CHAPITRE XVII

Maesa, aussitôt alarmée, tenta de faire revenir Varius sur cette décision insensée.

— L’exercice des responsabilités administratives ne peut revenir qu’à des chevaliers de haut rang ou à des sénateurs ! s’offusqua-t-elle en apprenant la nouvelle. Un cocher préfet des vigiles ! Tu n’y penses pas sérieusement !

— Les temps changent, répondit Varius en souriant avec effronterie. Le rang, la carrière, les honneurs, l’ancienneté, le mérite… Ces règles de promotion sont bien trop rigides.

— Mais ce sont les règles institutionnelles de l’Empire, tu ne peux pas les bafouer !

— Je me moque des usages, répliqua Varius. Je suis l’empereur et mes volontés ont force de loi.

L’ingérence constante de sa grand-mère dans les affaires de l’État et surtout dans sa vie privée lui était devenue insupportable.

— Qui est le maître de Rome ? Toi ou moi ?

— Tu m’as confié la direction de l’Empire, lui rappela Maesa. Je ne te l’avais pas demandé et je pensais avoir toute ta confiance.

— Tu as suffisamment régné, répondit l’adolescent dans un bâillement, et tu as reçu ton lot d’honneurs. Tu t’es fait nommer Augusta, comme ta sœur, et comme elle, Mater Castorum et Mater Senatus. Ton visage est gravé sur toutes les pièces de monnaie qui circulent dans l’Empire. Tu es l’Aequitas Publica, la Fecunditas, la Félicitas Publicas, la Pax Aeterna, la Pudicitia, la Saeculi Felicitas, la Temporum Felicitas, la Venus Victrix…

— Ce ne sont que des épithètes louangeuses, coupa la princesse. Seules comptent les responsabilités politiques.

— Justement, tu n’en as plus, annonça sèchement Varius.

— Depuis notre arrivée, j’ai tenu les rênes de l’Empire et je n’ai pas démérité ! s’exclama sa grand-mère, choquée. J’ai travaillé au bon fonctionnement des institutions, j’ai surveillé ton trésor, j’ai protégé ton patrimoine ! J’ai choyé le Sénat et la noblesse, j’ai écouté les magistrats, j’ai tenu les comptes, j’ai surveillé les provinces et les frontières, tout cela pour que tu puisses jouir des douceurs du pouvoir sans t’inquiéter des affaires publiques !

— Vraiment ? se moqua Varius.

— Et j’ai couvert toutes tes gamineries stupides ! s’emporta sa grand-mère. Je t’ai soutenu et protégé, alors que les Romains s’indignaient de te voir habillé en femme et affecter l’allure des putains du Vélabre !

Les yeux de Varius s’assombrirent sous l’insulte. Il s’obligea pourtant à rester maître de lui.

— C’est vrai, tu as fait beaucoup, dit-il avec un calme qui cachait mal sa rage et son humiliation. Mais il est temps que tu cesses de mettre ton nez dans mes affaires. En outre, ajouta-t-il avec une douceur sournoise, je te rappelle que les Romains considèrent d’un mauvais œil les honneurs excessifs concédés aux femmes. Le matriarcat oriental répugne à ce peuple de paysans virils et mal dégrossis…

— Ce peuple de paysans, comme tu l’appelles, a conquis l’univers, crut bon de lui rappeler Maesa. Et je crois savoir, au contraire, qu’il me remercie de m’occuper de l’Empire.

L’adolescent se raidit.

— Savais-tu qu’Agrippine, la mère de Néron, s’était rendue très impopulaire, parce qu’elle entendait gouverner à la place de l’empereur ?

— Peut-être, rétorqua Maesa, mais elle s’est rendue moins impopulaire que son fils, cet inverti dépravé et ridicule.

L’allusion était claire. Varius se sentit directement visé.

— Pauvre Agrippine, souffla-t-il, avec une moue sardonique sur les lèvres. J’ai lu qu’elle était morte transpercée par dix coups de glaive…

La princesse devint blanche comme un linge et sa voix s’étrangla dans sa gorge :

— Serais-tu en train de me menacer, Varius ? Aurais-tu l’intention de m’éliminer, comme tu as éliminé ce pauvre Gannys Eutychianus ? Es-tu un monstre ?

En entendant, pour la première fois depuis longtemps, le nom de son précepteur, le jeune empereur se crispa et le sentiment de culpabilité, si profondément enfoui au fond de sa conscience, resurgit tout à coup.

Il revit le visage serein de Gannys, crut entendre sa voix familière, et le fantôme de son tuteur prit alors une forme visible qui l’effraya au plus haut point. Il revécut la scène du meurtre et chacun de ses ignobles détails lui revint en mémoire, dans un sentiment d’horreur accrue. Dans quel moment de folie furieuse avait-il pu tuer son ami, son père nourricier, son fidèle conseiller ? Et quelle sorte de vie serait la sienne s’il tuait sa grand-mère, la femme qui avait porté Soemias, qui avait nourri sa propre mère de son sein ? Comment pourrait-il supporter, jour et nuit, les ombres de ce nouveau crime ? Elles viendraient l’épier, le harceler, lui couper l’appétit et le réveiller de leurs doigts glacés durant son sommeil…

Il secoua la tête pour chasser ces horribles pensées et renonça finalement à ses menaces. Mais il fallait pourtant que Maesa comprenne, une bonne fois pour toutes, qu’il n’était plus disposé à vivre sous son exaspérante tutelle.

— Cette discussion n’a aucun intérêt, décréta-t-il en secouant ses boucles blondes. L’imperium que l’on m’a conféré m’autorise à faire tout ce que je souhaite. Aussi, que tu le veuilles ou non, j’entends désormais nommer moi-même aux plus hautes charges de l’Empire.

Ce ne furent pas des paroles en l’air.

Effectivement, dans les semaines qui suivirent, après avoir élevé à la préfecture des vigiles son nouvel ami Gordius et délégué à Protogène des fonctions d’autorité dignes d’un procurateur, il nomma Claudius, son coiffeur préféré, à la préfecture de l’annone, bien que les seules compétences de ce minable tonsor se résumassent au maniement des ciseaux et du fer à friser.

Tous ceux qui se firent remarquer dans l’arène ou au théâtre se virent également confier des fonctions de confiance et d’importance. Des gladiateurs, des cochers, des acteurs, des danseurs, des mimes, esclaves ou simples affranchis, se virent attribuer, selon le caprice de l’empereur, des charges de généraux, de tribuns, de légats de légion, des magistratures de consuls ou des gouvernements de provinces.

— Pourquoi la naissance et la fortune devraient-elles être les seuls critères pour mériter une dignité ? déclara un jour Varius à Protogène, alors qu’ils se prélassaient ensemble dans le caldarium des thermes de Caracalla.

Vêtus tous deux d’une simple serviette, debout au milieu de la vaste rotonde inondée de lumière, l’empereur et son favori s’abandonnaient aux mains de leurs esclaves occupés à les asperger d’eau bouillante. Autour d’eux, des courtisans s’arrosaient et s’amollissaient eux aussi dans la chaleur moite qui suintait des murs.

— Vois-tu, Protogène, poursuivit le jeune homme, je trouve toutes ces traditions romaines obsolètes et absurdes. Inutile de te dire que ma grand-mère ne partage pas mon opinion.

Protogène, qui transpirait comme un bœuf, s’appuya contre le rebord de la vasque géante qui trônait au milieu de la salle.

— Maesa est encore plus traditionaliste que les sénateurs, répondit-il. Elle méprise les individus de basse extraction, en particulier les cochers ! Les rares fois où je l’ai croisée dans les couloirs du palais, elle m’a gratifié d’un regard tellement menaçant que j’ai songé à m’enfuir. Si elle avait pu, ta grand-mère m’aurait écorché sur place !

L’un des esclaves commença à racler la peau humide de Varius à l’aide d’un strigile en ivoire.

— Ma grand-mère est une vraie harpie ! s’exclama celui-ci avec désespoir, tandis qu’il tendait ses bras à la caresse un peu brutale du grattoir. Elle veut tout me prendre ! Mon trône, ma liberté, mon argent ! Si je la laissais faire, elle viendrait à coups de bec m’arracher de la bouche et des mains jusqu’aux aliments que je mange !

Alors qu’il commençait à pleurnicher sur son sort, un courtisan quitta l’une des salles du caldarium où l’on pouvait se prélasser dans des baignoires individuelles et traversa à grandes enjambées la vaste pièce circulaire.

Protogène et Varius le dévisagèrent tous les deux avec une curiosité non dissimulée.

L’homme en question était court sur pattes et de constitution plutôt chétive, mais pourvu d’un attribut génital impressionnant.

L’empereur en resta bouche bée.

— As-tu déjà vu une colonne d’un tel volume ? demanda Varius à son ami en retenant un sifflement admiratif.

— Jamais, répondit Protogène, tout aussi impressionné que l’adolescent, non seulement par l’énormité de l’appareil mais surtout par la disproportion extraordinaire entre la taille du bonhomme et celle de son appendice.

— Quel paquet ! s’exclama encore l’empereur. À mon avis, quand il honore sa femme, ce type doit commencer le travail la veille et finir le lendemain !

L’aurige vit que le visage de l’adolescent s’était soudain illuminé d’un désir violent. Il se demanda si le jeune empereur n’allait pas s’empresser d’éloigner ce phénomène de la convoitise des autres courtisans, pour l’entraîner dans sa chambre et s’assurer le privilège de cette bonne fortune.

Mais Varius n’en fit rien et laissa partir, peut-être à regret, le petit homme qui avait à présent enfilé son peignoir.

— Un tel priape lui vaudrait d’être nommé au moins préfet du prétoire ! déclara-t-il en souriant.

— Au moins ! approuva Protogène.

L’empereur paraissait au comble de l’excitation. Le feu de ses pommettes, avivé par la chaleur et les vapeurs du caldarium, le faisait ressembler à un poupon fiévreux.

— Voilà comment devraient être recrutés les plus éminents personnages de l’État ! décréta-t-il en tirant son favori par le bras, en direction du frigidarium. Je n’élèverai désormais aux plus hautes charges que les hommes pourvus d’une queue de cette longueur !

Et là encore, il tint sa folle promesse.

À partir de ce jour, il fit rechercher, par Protogène, dans toutes les provinces de l’Empire, des individus dotés d’un sexe surdéveloppé et il les fit amener au Palatin, pour satisfaire son goût du monstre.

Il promut ainsi aux plus grands honneurs un muletier illettré, un coursier, un pauvre boulanger, un serrurier ignare, et bien d’autres individus qui ne se recommandaient, à défaut de toute autre qualité, que de l’énormité de leur verge ou de leurs testicules.

Son attirance pour les corps masculins obscènes et disproportionnés, qui exhibaient des organes sexuels trop longs ou trop gros, ces corps ignobles par leurs excès, trahissait non seulement la perversion de sa nature mais surtout son besoin maladif de transgresser, sinon d’inverser les normes établies.

Varius avait décidé d’inventer un nouveau monde, un monde où la laideur et la beauté régneraient à part égale, un monde de farces et de voluptés, un monde dans lequel ses valeurs perverties deviendraient désormais, de par son unique volonté, des valeurs universelles.

Dominé par un pouvoir absolu que nul ne pouvait plus, désormais, lui contester, encouragé dans ses extravagances par sa cour de parasites en quête de promotions fulgurantes, Varius se retrouva bientôt entièrement livré à la tyrannie de ses pulsions et de ses penchants les plus douteux. Imbu de sa toute-puissance, n’ayant plus personne à craindre ou à respecter, n’éprouvant plus le frein de la crainte ou de la honte, il plongea, avec plus d’éclat et d’obstination qu’il ne l’avait fait jusque-là, dans le tourbillon des excentricités et de la jouissance. Il fit de la recherche de plaisirs inédits l’unique but de sa vie, sans aucun égard pour les principes ancestraux de la romanité. Chacun de ses actes semblait dire : « Je ne suis pas un homme ordinaire puisque tout m’est permis ! Et si tout m’est permis, pourquoi devrais-je me priver ? »

Il n’hésita plus à exhiber les attributs de ses gitons dans les banquets, à ramener dans sa chambre à coucher les hommes qui lui plaisaient, à les caresser en public, à les couvrir de cadeaux comme une femme amoureuse. Les gros lions qui conduisaient son char furent remplacés par des femmes entièrement nues, qui tiraient l’attelage à quatre pattes, à travers les couloirs du palais. Il reçut les ambassades étrangères et les visiteurs de haut rang, tantôt déguisé en gladiateur ou en cuisinier, tantôt travesti en danseuse, maquillé comme une actrice, la bouche rougie au jus de figue, l’œil cerné de poudre d’antimoine, portant des robes indécentes, des soutiens-gorge, des mules et des résilles.

Et les sénateurs, ayant vite oublié son sourire charmeur et la grâce de son étonnante jeunesse, commencèrent à crier au scandale quand les espiègleries et les bouffonneries puériles cédèrent le pas à toutes ces provocations indignes.