CHAPITRE XXIX
Quinze jours plus tard, les sénateurs se réunissaient en tribunal dans le temple de la Concorde pour décider du sort de Pomponius. L’empereur en personne, assis entre les deux consuls, ouvrit l’audience et énonça devant l’assemblée des Pères conscrits les griefs censés étayer l’accusation de lèse-majesté.
Devant la chaise curule sur laquelle siégeait Varius se tenait Pomponius, à genoux, une corde passée autour du cou. Les soldats lui avaient attaché les mains derrière le dos et, pour qu’il ne puisse pas baisser le visage, lui maintenaient un glaive sous le menton.
L’homme qui comparaissait devant le Sénat n’était plus que l’ombre de lui-même. Les deux semaines passées dans les ténèbres de son cachot étroit l’avaient privé de ses dernières forces et vieilli prématurément de dix ans.
Messala, quant à lui, avait eu bien du mal à convaincre un orator digne de ce nom et suffisamment courageux pour assister son ami. Aucun n’avait accepté de risquer sa vie dans ce simulacre de procès dont personne n’ignorait l’issue. Dix jours de recherche et de persévérance l’avaient finalement amené jusqu’à Vibius Sparus, un avocat minable et laborieux. Chargé de causes mineures, Sparus n’avait encore jamais plaidé devant une juridiction criminelle. Messala avait finalement emporté son accord par la promesse d’une importante rémunération et l’assurance qu’un procès politique lui permettrait non seulement de donner toute la mesure de son talent oratoire, mais pourrait bien être le tremplin d’une prometteuse carrière.
Sparus était un personnage falot et sans grande allure. Ses épaules chétives rendaient plus proéminente la saillie de son estomac sous la toge et une ridicule mèche rousse s’enroulait en couronne autour de son crâne dégarni.
Sitôt les chefs d’accusation énoncés par l’empereur, dans une déclaration brève et on ne peut plus laconique, Sparus fut invité à prendre la parole. Il lui fallut une éternité pour commencer sa plaidoirie ; il fit deux pas vers les gradins où siégeaient les sénateurs, respira bruyamment, aplatit sa mèche sur son crâne lisse, ajusta sa toge trop lâche sur son épaule, avant de se décider enfin à ouvrir la bouche :
— Le sénateur Pomponius Bassus a été présenté devant ce tribunal pour répondre de l’accusation de tentative de crime contre la personne de l’empereur Marcus Aurelius Antoninus. J’entends vous démontrer que Pomponius, qui a été quattuorvir, deux fois questeur, préteur, préteur tutélaire, deux fois quindecimvir, est un homme paisible qui s’est toujours fidèlement acquitté de ses devoirs envers sa famille, envers les dieux et envers l’État.
Et, après avoir couvert Pomponius de louanges destinées à faire comprendre aux jurés que jamais ce parfait exemple d’aristocrate romain n’aurait pu se rendre coupable d’un si abominable forfait, il en arriva à sa conclusion :
— Chacun d’entre vous sait que l’on ne peut rien reprocher à Pomponius Bassus. Je vous demande donc, Pères conscrits, de l’acquitter.
— C’est tout ? chuchota Scaber à Messala.
— Qu’est-ce que tu croyais ? répondit Messala d’un air sombre. Que j’avais déniché un magicien du verbe ? Cet abruti a perdu tous ses procès au civil.
Varius se mit à sourire malignement, de son sourire pincé, avant d’émettre un sifflement moqueur :
— Admirable, dit-il en frappant lentement des mains. Oui, oui… admirable. Sparus, vraiment, tu es un maître d’éloquence !
Puis, d’une voix volontairement suave, il s’adressa aux sénateurs :
— Puisque tout a été dit, passons au vote.
Mais l’avocat digérait mal l’injure qui venait de lui être faite. À la stupéfaction des Pères conscrits, il leva le bras en direction de l’empereur :
— César, dit-il avec une surprise feinte. Les débats n’ont pas eu lieu, le Sénat ne peut donc pas voter !
— Quels débats ? demanda Varius en fronçant le nez.
— La cour attend des preuves et des témoignages.
L’adolescent fit mine de ne pas comprendre et balaya cette remarque d’un geste d’indifférence despotique.
Sparus, plus tenace qu’on aurait pu l’imaginer de prime abord, n’entendait pas lâcher l’affaire si rapidement. Il fit remarquer que l’accusé n’avait été questionné ni par le préfet de la ville, ni par aucun magistrat, ce qui était normalement la procédure courante de l’inquisitio. Pourquoi l’interrogatoire, qui permettait de rassembler des preuves contre le prévenu et de recueillir éventuellement le nom de ses complices, n’avait-il pas été mené ? Si l’empereur soupçonnait un complot, pourquoi n’avait-il pas ordonné une enquête ?
— César, déclara-t-il, tu as exposé les motifs qui ont conduit à l’arrestation de cet homme et à sa comparution devant la cour sénatoriale, mais si tu es à ce point convaincu de sa culpabilité, dis-nous quelles en sont les preuves. Il te faut expliquer au tribunal sur quels éléments indiscutables tu as pris la décision de faire juger le sénateur Pomponius.
Les yeux fixés sur l’empereur, il s’arrêta, pour voir quel était l’effet de ses propos.
Les épaules de Varius frémirent mais son visage resta impassible.
— Cet homme est un traître, déclara sèchement l’adolescent en se levant de sa chaise curule. Il n’est pas question qu’il soit remis en liberté.
— Où sont les preuves ? répéta l’avocat.
Varius serra la bouche pour empêcher son menton de trembler. Il se racla la gorge, déglutit avec difficulté.
— César ?
— Je sais de source sûre qu’il a voulu attenter à ma vie.
— De source sûre ? Qui sont les délateurs ?
— Des gens dont je ne saurais mettre la parole en doute.
— Quels gens ?
L’adolescent tordit nerveusement ses mains, une confusion soudaine empourpra ses joues.
— Cet homme a voulu me tuer, dit-il à voix basse.
— Quand ? Comment ?
— C’était son intention.
Sparus leva les bras au ciel.
— Tu parles par énigmes, César. Sois plus précis !
— Je sais qu’il est coupable, n’est-ce pas suffisant ?
— Malgré tout le respect que je te dois, César, cela ne l’est pas. Le sénateur Pomponius n’a fait aucun aveu. Et manifestement, aucun témoin n’a été appelé pour déposer contre lui. L’absence de preuves et de témoins à charge le disculpe ipso facto.
Varius perdait contenance. Une grimace douloureuse avait défait l’arc dédaigneux et enfantin de sa bouche, son expression était devenue misérable, comme celle d’un animal traqué.
Il balaya des yeux la grande salle, s’attarda sur les centaines de visages qui l’observaient fixement. Les sénateurs, manifestement, avaient retrouvé leur morgue et semblaient se réjouir de sa déconvenue. Le jeune empereur vit leur air hautain, l’insolence de leurs regards. Il respira alors profondément et s’efforça mentalement de rester maître de la situation. Il se morigéna intérieurement : « N’aie pas peur, ils ne peuvent rien contre toi. Tu les connais, ce ne sont que des lâches. Des lâches… Un seul mot et tu peux faire tomber toutes ces têtes. Tu es l’empereur ! »
Il se souvint alors de tous ceux qu’il avait raillés et humiliés au cours de ses banquets, victimes tremblantes et pathétiques de ses farces cruelles, de tous ces vénérables patres entièrement nus, en train de jouer de la flûte, leur sexe pendant entre leurs jambes. Il se rappela leurs faces apeurées, leurs mines suppliantes, leur désarroi. À ces pensées aussi amusantes que réconfortantes, sa figure reprit une expression tout à coup satisfaite.
— Il se trouve que je suis le principal accusateur, dit-il en se redressant lentement. Insinues-tu que je mens ?
— Non, César, bafouilla l’avocat, troublé par ce brusque changement d’attitude. Je m’efforce simplement d’établir la vérité.
— La vérité sort de la bouche de l’empereur.
— Mais la procédure et la loi exigent que l’on recueille des aveux, des témoignages…
— Sparus ! tonna l’adolescent d’un ton irrité, je préfère t’avertir, cesse immédiatement de mettre en doute mes affirmations, ou sinon…
Il fit une pause, se gratta la tête de l’index :
— Ou sinon, je veillerai à ce que tu reçoives cent coups de bâton et cent coups de fouet plombé sur ta face de crapaud.
L’avocat, consterné, cessa de respirer.
— Je te ferai également couper la langue et arracher les mains, ajouta Varius. Et j’ordonnerai que ton cadavre soit exposé sur les marches des Gémonies(127) jusqu’au moment où je serai, de ma chambre du Palatin, incommodé par l’odeur de ta cervelle en putréfaction. As-tu bien compris ?
Terrorisé, Sparus se laissa tomber à genoux aux pieds de l’empereur. Il rampa lamentablement jusqu’au bas de sa robe, qu’il embrassa servilement, tandis que les sénateurs suivaient la scène avec épouvante.
À présent, les traits de Varius rayonnaient de leur mépris et de leur férocité naturels.
— Vraiment, Sparus, tu as abusé de ma patience. As-tu quelque chose à ajouter, avant de passer au vote ?
— Non, César ! gémit l’avocat.
L’empereur se leva de sa chaise, laissant l’orator ramassé en un petit tas honteux.
— Maintenant, chers Pères conscrits, vengeurs de la Majesté Impériale, passons au vote… à main levée.
Un brouhaha de protestations s’éleva dans le temple. Les sénateurs, comme les jurés des cours traditionnelles, rendaient ordinairement leur jugement par écrit en inscrivant « j’acquitte » ou « je condamne » sur leurs tablettes. En imposant cette nouvelle disposition, Varius supprimait volontairement le secret du vote et ôtait à Pomponius toute chance d’être sauvé.
Sur les deux cents sénateurs présents dans le temple, cent quatre-vingt-dix-neuf jugèrent l’accusé coupable. Parmi eux, Scaber, Columba, Luscus et Fabius. Ces quatre-là, qui avaient pourtant participé au complot, n’eurent pas le courage de s’opposer à la volonté d’un adolescent de dix-sept ans qui les terrorisait.
Un seul d’entre eux, faisant fi de sa peur, vota en faveur de Pomponius. Quand vint son tour de s’exprimer, Messala se leva et fixa intensément son ami. Celui-ci lui fit un signe de la tête, comme un avertissement, le suppliant du regard de ne pas commettre d’imprudence inutile. Mais Messala avait déjà pris sa décision. Il s’efforça de donner à sa voix un timbre haut et clair :
— Cet homme est innocent, puisque nul ici n’a été en mesure de prouver sa culpabilité. Je m’élève contre ce procès inique, cet exercice tyrannique de la justice. Absolvo !
Varius, imperturbable, l’entendit avec un visage dénué d’expression.
— Tu l’acquittes ? Si tu veux…
Il se leva, lissa les plis de sa robe en soie :
— Pères conscrits, vous avez condamné le traître, dit-il froidement. Il revient à présent à l’empereur de lui infliger une peine à la hauteur de son crime.
Puis il s’interrompit, poussa un petit soupir, jeta un regard faussement navré vers Pomponius, pencha la tête sur le côté en faisant mine de réfléchir, aussi habile à ce genre de suspension qu’un acteur :
— L’empereur le condamne… à la peine de mort. Et décrète que l’exécution aura lieu… demain !
En entendant la sentence, Messala ne fit qu’un bond. Sans y être autorisé, il se dressa de nouveau au beau milieu des gradins pour protester :
— La loi impose un délai de trente jours entre la condamnation de l’accusé et son exécution !
— Tu dis ?
— Le jugement rendu par la cour ne doit être déposé au Tabularium que dans trente jours ! Il est illégal de mettre à mort un accusé avant l’écoulement de ce délai !
Situé à quelques dizaines de pas du Tullianum et de la Curie, au pied du capitole, le Tabularium faisait office de dépôt des archives publiques.
Le sursis d’un mois accordé aux condamnés, auquel Messala venait de faire allusion, résultait en fait de la nécessité d’enregistrer et d’archiver les documents portant la sentence du tribunal.
Un silence de plomb tomba sur l’assemblée ; personne n’osait plus respirer.
Varius se tortilla sur sa chaise, confondu par cette nouvelle rébellion, troublé par la véhémence de la déclaration de Messala.
— Messala, dit-il cependant, en plantant ses yeux jaunes sur l’impudent, tout le monde sait que cette mesure n’a pour but que de permettre à l’empereur d’arbitrer en dernière instance, au cas où il n’aurait pas été informé du jugement prononcé par le tribunal. Dans l’affaire qui nous occupe, la logique du délai ne se justifie pas, n’est-ce pas ? Puisque j’assiste au procès et que c’est moi qui ai rendu la sentence.
— Tu n’es pas au-dessus des lois !
— Je suis au-dessus des lois humaines et des lois célestes ! s’écria l’empereur. Maintenant, tais-toi ou tu iras tenir compagnie à Pomponius dans son trou !
Une moue vindicative noua ses sourcils blonds et ses yeux mauvais menacèrent l’assemblée des sénateurs :
— Quant à vous, ajouta-t-il, hargneux, cessez de me regarder comme ça ! Ou je vous fais tous fouetter !
S’avisant du malaise des clarissimes, il ricana.
— Voilà qui est mieux, déclara-t-il, content. Cette attitude convient mieux à une bande de poules mouillées sur leur perchoir !
Pour la première fois depuis le début du procès, Pomponius trouva la force de se relever sur ses deux jambes. Tirant sur ses fers, il toisa l’adolescent avec une haine indicible.
— Pour qui te prends-tu ? cria-t-il, ivre de rage. Qui es-tu pour disposer de la vie des autres comme d’un jouet ? Tu prives les citoyens les plus honorables de leur liberté, tu les couvres de chaînes et tu les emprisonnes sans pouvoir apporter la preuve de leur culpabilité ! Tu jettes dans l’arène des membres du Sénat pour les faire mettre à mort par des gladiateurs, sans autre forme de jugement ! Ta cruauté ne parvient pas à se satisfaire des tourments que tu infliges aux clarissimes ? Tu fais périr sous la morsure de serpents deux cents innocents dans l’amphithéâtre Flavien ! Même le peuple n’échappe pas à ta tyrannie et à ta démence !
Puis, se tournant vers l’assemblée des sénateurs, pour les prendre à témoin :
— Oui ! avoua-t-il en criant à pleins poumons, oui, j’ai formé le projet de tuer ce monstre fardé ! Oui, je voulais le poignarder en plein Sénat ! Et s’il m’était possible, je l’égorgerais maintenant, ici, sous vos yeux ! J’écraserais sous mes pieds ce rat immonde, je libérerais Rome de ce fruit pourri ! Votre empereur, cette putain syrienne, cette paillasse à cochers qui mène Rome à sa ruine ? Par tous les dieux, quelle plaisanterie ! C’est lui l’ennemi public, c’est lui l’ennemi de l’État ! Pas moi !
Varius, les traits déformés par la rage, se leva d’un bond, avec une telle précipitation qu’il en renversa sa chaise.
— Emmenez-le ! rugit-il, le visage congestionné. Qu’on le ramène au carcer ! Immédiatement !
Et, désignant Messala d’une main que la colère faisait trembler :
— Et celui-là aussi ! Qu’on le conduise au cachot !
L’un des soldats tira brutalement sur la corde qui, étranglant Pomponius, lui arracha un cri de douleur.
— De quel droit un tyran peut-il décider de la mort de ceux qui sont libres tout autant que lui ? hurla alors Messala. Et combien de temps encore allez-vous le laisser vous humilier et détruire nos institutions ? Que faites-vous de votre honneur ? Vous étiez autrefois les défenseurs de Rome et de la liberté !
Mais partout où il tournait son regard, partout où il portait ses paroles, il ne vit que des hommes apeurés qui baissaient piteusement la tête et les yeux.
— Esclaves ! s’écria-t-il encore, tandis que les gardes le traînaient vers la porte du temple. Esclaves ! Et toi, vociféra-t-il en jetant un regard de haine à Varius qui écumait de rage, toi, impudicus, fellator(128), compte bien les jours qu’il te reste à vivre avant d’aller rejoindre ton pourceau de père dans les profondeurs du Tartare(129) !
* * *
Les débats avaient pris fin au milieu de la matinée. Le procès n’avait même pas duré une heure. Le soir même de cette parodie de justice, Annia Faustina se rendit à la prison pour voir Pomponius. Il lui fallut soudoyer les geôliers pour obtenir l’autorisation de descendre jusqu’au cachot.
Elle fut horrifiée de voir dans quelles conditions on avait tenu son époux enfermé pendant plus de quinze jours.
Une odeur insupportable d’urine et d’excréments emplissait l’air de la minuscule cellule sans ouvertures. On avait jeté sur le sol une botte de paille qui servait de litière et déposé une cruche d’eau et un morceau de pain moisi.
Pomponius se jeta dans ses bras avec cet empressement des hommes qui vont mourir et qui savent qu’ils étreignent pour la dernière fois un être cher.
— Annia, Annia, répéta-t-il en enfouissant son visage dans le cou de son épouse. Annia…
Elle lui caressa les joues que couvrait une barbe fine et blanche.
— Oui, je suis là mon amour.
— Tu n’aurais pas dû venir, lui reprocha-t-il. Tu mets ta vie en danger, quelle imprudence !
— Ma vie n’a plus aucune importance, répondit-elle en s’effondrant complètement. Je ne te survivrai pas.
— Ne dis pas cela, implora Pomponius en embrassant passionnément le front et les paupières de sa femme. Ne dis jamais cela.
— Quel repos et quel bonheur trouverai-je sur cette terre sans toi ? Je préfère mourir.
Comme il la bâillonnait de la paume, dans un geste de tendresse et de désespoir infinis, elle ferma les yeux et se blottit contre son torse.
— Tu dois vivre Annia, ordonna Pomponius avec tendresse. Pour moi.
Elle porta à sa bouche la main de son époux, y posa ses lèvres comme pour en goûter une dernière fois le goût et la chaleur, pour retrouver sa texture familière, rude et douce à la fois.
— Je sais que le soleil continuera de se lever et de briller, dit-elle, amère. Je sais que les jours continueront de succéder aux jours. Mais la lumière de notre amour, elle, sera définitivement éteinte. Comment trouverai-je la paix sans cette lumière ?
— Annia… ne dis pas de bêtises. Ma mort n’est rien, juste une égratignure du sort. Tu oublieras et tu seras heureuse.
— Comment peux-tu dire une chose pareille ?
— Tout homme doit, à un moment ou à un autre, affronter son destin et accepter la mort. Je l’accepte. Comme j’accepte l’idée que tu te remarieras un jour, que tu connaîtras de nouveau le bonheur et les joies de l’amour.
Elle le regarda sans comprendre. Comment pouvait-il parler de bonheur dans un tel moment, dans un tel endroit ? Elle balaya du regard les parois que l’obscurité rendait plus effrayantes encore, qui suintaient la mort et entre lesquelles leurs deux vies agonisaient.
— Tu n’aurais jamais dû venir, Annia. Rentre chez nous.
— Chez nous ? Il n’y a plus de chez nous. À l’issue de ton procès, Antonin a décrété la confiscation de tous nos biens. Nous n’avons plus rien.
Et, comme elle cachait son visage ravagé par les pleurs, Pomponius lui saisit les poignets :
— Qu’importe, puisque tu ne pouvais pas rester à Rome, dit-il gravement. Antonin est assez fou pour s’en prendre à tous ceux qui m’étaient chers, y compris toi. Je veux que tu quittes cette ville. Va à Pisae, chez mon ami Mucianus. Tu y seras en sécurité.
— Je préfère retourner chez mes parents.
— Non, Annia. C’est prendre trop de risques.
Il caressa d’une main possessive et douce les boucles noires de sa femme.
— Promets-moi de partir dès demain, insista-t-il sans cacher l’anxiété qui le rongeait.
Demain ! Le mot fit vaciller Annia et elle dut s’agripper aux épaules de Pomponius pour ne pas s’écrouler. Demain… Ce simple mot suffit à les replonger tous les deux dans l’insupportable réalité.
Alors, ils cessèrent de parler, de peur que d’autres mots ne les ramènent à leur terreur, gâchent ce dernier moment d’intimité, si précieux. Ils s’enlacèrent plus fort qu’ils ne l’avaient jamais fait, cherchant l’un dans l’autre la force surhumaine qui leur permettrait de tout oublier. Ce fut une étreinte sublime et triste, une confusion des chairs et de l’âme pour un ultime adieu. Ils restèrent un long moment à se presser, immobiles, joints l’un à l’autre par le contact de leurs deux corps, leur esprit remontant d’une manière fulgurante toute l’histoire de leur passion, se rappelant les souvenirs de leur vie commune, de leur tendresse, de tout ce qu’ils avaient ressenti ensemble, de tout ce qui les avait unis, des mille choses intimes qu’ils avaient partagées.
— J’ai été le plus comblé des hommes, murmura-t-il tandis qu’ils se séparaient enfin. Il n’y a pas eu un seul jour où je n’aie mesuré la chance d’avoir à mes côtés une femme telle que toi.
Il soupira :
— Ne pleure plus, Annia, sois courageuse.
Alors, par une tension formidable de volonté, elle cessa de sangloter, s’obligea à ce que plus aucune crispation de douleur ne déformât son visage. Mais sur sa joue inondée, une larme, plus grosse que les autres, une larme ronde et brillante comme une perle, continuait de rouler très lentement.