CHAPITRE XXXVIII

On arrivait à la fin du mois de novembre. Le soleil, à présent, ne faisait plus que de rares et furtives apparitions au-dessus de la ville. Le ciel automnal, triste et morne, avait pris définitivement ses teintes grises.

Au Palatin, les intrigues se poursuivaient. Mammaea, avec une constance sans faille, continuait de saper l’autorité de l’empereur et de distribuer, sans parcimonie, son or à tous ceux qu’elle entendait gagner à sa cause.

Un matin, Maesa fut appelée d’urgence dans les appartements de sa fille et la trouva dans un état d’excitation inhabituel. Mammaea tournait en rond comme une lionne en cage, les joues échauffées par l’émotion.

— Mère, s’exclama-t-elle, enfin !

— Que t’arrive-t-il ? demanda Maesa. Où est Alexianus ?

— Alexandre est à côté. Je lui ai ordonné de ne pas quitter la chambre de la journée. Il n’est plus en sécurité dans ce palais !

— Tu dis ?

Mammaea désigna du doigt une forme sur le sol, recouverte d’une étoffe.

— Hier soir, dit-elle, pendant le repas, l’un des esclaves qui apportaient les plats a fait tomber un morceau de viande ; Ferox l’a aussitôt englouti.

Elle se pencha et souleva avec répugnance la couverture qui dissimulait la chose sur le sol.

— Et voici ce qu’il lui est arrivé ! annonça-t-elle en tremblant.

Par terre, gisait le cadavre d’un petit chien maltais à poils blancs, la gueule ouverte, les crocs et la truffe rougis de sang.

— Sitôt après, la pauvre bête s’est mise à gémir et s’est couchée sur le dos, poursuivit Mammaea avec une mine décomposée. C’était affreux à voir : elle se tordait dans tous les sens, les pattes raides… et tout ce sang… Elle bavait du sang à n’en plus finir ! Alexandre était pétrifié d’horreur !

— Varius ?

— Évidemment ! s’écria la princesse. Qui veux-tu que ce soit d’autre ? Ce monstre a voulu empoisonner mon fils !

— Les plats n’auraient-ils pas dû être goûtés en cuisine ?

— Ils l’ont été, répliqua Mammaea, mais il faut croire qu’on nous a abusées ! Les goûteurs prennent des philtres qui contrarient l’effet des poisons ; parfois ils font semblant de porter un aliment à leur bouche mais en fait ils le recrachent en cachette. D’ailleurs, ces maudits goûteurs ont disparu… ! En tout cas, maintenant nous pouvons être sûres que Varius essaye de se débarrasser d’Alexandre ! Il ne lui suffisait pas de lui avoir retiré son titre et de le maintenir prisonnier au palais, il lui faut encore l’assassiner !

— Bien, jeta Maesa, nous devons renvoyer tous les esclaves, toutes les caméristes, tous les domestiques de la vaisselle et des cuisines qui ont autrefois servi Varius et qui pourraient devenir ses exécuteurs. Nous avons assez d’argent pour nous acheter nos propres serviteurs. Et il faut désormais intercepter tout ce qu’Alexianus serait susceptible de toucher : boissons, mets ou vêtements.

— Nous n’avons plus de détachement de prétoriens, s’inquiéta Mammaea. Qu’adviendra-t-il si l’un des sicaires de Varius tente de poignarder Alexandre ?

— Nous allons aussi nous acheter une garde personnelle. Alexianus sera protégé jour et nuit.

— Je n’arrive pas à croire qu’il ait osé attenter à la vie de son propre cousin !

Maesa leva sa main sur laquelle se tordait un lacis de veines drues et bleues.

— Il n’est pas complètement stupide, dit-elle. Il sait le danger qu’Alexianus représente pour lui. Sans compter que ses favoris, eux non plus, ne sont pas idiots, ils ont senti le vent tourner… Hiéroclès en particulier, qui joue dans cette affaire sa sécurité et son avenir, n’est certainement pas le dernier à pousser Varius à prendre des mesures radicales…

Mammaea se calma, aspira une large bouffée d’air, écouta vers la chambre où reposait Alexandre. Elle parut redevenir maîtresse d’elle-même mais l’inquiétude continuait de blanchir son teint.

— Je ne sais pas comment tout cela va finir, soupira-t-elle.

— Varius a abattu ses cartes. À présent, nous n’avons plus le choix. C’est Alexandre ou lui.

— Mais tu sais bien que Varius est inaccessible, se désola la princesse. Nous avons beau acheter des espions, ils ne peuvent rien faire de plus que nous tenir informées de ce qui se passe au Sessorium. Bien malin celui qui pourrait l’approcher et nous en débarrasser ! J’ai tellement peur pour la vie d’Alexandre, pour notre vie à tous, que je me demande si nous ne devrions pas renoncer ! Peut-être faut-il attendre que les tensions s’apaisent et cesser d’exciter la colère de ce pauvre malade ?

— Si tu attends, la prévint sa mère, il gagnera. Et plus il se sentira invulnérable, plus il sera méchant. Je connais Varius : il est mauvais comme une teigne, rancunier et obstiné comme un âne. Au bout du compte, nous perdrons tout.

— Tu as raison, grinça sa fille. Le tuer est le seul moyen. Mais la question reste : comment ?

Maesa resserra son grand châle avec un geste machinal. Son visage exprimait une détermination implacable, froide, détachée.

— Si nous les chauffons suffisamment, dit-elle, les prétoriens finiront par se révolter. Et ils se chargeront du travail à notre place.

Sur quoi elle ajouta :

— Après tout, ils en ont l’habitude…

À quelques jours de là, dans l’auditorium du palais sessorien, Soemias, elle aussi, essayait de calmer Varius qui venait d’entrer dans l’une de ses colères coutumières.

L’adolescent, en effet, trépignait de rage, la bouche contractée, les dents serrées.

— Incapable ! hurlait-il à l’esclave prosterné devant lui. Est-ce si difficile de verser un peu de poudre dans un plat ? N’y en a-t-il aucun, parmi vous tous, qui n’ait pas la cervelle creuse ?

Relevant un genou et laissant l’autre à terre, l’esclave étendit ses bras vers l’empereur avec un geste suppliant.

— Ô dominus, pardonne-moi d’avoir échoué comme les autres ! Mais à présent le jeune Alexandre est mieux gardé que les Enfers ! Des hommes en armes sont postés du matin au soir devant sa porte et chaque nuit les verrous de sa chambre sont tirés ! Sa mère ne le quitte pas des yeux, ses précepteurs l’accompagnent partout, ainsi que des soldats qui lui emboîtent le pas où qu’il aille ! Tous les anciens domestiques, esclaves, affranchis, échansons, ont été renvoyés du palais et remplacés ; les plats servis sont goûtés trois fois par trois personnes différentes, les coupes de vin qu’on lui présente sont changées dès qu’il y a porté ses lèvres ; rien n’arrive des cuisines sans avoir été examiné, reniflé, goûté ! Tout est contrôlé, rien ne lui parvient sans avoir été au préalable vérifié, jusqu’à ses parfums ou l’eau de son bain !

Un autre esclave vint se courber devant Varius et lui fit à son tour l’aveu de son échec :

— Seigneur, dit-il contrit, je n’ai rien pu faire moi non plus. Sitôt arrivé aux cuisines, le structor(148) m’a reconnu. Il s’est souvenu que je faisais partie du service impérial et il m’a fait chasser. Comment aurais-je pu verser le poison dans les amphores ? Comment aurais-je pu approcher le jeune César ?

— Il n’est plus César ! vociféra Varius.

Et il abattit de toutes ses forces son sceptre sur le crâne de l’esclave, qui s’écroula à ses pieds. L’autre dévisagea avec effroi le corps effondré de son camarade et recula sur les genoux, se mettant hors de portée du sceptre de l’empereur.

— Laisse, dit Soemias. Inutile de décimer tout le personnel, cela ne changera rien.

— Peut-être, bougonna l’adolescent, mais cela me soulage.

Il renifla avec dédain et fit signe à Myrismus de s’approcher :

— Puisque mes envoyés ne peuvent pas éliminer Alexianus, lui dit-il, qu’ils chargent tous ceux qui vivent dans l’entourage de cette petite vermine de le faire à leur place. Que l’on fasse savoir à tous ceux qui côtoient mon cousin au Palatin, y compris ses professeurs, que celui qui m’en débarrassera sera largement récompensé. Qu’on leur dise que ma générosité sera sans limites : ils pourront prendre dans mon palais tout ce qu’ils seront capables de soulever d’or et de pierres précieuses. Et peu m’importe la façon qu’ils emploieront pour le tuer pourvu qu’ils le tuent ! Ce ne sont pas les moyens qui manquent ! Ils peuvent tout aussi bien le noyer dans sa piscine, lui trancher la gorge, l’étrangler, l’étouffer avec sa toge, lui briser la nuque… Cela m’est égal !

Depuis plus d’une semaine, il vivait dans l’obsession de la mort de son cousin. Et son imagination débordante, cette imagination qu’il ne pouvait contrôler, qui échappait sans cesse à sa volonté, s’en allait errer dans les plus sombres sphères de ses pensées pour en rapporter des intentions épouvantables et terribles, d’odieuses et ingénieuses idées de meurtre.

— Je ferai ce que tu me demandes, sois tranquille, répondit le préfet en hochant la tête.

— Autre chose, ajouta Varius, l’œil mauvais. J’en ai assez d’entendre tout le monde l’appeler encore César alors qu’il n’est plus rien ! Je veux que l’on recouvre de boue toutes les inscriptions gravées sur le socle des statues qu’on a érigées en son honneur, le jour de l’adoption ! Que l’on macule son nom comme s’il n’avait jamais existé et comme s’il était déjà mort !

Myrismus s’élança avec rapidité pour exécuter les ordres de l’empereur, lequel, tout à coup rasséréné par les résolutions qu’il venait de prendre et qu’il trouvait fort judicieuses, alla s’asseoir sur son trône avec une pose de majesté tranquille.

— Tu ne devrais pas informer tout le Palatin que tu souhaites éliminer Alexianus, lui reprocha Soemias, contrariée. Tu parles trop !

— Et toi, tu parles pour ne rien dire, lui rétorqua Varius.

— Je n’agis que pour ton bien !

— Élagabal m’a fait savoir que bientôt ma volonté ne rencontrerait plus aucun obstacle, déclara l’adolescent. Les mages m’ont assuré qu’Alexianus serait la dernière personne à se dresser contre moi et que je saurai le vaincre.

Soemias se demanda s’il était réellement convaincu de ce qu’il disait ou s’il tentait de s’en persuader. Ce ton de fanfaronnade s’accordait mal avec sa couardise naturelle.

— Et si c’était le contraire ? interrogea-t-elle, découragée et animée d’un terrible pressentiment.

— Depuis quand doutes-tu des prédictions de mes devins ? cracha Varius. Tes avertissements auraient-ils plus de valeur que ceux des fidèles desservants de l’astre divin ?

— Ne sous-estime pas l’ambition de Mammaea. Elle est prête à tout pour gagner la pourpre.

— Ta sœur ne me fait plus peur. Les mages m’ont dit que je n’avais plus rien à craindre d’elle.

— Ils se trompent.

Varius brandit son sceptre dans un geste de colère :

— Mes devins ne se trompent jamais ! Ce sont eux, qui, du fond des chambres secrètes, ont la connaissance de la raison mystérieuse et profonde de l’univers ! Ce sont eux qui, agenouillés devant la pierre lumineuse et les entrailles des veaux sacrés, déchiffrent le sens de l’avenir, et cela depuis le premier Sampsigeram !

Et, sur cette tirade pompeuse, il fit signe qu’on lui amenât son gros lion, qu’un serviteur, à l’autre bout de la pièce, tenait en laisse. Il fit coucher le fauve à ses pieds et lui caressa nonchalamment la crinière. L’animal étira ses énormes pattes devant lui, s’installa paisiblement sur son coussin, comme un beau sphinx sur son piédestal. Afin de parfaire le tableau, qu’il trouvait intéressant, Varius posa à son tour ses deux mains sur ses genoux et releva dédaigneusement le menton, dans l’attitude hiératique et ridiculement solennelle d’une divinité égyptienne.

— Ne doute plus jamais des paroles d’Élagabal, dit-il.