CHAPITRE XVI

Le lendemain de cette pitoyable nuit de noces, débutèrent les festivités offertes au peuple de Rome par le nouvel empereur. Les réjouissances commencèrent par des courses de char, dans le gigantesque Circus Maximus.

Dans la matinée, quatre cent mille personnes, suantes et piaffantes d’impatience, vinrent s’entasser sur les gradins de l’imposant édifice pour assister à l’arrivée de la pompa qui marquait l’ouverture des jeux.

La procession descendit du Capitole, traversa une partie du Forum, emprunta le vicus Tuscus(91) et, après être passée devant la grotte du Lupercale, atteignit l’entrée du grand cirque. Lorsque les trompettes retentirent pour annoncer son arrivée, les spectateurs lancèrent des vivats excités et se soulevèrent comme une immense houle.

Les magistrats et les vestales pénétrèrent les premiers dans l’arène, suivis par les fils de chevaliers, les musiciens tenant les lyres d’ivoire et les groupes de jeunes danseurs singeant les satyres et les silènes. Puis arrivèrent les athlètes, les magnifiques lutteurs, oints de cire et frottés d’huile. À leur suite défilèrent le collège des pontifes et les statues chryséléphantines des divinités, portées sur des brancards.

Lorsque les auriges, portant les couleurs des quatre factions, apparurent sur la piste recouverte de sable et de paillettes de chrysocolle, casqués et cuirassés, la cavea(92) s’emplit d’un tonnerre délirant de hurlements, de cris et d’applaudissements.

Dans le pulvinar(93), la grande loge impériale, Varius se leva et retint son souffle. Les narines dilatées, les lèvres frémissantes, il suivit des yeux, avec une fascination non dissimulée, les attelages qui trottaient majestueusement et frappa dans ses mains pour accompagner l’ovation du public.

Lorsque les hérauts à cheval annoncèrent le début des courses et que les chars regagnèrent leurs stalles de départ, il se rassit et promena alors son regard sur la foule.

Il vit que les sénateurs avaient pris place sur les sièges des premiers rangs, à l’écart de la plèbe bruyante et bouillonnante, entassée, elle, en haut des tribunes.

— Pourquoi les Pères conscrits ne se mêlent-ils pas au peuple ? demanda-t-il, contrarié, à Maesa. Ces prétentieux dédaignent-ils le voisinage de mes pauvres ?

— Tu sais bien que cela a toujours été ainsi, se contenta de répondre sa grand-mère.

L’empereur laissa tomber les coins de sa bouche :

— Eh bien, dit-il, j’aimerais que cela change ! Je vais ordonner que les aristocrates n’aient plus de banquettes réservées, que ce soit au cirque ou au théâtre.

— Ce serait une grave erreur, fit remarquer Maesa.

— Et pourquoi ?

— Pour plusieurs raisons, Varius. D’abord c’est un privilège que le divin Auguste a octroyé par décret aux clarissimes, il y a plus de deux siècles, et personne n’a jamais songé à mettre fin à cette ancestrale tradition. Ensuite, grâce à cette disposition du public, tu peux aisément identifier la source des manifestations et des émeutes. Cela te permet de mesurer ta popularité parmi les différents groupes de l’assistance, en particulier parmi les sénateurs. Ainsi, tu peux savoir quelles catégories de citoyens et quels individus t’ont applaudi le plus… ou t’ont hué au moment de ton arrivée.

Varius secoua la tête, peu convaincu par l’explication.

— Tatata ! dit-il. Personne n’osera jamais siffler l’empereur de Rome ! Surtout pas ces esclaves en toge !

— On n’est jamais sûr de rien, répliqua sa grand-mère.

— Regarde-les ! Regarde cette arrogance sur leurs visages ! s’énerva l’empereur. Je peux t’assurer que cela va changer ! Je te promets que, désormais, ces vieux croûtons resteront debout, en haut des gradins, avec les pullati(94) et les vendeurs de saucisses !

La vieille Syrienne haussa les épaules avec une fausse désinvolture qui cachait déjà une nouvelle crainte.

— D’ailleurs, reprit Varius, les traits éclairés soudain par une brillante idée, je vais leur faire savoir une bonne fois pour toutes de quel côté se trouve leur empereur !

Il fit signe à l’un de ses gardes de s’approcher et désigna du doigt la compagne d’un sénateur dans l’assemblée.

— Tu vois cette grosse femme laide ? dit-il au soldat, va et rapporte-moi son châle vert !

Le vert était la couleur fétiche du petit peuple, alors que les aristocrates soutenaient traditionnellement la faction des Bleus.

Quelques secondes plus tard, le garde revenait dans la loge avec un long morceau d’étoffe, qu’il tendit respectueusement à l’adolescent. Dans les gradins, les clarissimes regardèrent, interdits, l’empereur s’en recouvrir la tête.

— Voilà, déclara Varius, satisfait. Maintenant ils savent que je soutiens le parti de mes pauvres !

— Cela n’est pas très seyant, fit remarquer Soemias avec une naïveté comique. Depuis quand portes-tu du vert avec du pourpre ?

Varius émit un petit gémissement consterné :

— Il y a des moments, ma pauvre Soemias, répondit-il à sa mère, où tu raisonnes vraiment comme une oie.

Au même instant, le président des jeux jeta le linge blanc dans l’arène, donnant le signal du départ. Les grilles des douze stalles s’ouvrirent simultanément et les concurrents s’élancèrent pour effectuer les sept tours traditionnels de la course.

Dans un nuage de poussière et un jaillissement d’étincelles, les auriges poussèrent leurs chevaux au galop autour de la spina(95).

Très vite, les tribunes s’emplirent de cris hystériques, chacun hurlant et martelant son soutien au parti de son choix, encourageant ou conspuant tour à tour les cochers, lesquels, debout sur leurs légers chars de bois, les rênes passées autour de la taille et nouées dans le dos, menaient, sans entendre les hurlements de la vague humaine, leurs chevaux avec une maestria spectaculaire.

Dès le premier tour de piste, l’attelage des Bleus prit l’avantage, accélérant son allure à un rythme démentiel, profitant du fait que le char des Rouges, engagé à l’intérieur de la piste et contraint de négocier dangereusement le virage autour de l’une des bornes, dût ralentir sa course. Les Blancs et les Verts, quant à eux, se maintenaient derrière leurs concurrents et tentaient désespérément de remonter.

Varius afficha son dépit en croisant les bras d’un air boudeur.

— Peut-être devrais-tu ôter ton horrible châle vert ? ironisa sa mère, qui n’avait toujours pas digéré l’affront d’avoir été comparée au plus stupide des volatiles.

Aveuglés par le soleil et par la poussière qu’ils soulevaient, les auriges continuaient leur course folle et exaltante autour de la spina, symbolisant ainsi celle des sept astres de Ptolémée(96) autour de la terre. Au quatrième tour, à la surprise générale, les Verts parvinrent à rattraper leur retard et Varius laissa éclater sa joie.

Les concurrents couraient à présent tout près les uns des autres, au point de se toucher, et personne ne pouvait deviner lequel allait remporter la couronne de la victoire. Au septième tour de piste, dans l’ultime virage, ce fut l’aurige des Blancs qui cette fois frôla au plus près la meta(97), obligeant ainsi ses adversaires à se déporter vers l’extérieur de la piste.

Mais le moyeu de sa roue heurta malencontreusement le bronze de la borne. Déséquilibré, le conducteur perdit le contrôle de son véhicule qui se renversa aussitôt. L’imprudent cocher eut cependant le temps, avant sa chute, de trancher les rênes qui le ceinturaient avec son poignard, afin de ne pas périr écrasé par le poids du char. Violemment projeté dans l’arène, son corps rebondit plusieurs fois sur le sable, tandis que les chevaux des autres quadriges, ne pouvant l’éviter, le piétinèrent impitoyablement.

Dans la dernière ligne droite, les Verts regagnèrent du terrain et arrivèrent vainqueurs.

— Élagabal a entendu ma prière, fit Varius en ajustant coquettement son châle sur ses cheveux blonds. Nous avons gagné !

Dans les heures qui suivirent, à la grande satisfaction du jeune homme, la faction de la plèbe remporta encore dix autres victoires, sur les vingt compétitions qui se déroulèrent tout au long de cette journée.

* * *

Les jours suivants virent alterner des spectacles en tous genres dans la ville : représentations théâtrales, luttes d’athlètes, combats de gladiateurs, parades, numéros de voltige et mises à mort d’animaux sauvages.

Lors d’une grande chasse donnée dans l’amphithéâtre Flavien, cinquante et un tigres furent massacrés en une seule fois par les venatoris(98), tuerie grandiose et cruelle qui ne manqua pas de réjouir le peuple, mais qui contraria vivement le jeune empereur.

— Ne m’avait-on pas promis des spectacles « que nul n’avait jamais vus et ne devait revoir » ? interrogea l’adolescent en raillant la formule consacrée par laquelle les crieurs publics invitaient aux jeux.

— Je n’ai pas le souvenir qu’on ait organisé de plus grande chasse, César, répliqua Acutus, le magistrat responsable des réjouissances.

— Alors tu as la mémoire courte ! cracha Varius, un brin excédé. Ou bien peut-être prends-tu ton empereur pour un âne ?

L’autre secoua la tête en signe de dénégation et s’inclina très bas.

— Je me souviens d’avoir entendu dire que le dictateur Sylla a offert au peuple, un jour, une chasse de vingt éléphants et de cent lions, et le grand Pompée, une de six cents !

— C’est possible…

— Ce n’est pas possible, rectifia Varius avec un mouvement de contrariété, c’est vrai ! Sans oublier Caligula, qui a fait égorger cinq cents ours et autant de panthères en l’honneur de sa sœur Drusilla ! Quant à Hadrien, je sais qu’il a fait massacrer mille bêtes sauvages dans l’arène, pour son anniversaire !

— Je suis désolé, César, murmura le magistrat, confus. La prochaine fois, nous ferons amener davantage de bêtes.

— La prochaine fois, rectifia Varius d’un ton sans réplique, si tu m’offres un spectacle aussi décevant, c’est toi qui iras dans l’arène. Et tout nu ! Avec comme seule protection la plaque de cuir des bestiaires au bras gauche !

Et il partit dans un grand éclat de rire aigu, tant son idée lui parut drôle.

— Dorénavant, reprit-il plus gravement, je veillerai personnellement à ce que soient organisés des spectacles plus originaux. Je suis las de ces navrantes exhibitions de mirmillons et de rétiaires. Vraiment, Acutus, ton peuple manque d’imagination…

— Pour ma part, j’adore les courses de chars, interrompit la belle Soemias. Je serais bien malheureuse si l’on m’en privait. Puis elle ajouta, en minaudant : et j’adore encore plus les conducteurs de chars.

— C’est le seul spectacle valable auquel nous ayons assisté ces derniers jours, approuva Varius. D’ailleurs, comment s’appelle cet aurige qui a triomphé cinq fois dans les courses de quadriges avant-hier ?

— Il s’appelle Protogène, répondit Acutus. C’est la mascotte de la plèbe, César. Son portrait fleurit partout sur les murs de la ville et toutes les femmes en sont folles.

— Protogène… répéta Soemias en s’attardant sur le nom du héros, dont elle pesa mélodieusement chaque syllabe, comme s’il eût été plus doux que du miel coulant sur sa bouche sensuelle.

— Et l’autre ? Celui dont le char s’est renversé et qui a échappé à la mort dans la troisième course ?

— Il se nomme Gordius, César. C’est de loin le meilleur cocher de toute l’Italie.

— Eh bien, dit Varius, qu’on leur fasse savoir que l’empereur les invite tous les deux au palais.

En entendant cela, l’austère Maesa réprima un sursaut d’humeur. La sage Paula Cornelia baissa les paupières, visiblement choquée.

— Quelle bonne idée je viens d’avoir ! s’exclama encore Varius avec une gaieté enfantine. Ce soir, nous allons dîner avec mes nouveaux amis !

Le soir même, les deux auriges vainqueurs, après avoir reçu les récompenses dignes de leurs exploits, furent conviés à la table de l’empereur.

Ces hommes, qui n’étaient pourtant que des esclaves, furent accueillis avec tous les honneurs et installés dans la plus luxueuse des salles à manger d’été, sur des lits de table en argent massif.

La voluptueuse Soemias, qui ne voulait pour rien au monde manquer un dîner en compagnie de ces superbes héros, fut évidemment ajoutée au nombre des convives, ainsi que la nouvelle impératrice et le préfet de la ville Valerius Comazon.

Quant à Mammaea et à Maesa, elles déclinèrent bien entendu l’invitation, jugeant malséant la présence de ces vulgaires conducteurs de chars à la table impériale.

— Par Élagabal ! s’inquiéta Varius. Nous ne serons que six dans le triclinium ! C’est impossible, un nombre pair est un mauvais présage !

Il se tourna vers sa grand-mère et sa tante :

— Je vous prie de dîner avec moi, leur dit-il. Avec vous deux et Alexianus, nous serons neuf, c’est-à-dire le nombre des Muses. Le nombre parfait !

— N’y compte pas ! rétorqua Maesa avec aigreur.

— Plutôt me faire enterrer vivante… ajouta à son tour Mammaea en emmenant son fils par la main.

Varius haussa les épaules :

— Tant mieux ! lança-t-il d’une voix coupante. Nous nous amuserons davantage sans vous, oiseaux de malheur !

Il eut alors, pour avoir une assemblée de sept personnes à sa table, l’idée incongrue de faire chercher dans la plèbe un pauvre mendiant.

— Et qu’on me ramène le plus misérable ! ordonna-t-il sentencieusement.

Maesa mit quelques instants à dompter la colère qui montait en elle :

— Mon enfant, dit-elle d’un ton mordant, sache qu’il y a certaines plaisanteries que je ne tolérerai pas longtemps.

Varius l’affligea d’un regard impertinent et la princesse fit alors un geste de la main, un geste qui exprimait toute son impuissance à lui faire entendre raison.

— Nous mangerons entre gens de mauvaise vie ! lui cria l’adolescent en la regardant s’éloigner, tout en sachant qu’elle était trop loin pour l’entendre distinctement. Cela vaut mieux que de manger avec des vieilles chouettes pétries de principes !

Si la compagnie n’était pas de qualité, la salle à manger du palais, elle, était royale.

Le plafond, constitué de tablettes d’ivoire mobiles, semblable à celui que Néron avait jadis fait installer dans sa Maison dorée, laissait échapper dans la salle une pluie de pétales de fleurs, qui semblait tomber du ciel comme par magie. Les sols étaient recouverts de marbre et de mosaïques, les murs tendus de soie, décorés de tableaux et de fresques en trompe-l’œil, dont les magnifiques perspectives s’enfuyaient à l’infini. Un peu partout on avait disposé des lampes odorantes, des jets d’eau coulant de délicates fontaines, des trépieds et des tresses d’or portant des petits alabastres de parfum.

Mollement allongés, les mains lavées par les serviteurs du palais, les invités se divertissaient du spectacle offert par l’empereur en attendant son arrivée.

Des danseuses orientales tournaient lascivement autour des lits de table, excitant la sensualité des convives ; des nains tordus et des bouffons exécutaient des acrobaties grotesques, tandis que des esclaves entièrement nus et enduits de peinture dorée, comme pour imiter les échansons de Midas, commençaient à servir dans les coupes en cristal les divins nectars de Crète et de Chypre, relevés de poivre et d’essence de rose.

Protogène avait été placé à côté de Soemias, qui semblait ravie de ce choix, et qui déjà aguichait d’un regard enjôleur le bel aurige de vingt-quatre printemps.

Comazon, quant à lui, se trouvait placé entre Gordius et le mendiant crasseux, estropié et borgne que les gardes avaient ramassé dans la rue, et qui, n’en revenant encore pas d’être là, semblait déjà soûl avant d’avoir bu.

Peu après le début des réjouissances, l’empereur fit son entrée dans le triclinium, au doux son des lyres, vêtu d’une robe flottante et chatoyante, brodée de fleurs et de feuillages, bigarrée de zébrures et de ramages, une couronne de jasmin posée sur ses cheveux frisés au fer.

Il salua du regard ses hôtes, l’air réjoui.

— Je ne pouvais souhaiter plus agréable compagnie que la vôtre, mes amis ! s’exclama-t-il avec un enthousiasme puéril, comme un enfant qui vient de trouver de nouveaux camarades de jeu.

Il prit sa place au milieu du lit et s’adressa en premier lieu à Protogène :

— Sois grandement remercié pour le spectacle que tu nous as offert dans le cirque, mon ami. Que cette demeure soit ta demeure et que la nuit qui commence te soit douce. Commande et tu seras obéi : aucun désir ne peut t’être refusé.

— Je n’ai pas d’autre plaisir que celui de te divertir, César. Et je ne connais pas d’autre gloire que d’offrir à l’empereur un spectacle digne de lui.

Les serviteurs peints en or apportèrent les plateaux de fruits de mer, et chacun commença à se délecter d’oursins, de langoustes, de tourteaux, d’huîtres de Tarente accompagnées de pain au beurre.

— Quel fardeau pour un homme que le pouvoir ! se plaignit Varius en suçant délicatement une pince de crabe. S’il n’existait pas les plaisirs de la table et les jeux du cirque, je ne sais pas comment je supporterais le poids écrasant de la pourpre…

En entendant cette affirmation aussi mensongère que ridiculement emphatique, Valerius Comazon fut tenté de lancer une remarque ironique. Mais l’ancien préfet de Raphanae devenu successivement préfet du prétoire et préfet de la ville, qui commençait à se sentir à l’aise dans son dur métier de parasite, préféra ravaler son commentaire.

— Cependant, ajouta Varius d’un air blasé, j’ai bien peur que ces courses finissent par me lasser et lasser le peuple. Des attelages de deux chevaux, trois chevaux, quatre chevaux… N’est-ce pas toujours la même chose ?

— Les dieux fassent que le peuple ne se fatigue jamais de nous ! répondit Protogène en riant. Ou alors, nous mangerons le foin de nos coursiers !

— Peut-être serait-il temps d’innover un peu ? poursuivit l’empereur. Pourquoi ne pas remplacer définitivement les chevaux par des quadriges de panthères ou de chameaux ? Ou des biges d’éléphants ?

— Si ce devait être le cas, répliqua cette fois Gordius, adieu gloire et sesterces ! Et adieu la liberté !

Les deux auriges, qui s’étaient illustrés dans l’arène plus de cinq cents fois, avaient déjà amassé un important pécule grâce aux confortables salaires qu’ils recevaient des domini factionum, leurs responsables d’écuries, et aux primes versées aux vainqueurs. Mais ils n’étaient pas pour autant des hommes libres. Et comme beaucoup d’autres, également de condition servile, les deux cochers caressaient le rêve que la répétition de leurs succès finirait par les affranchir un jour. De leurs exploits dépendait leur avenir. Il leur fallait gagner, toujours plus, et très vite, car la vie d’un conducteur de char pouvait être aussi courte que sa renommée. Peu d’entre eux avaient la chance de pouvoir, comme le célèbre Dioclès, se retirer vivants de l’arène, avec le statut de citoyen et trente-cinq millions de sesterces en coffre.

— N’as-tu jamais peur de mourir ? demanda Soemias à Protogène, en lui présentant un mollusque qu’elle avait délicatement extrait de sa coquille de nacre et qu’elle tenait entre ses ongles brillants :

— La mort ? répondit Protogène en riant. Pourquoi penserais-je à la mort ? Je préfère vivre intensément et périr dans la fleur de l’âge que de ne rien vivre du tout et traîner mon ennui jusqu’au jour où j’aurai une barbe blanche ! Peu importe si je tombe demain dans le grand cirque, j’aurai triomphé cinq cents fois de mes adversaires et j’aurai eu toutes les femmes de Rome, même les plus vertueuses !

— Et toi ? insista-t-elle en s’adressant à Gordius.

— Je pense la même chose, répliqua l’aurige au bout de la table. Je veux être dans la vie comme dans l’arène : je vais droit devant et je ne pense ni à ce qu’il y a derrière moi, ni à ce qu’il a devant moi !

Soemias eut un éclat de rire grave et rejeta avec coquetterie la tête en arrière, pour offrir la vision de ses seins opulents à Protogène. Celui-ci, habitué aux indécences féminines, se délecta sans vergogne de ce ravissant spectacle.

On apporta les sangliers d’Étrurie, les cigognes en sauce, les pintades de Carthage, les porcelets garnis de grives et de becfigues et le repas continua de se dérouler dans cette atmosphère joyeuse, chaude de plaisir, de paroles et de vin.

Gordius, intarissable sur ses exploits, s’exprimait fort avec de grands gestes ; Soemias roucoulait contre l’épaule de Protogène, dont le souffle caressait maintenant de façon plus qu’intime son cou aux veines bleues ; l’estropié, étranger à ce qui se passait dans la salle, se goinfrait malproprement et, de temps en temps, comme d’autres interrompent leurs agapes pour se rafraîchir les mains ou s’essuyer les lèvres, grattait ses puces et rotait.

Quant à Varius, étrangement silencieux pour une fois, il ne cessait d’observer l’athlétique Gordius.

Captivé par sa fierté arrogante et sa force, il rêvait en secret de toucher sa vaste poitrine, de sentir autour de lui l’étau de ses bras sculptés. Il savourait, sous ses cils à demi baissés, la vision des muscles de l’aurige qui roulaient et se contractaient sous la peau tannée.

Alors qu’il se perdait dans cette délicieuse contemplation, l’adolescent rencontra soudain l’œil de son épouse, fixé sur lui.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi ? demanda-t-il à Paula Cornelia en s’arrêtant de manger.

L’impératrice ne répondit pas, mais Varius devina aussitôt la pensée que dévoilait ce regard, la pensée contrariée de cette petite femme à l’esprit simple et droit, qui disait plus ouvertement que si elle avait ouvert la bouche : « Je sais que tu veux cet homme, je le lis en toi. Mais je te supplie de ne pas exhiber impudemment cette attirance honteuse. »

Une envie de se jeter sur sa femme, de lui tordre le cou, s’empara alors de lui et se mit à le harceler comme une obsession.

— Pourquoi n’as-tu pas goûté au vin ? cracha-t-il d’une voix fielleuse. Es-tu malade ?

— Je n’ai jamais bu de vin, répondit l’Augusta pour se justifier. Dans la maison de mon père, cela était interdit aux femmes.

— Mais quelle dinde ! se moqua l’empereur. Tu ne vis plus chez ton enquiquineur de père, tu es au Palatin ! Quant à ton abstinence, reprit-il en lui lançant un œil menaçant, elle offense mes nouveaux amis. Te crois-tu si supérieure pour nous regarder boire, sans daigner partager notre ivresse ?

— Je boirai, si cela te satisfait, répliqua Paula d’une voix triste et basse.

La résignation avec laquelle elle prononça ces mots augmenta encore le dégoût de l’adolescent.

— Oui, tu as intérêt à faire tout ce que je t’ordonne, fit-il en la menaçant du doigt.

Soemias se pencha vers sa belle-fille et lui tendit une coupe.

— Allons, dit-elle avec un air de tentatrice, il est grand temps de t’affranchir de tes habitudes austères, ma petite Paula…

La jeune femme, à contrecœur, but quelques gouttes, en retenant une grimace.

— Quelles simagrées ! s’écria Varius en haussant les épaules. Allons, bois !

De nouveau Paula avala une gorgée, pâle et digne.

— Encore ! commanda Varius en lui soulevant le coude, pour l’obliger à vider sa coupe.

Mais comme l’impératrice, cette fois, refusait d’obéir, il se pencha en avant, lui saisit la mâchoire entre ses doigts, comme dans un étau, et lui ouvrit la bouche de force. Il lui versa le contenu de la coupe dans le gosier. La jeune femme s’étrangla, toussa bruyamment, la gorge en feu et les yeux brûlants de larmes.

Puis, affectant soudain une effroyable cordialité, Varius lui demanda :

— Alors ? Comment trouves-tu ce divin cépage ? N’est-il pas doux au palais, ce petit vin italien ? Un peu moins épicé que celui qui nous arrive d’Alba Helvia, mais la poix lui donne un arrière-goût de noisette… Tu ne réponds pas ? Tu n’as pas d’opinion ? La nature t’aurait-elle également privée, en plus de l’esprit, de ces organes qui servent à apprécier les odeurs et les saveurs ?

Comme l’impératrice ne disait toujours rien, il fit signe à l’un de ses échansons d’approcher.

— Puisque tu es incapable d’apprécier un bon vin, déclara-t-il avec un sourire d’une ineffable méchanceté, nous allons te faire servir du vinaigre.

Puis, constatant soudain qu’elle avait laissé un peu de vin se répandre sur le lit de table, il lui lança un regard absolument dégoûté :

— Mais es-tu une truie, ma pauvre fille, pour boire comme cela ? Tu as sali mes coussins en soie !

Paula Cornelia était arrivée à la limite de son endurance.

L’ironie malsaine de son jeune époux, ses sarcasmes continuels, ses brimades raffinées, la mettaient au supplice. Avant son mariage, son existence avait été calme et parfaite. Elle n’avait jamais connu que la simplicité, la sagesse, la tempérance, la douceur d’une vie sans violence et sans désordre. Paula était de ces êtres qui vivent comme des ruisseaux, qui coulent tout doucement, tranquillement, sans jamais rencontrer dans leur lit aucun écueil. Mais son destin avait croisé celui d’Antonin Bassianus et depuis, sa vie était devenue un cauchemar. Chaque jour qui passait la laissait un peu plus paniquée, un peu plus faible et impuissante. Elle tremblait devant ce monstre comme devant une catastrophe, elle se faisait l’effet d’une femme tombée à l’eau sans savoir nager et qui ne sait pas comment échapper à la noyade.

Elle leva sur lui des yeux implorants.

— Cesse de me regarder comme ça ! gronda Varius.

Alors elle obtempéra, déroula ses paupières pour ne plus le voir et pour qu’il l’oublie.

Elle avait l’air d’une jolie et innocente naïade, sortie des ondes, avec sa stola blanche comme l’écume. Aucune créature ne pouvait paraître plus ingénue ni plus touchante que cette petite nymphe, qui semblait tout ignorer du mal et des plaisirs frelatés de la vie de cour, qui souffrait en silence, sans comprendre.

À ses côtés, la flamboyante Soemias, enveloppée dans sa robe de brocart rouge sang, incarnait la dépravation la plus perverse et le vice le plus raffiné.

— Votre impératrice ne sait pas s’amuser ! déclara Varius, soudain fatigué de son propre jeu. Elle ne boit pas, ne mange pas et sa conversation, quand elle en a, est ennuyeuse à mourir ! Aussi, mes amis, puisque notre aimable compagnie l’indispose et que ces breuvages délectables la laissent de marbre, pourrions-nous l’inviter à se retirer ?

La proposition fusa comme un ordre. Et l’impératrice, sans répliquer, soulagée que le supplice de son humiliation s’achève enfin, se leva lentement pour se diriger vers la sortie.

Personne ne sembla s’émouvoir de cette fuite et les discussions reprirent de plus belle au sein de la petite assemblée.

Au bout de quelques minutes, Varius s’aperçut que Protogène, oubliant toute retenue, s’était mis à pétrir les cuisses de Soemias à travers l’étoffe brochée et qu’il lui murmurait à l’oreille des mots brûlants. L’adolescent ne s’étonna guère de voir sa mère accepter en souriant l’exquis outrage de l’aurige.

Excité par cette scène, il sentit son propre désir enflammer de nouveau ses sens et son esprit.

— Gordius, proposa-t-il d’une voix exagérément aiguë, en tapotant, à ses côtés, le coussin sur lequel reposait Paula Cornelia quelques instants plus tôt, veux-tu prendre la place de l’impératrice à mes côtés ?

Le cocher, un peu surpris par cette invitation, mais nullement effarouché, se déplaça et vint s’allonger auprès de César.

— Mon ami, dit Varius, soudain intimidé par la proximité de son héros, puis-je te poser une question indiscrète ?

— Bien sûr, répondit l’autre le plus naturellement du monde, comme s’il discutait avec une vieille connaissance, incapable de s’affranchir, même en une telle circonstance, de ses vulgaires manières de cocher. Demande-moi ce que tu veux, César.

Varius se sentit tout à coup d’une maladresse pathétique, face à ce dieu vivant qui conduisait d’une main des attelages de huit chevaux, qui bravait la mort chaque semaine dans le cirque et qui recevait les hommages de toutes les femmes et de tous les hommes de la ville.

— Ton cœur est-il pris ? demanda l’empereur dans un souffle. Gordius hésita un instant avant de répondre :

— Je suis attaché à un jeune aurige nommé Hiéroclès.

— Oh… Et de quel attachement s’agit-il ? demanda Varius en gloussant, malgré son malaise. Me parles-tu d’une amitié fidèle et vertueuse ou du désir qui unit Nisus et Euryale ?

En faisant ainsi référence au couple mythique de Virgile, connu des Romains pour incarner le plus bel exemple de pédérastie héroïque et guerrière, à l’instar d’Achille et de Patrocle, l’empereur ne pouvait pas être plus explicite.

Gordius comprit immédiatement l’allusion et ne se déroba pas.

— Je l’aime, répondit-il sans détour. Et ne me demande pas pourquoi, ajouta-t-il les yeux perdus dans le vague, car je ne saurais pas te répondre. Hiéroclès est sans apprêt, il ne se parfume pas, ne s’épile pas, il a une figure de petite brute et les cheveux courts comme un fils de porcher. Mais si tu le voyais, tu trouverais néanmoins que c’est l’être le plus extraordinaire qui soit. Oui, je suis certain qu’il te plairait beaucoup, il plaît à tout le monde !

L’adolescent pâlit sous les fards qui lui enduisaient les joues et un tressaillement douloureux agita ses lèvres.

— Je regrette que tu sois entiché de ce petit cocher, dit-il dépité et plaintif, je suis sûr qu’il ne te mérite pas.

Il détourna ses yeux où brillait la déception et chercha une consolation auprès de sa mère. Mais la sulfureuse Soemias était manifestement trop occupée pour compatir à son nouveau chagrin.

— Ils ont bien raison de s’amuser… souffla Varius à Gordius, en désignant Protogène et Soemias qui se livraient maintenant à d’impudiques attouchements, sous le regard excité de Comazon.

Puis, oubliant toute dignité, il tendit vers Gordius une main qui le conviait à quitter le banquet en sa compagnie :

— Je sais que le plaisir compte moins que l’amour, dit-il d’une voix langoureuse et suppliante à la fois. Mais il présente cependant l’avantage de durer plus longtemps…

Mais l’aurige dédaigna les doigts qui l’invitaient à de coupables distractions. Ses yeux quittèrent le visage de l’empereur pour se perdre dans d’inavouables songes, lesquels, Varius en fut certain, lui rappelaient son jeune amant.

— Manifestement, ton Hiéroclès de malheur occupe toutes tes pensées ! protesta Varius en baissant sa main et se renfrognant. Mais tu pourrais au moins te montrer flatté de l’intérêt que te porte le maître de Rome !

— César, tu n’es pas sérieux ! s’exclama Gordius avec une franchise qui déconcerta l’adolescent. Je suis trop vieux et bien trop rustre pour le divin jeune homme que tu es !

— Tu ne peux deviner ce qui me plaît ou me déplaît, dit l’empereur d’un ton bougon.

— Je sais que tu te lasserais vite de partager ta couche avec un ours affreux tel que moi, aux mains calleuses et à la peau dure. Pourquoi me proposes-tu tes faveurs ? As-tu peur de ne pas séduire ? Veux-tu rivaliser avec Hiéroclès ? Tu es si jeune et si beau, tu seras toujours aimé et tu seras toujours désiré !

— Peut-être, répliqua Varius avec une mélancolie un peu théâtrale. Mais comment saurai-je si c’est l’homme ou l’empereur que l’on aime ?

Ses paupières s’affaissèrent doucement et il devint tout à coup extrêmement pensif. Il devait se l’avouer, ce Gordius l’intéressait et la perspective de passer la nuit entre ses bras avait, dès le début du repas, allumé en lui un brûlant désir. Et pourtant, le refus du beau cocher ne parvenait pas à provoquer sa colère ni même sa contrariété. Quant à l’adoration de Gordius pour son mystérieux Hiéroclès, si surprenant que cela pût lui paraître, elle n’éveillait en lui aucune jalousie. Il admirait cet homme. Sa sincérité et son aplomb lui plaisaient et le changeaient agréablement des plates flatteries auxquelles ses courtisans l’avaient habitué et dont il ne tirait aucune satisfaction. Bien au contraire, sa franchise le rassurait et lui donnait une force nouvelle qu’il n’avait jamais ressentie, un peu comme si le courage et la fougueuse inconscience de l’aurige insufflaient dans ses veines l’énergie vitale qui lui manquait.

Il se redressa soudain sur le lit, un éclair brillant dans le regard.

— Mes amis, déclara-t-il en proie à une gaieté subite, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer !

Protogène, le premier, abandonnant les cuisses et les seins de Soemias, leva des yeux étonnés.

— Désormais, lui lança Varius, tu ne courras plus dans l’arène. Te voilà promu conseiller et favori de l’empereur !

Puis il se tourna vers Gordius, dont la mâchoire était tombée sous l’effet de la stupéfaction :

— Quant à toi, mon cher ami, tu m’as fait voir ce soir des qualités qu’il est bien difficile de trouver par les temps qui courent. Aussi, je veux te remercier en te nommant préfet des vigiles !

Les deux cochers, tout à coup dégrisés, le regardèrent avec des yeux incrédules, cherchant à deviner s’il ne se moquait pas d’eux.

Le praefectus vigilum, chargé d’assurer l’ordre à Rome et de commander les sept cohortes qui composaient la milice urbaine, était toujours recruté dans l’ordre équestre. Une telle promotion, pour des esclaves, était donc impossible.

Protogène et Gordius prirent d’abord cette annonce pour une blague inspirée par l’ivresse. Mais comme l’adolescent ne démentait pas ces propos et conservait une attitude d’une grande solennité, ils comprirent que la Fortune, ce soir, leur avait bel et bien souri.

Sur son lit, Valerius Comazon avait blêmi. Assommé par cette nouvelle qui, il le savait mieux que quiconque, n’était pas une mauvaise plaisanterie, il plongea les yeux dans son assiette, sur les restes de son repas de fête, comme s’il contemplait, d’avance, les débris de sa précaire carrière de praefectus urbi.

— Mais voilà que je t’oublie ! s’exclama l’empereur en s’adressant au mendiant qui somnolait, la panse remplie comme une outre. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Parle et je satisferai toutes tes volontés, car je suis le bienfaiteur de tous les pauvres de Rome !

Le miséreux, décontenancé par une telle question, cligna plusieurs fois son œil borgne, sans pouvoir prononcer un seul mot, ce qui déclencha l’hilarité de l’adolescent.

— Eh bien, à toi, digne fils de Polyphème le Cyclope, je donne toutes les coupes et toute l’argenterie du palais !

Et sur ces mots, il se tourna sur sa banquette et remonta sa toge, signifiant par là qu’il désirait uriner.

Aussitôt un esclave vint lui apporter un vase magnifique, en fluorine, l’une des pièces les plus précieuses de la vaisselle impériale. Varius, penché sur le côté, se soulagea avec délice dans le somptueux réceptacle.