est un bruit infinitésimal, une petite musique dont les notes légères restent juste à la limite de tes capacités d’audition, et que le dévalement du sang dans la chambre à échos de tes oreilles suffirait presque à masquer. Tu as tellement été mobilisé par tes batailles intérieures que, depuis ton réveil, tu n’y avais pas pris garde. Mais maintenant oui, tu entends. C’est comme le bruissement de deux douzaines de feuilles desséchées prises en écharpe par un petit vent essoufflé, comme le friselis d’un maigre ruisseau entre les pierres affleurantes de son cours, le froufroutement d’un oreiller rempli de plumes froissé par des mains douces mais impatientes.

Tu fronces les sourcils. La musique, à mesure que tu te tends pour mieux la percevoir, perd son caractère vague, incertain, propre aux comparaisons littéraires ; cette musique, c’est en réalité un chuintement diversement modulé, c’est le bruit sifflant que produit l’air en passant entre gosier et palais, dents et langue, en fusant entre les lèvres ; c’est une suite de phrases volontairement tronquées, étouffées, aplaties. La musique, c’est tout bonnement un ensemble de chuchotements. Dans ta chambre, autour de toi, on parle.

Tu redresses la tête. Ton regard panoramique une seconde fois à travers le parallélépipède trop lumineux de la trop grande chambre. Et ce n’est qu’à cette deuxième vision que tu perçois ce qui t’avait échappé à la première, alors que tes yeux étaient trop éblouis, ton cerveau trop embrumé, pour que tu aies pu distinguer autre chose que quelques repères familiers encore qu’atteints de gigantisme : on parle autour de toi, parce que ta chambre est pleine de monde.

La surprise est trop forte pour que tu puisses véritablement ressentir de l’indignation. Tu te lèves – c’est-à-dire que tu réussis à arracher de la surface incurvée du lit ton arrière-train bourré de plomb. Ce changement de position brutal te fait tourner la tête ; ton corps se balance un moment, et tu sens bien que si tu te laissais aller à ce mouvement de roulis, tu ne tarderais pas à basculer tête la première sur le plancher, à moins que tu ne retombes sur le lit. Alors tu te raidis, tu bandes ton énergie défaillante pour affermir ton contrôle sur cette masse verticale de chair dont tu es le conducteur. C’est un succès : au bout de quelques dizaines de secondes, une minute peut-être, la houle qui grondait en toi s’apaise à peu près complètement. Les coups de marteau sous ton crâne se sont mués en discrets battements d’horloge, tu respires normalement, ton cœur a pris son rythme de croisière, les spasmes de tes intestins et les aigreurs de ton estomac ne sont plus que de lointaines rumeurs biologiques.

Tu avances d’un pas, de deux, de trois, dans ce lieu luminescent où s’agitent avec lenteur, un peu comme d’étranges poissons verticaux (des hippocampes ?) les silhouettes des intrus qui se meuvent avec une élégance spectrale au milieu de l’éblouissance lactée. Tes membres répondent correctement aux sollicitations de ton cerveau. Finies, les épreuves du réveil ! Cependant, la lumière elle-même semble opposer à ton avance une résistance sournoise qui rend ta démarche pesante et incertaine, à tel point que tu soupçonnes un instant quelque durcissement gélatineux de l’atmosphère. Décidément, poisson toi-même, tu n’as pas à t’étonner de te trouver dans un aquarium éclairé a giorno.

Tu réussis tout de même à approcher un de tes visiteurs matinaux – toujours étreint par la sensation de te mouvoir dans un environnement à la fois dénué de pesanteur et visqueux comme de la glu, où tes pas pesants mais aquatiques ne font pas craquer les lattes du parquet. Au moment où tu vas lui adresser la parole, l’ombre, qui est tellement bue par la lumière ambiante que tu serais bien incapable de discerner s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, glisse devant toi en silence, s’éloignant de plusieurs mètres, comme si ta seule approche eût produit dans l’air aqueux des remous répulsifs.

Plusieurs fois, tu essayes ainsi d’interpeller les visiteurs, d’engager la conversation, de questionner les intrus sur leur présence chez toi, à l’heure de ton lever. Mais chaque fois, insaisissables, les silhouettes de brume s’écartent de toi sans bruit, sans que leurs jambes, qui flottent mollement au-dessus de la surface moirée du parquet, soient agitées d’un quelconque mouvement d’équerre. Les visiteurs, non contents de troubler ton réveil, t’éviteraient-ils délibérément pour accentuer ton malaise ? En outre, les conversations feutrées se poursuivent de plus belle ; les chuchotements, tout à l’heure discontinus, tissent maintenant dans tes oreilles un réseau dense de phrases chuintantes où tu commences à reconnaître des mots, des bribes de phrases.

— … si soudain…

— … et à son âge !

— … pas s’y attendre…

— … peu fatigué, ces derniers temps.

— Si encore il avait écouté le doc…

— … croyez qu’il s’est rendu compte ?

— … pérons qu’il n’a pas souffert.

Et, bien que de prime abord tu t’efforces d’ignorer ces fragments de confidences qui ne te sont pas adressées, le puzzle peu à peu se met en place. Les mots s’assemblent avec une malignité sournoise, le décousu apparent des phrases tronquées commence à former un tissu reconnaissable. Tous ces gens parlent de quelqu’un. Mieux – ou pis – ils parlent de quelqu’un qui…

— Vous savez ce que c’est : on espère jusqu’au bout, et puis…

L’ombre qui vient de souffler cette dernière phrase est tout près de toi. Si près que ce n’est plus véritablement une ombre. C’est une femme mince et grande, qui se tient très droite et dont les cheveux, relevés en chignon et probablement teints, sont d’un blond vénitien agressif ; elle est vêtue d’une stricte robe noire qui tombe tout droit depuis ses épaules osseuses jusqu’à ses chevilles. La femme se présente à toi de trois quarts arrière, mais tu n’as aucune peine à la reconnaître. Et cela te cause un choc : c’est ta mère.

— Maman !

Mais l’ombre raide n’a pas un mouvement pour se tourner vers toi, pas un geste qui pourrait te donner à croire qu’elle a entendu ton exclamation. Et le reste de ta phrase, mais que viens-tu faire ici à cette heure ?, meurt sur ta langue à peine as-tu formé les mots dans ton esprit. Au contraire, ta mère s’est déportée en avant de ce glissement furtif qui semble ici la seule manière de se déplacer, elle va s’amalgamer à un groupe de trois autres ombres qui papotent à plusieurs mètres de distance.

Ton bras est encore à demi tendu en avant, dans le geste que tu as ébauché pour toucher l’épaule de ta mère, quand tu reconnais soudain, à leur tour, les trois personnes qu’elle a rejointes. Cette petite femme tassée sur elle-même, aux mains jointes devant sa vaste poitrine, c’est ta grand-mère Estelle ; cet homme en manteau noir, à la moustache tombante et au crâne reluisant, c’est son mari, le grand-père Sébastien ; et cet autre homme à mine désolée et au visage incroyablement ridé, c’est ton autre grand-père, le père de ta mère, Henri. Mais où est donc son épouse, Clorinde ? Mais là-bas, pardi, non loin de ta table de travail, en grande conversation avec un homme à l’air affable et à l’estomac débordant, en lequel tu reconnais vite ton oncle Adrien.

C’est comme si tes yeux d’un coup se dessillaient. Tes yeux – ou ton cerveau, trop longtemps engourdi par les brumes du sommeil. Près de la porte, amenuisée par la distance mais tellement caractéristique avec sa robe colorée, large et volante, sa tignasse rousse et frisée et ses grands gestes brutaux, voilà ta cousine Olga ; elle tient messe basse avec Frédéric, un type immense et blond d’origine slave, qui est un de tes bons amis en même temps qu’il fut (ou qu’il est toujours) un de ses amants les plus assidus. Et près du mur à gauche, vers le meuble aux vêtements, il y a ta nièce Marie-Claude, avec ses douze ans menus, accompagnée par une de tes grand-tantes, Adèle, aux célèbres et redoutables moustaches.

Tu ne sais quoi faire, quoi dire. Cette invasion matinale a un caractère tellement insolite que tu ne peux que rester immobile, les bras ballants, au milieu de cette pièce immense qui danse dans la lumière vaporeuse. Si au moins les membres de ta famille faisaient l’effort de venir vers toi, pour te saluer, t’embrasser, comme il eût été normal de le faire ! Mais non : tout à leurs conciliabules, ils t’évitent – ou plus exactement, ils t’ignorent. Aucune tête n’est tournée vers toi, tu ne parviens pas à accrocher le moindre regard.

Le malaise éprouvé à la constatation de ces présences augmente de façon sensible. Pourquoi cette attitude ? Par délicatesse, les membres de ta famille attendraient-ils pour te parler que tu sois habillé, que tu sois présentable ? Mais à peine cette pensée vient-elle de t’effleurer que ton regard plonge automatiquement vers le bas de ton corps. Tes pieds sont chaussés de tes souliers noirs à bout pointu, que tu mets rarement, et qui pourtant étincellent dans la lumière latérale comme s’ils avaient été cirés la veille au soir. Tes jambes sont moulées dans ton pantalon de soirée gris sombre, dont le pli est coupant comme une lame de rasoir ; tu portes aussi la veste du même costume, des manches de laquelle dépassent les poignets empesés d’une chemise blanche dont tu tâtes avec incrédulité les boutons de manchette dorés ; tu es également vêtu d’un gilet, et ta main droite caresse pendant quelques secondes le ruban lustré d’une cravate bordeaux dont tu sens maintenant le nœud coulant peser sur ta gorge. C’est tout à fait invraisemblable, mais le fait est là : tu as dormi tout habillé !

Et, sans transition, une autre constatation te frappe, dont un coup d’œil panoramique t’apporte, s’il en était besoin, confirmation : ton père n’est pas là.

Tu sens ton cœur, dont l’existence s’était depuis un moment faite plus que discrète, recommencer à cogner sourdement dans ta poitrine. Pourquoi ton père est-il absent de cette réunion de famille ?

En même temps que tu formules la question, la réponse s’insinue d’elle-même dans ton cerveau. Les chuchotements insistants, les fragments de phrases perçus ont fini par s’assembler en un message cohérent dont la teneur te poignarde avec la froideur d’une aiguille de glace.

— Papa est mort, n’est-ce pas ? lances-tu à la cantonade, d’une voix si cassée que tu as de la peine à la reconnaître comme tienne.

À cette question (mais c’est plutôt pour toi une affirmation), et comme s’il s’agissait pour eux d’un signal longtemps attendu, les dix visiteurs se taisent d’un bloc, se tournent enfin vers toi avec un ensemble parfait, dix marionnettes dont les fils ont été manœuvrés avec un beau synchronisme. Et dans ce silence brutal qui fait plus de bruit qu’un train ébranlant une passerelle de fer, tous te regardent, tous te fixent, ta mère aux yeux de faïence, la grand-mère Estelle aux mains toujours croisées sur sa poitrine, le grand-père Sébastien à la calvitie protubérante, la grand-mère Clorinde, le grand-père Henri au visage de pomme ridée, l’oncle Adrien et son gros ventre, la rousse cousine Olga, Frédéric immense et efflanqué, la petite et si pâle Marie-Claude, la tante Adèle aux féroces moustaches, ces dix paires d’yeux restent liés aux tiens par d’invisibles fils d’acier, ils te poinçonnent au centre de la chambre, ils te fusillent, toi, condamné en habits de soirée attaché à un immatériel poteau d’exécution.

Tu recules sous la salve, tu ne sais comment faire face à ce que tu ressens comme une agression sibylline mais sans pitié, bien qu’à dire vrai tu ne puisses lire aucun sentiment précis dans ces faces qui t’engluent au sein de leur dense réseau de regards immobiles. Les yeux de toute cette parenté envahissante sont semblablement dépourvus d’intention, d’émotion, d’expression. Ce sont des yeux éteints, des yeux morts.

Malgré toi, sans que tu aies conscience d’avoir communiqué un ordre à tes jambes, tu sens que tu t’es mis à reculer avec peine dans le sirop épais de l’air lumineux. Le sens du dernier mot que tu as exprimé silencieusement stridule dans ton cerveau, doucement d’abord, puis plus fort, plus fort, de plus en plus fort. Des yeux morts. Ils te regardent sans bouger, sans parler, avec leurs yeux morts… parce qu’ils sont morts. Tous. Tu t’en souviens, maintenant. Ou n’as-tu en vérité jamais cessé de le savoir ? En tout cas, maintenant, c’est bien clair. Tu sais. Ta mère est morte l’an dernier, de son cancer ; grand-mère Estelle est partie sur la pointe des pieds il y a cinq ans déjà ; grand-père Sébastien, tu l’as à peine connu ; grand-mère Clorinde, ça fait au moins dix ans ; son mari, Henri, c’était juste avant, ou juste après ; oncle Adrien, tu ne sais plus, mais c’est bien vieux aussi ; Olga et Frédéric, ensemble, dans ce terrible accident de voiture, il y a deux ans ; Marie-Claude, sa leucémie, il y a tout juste six mois ; et la tante Adèle… peu importe. Elle est morte, elle aussi.

Morte, mort, morts. Ils sont tous morts, ils sont tous morts et pourtant ils sont là, dans ta chambre, ils sont venus avant l’aube, pour toi, maintenant ils sont autour de toi, ils t’encerclent, sans cesser de te fixer de leurs regards morts.

Seul ton père n’est pas venu – mais tu sais pourquoi : lui, il est toujours en vie.

Le cercle des morts s’est refermé. Ils sont tout près désormais, tu ne les as pas vus bouger, et pourtant ils se sont rapprochés, silencieusement, sans avoir eu besoin de faire mouvoir leurs jambes mortes sur la surface en fusion du parquet. Ils sont près à te toucher, et voilà qu’avec ensemble leurs bras se lèvent, voilà que leurs mains se tendent vers toi, leurs grandes mains blêmes aux articulations noueuses et aux ongles noirs. Ta bouche s’ouvre pour expulser un cri, pour dire peut-être : Ne me touchez pas !, ou : Laissez-moi !, ou : Je ne veux pas !, mais ton cerveau est incapable de donner l’ordre nécessaire, ou alors ce sont les muscles de ta mâchoire qui refusent d’obéir. Ta bouche est ouverte mais aucun son ne peut en sortir, et tes jambes de plomb sont impuissantes à te porter ne serait-ce que d’un seul pas en arrière sur le sol gluant de lumière poisseuse, et tes poumons sont à nouveau engorgés par ce liquide brûlant à goût de javel, et tes tempes sont à nouveau martelées par le vent caillouteux de la migraine, et ton cœur subit à nouveau les assauts du boxeur fou, et tes viscères à nouveau dégoulinent, bouillonnent, se liquéfient.

Tes yeux accrochent par hasard le rectangle argenté du petit miroir mural qui est fixé au mur à gauche du meuble de rangement, et pour la première fois depuis ton réveil, tu peux voir ton visage. Ton visage ? Cette face ravinée, à la peau terreuse et tirée sur les os, aux cernes qui te mangent les yeux, à la bouche bâillant sur quelques chicots jaunis, au crâne ivoirin sur lequel ne s’enracinent plus que quelques rares mèches grises ?

Ce n’est pas le visage d’un homme de quarante-cinq ans que te renvoie le miroir, c’est le visage d’un vieillard, d’un agonisant, d’un mourant, d’un être qui n’a plus besoin que d’une ultime poussée pour basculer de l’autre côté. Et cette poussée, ils sont venus te la donner.

Viens ! Viens ! te disent en silence les mains tendues qui grouillent autour de toi, qui se tordent comme des grappes de vers autour de ta figure ravagée, qui frôlent ton buste, toutes ces mains que tu ne peux repousser, auxquelles tu ne peux échapper, et qui se posent enfin, avec une douceur terrible, sur ta peau offerte.

2.

J’ai l’impression d’avoir poussé un cri en me réveillant. Mais ce n’est peut-être qu’une impression, justement. À cause de ce rêve. On se demande où l’inconscient va chercher tout ça.

Je soupire, je me redresse contre mon oreiller. Je me sens vaseux. Mon cœur cogne au fond de ma poitrine, j’ai les sinus obstrués, je suis vaguement écœuré, une légère migraine pèse sur mes tempes, mes bras et mes jambes sont lourds, noués. Crevé au moment de commencer la journée ! Je ne me suis pourtant pas particulièrement fatigué la veille, je ne me suis même pas couché tard. Alors quoi ?

Je m’efforce de respirer calmement, régulièrement, pour contrôler les battements sourds de mon cœur, dégager mes sinus, atténuer ma migraine. Pas étonnant que je fasse des rêves pareils, en étant aussi mal fichu au petit matin. Enfin, mal fichu, il ne faut rien exagérer. Juste un peu fatigué. Je sais bien qu’à quarante-cinq ans, je mène une vie trop sédentaire. Je devrais aller m’oxygéner de temps en temps à la campagne, prendre un peu plus d’exercice. Faire du jogging, pourquoi pas ?

Ma chambre est obscure, les gros rideaux de velours tirés masquent complètement les deux fenêtres, qui ne se signalent que par une vague palpitation lumineuse au ras du plancher. Je renifle. La pièce sent le renfermé, l’atmosphère est sèche, fade, trop chaude. Il faut que j’aère. Il faut que je me remue. Il faut que je me lève. D’ailleurs, je me sens mieux : mes exercices respiratoires ont porté leurs fruits, la nausée s’estompe, mon cœur a repris un rythme normal, la migraine n’est plus qu’un grésillement temporal ténu.

Je sors du lit. Merde ! Je viens de me cogner le gros orteil contre un des pieds de la table de nuit. Je cherche mes mules à tâtons, mais mes pieds ne rencontrent que les poils ras du vieux tapis. Au diable les mules ! Je vais tirer les rideaux, le jour gris et pâle d’octobre pénètre dans la petite chambre, dont le volume parallélépipédique se remplit d’eau morte. Le puits de la cour est plus sombre que jamais, son sol est mouillé, il a dû pleuvoir dans la nuit. L’automne écrase Paris de tout son poids d’humidité nuageuse. Un temps à rester chez soi. Ce n’est pas encore aujourd’hui que j’irai à la campagne. Qu’il fait sombre ! C’est l’inconvénient majeur de cet appartement au rez-de-chaussée, coincé entre une rue étroite et une cour plus profonde qu’une oubliette. Il va falloir que j’allume les lumières et que je les laisse brûler toute la sainte journée. Et après, la note d’électricité… J’appuie sur le commutateur de ma lampe de bureau. Un cône inversé de lumière jaune se fige dans l’atmosphère moite. J’ai un renvoi, et un pet silencieux s’échappe de la raie serrée de mes fesses.

Je passe dans la salle de bains. Mon visage flotte dans le miroir au tain douteux et aux angles rongés, éclairé de plein fouet par la rampe de néon, d’argon, ou de krypton, je ne sais jamais. Allons ! Je n’ai pas spécialement mauvaise mine. Les joues un peu fripées, sans doute, mais ce sont les marques de l’oreiller ; la peau peut-être trop luisante, mais un coup de savon diluera cette séborrhée nocturne ; bien sûr, la barbe du matin n’arrange rien, mais un coup de rasoir et j’aurai le menton frais ; quant à la surface de mon crâne qui luit un peu trop entre les mèches de plus en plus clairsemées…, un coup de peigne artistique sauvera les apparences qui restent à sauver.

Voilà ! Après ces trois coups successifs, ma figure a retrouvé son masque de santé. Mais pourquoi est-ce j’ai pensé « masque » ? Encore des clichés. Je me souris, des rides naissent sous la tension des muscles faciaux, en haut des joues, au coin des yeux, mais ce sont les rides du sourire, de bonnes rides. Même les trois petites coupures que je me suis faites au menton me paraissent aimables. Jacques-Pierre, tu es en pleine forme. Quarante-cinq ans, d’accord, mais je sais pertinemment bien que j’en fais quatre ou cinq de moins.

Je déjeune d’une grande tasse de café noir et de deux biscottes. Je n’ai pas très faim. Est-ce que je prends ces sacrées pilules, ou non ? Je crois bien que je me pose la même question à chaque repas. Et, selon mon humeur, je réponds par l’affirmative ou la négative. Aujourd’hui, ce sera par la négative. Tant pis pour le docteur Géraumont. Un des pires fléaux de la civilisation moderne est la surconsommation de médicaments, tout le monde sait ça.

La matinée passe vite. Enfin, relativement vite. Je me suis installé à ma table de travail, entre les deux fenêtres, dans le cône de lumière jaune. Il fait chaud, mais je laisse quand même le radiateur ouvert : si je le fermais, j’aurais trop froid, et il n’y a pas moyen de le régler correctement. Il faut que je rende vingt-cinq feuillets pour la fin de la semaine. L’obsolescence calculée dans l’ingénierie ménagère, ce n’est pas du petit-lait. J’ai quatre dictionnaires autour de moi, mais je ne parviens pas à me concentrer véritablement sur mon travail. Je me lève tous les quarts d’heure pour soulever le rideau d’une fenêtre, quand la cour résonne d’un bruit un peu particulier – déchargement de caisses, ferraillement de diables poussés sans douceur, portes qui claquent, disputes. Prétextes, bien sûr. Je suis allé trois fois aux cabinets, j’ai un semblant de colique, et il a fallu que je prenne deux Aspro pour achever cette migraine qui ne se décidait pas à rendre l’âme.

Vers onze heures, mon père a téléphoné. Est-ce qu’il peut passer me voir dans l’après-midi ? Mais bien sûr, qu’il vienne à l’heure du café, avant que je me remette au boulot. Est-ce qu’il a un problème particulier ? Mais non, rien. Est-ce qu’il va bien ? Oui oui, il va bien. Il va bien, c’est ce qu’il prétend. N’empêche qu’il va sur ses soixante et onze. Et puis, il ne s’est jamais remis de la mort de maman. Le cancer, quand ça traîne, que ça traîne, que ça n’en finit plus, qu’il faut mentir… Pauvre papa !

J’ai lâchement profité de l’interruption causée par ce coup de fil pour arrêter ma traduction. Je suis sorti relever le courrier, juste les publicités, les factures habituelles, et le journal. Dans l’allée, j’ai croisé l’Australien, qui montait en ployant sous un tas de planches plus grandes que lui. Il m’a dit que ça avançait, ou quelque chose comme ça. J’ai grommelé un vague acquiescement en réponse. L’Australien est un peu fou. Chez moi, je suis passé dans ma deuxième pièce, qui me sert de salon, j’ai allumé, je me suis enfoncé dans le fauteuil et j’ai lu le journal en buvant un porto. On ne parle que de guerre. Ce n’est pas exactement réjouissant. J’ai voulu me lever, je suis retombé en arrière, la tête me tournait, mon cœur s’est mis à battre la breloque. Je ne devrais pas boire de l’alcool à jeun. Le docteur… Mais les docteurs ! J’ai attendu que mon cœur se calme, j’ai pris appui sur les accoudoirs du fauteuil et cette fois, je me suis mis debout sans problème. J’ai enfilé mon imper et j’ai pris mon parapluie parce que j’avais constaté qu’il s’était remis à pleuvoir. Dans la glace du petit hall, ma figure m’est apparue terreuse et luisante de sueur. Mais ce doit être l’éclairage, parce que maintenant je me sens tout à fait bien. J’éteins la lumière du hall, je claque la porte derrière moi, je suis dans la rue. Oui, tout à fait bien.

J’ai l’habitude de prendre mon repas de midi dans un petit troquet pas cher de la rue Vieille-du-Temple. Mais aujourd’hui, je n’ai pas très faim. J’ai quand même commandé le menu, avec salade de saison, entrecôte-haricots verts, et un carafon de rouge. Le patron, qui s’appelle Pellissier, est un énorme type à la panse ballottante et au visage congestionné. Il ferait bien de se surveiller, sinon… L’appétit n’est pas venu en mangeant, et j’ai laissé la moitié de l’entrecôte, d’ailleurs dure comme une semelle de gendarme. J’ai quand même pris un fromage blanc pour finir sur du sucré, un café, un petit rhum, et j’ai fumé un Ninas, je m’en accorde juste deux par jour, ou trois. Ensuite, je suis sorti un peu vite, parce que j’avais à nouveau envie d’aller aux cabinets. Pendant que je me faufilais entre les tables, j’ai lorgné ma silhouette, cadrée en plan américain et suivie en panoramique latéral, dans l’enfilade des miroirs du mur de droite. Je me suis trouvé bonne allure. Le repas m’avais mis de la couleur aux joues et à quarante-cinq ans, j’ai gardé exactement mon poids des vingt-vingt-cinq ans. On ne peut pas en dire autant des habitués du père Pellissier : gras et gris, souvent à pas trente ans.

J’ai regagné mon fauteuil pour attendre papa. Je n’ai même pas envie de lire, je baigne dans une torpeur agréable, dans cette sorte de béatitude pesante qui suit toujours les repas. Un coup de sonnette, je m’arrache à mon siège, un nuage clairsemé de phosphènes tournoie devant mes yeux, je me précipite en trébuchant pour aller ouvrir. Bonjour papa. Bonjour mon petit. Je conduis mon père en le tenant par le bras jusqu’au canapé en face de mon fauteuil, il s’y laisse tomber après avoir ôté son chapeau et son manteau. Je me carre dans le fauteuil, nous nous soupesons du regard, sans rien dire, pendant la moitié d’une minute. Comment vas-tu ? Les deux questions ont jailli en même temps, deux automatismes, programmés au dixième de seconde près. J’enchaîne sur la réponse convenue : ça va bien. Mon père grogne que ça va, que ça va. Je vois bien que c’est beaucoup dire : tassé sur le canapé, il ressemble à une momie sur le corps cartonneux de laquelle on aurait assemblé quelques vêtements modernes trop grands et trop larges. Mon père aura soixante et onze ans au début de l’année prochaine, et on lui en donne dix de plus. J’ai peur qu’il n’aille pas bien loin, mais naturellement, je lui dis qu’il a une mine superbe et qu’il nous enterrera tous.

Il me répond que moi, par contre, il me trouve défait. C’est le mot qu’il a employé : défait. Je le laisse dire. Les vieillards n’aiment rien tant que trouver en mauvaise santé les plus jeunes qu’eux. C’est une petite revanche qu’ils prennent et qu’on peut bien leur accorder. La conversation traînaille, papa me parle évidemment de maman, les phrases se suivent péniblement d’une bouche à l’autre sans parvenir à former un entretien suivi. Je n’ai hélas pas grand-chose à dire à mon père, et je finis par m’absenter complètement, à l’abri de mon monde intérieur. Je pense à ce rêve stupide que les heures écoulées depuis mon réveil ont d’ailleurs fortement émoussé, je m’enfonce dans un marais granuleux où je perds pied.

J’émerge sous l’étreinte d’une main qui m’a saisi par l’épaule pour m’arracher à la succion nauséabonde. C’est mon père, il est penché sur moi, il me secoue par l’épaule. Sa main sur le tissu foncé de ma veste a l’air d’une racine noueuse et blême, un débris végétal mort et putride engendré par les profondeurs du marais.

— Réveille-toi ! dit mon père. Tu t’étais endormi.

Je proteste. Mais non, qu’est-ce qu’il raconte ? Je ne m’étais pas endormi. J’avais simplement l’esprit ailleurs, je pensais à mon travail, je suis sur une traduction urgente. Le vieil homme prend cette précision pour une invite à partir – et il est vrai que c’en est une. Il enfile son manteau, coiffe son chapeau, grommelle encore quelque chose sur l’âge, sur la solitude, pendant que je l’accompagne vers la porte. Au moment où mon père va partir, je l’embrasse sur la joue – une attention que je n’ai pas souvent. Il hoche la tête, s’éloigne à pas cassés dans le hall d’entrée. Chaque fois qu’il me quitte, j’ai le sentiment que c’est la dernière fois que je le vois. Et dire que je n’ai même pas pensé à lui offrir le café.

Il faut maintenant que je me remette au boulot. Je n’ai pas fait beaucoup de chemin ce matin, il faut bien l’avouer. J’envoie une grimace au miroir du vestibule. Un masque de carton me montre ses incisives de lapin. La lumière jaune et souffreteuse ne m’avantage pas particulièrement, c’est vrai. Il faudrait que je mette une 100 watts à la place de cette 60. Ensuite, j’avale une tasse de café pour me donner du tonus.

L’après-midi s’est traîné à une allure d’escargot. J’ai dû regarder ma montre vingt fois ou plus. L’obsolescence calculée n’a rien de passionnant. Les phrases en anglais se brouillent constamment devant mes yeux, il faut parfois que je relise quatre fois les mêmes mots pour saisir un sens qui se dérobe. Allez péter le feu, avec un boulot aussi ingrat ! Insidieuse, la migraine est revenue, elle me grignote les tempes et le bas du front. Il a fallu que je retourne deux fois aux cabinets ; la deuxième fois, j’ai vu que le papier était légèrement taché de sang. Il ne manquerait plus que je fasse des hémorroïdes ! Et tout ce qu’on dit sur le cancer du colon… La chaleur des radiateurs m’assèche la gorge, et j’ai bu deux bières, plus une tasse de thé à quatre heures. Et depuis le milieu de l’après-midi, une drôle de douleur sourde, qui enfle et décroît selon un lent rythme végétal obéissant à je ne sais quelle fantaisie interne, a pris possession de mon bras gauche. Un rhumatisme, sans doute : dehors il n’a pas cessé de pleuvoir, la pluie m’agace les dents contre les carreaux embués, la cour est devenue un cloaque où reluisent quelques reflets pisseux venus des hauteurs.

Je me suis arrêté à six heures. Ou un peu avant six heures. Je n’en peux vraiment plus. J’ai dû reprendre deux Aspro pour ma tête, je me suis servi un Martini, et je suis allé m’écrouler dans mon fauteuil. Je suis en moiteur, mon bras me fait mal, surtout aux articulations – coude et épaule, c’est bien un symptôme rhumatismal – et j’ai des palpitations. Je n’ai pas le courage de lire, j’ai mis France-Musique, il y a du Brahms et du Vivaldi. J’ai siroté encore un Martini, et j’ai réussi à m’arracher vers les sept heures et demie.

Demain, travail ou pas, pluie ou pas pluie, il faudra que je m’aère. Ça ne peut pas continuer ainsi. Cloué à mon bureau, le dos courbé, respirant l’atmosphère sèche du chauffage central, je cours à la dessiccation, à la lyophilisation. L’image me fait sourire.

Pour mon repas (le soir, je mange le plus souvent chez moi), j’ai ouvert une boîte de cassoulet et une boîte d’ananas. Il me reste aussi quelques feuilles de laitue. Mais je n’ai pas très faim, la tuyauterie bruyante de mes intestins continue de se manifester, expulsant de temps à autre des gaz nauséabonds.

Je suis en plein dans mon cassoulet quand le téléphone sonne. Je vais répondre, c’est tante Félicia, la veuve d’Adrien, cet oncle obèse mort il y a quelques années. Félicia a le chic pour m’appeler chaque fois en plein milieu d’un repas ! À travers le cercle d’ébonite, sa voix me parvient mal, curieusement déformée, comme si elle venait d’une chambre sourde à l’acoustique étouffée par de lourdes tentures, par des brassées de fleurs aux odeurs entêtantes. Il vous vient de ces idées, parfois ! Il est vrai que tante Félicia est bien vieille et qu’on s’attend d’un mois sur l’autre qu’elle suive son éléphantesque époux. Vais-je lui dire que j’ai rêvé de lui, la nuit passée ? Ce ne serait pas du meilleur goût. Si elle prenait une attaque en pleine conversation téléphonique ? Je ne veux pas risquer ça, et je suis bien content quand elle se décide enfin à raccrocher, après m’avoir soutiré la promesse d’aller lui rendre visite le week-end prochain.

Ça fait au moins dix fois que je lui promets de passer, sans jamais le faire. Si je continue de lui faire faux bond, elle mourra sans m’avoir revu. Mais c’est vrai que je n’ai pas l’esprit très famille. Et puis aussi, que peut-on avoir à dire à quelqu’un qui a trente ans, quarante ans de plus que soi ? Ce sont deux univers. Lorsqu’on atteint, qu’on dépasse quarante ans, il faut bien s’attendre que vos parents de la génération précédente s’éteignent les uns après les autres. Beaucoup sont déjà passés de l’autre côté. Pourquoi pas mon père ? On ne doit pas faire un drame de cette éventualité. C’est le cours normal de la vie. De la vie, de la mort.

Avec tout ça, mon cassoulet a refroidi. Je tourne un moment dans mon assiette un morceau de pain piqué au bout de ma fourchette, mais je n’ai pas la moindre envie d’avaler cette sauce froide qui se fige, où nagent des bouts de gras et tout un caillebotis de haricots. La radio grésille les nouvelles de huit heures. Un cadre de gauche s’est donné la mort avec toute sa famille parce qu’il venait d’être licencié par un patron de droite ; un condamné à perpète s’est échappé et a tué une gamine ; Reagan à nouveau à l’hôpital, un rhume de rien. Je n’ai vraiment pas faim. Tant pis pour M. William Saurin. Je mange quand même une rondelle d’ananas, que je fais passer avec une gorgée de vin rouge. Pouah ! Le vin rouge sur l’ananas au sirop, ça ne va pas du tout.

Je rote, je pète, et je passe au salon, où je me sers une petite prune. J’allume aussi un Niftas. Ça fait du bien. Je vais regarder ce qu’il y a à la télé. J’appuie sur le bouton, je m’affale dans le fauteuil. Mon bras gauche m’élance toujours. Je le masse sans conviction. Ce soir, il y a un western. Je n’aime pas ça. Violence, manichéisme, débilité. J’arrête au milieu. Ma migraine est revenue (je ne peux même pas dire qu’elle soit jamais partie totalement), j’ai le souffle court, les sinus enflammés, le cœur qui bat la chamade. Je n’aurais peut-être pas dû finir sur cette prune et le cigarillo. J’aurais peut-être dû prendre ces fichus gélules. Mais j’ai oublié, une fois de plus. Le mieux, c’est que j’aille me coucher tout de suite. Une bonne nuit de sommeil, et demain je serai frais comme un œuf.

Je passe dans ma chambre, je me déshabille, pliant avec soin sur la chaise à côté de mon lit mon costume gris sombre et ma chemise blanche aux poignets empesés. J’enfile mon pyjama, et je vais à la salle de bains pour la toilette du soir. Réduite au minimum. Je n’ai qu’une hâte : me mettre au lit. Dans le rectangle lumineux au-dessus du lavabo, mon visage est gris-jaune, luisant, les cernes autour de mes yeux grignotent mes paupières, j’ai les lèvres violettes. Je souris quand même à cette image peu flatteuse. Mes dents sont beiges, plantées comme des dominos dans mes gencives couleur jambon de régime. Mes cheveux clairsemés sont collés sur le dessus de mon crâne. Voilà le résultat d’une journée de travail, enfermé dans la mauvaise atmosphère d’un appartement surchauffé. Demain…

Oui, demain.

Je fais une dernière fois le tour des pièces, j’éteins la lumière du salon, celle du couloir, celle de la cuisine et la lampe plafonnière de la chambre, dont je tire les rideaux des fenêtres sur le crépitement de la pluie battante. Enfin, je peux me glisser dans mes draps. L’éclairage bleuté de ma lampe de chevet est reposant. Mais je frissonne : mes draps sont glacés, j’ai les pieds gelés.

Je prends sur la table de nuit le roman d’Agatha Christie commencé depuis au moins une semaine, mais je ne lis guère que deux ou trois pages, qui glissent à la surface de mon esprit sans parvenir à s’y déposer. J’ai trop mal à la tête pour lire. Et puis mon bras gauche me fait toujours mal, c’est comme si j’avais à la place du bras un tuyau parcouru par un liquide brûlant qui puise irrégulièrement. Saloperie de rhumatisme. Même le fait de garder le bras à demi levé pour tenir le livre m’est pénible. Je laisse tomber l’ouvrage sur le tapis.

Je respire mal. J’aurais dû prendre la précaution de fermer le radiateur avant de me coucher. Tant pis. Pas le courage de me relever. Mon ventre est ballonné, je sens des gaz y rouler. Mais je ne peux même pas les expulser, j’ai l’impression que si je poussais pour péter je me déchirerais le trou du cul.

Je ne parviens toujours pas à me réchauffer. Trop chaud à l’extérieur, trop froid à l’intérieur. Je vais fermer la lumière. À cause de mon bras, il faut que je roule sur le côté gauche pour pouvoir presser le commutateur de la main droite.

Voilà.

Je rebascule sur le côté droit. Bou-boum, bou-boum, bou-boum, fait mon cœur, là-bas, au fond du puits. Mon cœur ? Non, je suis tout entier au fond du puits. L’eau saumâtre du puits m’environne, clapote autour de moi, pénètre dans ma bouche pâteuse, dans mes narines obstruées par les algues.

L’eau épaisse, à goût de javel, colonise toutes mes cellules, dilue mes substances corporelles. Je suis eau, je croupis au fond du puits de ma chambre, j’en épouse le volume moussu que mon sommeil de glace et de feu va ronger.

Eau dormante, je dors.

3.

Je gicle du sommeil comme on émerge d’une eau glaciale où l’on a trop longtemps séjourné.

J’ouvre les yeux. Ma chambre est un éblouissement de lumière dorée qui se répand en nappes fluides sur le parquet et sur les murs, à travers les deux vastes fenêtres aux rideaux tirés. Dehors, il doit faire idéalement beau. J’aime être ainsi réveillé par le soleil. Je me redresse d’un seul mouvement, écartant les draps tièdes de mon corps qui n’aspire qu’à la liberté.

Une bonne chaleur nimbe mon visage et mon buste. Je me sens bien, merveilleusement bien. Cette journée, comme la précédente, sera une bonne journée. Comme la précédente ? Tiens ! Je ne parviens pas à me souvenir de ce que j’ai bien pu faire la veille. Ce flou dans ma mémoire assombrit un instant ma bonne humeur – mais un tout petit instant seulement. Ce n’est pas hier qui compte, c’est aujourd’hui, c’est tout de suite.

D’un bond, j’ai sauté hors du lit. Tous les muscles de mon corps répondent à la perfection à la moindre sollicitation de mon cerveau. Je suis en pleine forme. J’ai vingt-trois ans, ma santé ne m’a jamais causé la moindre inquiétude, j’entretiens quotidiennement mon corps par la gymnastique suédoise et des exercices de plein air. Et pour ce qui est de ma carrière, j’ai le choix entre ce poste de traducteur à l’UNESCO, qui peut me mener loin, ou carrément tenter ma percée dans le monde littéraire, que l’accueil réservé à mes premiers textes publiés dans des revues semble promettre au succès. Bref j’ai, comme on dit, l’avenir devant moi.

Et à l’orée d’une journée comme aujourd’hui, inondée de soleil, cet avenir me paraît particulièrement riant. Alors que je parcours à petites foulées la distance qui me sépare de la porte, là-bas, le reflet de mon buste en mouvement s’encadre dans un petit miroir accroché au mur à gauche. Je ne peux m’empêcher de m’arrêter pour jeter un coup d’œil prolongé sur mon double, à qui je souris largement, en guise de bonjour matinal. Mon reflet me renvoie mon sourire. Nous sommes mutuellement contents de nous. Il y a de quoi : le visage qui me regarde a le teint coloré et bronzé, la peau saine et lisse, l’œil clair, le cheveu dru et bien planté qui se désordonné en lourdes boucles châtain, les dents régulières et étincelantes de blancheur. Pas de doute, je suis, nous sommes, ce qu’on appelle un beau gosse.

Cependant cette station devant la glace fait surgir dans mon esprit un souvenir de la nuit qui reste imprécis, mais suffit dans son imprécision à me faire froncer les sourcils. Cette nuit j’ai fait un rêve, un rêve où je me contemplais dans un miroir qui me renvoyait l’image d’un visage terni, usé, vieilli. Est-ce déjà la peur de la vieillesse qui visite mon inconscient ? Absurde ! Je secoue la tête pour en chasser ces visions qui ne parviennent pas à s’ordonner en séquences claires, qui se contentent de laisser à la surface de mon esprit une petite salissure vaguement répugnante – comme une tache de vin sur la joue d’une jolie fille.

Allons ! ne nous laissons pas aller à des pensées morbides. Je suis jeune, tout mon être fonctionne à la perfection, tête bien remplie, cœur réglé au quart de tour, poumons gorgés d’air frais, système digestif si bien rodé que je ne le sens même pas, membres dont les muscles et les articulations baignent dans l’huile. Que puis-je demander de plus, avec en outre la perspective d’un avenir créatif et confortable ?

Un léger frisson me parcourt le dos alors que je viens de reprendre ma marche en avant vers la porte. Il me semble que la lumière a baissé d’intensité et que la température ambiante a suivi le mouvement. Effectivement, la luminescence qui vient des fenêtres n’a plus cette belle couleur d’or en fusion, plutôt la tonalité brouillée d’une eau de vaisselle dont les bulles gris bleuté trembleraient à la surface des carreaux. Sans doute un nuage qui passe devant le soleil. Et il est vrai que l’air a nettement fraîchi. Je dors toujours nu, il ne s’agirait pas que je prenne froid bêtement ; et comme je sens sur ma peau la vague frisante de la chair de poule, j’accélère ma marche vers la porte.

Mais pourquoi est-elle si lointaine ? Une idée étrange me traverse : la chambre a grandi pendant la nuit. Voyons, c’est idiot. Idiot ? Mais pourquoi la porte se trouve-t-elle tout là-bas, au bout d’un terre-plein désertique où les lattes du plancher, grises dans la lumière froide qui se déverse à flots des fenêtres, s’amenuisent jusqu’à n’être plus visibles dans le poudroiement mat ?

À nouveau je m’arrête. Empli cette fois d’un malaise perceptible. J’éprouve une sensation de déjà vu, de déjà vécu. Est-ce que mon rêve nocturne ne contenait pas une scène où je me voyais arpenter une pièce à la géométrie distendue ? Ou alors il s’agit d’un autre rêve, plus ancien ? Ma mémoire ne peut pénétrer plus avant dans ces réminiscences brumeuses, ces images brouillées qui se dissolvent quand je crois pouvoir les saisir.

Je suis furieux contre moi-même de ternir cette matinée qui s’annonçait si belle, à cause d’un rêve effacé, ou de plusieurs rêves déjà enfouis dans l’oubli diurne. Mais pourtant, cette porte, si éloignée de mon lit… Un nouveau frisson me secoue tout entier. La température a dû encore baisser, et la luminosité est tombée un peu plus. Avec stupéfaction, je sens que malgré moi mes jambes se sont remises en mouvement, mais pour cette fois me porter en arrière. Malgré moi, contre ma volonté, je recule.

Je recule, sans cesser de fixer le rectangle brun de la porte qui tremble légèrement dans la perspective étirée de la pièce que la brume grise traversant la fenêtre emplit d’un miroitement louche. Cette porte me fascine. Je ne peux plus, maintenant, en détacher mon regard. Un pas, deux pas, trois pas en arrière. Je suis subitement pris d’un tremblement nerveux qui traverse mon corps à la manière d’un courant électrique. Le froid. Le froid, ou… Je n’ose pas formuler en clair le fond de ma pensée. Mais en réalité, je connais bien le nom de la bête malfaisante qui est tapie au fond de mon cerveau. Je le connais, et il m’envahit soudain avec la brusquerie des eaux furieuses d’un barrage qui vient de céder.

La peur.

Je recule encore. Je sais maintenant de quoi j’ai peur : de ce qu’il y a derrière la porte. Cette présence froide, là-bas, juste derrière la porte. Je ne sais pas ce que c’est, pas encore, mais la simple idée que je vais bientôt le savoir me glace. Je recule, et d’un seul coup je me sens bloqué : mes jambes viennent de rencontrer l’extrémité de mon lit. Et c’est à ce moment précis que tout là-bas, au bout de la plaine de brouillard, je vois distinctement la poignée de la porte se mettre à tourner.

Je suis figé contre le rebord du lit, je suis pareil à une statue de glace, pareil à une statue de sel, et pourtant je sens gonfler à l’intérieur de ma poitrine paralysée un cri qui, lorsqu’il jaillira, aura la force d’une explosion.

Au bout de l’univers, au bout de l’esplanade de brume, le battant de la porte s’écarte lentement du chambranle. Et cette fois, je sais ce qu’il y a derrière.

Cette fois, je sais qui est derrière, je sais qui vient me chercher, et pourquoi.

Alors le cri explose dans ma gorge et emplit le monde de son assourdissante stridulence.

4.

Tu te réveilles en criant.

Ta chambre est obscure, et pourtant elle baigne dans une luminosité qui n’a pas de nom. Pas de nom, parce que ceux qui ont pu l’observer n’ont jamais eu l’occasion de la nommer.

Tu te réveilles en hurlant. Quelqu’un est entré. Une douleur atroce te déchire la poitrine. Quelqu’un est entré dans ta chambre, quelqu’un est entré dans ta nuit, quelqu’un s’est penché sur ton lit, et des mains d’acier froid ont traversé ta poitrine pour venir saisir entre leurs doigts de givre ton cœur palpitant.

Tu te débats. Ta poitrine est un volcan de souffrance éructant des torrents de lave brûlante. Tu te débats, tu hurles dans la fournaise qui te consume.

Mais les doigts de glace incandescente qui te broient le cœur ne desserrent pas leur étreinte.

Et tu cesses vite de hurler.