XIII
La Leçon des Ténèbres

Janvier 2002

« Quand tu recevras cette lettre, ce cœur si plein de toi aura cessé de battre.

Toute mon existence, je me serai accroché désespérément à un rêve : te consacrer chaque instant de ma vie. C'est resté un rêve, pour mon malheur. Merci de m’avoir permis de t’aimer pendant tout ce temps et de m’avoir réservé une place dans ta vie. Merci de m’avoir maintenu en survie grâce à nos rencontres et à tes lettres, me permettant d’espérer envers et contre tout que nous serions ensemble, un jour.

S'il existe une vie après la mort, qu’il me soit permis de la vivre avec toi. Je suis mort si souvent en te quittant que ma mort définitive ne me fait pas peur. Je donne cette lettre à mon ami Andrew, mon copilote des années heureuses. Je veux qu’il te la remette en main propre : tu comprendras, avant de l’avoir lue.

J’aurais encore trop de choses à te dire. Je préfère laisser la parole à ce jeune poète qui avait été le premier amour de ta mère, Alice, à qui tu transmettras mon Adieu, de tout cœur. Je sais ce que je lui dois. J’ai oublié le nom du poète mais je me souviens qu’il était mort à vingt ans et que son unique recueil, posthume, s’appelait La Leçon des Ténèbres 1. J’avais recopié ce poème, tu vois, sachant qu’il exprimerait ma pensée, un jour.

Quand le temps se fait chair
Quand mes gestes perdus
Dans le vent de l’absence agitent
leurs fantômes
Quand mon être poreux laisse fuir
sans retour
L'automne échevelé qui n’a pas eu d’été
Et que tes larmes vaines, ô mon aimée
N’ont pas le clair destin de naître
pour des sources
Mais que tout est sans fin sans but
et sans espoir
Je sens sombrer comme un navire
l’éternité

Nous avions lu cette Leçon des Ténèbres ensemble, à Vézelay, que tu me faisais découvrir il y a tant et tant d’années. Je me souviendrai toujours de notre petite chambre mansardée qui donnait sur la basilique romane.

Sache que je suis soulagé de quitter ce monde avant toi, ma bien-aimée. Je n’aurais pas survécu sans toi. Je demande pardon à ceux que j’ai pu blesser en t’aimant sans réserve ni pudeur. Il y a des sentiments qui ne vous laissent pas le choix.

Au-delà de tout, sache que j’ai été heureux avec toi, Marion, et que je te rends grâce de chaque instant que tu m’as donné. Tâ no chroi istigh ionat.

Sois bénie.

Brian »

Andrew me l’a remise à Paris, cette lettre, et c’était moins dur que de voir pour la dernière fois sur le guéridon de l’entrée l’écriture encore vivante de Brian. Il est mort d’un cancer de la prostate qu’il a refusé de soigner, ne supportant pas d’entrer dans un protocole de soins éprouvant pendant que Peggy s’éteignait peu à peu à côté de lui. Redoutant aussi sans doute de ne plus être l’homme que j’avais connu et qu’il avait réussi à rester durant toute notre vie, si peu commune, dans tous les sens du terme.

Je n’ai pas trouvé les mots pour le dire à Maurice, redoutant d’éclater en sanglots devant lui et de le mettre dans une situation gênante pour nous deux. J’ai prétexté des travaux à surveiller à Kerdruc pour y partir quelques jours. Chaque fois qu’un malheur me frappe, j’ai le réflexe de me réfugier dans mon jardin breton. Agenouillée devant chaque arbuste pour bêcher le sol, penchée sur mes anthémis jaunes (ou petits soleils de Bismarck) qui ont une fâcheuse tendance à annexer le voisinage, sans doute à cause de ce parrainage insolite avec le Prussien qui nous a volé l’Alsace-Lorraine, creusant la terre pour accueillir le petit pommier de l’Everest que je viens d’acheter aux pépinières du Bélon, dédoublant les rhizomes des roses trémières qui font monter leurs hampes fleuries jusqu’au toit en été, épandant de l’or brun sur mes cinq rhododendrons et camélias, comment pourrais-je penser à autre chose qu’à la vie malgré la mort ?

Quand tout change pour toi
la Nature est la même
Et le même soleil se lève sur tes jours.

C'est en tout cas ce que prétendait Lamartine que tu prenais pour un grand poète quand tu avais quinze ans, ma pauvre Marion ! Tu croyais alléger l’absence de Brian en te disant que tu pouvais à tout moment le rejoindre s’il avait besoin de toi. Mais c’est maintenant que tu vas comprendre ce qu’est la véritable absence… et ce qu’est un poète celte :

Ami Tristan
Vous êtes mort pour mon amour
Et je meurs, ami, de tendresse
Car je n’ai pu venir à temps
Ni n’ai pu forcer le destin
Pour vous guérir de votre mal.
Si je fusse à temps venue
La vie je vous eusse rendue
Et parlé doucement à vous
De l’amour qui fut entre nous 2.

Mes larmes tombent sur les bulbes que je mets en terre et je me prends à rêver que des tiges vertes vont en jaillir et grandir à vue d’œil comme dans la légende. Mais le temps surréel est passé. L'homme de mon cœur a emporté dans sa tombe l’Irlande où je n’irai plus et l’amoureuse que je ne serai plus.

Comment vais-je vivre sans dire je t’aime avec un tremblement dans la voix ? Sans que jamais plus un homme ne m’appelle « my breath and my life3» ?

J’ai demandé récemment à Maurice pourquoi il avait éprouvé le besoin de séduire tant de femmes diverses au cours de sa vie. « Pour me sentir aimé », m’a-t-il répondu. Etait-ce une façon de me reprocher de ne pas l’avoir chéri, lui, exclusivement ? Sans doute. Mais il est tout aussi vrai que pour lui, l’important, c’était d’abord d’être aimé. Sur ce point, je me suis toujours sentie son étrangère. Car pour moi, le miracle, c’est d’aimer. Je ne veux pas dire forcément le bonheur, non. Avec le bonheur on peut toujours se débrouiller. Le miracle, lui, ne se laisse pas manipuler. Il tombe du ciel sans crier gare, trop tôt, trop tard, ou pas du tout et il faut faire avec car rien d’autre n’aura jamais ce goût-là ni cette évidence fatale.

Ces remords, ces regrets, ces réminiscences que la disparition d’un être si cher fait surgir, je les rumine le jour, les mains dans la terre et le soir au coin du feu. Car un feu, c’est quelqu’un. Devant un radiateur ou même un de ces beaux poêles Godin de mon enfance avec ses fenêtres en mica, on n’aurait pas idée de s’asseoir pour ruminer. Un feu de bois dans une cheminée, c’est un emploi du temps : il craque, il illumine, il s’effondre, il meurt en rougeoyant et je le contemple dans ses transformations jusqu’aux cendres finales.

Allégorie facile de nos vies. La mort s’entend à vous ramener à quelques idées simplistes et fondamentales. On s’aperçoit que les défunts ne s’en vont jamais tout seuls : ils vous arrachent des morceaux plus ou moins saignants de vous-même. On ne constatera les dégâts que plus tard. Le chagrin n’est jamais fini. Pour ne pas le recevoir de plein fouet, je me refuse à tout inventaire comme je me refuse à ouvrir les deux cantines qu’Andrew a eu l’idée saugrenue de déposer chez moi l’autre jour et qui contiennent une marchandise aussi périssable que dangereuse : trente ans ou plus de lettres d’amour ! J’apprends que Brian entreposait tous mes envois à mesure chez son ami pour éviter qu’ils ne tombent un jour entre les mains de Peggy ou d’Eamon, leur fils. Ne pouvant non plus les garder chez nous, j’ai emporté les deux cantines rouges à Kerdruc et les ai cachées dans le petit bureau d’Alice en attendant de statuer sur leur sort. Je m’étais juré de ne pas les ouvrir, mais comme l’épouse de Barbe-Bleue je n’ai pu résister à mettre la petite clé dans la serrure d’un des cercueils de fer et les lettres sont apparues, rangées et ficelées dans des bandelettes de toile de jute, comme des momies. J’ai reconnu au passage ma période stylo Mont Blanc à large plume, celle où je m’étais entichée d’encre violette, la période Bleu des Mers du Sud et j’ai aperçu ces milliers de « mon amour » que j’ai vite remis en cage avant qu’ils ne me sautent à la gueule. Toutes ces missives envoyées chaque semaine pendant tant d’années n’étaient plus que des lettres mortes, mais qui pouvaient encore faire des dégâts. Je me sentais incapable de les brûler – il y faudrait des heures car les livres brûlent mal – Incapable de les relire car j’aurais peur de les juger et peur de les trouver obscènes – il fallait bien faire l’amour par écrit quand nous étions séparés trop longtemps – Incapable de les publier, même sous un faux nom parce qu’il faudrait les rendre méconnaissables et que ce serait trahir Brian. En somme, incapable de toute décision, comme si ma culpabilité d’avoir entretenu une liaison illicite toute ma vie reposait là comme un encombrant cadavre.

Au petit matin, une seule solution m’est apparue : les immerger bien vite, ces lettres, dans cet océan Atlantique qui nous avait tant séparés et si bien réunis et qui s’empresserait d’effacer toutes les traces écrites de notre amour. Mais je prendrai soin de les répartir dans quelques sacs percés de trous pour éviter qu’un pêcheur ne les remonte dans son chalut trois jours plus tard et n’aperçoive mon nom… car je crois à la malignité du sort. « Vos actes vous suivent », comme aimait à dire Adrien.

Et c’est ainsi que par un ciel irlandais, sous le crachin, ou est-ce moi qui pleurais, j’ai procédé dans la réticence et la nécessité à une cérémonie funèbre, immergeant dans des sacs noirs la part la plus passionnée de ma vie avec l’impression d’organiser mes propres funérailles, basculant par-dessus le bord de mon canot tous ces mots qui ont véhiculé tant d’amour et qui sont engloutis désormais sous les goémons verts.

1 De Pierre Heuyer, mort en 1944 au sanatorium de Sancellemoz.

2 Les stances d’Yseult, vers 3110 à 3 120 du Tristan de Thomas, XIIe siècle.

3 Mon souffle et ma vie.