V
Retour dans l’atmosphère
Comme pour les fusées, le plus délicat, c’est le retour dans l’atmosphère. Retrouver les lois de la pesanteur, me remettre à parler français, éviter les sujets scabreux, ne pas lâcher par inadvertance un « My love » et, la nuit, attendre d’avoir reconnu le profil de l’homme qui dort à mes côtés avant de dire un mot ou de faire un geste. Je ne touche pas Maurice comme je touchais Brian. Il serait tout de suite alerté. Il s’agit en somme de redevenir l’épouse de Maurice Le Becque et d’enfermer au secret la folle du logis irlandais.
Maurice est rentré depuis deux jours d’Australie, bruni, reposé, séduisant. Dans l’appartement encore désert, il a eu le temps de se draper dans la toge de son bon droit et d’afficher l’indulgence distante de celui qui renonce à instruire le procès de la coupable. Je n’instruis jamais le sien non plus : nous évitons le face-à-face, jusqu’à ce que les motifs de nos jalousies, rancœurs ou humiliations s’estompent derrière les motifs que nous avons de vivre ensemble. Les premiers jours sont très durs. J’ai l’impression que Maurice est un boa en train d’avaler une bête beaucoup trop grosse pour lui et que je vois progresser le long de son tube digestif qu’elle distend visiblement et sans doute péniblement. C'est long, un boa!
Quelle attitude adopter pendant qu’il digère ? Je n’ai pas encore trouvé le mode d’emploi du sentiment de culpabilité. Il faut bien qu’il souffre, c’est inévitable et comme j’en suis la cause, il faut bien que je paie. Alors, ne sachant comment me conduire, j’en suis réduite à la plus banale des solutions : faire du zèle.
La plupart des femmes, en effet, ont une fâcheuse propension à traduire leurs sentiments, qu’il s’agisse d’amour ou de chagrin, en travaux ménagers. Elles font des heures supplémentaires dans toutes les configurations. Il est vrai que je me sens beaucoup plus fautive d’avoir fugué dix jours avec Brian que Maurice, d’avoir passé deux fois plus de temps peut-être, mais plus habilement réparti, il est vrai, avec des personnes qui sont sans doute, en plus, mes meilleures amies. Nous aimons les mêmes gens, c’est normal et c’est même souhaitable. Reste que mes infractions me semblent moins acceptables que celles de Maurice. Et même si nous n’avons jamais osé nous l’avouer, je suis sûre qu’il partage cette opinion archaïque ! Pourtant, dans les premières années de notre vie commune, nous nous étions engagés l’un et l’autre à former un couple moderne, délivré des pesanteurs de la morale bourgeoise, des préjugés et des diktats religieux, débarrassé des chaînes et boulets qui avaient paralysé, plombé et finalement détruit tant d’amants des siècles passés et tant de nos contemporains et amis.
Nous serions deux individus respectueux de la liberté de l’autre et néanmoins épris l’un de l’autre. Nous continuons vaillamment à y croire, mais nous ne sommes pas parvenus à faire table rase du passé ; pas complètement. Des réflexes remontent du fond des âges, ou bien d’hier tout simplement : nous émettons des opinions… que nous ne partageons pas. Nous prétendons mépriser la jalousie, qui en secret nous ronge les sangs; nous souffrons en somme comme au temps de Racine, tout en professant les théories de Sartre et Beauvoir. Un effort méritoire et qui porte parfois des fruits.
Ainsi, quand j’ai repêché un slip de dentelle noire qui m’était inconnu en faisant notre lit un matin, la deuxième année de notre mariage, je me suis retenue de crier « oh, le salaud ! », me souvenant que j’avais épousé Maurice pour sa légèreté et son idéal de liberté et que je ne pouvais ni ne voulais le transformer en époux rigide et vertueux. Mon premier mari, Guillaume, m’avait beaucoup inquiétée dix ans plus tôt en professant que la fidélité conjugale était le fondement de tout mariage. Non que j’aie eu pour principe de le tromper, mais je ne voulais pas lui rester fidèle par décret.
On m’a fourni d’ailleurs un alibi pour ce slip de dentelle noire : notre jeune fille au pair danoise aurait cédé, paraît-il, aux charmes du livreur de chez Félix Potin, ce qui m’avait épargné d’accueillir ce soir-là Maurice dans le rôle mélodramatique de l’épouse outragée. J’avais pourtant envisagé non sans jubilation d’accrocher à la porte palière le bout de dentelle noire, dans l’espoir de voir Maurice, pour une fois, confondu! Mais à tout prendre, j’aime encore mieux jouer Racine que Feydeau ! Et nous avons conclu d’ailleurs sur Giraudoux grâce à notre Ondine scandinave… à moins que ce montage n’ait été dû à l’art de Maurice de se tirer toujours sans dommage des plus mauvais pas.
Alice et Adrien, qui ont plus ou moins pris pension chez nous pour « s’occuper d'Amélie » en notre absence, sont restés quelques jours de plus pour s’occuper de nous maintenant. Maman est au courant pour Brian et sait que sa présence facilite notre convalescence. Mais elle aussi a besoin de nous car elle est en train de vivre un drame : le rédacteur en chef de Nous, les Femmes vient de décider de se passer de ses services « souhaitant désormais faire assurer le courrier des lectrices par une journaliste plus en phase avec les jeunes ».
— Délit de vieille gueule, en somme, estime Alice. J’ai le tort d’être restée une pasionaria et de n’être plus une nana. Double faute !
Entrée au journal dans les années soixante, au moment où il s’affichait en tête de la lutte pour les Droits des Femmes, quinze ans plus tard elle n’était considérée que comme une soixante-hui-tarde attardée, d’autant qu’elle ne transigeait sur rien. Un peu partout les anciennes combattantes disparaissaient de la scène et les jeunes oubliaient jusqu’à leurs noms, persuadées que les femmes avaient toujours joui de toutes les libertés puisqu’elles les avaient, elles, trouvées dans leur berceau sans avoir eu à lever le petit doigt. Après une brève lune de miel dans la foulée de Mai 68, toute MLF un peu récalcitrante tomba en disgrâce dans les médias et bientôt dans l’opinion, la féministe devenant par définition laide, ennuyeuse, mal baisée, ennemie du plaisir et de la vraie femme, stérile si possible, et vraisemblablement homosexuelle, c’était la cerise sur le gâteau.
Dans la presse féminine désormais, la revendication n’avait plus sa place et le féminisme passait pour une névrose, résidu des années soixante-dix. N’osant licencier une des dernières « féministes historiques », comme on disait, la direction l’avait chargée d’un éditorial mensuel en remplacement de la chronique hebdomadaire qui lui avait valu sa renommée ; mais Alice avait décidé de finir sur un esclandre en choisissant un thème qui eût trouvé sa place il y a quinze ans, mais qui n’était plus du tout de mise à l’heure où les top-modèles incarnaient de nouveau la figure idéale de la femme. Elle proposa un article provocateur sur les talons aiguilles, qui opéraient depuis peu un retour triomphal, notamment dans les pages de mode des magazines féminins, qui ne pouvaient se permettre de plaisanter avec les recettes publicitaires.
Je les avais bien crus liquidés, moi aussi, les talons aiguilles, en vogue dix ans plus tôt et condamnés par le corps médical. J’oubliais un peu vite que les fantasmes masculins, eux, n’étaient qu’assoupis. Dans cet article incendiaire, qui lui fut d’ailleurs refusé, Alice affirmait que dans l’inconscient masculin le talon aiguille représentait l’équivalent occidental des pieds des Chinoises, transformés en petons attendrissants par le port de brodequins de torture entre deux et sept ans, jusqu’à déformation osseuse irréversible. A chacun sa méthode, le but restant le même : interdire aux filles le bonheur de courir, l’intégrité de leur corps, la liberté en un mot.
— L'objectif n’est pas de marcher pour une femme, quelle vulgarité, mais de faire rêver, affirmait Alice d’un ton sans réplique. Et je considère que les artisans de ce type de chaussure sont des pervers sadiques.
Maurice lève les yeux au ciel. C'est un jeu entre eux, il adore sa belle-mère, née trop tôt dans un monde où elle n’a pu donner sa mesure. Adrien, lui, somnole vaguement, comme chaque fois que sa femme « fait cours », comme il dit. Il considère pour sa part l’éviction de sa moitié comme une excellente nouvelle. Victime résignée d’une overdose de féminisme, distillée tout au long de leurs cinquante années de vie commune, il pense naïvement que la retraite d’Alice va lui ramener une compagne attentive à tous les petits maux qu’il compte bien multiplier et diversifier, sans parler des maladies du grand âge entre lesquelles il va devoir choisir. A la retraite depuis des années, il a déjà opéré sa régression infantile et n’ose avouer que son rêve serait d’appeler sa femme « maman ».
Plusieurs de ses contemporains ont déjà eu la chance de bénéficier d’une seconde maman en retombant en enfance et dans cette dépendance qu’ils avaient tant appréciée autrefois. Adrien avait connu Alice toute petite, ils avaient chanté les mêmes comptines à l’école et il n’était jamais si heureux que quand il recherchait avec sa femme les paroles de
Pain panicaille, le roi des Papillons
En se faisant la barbe s’est coupé
le menton…
Ou celles de
Pomme de Reinette et Pomme d’Api
Tapis, tapis rouge-eu!
Pomme de Reinette et Pomme d’Api
Tapis, tapis gris !
Avec qui d’autre eût-il pu chanter Pomme de Reinette et Pomme d’Api ? Mais Alice était féroce avec lui, refusant de lui pardonner sa calvitie et sa bedaine et de régresser avec lui vers les rivages enchanteurs de leur enfance.
— Tu ne sais pas ce qu’elle m’a dit, ta mère, hier, dit-il à Marion, quand je me suis plaint qu’elle parte à Kerdruc avec sa sœur et les enfants ? Je lui disais : « Je vais m’ennuyer comme un rat mort, sans toi, ma chérie ! » « Tu n’as qu’à être un rat vivant ! », m’a-t-elle répondu.
— Ce n’est pas forcément un mauvais conseil, Adrien, dit Maurice.
— Merci, mon cher gendre, dit Alice. Je me bats sans cesse pour empêcher Adrien de tourner à la vieille baderne ! Ce que j’écris ne l’intéresse plus du tout. C'est pourquoi j’ai besoin d’en parler avec vous. Lui ferme les yeux dès que j’ouvre la bouche! Et je voudrais comprendre pourquoi on me l’a refusé, cet article ! Je ne dis que des choses vraies. Maurice et Marion, soyez juges : D’abord, saviez-vous qu’à partir d’un talon de seize centimètres, le pied se retrouve vertical, dans le prolongement de la jambe ? Et que le polygone de sustentation se réduit alors aux coussinets des pauvres orteils, retroussés en catastrophe pour assurer un minimum de présence au sol… C'est monstrueux, non ? Eh bien, elles parviennent à faire joli, les femmes, malgré cette horreur anatomique !
— Moi je n’ai jamais pu en porter, dit Marion. J’ai les chevilles molles…
— Ma question c’est pourquoi les bonnes femmes acceptent les diktats de la mode ? Seraient-elles des connes ?
— Je ne te le fais pas dire, intervient Adrien.
— Mais vous ne savez pas le plus beau, je crois que c’est pour ça finalement que le journal a refusé mon article. Je démontrais que le talon aiguille a un avantage supplémentaire : mettre hors jeu les guenons vieillissantes ! La moindre gonarthrose ou coxarthrose ou même vulgaire foulure, condamne en effet à poser bêtement le pied à plat sur le sol. Résultat, pas de talons aiguilles pour les vieilles ! Ainsi les mâles ne risquent plus de confondre les bêtes sur le retour avec les jeunes nanas du troupeau ! Je concluais en disant que toute la stratégie des mecs, depuis le sale coup porté par les féministes à leur ego surdimensionné, c’était de remettre les bonnes femmes en position de précarité : essai réussi. La deuxième manœuvre consistait à cloisonner la vie des guenons en étapes, prétendues incontournables, à commencer par la ménopause que nos grands singes diplômés ont longtemps refusé de soigner. « Laissez faire la nature, chère madame, les hormones c’est dangereux », me déclarait mon gynéco, il y a vingt ans, assis à sa table de travail, où j’apercevais un cendrier débordant, un paquet de Chesterfield, une pipe Dunhill et un coffret de cigares cubains offert par une cliente reconnaissante !
« Le tabac aussi c’est dangereux, cher docteur ! » lui ai-je fait remarquer avant de changer de médecin et de me débarrasser de mes bouffées de chaleur, grâce à un gynéco du Planning, que tu m’avais recommandé, Marion… Et vous vous rappelez le jour où une femelle, sur des millions, a réussi à transgresser l’âge fatidique et à mettre au monde un petit, grâce à l’aide d’un sorcier italien… Là, c’était de l’hystérie dans la presse. Cette mère était une criminelle! Et j’ai été seule à la défendre…
— Non, maman, Elisabeth Badinter aussi a défendu le droit des femmes à procréer quand elles le choisissent, et… même après la ménopause quand elles y arrivent. De toute façon, ça ne va pas être la ruée…
— Un siècle plus tôt, dit Maurice, on l’aurait condamné au bûcher, ce Dr Antinori !
— Bon, mes chéris, parlons d’autre chose et pardon pour mes emportements. Vous venez d’assister à la dernière représentation publique donnée par Madame Alice Trajan, à qui son rédac-chef vient de dire : « Cou-couche panier, je ne veux plus t’entendre aboyer. »
Alice cligne plusieurs fois les yeux pour expédier vers ses narines quelques larmes qui menaçaient de déborder.
— Maman, quand vas-tu te décider à enterrer la hache de guerre ? Tu peux être fière de ce que tu as fait mais aujourd’hui laisse tomber. Ma génération profite de toutes vos batailles, même si on a l’air d’être en pleine régression. Quant aux magazines féminins, ils ont partie liée avec la mode et la beauté maintenant. Le féminisme, tout le monde s’en fout. C'est pourquoi je préfère enseigner et écrire des livres ; et figure-toi que le thème de mon prochain, ce sera justement la mort de la presse féministe. Enfin l’éclipse, disons. Ce sera le tome II de mon Histoire de la Misogynie.
Maurice feint l’épouvante… depuis le temps qu’il me conseille d’écrire plutôt un roman !
— Le prochain sera un roman, promis, Maurice. Mais il fallait que je rajoute quelque chose à mon premier tome, qui concernait la misogynie courante, normale, disons, celle des hommes, bien connue. Mon second tome s’appellera « l’Automisogynie », c’est-à-dire le sport pratiqué par les femmes contre elles-mêmes ! C'est un beau titre, hein ?
— Génial, dit Alice. Et tu pourrais résumer ça en une formule qu’on entend partout : « Je ne suis pas féministe, mais... » Même Françoise Giroud a eu cette lâcheté alors qu’elle était secrétaire d’Etat à la Condition féminine, un comble !
— Là, tu tiens un thème intéressant, dit Maurice, toujours honnête. Et qui n’a pas été trop exploré jusqu’ici, parce qu’il est tellement plus agréable de voir faire le sale boulot par les autres! Le dénigrement des femmes, l’acceptation des images traditionnelles, l’exaltation de la vraie femme, c’est beaucoup plus dévastateur porté par une femme que par le macho de service !
— Ah ! nous aurions bien besoin de femmes comme toi dans nos rangs, mon Bicotin!
Nous voilà dans les eaux poissonneuses des joutes intellectuelles que nous aimons, loin des tourbillons mortels de l’amour et de la jalousie. Pourtant, je voudrais tellement raconter l’Irlande à Maurice. Il adorerait ce pays. Lui parler du bain du rouge-gorge un matin dans une écuelle laissée dehors, du homard que j’ai crocheté dans son trou pour la première fois de ma vie, des pubs, et du goût qui m’est venu pour l’irish coffee… mais je n’oserai plus jamais commander un irish coffee devant Maurice… Il a jeté sur le carrelage de la cuisine le coffret de verres gradués que je lui avais rapporté d’Irlande. Cinq sur six ont explosé !
— C'est le cadeau qu’on rapporte au vieux tonton ? m’a-t-il lancé.
C'était la première fois que je lui voyais ce regard de haine et qu’il se laissait aller à un geste violent. J’ai senti là comment on peut devenir un jour, en une seconde, avec n’importe quel homme ou presque, une femme battue. Et comme notre liberté est fragile. Et douloureuse pour l’autre.
Bien sûr, je reste liée à Brian comme par un enchantement. Mais je n’oublie jamais que ma vie terrestre, c’est Maurice, c’est mon Amélie, c’est Alice, ma mère qu’il va falloir aider à vieillir, c’est Hélène, ma petite tante, et puis le livre que je vais écrire. Brian, c’est mon ailleurs, la part de ciel qui m’est tombée sur la tête et qui me permet peut-être de vivre l’autre, en équilibre entre l’irréel et le quotidien.
Reste un problème : quelle place peut-on laisser au ciel sans mettre en péril sa vie terrestre et sans non plus étouffer l’étincelle, celle qui ne s’allume jamais deux fois ? Ma vie se passera à chercher la réponse. Mais ce sont les questions qui sont le sel de la vie. Les réponses, il faut s’en garder : elles peuvent tuer.