CHAPITRE XXXV

Sa haine du Sénat, si tant est qu’elle pouvait l’être encore, se trouva naturellement augmentée après cette épreuve.

Il rumina dès lors des projets de vengeance, se jurant de faire payer aux Pères conscrits leur trahison, d’infliger à leur orgueil tous les coups, toutes les offenses, toutes les humiliations que son imagination fertile ne laisserait pas, désormais, de concevoir.

L’achèvement de son palais d’été, dans les jardins du Vieil-Espoir, allait lui donner l’occasion de sa revanche.

À la fin du mois de juillet, il prit en effet la décision de quitter la Domus Augustana pour s’installer dans sa nouvelle résidence impériale, avec sa cour et son bétyle. La perspective de ce déménagement mit un peu de baume sur ses blessures et lui fit envisager l’avenir avec davantage de sérénité : à l’abri des intrigues de sa tante, il pourrait de nouveau jouir des plaisirs de la vie et oublier les menaces qui pesaient sur lui.

— Les travaux du Sessorium(140) sont enfin terminés ! annonça-t-il un matin à Soemias. Il était temps ! Je ne crois pas que j’aurais supporté de rester un mois de plus dans ce palais sinistre… ! Et Élagabal est ravi, lui aussi ! Il est las des ténèbres de son temple du Palatin et de ces minables fétiches qui lui servent d’épouses !

Soemias ne fut pas surprise d’entendre son fils parler ainsi des deux idoles sacrées qu’il avait réunies dans l’Élagabalium pour les unir à la pierre noire : ni le Palladium ni Tanit n’ayant donné au Soleil l’enfant divin qu’il avait tant espéré, sa rancœur lui parut somme toute assez légitime.

— Tu emmènes Élagabal avec toi, dans ton palais d’été ?

— Évidemment que je l’emmène, répondit l’adolescent en haussant les épaules. Et je peux même t’annoncer que son déplacement sera l’occasion d’une grandiose procession à travers la ville. Une procession, ajouta-t-il avec un air de malice, qui réunira ces vieilles croûtes du Sénat autour d’Élagabal et… autour de mon auguste personne.

Et de lui expliquer, au cas où elle n’aurait pas bien compris, que la fameuse procession qu’il avait décidé d’organiser serait non seulement l’occasion d’affirmer définitivement la suprématie du Soleil Invincible sur tous les dieux romains, mais de rétablir son autorité face à l’arrogance d’un Sénat qui avait eu l’outrecuidance de dépasser les limites de sa patience.

— D’ailleurs, j’ai d’ores et déjà fait savoir à ces chers sénateurs que j’entendais bien les voir prendre part à ma fête.

— Et ils ont accepté ?

Un rire bref, un ricanement plutôt, le secoua, puis, reprenant sa mine ridiculement malicieuse, il répliqua :

— Que pouvaient-ils faire d’autre ? Je ne leur ai pas laissé le choix.

Comme pour ménager sa surprise, il ne donna pas d’autres détails à sa mère, mais semblait littéralement exulter à l’idée de sa dernière trouvaille. Il se frotta les mains avec une exaltation contenue :

— Ils vont savoir où est leur place… lâcha-t-il, l’œil mauvais.

— Ton nouveau palais doit être magnifique, dit Soemias pour détourner la conversation. J’aurais aimé pouvoir m’y installer aussi.

— Tu sais bien que tu m’es plus utile au Palatin, répliqua Varius. J’ai besoin de toi pour surveiller les agissements de Mammaea et de son avorton, et me tenir informé de leurs manœuvres.

Voulant définitivement chasser de son esprit les sinistres lémures qu’il venait d’évoquer, il revint au seul sujet qui l’intéressait vraiment :

— Il n’est pas magnifique, dit-il en jetant un regard enthousiaste à Soemias, il est unique ! Ce palais est une véritable merveille ! Il surpasse, de loin, la Maison dorée du gros Néron ou la villa de Tibur(141) ! J’ai fait construire un corridor long de plus de mille pieds(142), entièrement couvert, qui relie mon amphithéâtre et mon cirque privés ! N’est-ce pas ingénieux ? Je pourrais rouler en char de l’un à l’autre, à l’abri de la pluie ou du soleil !

Il s’assit sur un large fauteuil en bronze incrusté de serpentine et renversa la tête en arrière, dans une pose de béatitude anticipée.

— Bientôt… bientôt… dit-il en fermant les yeux. Bientôt, je serai enfin heureux.

Quelques jours plus tard, comme prévu, Élagabal et son grand prêtre quittaient la colline du Palatin pour rejoindre à la périphérie de la ville leur résidence d’été. Et Varius, fidèle à sa promesse, donna au peuple un spectacle stupéfiant qui, une fois encore, mêla tous les éléments de la mascarade bouffonne et du carnaval.

Fidèle à la tradition des cérémonies orientales, l’empereur fit parader en grande pompe sa roche sacrée à travers la ville et tout le peuple de Rome fut invité à l’escorter jusqu’à sa nouvelle demeure.

Varius, obéissant pour une fois au protocole romain qui voulait que les participants d’une procession défilent dans un ordre croissant en fonction de leur dignité, exigea que les statues des dieux et des déesses précèdent naturellement la pierre noire dans le cortège, afin de signifier à tous les Romains qui auraient pu en douter encore que leurs pauvres divinités étaient subordonnées au soleil d’Émèse.

— Élagabal règne sur toutes les divinités, comme je règne sur tous les hommes. Il est normal que les minables figures du panthéon romain lui ouvrent la marche en signe de déférence et de soumission !

Massés par dizaines de milliers le long des voies et aux abords du palais sessorien, les habitants de la ville purent admirer la grande roche venue d’Orient, magnifiquement installée sur son char et entourée de parasols bordés de joyaux. De part et d’autre du véhicule, les courtisans d’Émèse couraient joyeusement en agitant des palmes et en jetant des fleurs sur le chemin préalablement recouvert de sable doré par les esclaves impériaux.

L’adolescent, vêtu de son accoutrement sacerdotal, robe safran et tiare solaire, tenait les rênes de l’attelage. Mais tout comme le jour de son entrée mémorable dans la ville, trois ans plus tôt, il se trouvait, non pas sur le char, mais devant, face à l’idole de pierre qu’il ne quittait pas du regard, et marchait à reculons.

Pourtant, le plus choquant, cette fois, ne résidait pas dans la démarche et l’affublement de l’empereur – ce qui n’était plus une nouveauté – mais dans la pitoyable participation des Pères conscrits à cette procession exotique.

En effet, à quelques pas du char sacré, les sénateurs, la mine atterrée, avançaient dans des déguisements grotesques. Les uns portaient sur la tête des vases emplis de parfums et d’encens, les autres faisaient vibrer maladroitement les cymbales ou frappaient, sans grand enthousiasme, sur des tambourins.

Pour le peuple, la surprise fut non seulement totale, mais accablante. Il était tout bonnement inconcevable qu’on ait obligé ces anciens magistrats, ces aristocrates investis d’une autorité morale et d’une dignité depuis presque mille ans, ces fiers consuls, ces préteurs, ces légats de l’armée romaine, à s’attifer comme des mages levantins ! Le spectacle des vénérables Pères conscrits coiffés à la mode syrienne, affublés de colliers, de bracelets et d’amulettes, défilant dans de longues robes traînantes et bariolées, ceinturées de tissus écarlates, le visage fardé et les joues peintes, laissa plus d’un Romain sans voix.

— J’entends que vous participiez à cette procession, non pas en tant que représentants du Sénat, mais en tant que fidèles desservants d’Élagabal, leur avait précisé l’empereur, quelques jours auparavant. Et j’entends que vous y mettiez tout votre cœur…

Avant d’ajouter à cette invitation une menace nettement plus explicite : « Toute tête que je ne verrai pas dans le défilé tombera dans l’heure qui suivra. »

Parvenue enfin sur les sommets de l’Esquilin, devant l’esplanade du nouveau palais, la procession s’arrêta. Varius, escorté par sa garde, quitta le cortège pour aller retrouver Claudius, à l’écart de la foule.

— Claudius, lui annonça l’empereur avec une solennité exagérément affectée, c’est le moment : mon peuple attend ses cadeaux.

Le préfet de l’annone opina du chef et s’éloigna aussitôt pour donner ses ordres aux esclaves.

De chaque côté du parvis se dressaient deux larges tours de bois, construites pour l’occasion, de cinquante pieds de haut et surmontées de palans. Sur leur plateforme, où s’étaient regroupés des esclaves impériaux, avaient été entassés des montagnes d’objets précieux, des vases, des amphores, des sacs emplis de pièces, des vêtements de soie, des rouleaux d’étoffe, des glaives, des coffres, des défenses d’éléphant. Puis, à l’ébahissement général, on y hissa, à l’aide de cordages et de poulies, toutes sortes d’animaux vivants, des poules, des chèvres, des ânes, des sangliers, des cerfs et même des chameaux.

Pendant ce temps, le peuple, averti que l’empereur s’apprêtait à faire distribution de présents, attendait à proximité des tours, suait, piétinait et s’impatientait.

Lorsque les premiers cadeaux furent jetés du haut des constructions, une espèce de folie furieuse s’empara des spectateurs qui se précipitèrent pour attraper, qui un faisan, qui une tunique, une cuiller en argent ou une simple pièce d’or. Les gens commencèrent naturellement à se bousculer sans ménagement, puis finirent rapidement par se battre pour recevoir cette manne impériale tombée du ciel.

Les bêtes les plus petites, précipitées par les esclaves, vinrent s’écraser sur le sol et se firent déchiqueter avec une sauvagerie monstrueuse par la plèbe hystérique. Des hommes se poussaient brutalement pour saisir au vol un poulet ou un poisson, s’acharnaient sur les cadavres des agneaux pour les dépecer et s’emparer des meilleurs morceaux. Des femmes s’arrachaient les étoffes coûteuses, les châles, les coussins brodés d’or tombés au sol, s’entretuaient pour avoir leur part du butin.

Mais une fois encore, les réjouissances virèrent vite au drame et les cris de joie aux larmes.

Les coupes, la vaisselle et les amphores que les esclaves balançaient dans le vide, sans égard pour la population massée sur l’esplanade, se fracassèrent sur le marbre en éclats meurtriers.

Lorsqu’on fit tomber sur la foule des bœufs, des cerfs et des chameaux, un sentiment de panique s’empara définitivement des spectateurs.

Afin d’échapper aux animaux et aux fragments tranchants des objets qui venaient à présent se briser sur lui, le peuple prit la fuite et s’éloigna précipitamment des abords des tours.

Les hommes de la garde prétorienne, soudain débordés par la foule qui tentait de s’échapper dans le plus grand désordre de ce piège meurtrier, se protégèrent en dressant devant eux un rempart avec leurs lances. Inévitablement, beaucoup de pauvres gens, subissant la pression de la masse, vinrent s’embrocher sur les pointes de leurs armes.

De toutes parts, on n’entendit plus que des hurlements de frayeur, on ne vit plus que des visages défigurés par la peur et la douleur, des enfants et des vieillards qui criaient, le crâne ouvert par un vase, le bras transpercé par une épée, des hommes gisant à terre, écrasés par le poids d’un cheval ou d’un taureau. Ceux qui n’osaient plus s’enfuir, de peur de se faire éventrer par les lances des prétoriens, continuaient de s’exposer à la chute mortelle des cadeaux de l’empereur.

De son côté, celui-ci observait toute cette scène avec une allégresse et une exaltation fébriles. Son obsession d’étonner le monde par ses largesses et ses facéties cruelles n’avait de comparable que son orgueil démesuré et se trouvait, en cet instant, satisfaite au-delà de tous ses rêves.

— Voilà ce que j’appelle être empereur ! dit-il à Hiéroclès, les larmes aux yeux. Personne avant moi n’a jamais osé faire de tels présents au peuple de Rome ! Cela seul, oui, cela seul, est digne d’un grand roi !

Et dans son délire, il lui semblait que ce peuple mourait davantage pour satisfaire Élagabal que pour ses cadeaux, que tous les malheureux qui gisaient là, écrasés, brisés, transpercés, affreusement mutilés, étaient les victimes consentantes du plus grandiose sacrifice qu’on ait jamais offert à son dieu de pierre.

Il lissa d’une main tendre les cheveux drus de son cocher et se pressa contre lui :

— Vraiment, n’est-ce pas une belle journée, digne d’Élagabal et digne de nous ?

Hiéroclès ne répondit rien, leva les épaules en signe d’ignorance. Et sans un mot qui eût pu trahir ses émotions ou ses sentiments, il accepta la main potelée qui se glissait dans la sienne. Pendant plus d’une heure, il continua d’assister, perplexe et vaguement écœuré, à cette étrange fête syrienne qui avait tourné, pour le plaisir d’un empereur dément et mystique, au carnage rituel, tandis que les sénateurs marquaient le rythme de cette fête macabre sur la peau d’onagre de leurs tambourins.