CHAPITRE XII
Le lendemain de leur installation dans la Domus Augustana(80) Maesa rendait visite à son petit-fils dans ses appartements privés.
Elle ne fut guère surprise de constater que le jeune empereur s’était attribué la plus belle chambre de l’ancien palais de Domitien.
La pièce était d’un luxe inouï et enchantait le regard de tous ceux qui y pénétraient pour la première fois. Les murs étaient recouverts de marbres dont les différentes teintes composaient, avec celles du granit et du porphyre, d’harmonieux dessins, tandis que le plafond, rehaussé d’or et de lapis-lazuli, était peint de fresques magnifiques. Une large fenêtre laissait entrer les rayons du soleil au centre de la pièce, pour mieux illuminer les mosaïques noires sur fond blanc, bordées de précieux coquillages. Dans les parois, des niches profondes abritaient des statues et des bassins en bronze. Le lit impérial, aux pieds d’ivoire et au cadre d’argent, s’élevait sur une estrade sculptée, de plusieurs degrés, recouverte d’un tapis de pourpre.
La vieille princesse trouva Varius allongé sur sa couche, la joue posée sur son bras replié. L’adolescent ne bougeait pas, semblait feindre l’abandon du sommeil.
Elle s’approcha de lui, le regarda d’un air sceptique, s’interrogea. S’était-il assoupi les yeux ouverts ? Rêvait-il ?
Rien ne passait dans ses prunelles de cuivre, ni tristesse ni joie, pas la moindre lueur d’intérêt, pas la moindre étincelle de vie.
Son regard vide fixait les figures peintes du plafond, sans paraître penser, sans remuer, comme s’il n’avait été qu’une chose inanimée, sans os et sans nerfs, l’esprit suspendu dans une torpeur béate, flottant dans le néant. Et aucun bruit, aucun son ne paraissait pouvoir l’arracher à son inepte contemplation.
Maesa observa un instant ce phénomène de paresse et d’indifférence, cette abstraction humaine, cet être inexistant et pourtant si satisfait de lui-même. Elle dut surmonter sa répulsion pour lui adresser la parole.
— Varius, dit-elle dans un suprême effort, il est temps que nous discutions.
— À voir ta tête, répondit l’adolescent avec lenteur, je pressens que cela ne va pas être drôle.
— Tu as tes bouffons pour te divertir. Je suis venue te parler de choses sérieuses.
Cette entrée en matière provoqua une légère réaction et le jeune empereur se redressa sur son coude.
— Maintenant que tu as fait le tour du palais et pris possession de tes appartements, poursuivit Maesa, j’aimerais que tu m’accompagnes dans les bureaux impériaux.
— Pour quoi faire ?
— Pour que tu prennes conscience de ce que représente le gouvernement de Rome.
Cette remarque n’éveilla pas le moindre intérêt chez l’adolescent qui recommença à fixer les fresques au-dessus de sa tête.
— Il est temps que tu mesures l’ampleur de la tâche que tu dois accomplir, poursuivit sa grand-mère.
— Je sais ce que j’ai à faire, répliqua sèchement Varius.
— Vraiment ?
Il acquiesça sans parler, avançant seulement sa lèvre supérieure et faisant une moue affirmative. Maesa avait remarqué depuis longtemps qu’il s’était doté d’un répertoire de petits signes, de battements de cils, de grimaces, de mimiques délicates, comme un second langage.
— Je crois au contraire que tu n’en as pas la moindre idée, dit-elle posément.
Varius tendit la main en direction de l’esclave qui se tenait dans un coin de sa chambre.
— Apporte-moi à boire, lui ordonna-t-il.
Mais, d’un geste autoritaire, la princesse renvoya le domestique qui s’avançait, une coupe à la main, pour servir son maître.
— Un empereur ne passe pas son temps à se prélasser, lui reprocha Maesa. Désormais certaines responsabilités t’incombent.
— Je sais ce que j’ai à faire.
— Bien, fit Maesa. Alors laisse-moi seulement te rappeler ce qui t’attend. Premièrement, je t’informe qu’il te faudra te rendre régulièrement aux réunions du Sénat et les présider.
À cette simple annonce, Varius laissa échapper un profond soupir.
— J’irai, répliqua-t-il à contrecœur.
— Tu devras bien entendu prendre part aux débats et à toutes les décisions de l’assemblée. Et si tu ne peux pas aller à la Curie, tu devras néanmoins correspondre avec les Pères conscrits par l’intermédiaire des questeurs. Tu devras aussi participer aux commissions de rédaction des senatus-consulte(81).
Varius ne put réprimer une grimace.
— C’est tout ?
— J’ai bien peur que non. Ce sera également à toi de nommer les magistrats et les promagistrats, ou de contrôler leur élection, de pourvoir aux charges publiques, de recevoir les plaintes des citoyens et d’examiner les affaires concernant l’administration de la ville.
Cette fois, l’adolescent toussa bruyamment, comme si quelque chose lui était resté en travers de la gorge. Et Maesa, encouragée de s’être si bien fait comprendre, poursuivit sur le même ton :
— Tu devras aussi faire procéder au recensement des chevaliers et à la mise à jour de la liste des sénateurs, veiller au bon fonctionnement de la vie quotidienne dans la capitale, à l’entretien des édifices et des espaces publics, des aqueducs, des thermes et des routes, sans parler de l’adjudication des grands travaux et de la perception des impôts.
Elle fit une pause, laissant l’adolescent à sa surprise, observant la blancheur qui envahissait ses joues pleines.
— Mais peut-être suis-je trop allusive, mon enfant ? Laisse-moi t’expliquer plus précisément ton travail. Tu devras surveiller les dépenses publiques et les recettes fiscales des provinces, vérifier l’approvisionnement de Rome, décider des distributions gratuites de blé, mais aussi maintenir un approvisionnement suffisant des marchés à un prix convenable, ce qui implique un contrôle systématique non seulement des réserves, mais également des voies d’acheminement et des transporteurs.
Le silence devint plus épais.
— Mais voilà que j’oublie l’essentiel, reprit la grand-mère d’une voix égale. Il te faudra également veiller au Trésor militaire, organiser les promotions et les retraites des soldats, ainsi que leur recrutement, payer les soldes, bien sûr, et aussi les primes, pourvoir à l’approvisionnement des camps militaires, organiser la défense le long des frontières de l’Empire, sans oublier le maintien de l’ordre à Rome même et la sécurité des habitants contre les incendies.
Varius se redressa sur son lit et avala sa salive :
— Je ne pourrai jamais faire tout ça, dit-il abasourdi.
Maesa hocha la tête gravement.
— Il le faudra bien, puisque tu es l’empereur. Enfin, ajouta-t-elle, n’oublie pas qu’aux audiences, aux procès, aux réunions du Sénat, à l’administration de la ville, s’ajoute le soin de contrôler la gestion des gouverneurs et des procurateurs dans les provinces, c’est-à-dire qu’il te faudra lire tous les rapports, tout le courrier que ceux-ci ne manqueront pas de te faire parvenir, tous les jours de l’année, des quatre coins de l’Empire. Et il va sans dire que tu devras obligatoirement répondre à ces lettres. Il te faudra enfin surveiller le travail des préfets, des administrateurs et de tous les fonctionnaires impériaux.
— C’est fini ?
Avec une douceur hypocrite, Maesa enfonça le clou :
— Non, bien sûr. Que vas-tu t’imaginer ? Cela n’est qu’un court inventaire des responsabilités que l’on t’a confiées. Tout ce que je viens de t’énumérer ne représente qu’une partie des devoirs de ta charge. Un travail institutionnel et purement administratif. Il convient de ne pas oublier que tu as aussi des occupations plus élevées.
— Lesquelles ?
— Tu n’es pas seulement le premier sénateur et le premier magistrat de Rome. Ton rôle consiste aussi, et surtout, à rester le maître du jeu politique.
— Je ne comprends pas, avoua Varius piteusement.
— Tu auras à surveiller à chaque instant et sans relâche les sénateurs, l’armée et la plèbe, ainsi que les élites des provinces romaines.
— Mais pourquoi devrais-je surveiller ces gens ?
— Pour te maintenir au pouvoir le plus longtemps possible, mon cher enfant. C’est ce que Tibère appelait « tenir le loup par les oreilles ».
À présent Varius tortillait nerveusement une mèche de ses cheveux blonds, autour de son doigt.
— La tâche est écrasante, mon petit, mais personne n’a jamais prétendu que le métier d’empereur était agréable ou de tout repos.
Il s’effondra sur le lit, comme s’il était déjà recru de fatigue.
— N’y a-t-il personne pour faire cela à ma place ? demanda-t-il d’une voix lasse.
— Certes, ricana Maesa. Les prétendants au trône ne manquent pas.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, se reprit Varius. N’y a-t-il personne pour m’aider à accomplir toutes ces choses ? Toi, par exemple ?
La vieille Syrienne s’inclina de bonne grâce, mais pas trop.
— Je serais ravie de te rendre ce service, mon enfant. Mais je ne voudrais pas que tu me le reproches par la suite.
Après une très brève méditation, Varius haussa les épaules.
— Le gouvernement de Rome ne m’intéresse pas le moins du monde, déclara-t-il. Je te confie le soin de t’occuper des affaires publiques, grand-mère. Fais comme bon te semblera, nomme les magistrats, rends-toi à la Curie à ma place, discute des lois de l’Empire, surveille le Sénat et le limes(82), si cela t’amuse.
Le souhait de Varius était clair et son petit discours de conclusion, une courtoise invitation à lui ficher la paix.
— Bien, répondit Maesa. Mais toi ? Que feras-tu pendant que je réglerai les affaires de l’État ?
— Ne t’inquiète pas pour moi, je saurai m’occuper.
— C’est-à-dire ?
Le jeune homme écarta les bras et les laissa retomber sur le lit, comme des branches mortes.
— Je n’y ai pas encore réfléchi, mais rassure-toi, je trouverai.
— Parfait, dit Maesa posément, sans trahir sa jubilation. Je te tiendrai informé des affaires importantes.
— Ne te donne pas cette peine, souffla Varius d’une voix de moribond. Je t’accorde toute ma confiance, grand-mère.
Soulagée et ravie que son petit-fils se dessaisît lui-même de ses prérogatives impériales, la vieille Syrienne eut un large sourire. Elle savourait enfin le goût de la victoire. Quant au nouvel empereur, elle n’eut aucun doute sur le fait que lui aussi trouvait largement son compte dans leur arrangement.
* * *
Enivrée par les responsabilités qui lui incombaient désormais par procuration, Maesa se comporta vite comme si elle eût été l’empereur de Rome lui-même, laissant Varius à son oisiveté habituelle et à ses futiles occupations, l’apathie de celui-ci lui laissant toute latitude pour prendre les décisions importantes.
Mais son répit fut de courte durée. Car le comportement de son excentrique petit-fils ne tarda pas à la rendre de nouveau inquiète.
En effet, à l’abattement des premières semaines, aux longues périodes de mélancolie et d’absence, succéda tout à coup, chez l’adolescent fantasque, une fébrilité inquiétante.
Varius fut bientôt envahi d’un tel sentiment de puissance, d’une telle ardeur de vivre et de jouir, que pas une journée ne passa sans qu’il eût à l’esprit une innovation originale, un coup d’éclat sans précédent, sans qu’il ne s’exaltât pour une idée délirante qui manifestait sa grandeur et sa magnificence royale. Revigoré par l’impression qu’il était enfin délivré de ses angoisses et de ses ombres, réanimé par la perspective de projets éblouissants, il affichait désormais une forme superbe.
Bien sûr, ces fameux projets n’avaient aucun rapport avec une vision politique concrète ou rien qui touchât de près ou de loin aux affaires de l’État. Ils consistaient essentiellement en l’organisation de fêtes et de somptueuses orgies. Repris par la fièvre des plaisirs et des provocations, l’adolescent se mit en tête d’inventer des festins dans lesquels le raffinement le disputerait au plus mauvais goût. Convaincu que sa supériorité ne pouvait s’exprimer autrement que par une existence parfaitement oisive et des largesses outrancières, il débuta une existence de satrape, organisant des réceptions d’un luxe inouï, multipliant à ces occasions les plaisanteries les plus loufoques et les exhibitions les plus scabreuses.
Tout au long de l’été, il organisa des banquets sur des thèmes colorés, un jour vert, le lendemain rose, un autre jour bleu, et ainsi de suite, avec, pour chaque journée estivale, une couleur différente. Il exigea que les lits de table soient recouverts de fourrure de lièvre et de coussins garnis de duvet de perdrix, que les salles du palais soient jonchées de fleurs, que les esclaves remplissent ses piscines tantôt avec du vin, tantôt avec de l’eau de mer, afin qu’il pût nager entouré de poissons exotiques.
S’inspirant des recettes du célèbre Apicius, le gastronome de Tibère, il se mit à délecter, chaque jour, sa petite clique de parasites syriens des plats les plus stupéfiants et les plus coûteux qu’on puisse imaginer : des sabots de chameau, des crêtes et des testicules de coq, des langues de rossignol, des têtes de paon, des cervelles de perroquet et de flamant rose. Des autruches étaient présentées à ses courtisans parées de leurs plumes et farcies de centaines de petites cailles, des panthères étaient servies, étalées sur un lit de truffes, avec un bouquet d’herbes odorantes dans les narines.
Au cours de ces fabuleux et incroyables repas, ses farces et ses espiègleries ne surprenaient pas moins que ses cadeaux.
Il lui arrivait de manifester sa générosité à l’égard de ses amis par la distribution de présents aussi dispendieux que pervers. Tel courtisan recevait un magnifique vêtement de soie ou un coûteux cheval de course, tel autre, moins chanceux, gagnait une souris ou se voyait contraint d’honorer, devant tous les invités, une vieille Éthiopienne édentée, Varius prétendant avec une effronterie puérile que c’était là une rare beauté qu’il avait achetée à prix d’or pour le plaisir de son hôte. Il se faisait amener, sur des plats d’argent, des bossus difformes nappés de sauce au garum(83) ou de moutarde et, sitôt après leur humiliante exhibition, les laissait repartir avec mille pièces d’or et toutes les cuillers de la vaisselle impériale.
Cédant à son goût immodéré pour les joyaux, il s’amusait à consteller les ailes mordorées des faisans de petites pierres précieuses, faisait saupoudrer les écailles nacrées des poissons de poussière d’argent, ordonnait que les fèves soient mélangées avec de l’ambre et le riz avec des perles rares.
Une autre de ses fantaisies fut de se constituer une véritable ménagerie au Palatin. À cet effet, il se fit rapporter toutes sortes de bêtes sauvages des provinces d’Asie et des contrées les plus reculées d’Afrique. Il eut bientôt en sa possession des serpents d’Égypte, des hippopotames, des crocodiles du Nil, un rhinocéros, des tigres, des léopards. Et l’enfant prodigue exigea naturellement qu’on régalât ses animaux des mets les plus recherchés, comme il le faisait pour ses courtisans : foie d’oie au miel, raisins de Damas, laitance de murène…