VIII
Brian et Peggy

« L'inconscient, il faut le savoir, est un sale con1. »

C'est peu de temps après le séjour de Marion à Blackwater que Peggy manifesta les premiers symptômes de sa maladie. Des difficultés d’élocution, des troubles visuels, des douleurs aux mains et aux pieds, des pertes d’équilibre, un tableau clinique inquiétant où les médecins, à l’issue d’examens répétés, ponctions lombaires et scanners, diagnostiquèrent une variante de sclérose en plaques.

«Affection neurologique évolutive du sujet jeune, évoluant par poussées inflammatoires, apparaissant entre vingt et quarante ans et frappant à 70 % des femmes. Perte d’autonomie, parfois rapide, pouvant conduire au décès. Pas de traitement curatif mais la rééducation des malades reste fondamentale. »

Ce que découvrit Marion dans son dictionnaire médical sonnait comme un glas. Pour Peggy bien sûr. Pour Brian aussi, tenté d’y voir le châtiment divin de son inconduite. Pour Marion enfin, que la perspective d’une épouse promise au fauteuil roulant et d’un petit garçon qui resterait unique, rejetait dans le rôle de la Tentatrice inspirée par le Démon.

Toute Moire que je sois, je me sentais découragée par tant d’adversité et presque tentée d’abandonner les deux héros de cette histoire que j’avais eu tant de plaisir et de difficulté à mettre sur pied.

Pourtant ce sont ces vies-là, aux limites de l’ingérable, ces amours-là, aux limites de l’invivable, qui font qu’on peut quitter ce monde en paix avec soi-même : on a rempli son contrat de vie et pris le risque d’explorer ce que l’amour peut recéler de fou, de sublime, d’improbable et de menacé. Je n’aime pas laisser une belle histoire inachevée. Tout me semble bon, qui peut lui donner encore une chance.

Il me restait peut-être un espoir de sauver la situation, à condition de réussir un tour à ma façon.

Un tour pas facile, sujet à des impondérables tels que les caprices de la nature humaine, si volontiers contrariante, ou de la morale qui a si rarement partie liée avec le bonheur. Mais à quoi servirait d’être une Moire si je ne faisais pas de miracles ?

A Dublin, l’état de Peggy s’était dégradé très vite, au point qu’elle ne pouvait plus rester seule pendant les fréquents déplacement professionnels de son mari. Il avait été contraint de demander sa retraite anticipée comme pilote et travaillait désormais « au sol », dans les bureaux de la compagnie. Ces deux mots « au sol » signifiaient un peu la mort pour Brian : pour achever de le ligoter, sa belle-mère allait venir habiter dans leur petite maison des environs de Dublin afin de s’occuper de Peggy et du petit Eamon. Il dut avouer à Marion qu’il se sentait incapable de mentir plus longtemps à sa femme et de ne pas consacrer toutes ses forces à tenter de surmonter avec elle le malheur qui les frappait.

« I would be devastated, lui écrivit-il, to live in this world without knowing you are somewhere for me tolove. »

Mais écrire à Marion en anglais lui semblait une trahison de plus vis-à-vis de Peggy. Il se proposait donc de parfaire sa connaissance du français avant de reprendre une correspondance dans sa langue à elle, avec des mots qui ne seraient pas ceux de sa vie quotidienne à lui. Le désespoir inspire parfois des solutions attendrissantes de naïveté, songea Marion, mais elle se garda bien de le lui faire remarquer, sachant que la survie ne tient souvent qu’à un fil et que tout accommodement est bon qui rend le malheur tolérable. La mort s’était installée dans son paysage et il faudrait du temps pour que Brian prenne la mesure de sa condition carcérale et que le désir d’être heureux resurgisse en lui comme une rivière souterraine qui fait surface. Mais Marion n’était pas femme à se résigner sans rien tenter.

Depuis quelque temps déjà, elle caressait le projet d’avoir un fils et Maurice lui aussi se sentait prêt pour un deuxième enfant, dans l’espoir informulé de s’attacher sa femme par un nouveau lien. Il fut profondément ému du désir de Marion. Elle, de son côté, jugea honnête de lui raconter le malheur qui frappait Peggy et ses conséquences sur la liberté de Brian étant donné sa propension à se juger responsable et coupable de tout ce qui arrivait à sa famille.

— Cet enfant, si tu veux bien, et si c’est un garçon, j’aimerais l’appeler Emile, dit-il à Marion. Mon père avait tant espéré me donner ce prénom, rituel dans la famille pour le fils aîné. Mais maman n’avait rien voulu savoir!

— Je la comprends, ta mère! L'ennui, c’est que Maurice ne valait pas mieux… C'est bizarre, ajouta-t-elle, en riant, il y a des prénoms comme Maurice ou Albert qui ne veulent pas redevenir à la mode, alors que Thomas, Mathieu ou même Corentin, c’est du dernier chic ! Et Emile aussi, tu vois, je trouve ça charmant maintenant. Tout à fait d’accord pour un Emile. Et si c’est une fille, c’est moi qui choisirai, d’accord ?

Ils firent l’amour ce soir-là et les suivants avec une fraîcheur et un enthousiasme qui leur rappelèrent leurs premiers émois, ce projet d’enfant illuminant la part de routine qui se mêle presque inévitablement aux procédures amoureuses après dix ans de vie commune. Ces quelques mois et les neuf qui s’ensuivirent furent parmi les plus tendres et les plus sereins de leur existence.

« Caresser » un projet d’enfant… les mots parfois expriment mieux que vous votre pensée. Marion n’avait rien prémédité en révélant à Maurice son intention mais à mesure que les jours passaient elle s’apercevait qu’une étrange glaciation se produisait en elle et gagnait tout un canton de son âme à la mesure du vide qu’allait y creuser Brian. Comment se résigner à laisser mourir cette passion qui avait illuminé sa vie depuis tant d’années, bien au-delà de la place réelle qu’elle y occupait ? Les idées apparaissent bien souvent au fond de soi avant même de trouver leur formulation. Elle sentait sourdre en elle une hypothèse aberrante qui prenait peu à peu la forme d’un espoir.

Et si tu donnais une chance à la chance ? lui soufflait une voix. Et si tu choisissais de ne pas choisir ? Et si le hasard décidait du géniteur de cet enfant, que tu désires, d’où qu’il vienne? Quoi de plus salvateur qu’une nouvelle vie pour conjurer la maladie, la mort ou l’absence?

A toutes ces questions, Marion se sentait incapable de répondre. Elles s’étaient imposées d’elles-mêmes et certaines interrogations supportent mal de rester en suspens. Il fallait qu’elle en parle, afin qu’une telle hypothèse ne se transforme pas plus tard en remords ou, le cas échéant, en secret trop lourd à porter. Et pour qu’un secret ne devienne pas un jour un poison ou une prison, il était essentiel de trouver les mots qui le justifient à ses propres yeux tout en l’expliquant à quelqu’un d’autre. Ce fut tout naturellement vers sa mère que Marion se tourna. Il n’était pas question d’en parler à Brian bien sûr, qui se débattait parmi des problèmes dont chacun semblait insoluble, à commencer par l’abandon de son métier, de toutes ces heures de navigation céleste qui assuraient jusqu’ici son équilibre terrestre. Jamais non plus Maurice ne devrait avoir le moindre doute ; ni l’enfant, s’il choisissait de naître. Quant à sa petite tante Hélène, elle lui paraissait beaucoup trop soumise aux valeurs de Victor, son mari, qui condamnerait évidemment une décision aussi contraire, selon lui, à la morale et à l’institution du mariage.

L'âge venant, Alice au contraire traversait de plus en plus le miroir des apparences et se détachait des conventions au profit du droit à l’égoïsme et au bonheur individuel. C'est entre génitrices d’ailleurs que l’on peut le plus aisément évoquer ce pouvoir secret des femmes et les mensonges ou les mystères jamais élucidés qui ont jalonné la chaîne des générations, parfois à l’insu même des intéressées et pour la plus grande joie des Moires, seules à même de démêler tous ces écheveaux. Jamais ne sera écrite la généalogie véritable de chaque humain, tissée de détours inouïs, fruit des hasards, des caprices ou des passions.

Alice, qui était seule de la famille à avoir rencontré à Paris à plusieurs reprises ce personnage attachant et si peu français qu’était Brian, entra dans la confidence avec une jeunesse de cœur fréquente chez les femmes vieillissantes, contrairement à l’opinion répandue. Avant de laisser parler le bon sens et la raison, qui n’ont généralement rien à dire dans ces domaines, elle se laissa envahir par une tendresse infinie pour cette histoire qui n’était que d’amour, après tout. Elle s’aperçut avec bonheur qu’à mesure que sa fille Marion devenait adulte à part entière, se détachant de l’état filial et captateur, elles entraient toutes deux dans une relation nouvelle et encore mal balisée dans l’histoire des sentiments, entre une mère âgée qui s’autorise à oublier qu’elle est assignée à la case MAMAN et une autre mère, jeune encore, qui occupe à elle seule plusieurs cases du Jeu de Dames. L'amour maternel subit alors une mutation qui le rapproche de l’amour sororal ou de l’amour tout court, découvrant ainsi un territoire d’une richesse inattendue, une sorte de patrie profonde des femmes, qui va constituer, pour les mères comme pour les filles, un refuge aussi vital que l’autre, la patrie géographique. Ce partage d’un secret, qui ne serait peut-être rien de plus qu’un doute en fin de compte, vint resserrer à jamais leurs liens de mère à fille mais aussi de mère à mère et de femme à femme. A ce témoignage de confiance, Alice se sentit rajeunir et retrouva un peu cette part de suspense et d’inattendu dans l’existence qui lui semblaient une des meilleures raisons de survivre, malgré ses déceptions professionnelles.

Brian revint deux ou trois fois à Paris cet automne-là avant de passer la main définitivement à un autre pilote et d’entrer dans le long désert qui allait le séparer de Marion.

« My heart is within you ! Tà nochroi istigh ionat, souviens-t’en toujours, je t’en supplie, Marion. »

Ce furent ses dernières paroles lorsqu’il se détacha d’elle dans cet aéroport du Bourget, où il l’avait rencontrée quinze ans plus tôt. Il ne sut jamais que la violence de leurs dernières étreintes n’était pas due seulement au désespoir de se perdre, mais à l’espoir chez Marion de garder en elle et pour toujours un témoignage vivant de ce sentiment qui était devenu partie intégrante de son être.

La famille souhaitait un garçon, un petit frère pour Amélie. Ce fut une petite fille, rousse et bouclée serré, comme il se devait pour l’enfant de Brian O'Connell.

A la vue de la « nouvelle-née », pour Marion, le doute ne fut plus possible et elle décida de la nommer Séverine et Constance. Séverine en hommage à la première femme journaliste en France après Flora Tristan. Constance à la mémoire de Constance Markiewicz, héroïne de l’indépendance irlandaise au côté d’Eamon de Valera, le premier président de la République libre d'Irlande. C'était un clin d’œil aussi au petit Eamon O'Connell de Dublin, son demi-frère.

Moïra est un prénom très répandu en Irlande mais difficile à prononcer pour des Français ; aussi n’ai-je pas insisté. Il me suffisait que Marion eût réussi à la concevoir et qu’elle fût accueillie avec bonheur par ses parents. Son grand-père, Adrien, se souvint même fort à propos d’un petit frère mort jeune de la typhoïde, qu’on surnommait Poil de Carotte dans son enfance et dont il se plut à retrouver les traits et la chevelure chez la petite Séverine.

Un jour, elle n’en doutait pas, Marion pourrait dire à Brian qu’il lui avait offert sans le vouloir un cadeau inestimable, cet enfant, qu’il lui laissait en gage, afin qu’elle se sente moins privée de lui pour attendre des jours meilleurs. Des jours qui viendraient plus tard pour eux, elle n’en doutait plus maintenant.

Brian ne fera jamais la connaissance de sa fille. Mais, en contemplant ses photos, quelques années plus tard, il pleurera de tendresse en découvrant que Constance avait tout pris de lui, comme pour compenser son absence : ses yeux d’un bleu si pâle et si aigu à la fois, ses cils retroussés, sa peau très blanche, ses taches de rousseur jusque sur les mains, ses bras trop longs et les reflets cuivrés de son agressive chevelure si drue et bouclée serré !

1 Catherine Clément, Le Cherche Midi, Récit, éd. Stock.