II
Alice et Belzébuth

L'âge est un secret bien gardé. Dire ce qu’est la vieillesse, c’est chercher à décrire la neige à des gens qui vivent sous les Tropiques. Pourquoi leur gâcher la vie sans soulager la sienne ? Je préfère nier l’évidence en bloc et me battre le dos au mur tant que je peux encore gagner quelques batailles. Car, il faut le savoir, en plus d’ouvrir la porte à bon nombre de maladies, la vieillesse est une maladie en soi. Il importe donc de ne pas la contracter.

Le problème, c’est qu’il faut pour lui échapper avancer sur un fil entre deux gouffres : d’un côté, vos contemporains, dont beaucoup ont lâché le balancier déjà. De l’autre, la masse des vivants, qui baisent, qui rigolent, qui risquent leur vie, ont des chagrins d’amour, qui espèrent ceci ou cela, qui réussissent ou échouent, qui font de la pêche sous-marine ou du trekking au Népal, se cassent la jambe au ski et pas dans leur baignoire, se font de nouveaux amis, apprennent l’hébreu, aiment des femmes ou des hommes ou les deux, surfent sur Internet, font des enfants, divorcent, rebaisent, se remarient et se font peur au passage de la cinquantaine en imaginant qu’ils vont devenir vieux… les zozos !

Vieillir est le sort commun, on le sait. Vaguement. Chacun s’estime informé mais le concept reste abstrait et cette conscience du destin collectif de l’espèce ne prépare nullement à l’expérience solitaire de SA vieillesse et déchirante de SA mort. On peut vivre longtemps en constatant paisiblement cette loi générale. Quelques-uns parviennent même à se convaincre qu’ils seront une exception… les zozos !

Si on savait une fois pour toutes qu’on est « une vieille peau », je suppose qu’on s’habituerait. Le drame, c’est qu’au début on oublie. Pendant des années, avec un peu de chance, on va, on vient. Et puis un jour il faudra bien l’admettre, on s’aperçoit qu’on est vieux tout le temps. C'est là vraiment qu’on bascule et qu’il faut tout réapprendre. On n’est plus seulement une vieille peau, ça on peut toujours tirer dessus ; on est fait aussi de vieux os qui deviennent poreux, d’un vieil estomac qui supporte mal la délicieuse brûlure de l’alcool, d’un vieux cerveau qui cale devant les noms propres puis les noms communs, de vieilles veines qui se distendent tandis que les artères, elles, se durcissent, et l’on vit avec un vieil amour sur lequel on observe les mêmes symptômes, ou bien sans amour du tout, seulement une photo, immuable, dans un cadre d’argent sur sa table de chevet.

Bien sûr, il reste la famille. Mais peu à peu on cesse d’être des individus aux yeux des siens pour devenir « les parents », avant qu’ils ne disent « ma pauvre maman » ou « mon vieux père »… Ils n’attendent plus de surprise de nous, sinon l’infarctus, la fracture du fémur, l’accident vasculaire cérébral ou la lente horreur de l’Alzheimer.

C'est un peu pour les surprendre que j’ai entrepris d’écrire un livre que je rédige en cachette comme si j’avais quinze ans ! Pour surprendre aussi mes consœurs de Nous, les Femmes où j’ai officié pendant vingt ans mais où je me sens devenir peu à peu une étrangère. Je me souviens de Ménie Grégoire, célèbre dans les années soixante-dix, se plaignant du jeunisme de RTL : «Avoir soixante-cinq ans, j’ai eu l’impression que c’était un délit. J’ai d’ailleurs été condamnée. »

Je suis moi aussi coupable d’être septuagénaire, la seule septuagénaire de la Rédaction. On me tolère à condition que je ne révèle pas la vérité sur l’âge et n’en manifeste aucun signe gênant. Je joue docilement la comédie du « tout le monde il est jeune, tout le monde il est gentil », d’autant plus facilement que, dans un magazine féminin, tout, à commencer par la mode et la publicité, contribue à entretenir l’illusion. Et non seulement je n’ai aucune alliée dans mon camp, mais, chaque année, un nouvel arrivage de stagiaires fringantes débarque au journal, me repoussant d’autant vers les bas-fonds de la carte Vermeil. Quand, par exception, un sujet sur l’âge s’impose, il est recommandé de n’interviewer que les vieux couples qui se prêtent à la mascarade : «Nous avons décidé de vieillir en pleine forme, d’acheter des Nike pour nos quatre-vingt-dix ans et de fêter nos cent ans à quatre pattes pour la plus grande joie de nos arrière-petits-enfants. » Interdit de signaler que si par miracle on parvient encore à se mettre à quatre pattes à quatre-vingt-dix ans, on y reste ! A moins d’appeler les pompiers.

La décrépitude et la mort sont à ce point refusées que lorsque j’annonce à l’un de mes proches « Tu sais que mon amie Suzanne ou Rachel ou Ginette vient de mourir ? », la première réaction au bout du fil c’est toujours : « Nooon ! Pas possible ! » Ou bien : « Nooon, c’est pas vrai ? »

La mort est d’abord un mensonge. Elle était présente encore dans mon enfance. Puis je l’ai vue disparaître peu à peu de mon paysage.

Il n’y a pas si longtemps, dans les villes, les porches des immeubles où quelqu’un venait de mourir s’ornaient de draperies noires portant son initiale et, sous la voûte, ceux qui le désiraient pouvaient signer un registre de condoléances. A la campagne, on « veillait » le mort. Aujourd’hui, on l’escamote, hésitant même à le montrer aux enfants. De toute leur enfance, ils ne verront mourir que le hamster ou, parfois, le vieux chien, quand un vétérinaire n’aura pas été prié de « l'endormir » loin des regards.

Les mots aussi nous ont été confisqués. Plus personne n’est moribond, quelle indécence ! On ne meurt plus de nos jours : on s’endort dans la paix du Seigneur ou bien on décède. Expirer évoque trop le dernier souffle. A éviter. Rendre l’âme est démodé maintenant qu’on n’est plus sûr d’avoir une âme… Trépasser paraît trop littéraire, alors qu’on peut dire décès en toute indifférence tant le mot a été vidé de tout pouvoir émotionnel par les administrations qui l’emploient. Dire «Ma mère est décédée hier » fait nettement moins mal que « Maman est morte ».

L'image des vieillards a, elle aussi, été réduite à celle de joyeux drilles aux cheveux de neige pédalant sur les contreforts de l’Himalaya ou gravissant la passerelle de paquebots de luxe. Lui n’est jamais chauve ou bedonnant et arbore le sourire de Gary Cooper, tandis que sa compagne le regarde amoureusement, jupe courte sur de longues jambes de faon. Sur les publicités, les mailings de la SNCF, les brochures de voyages pour troisième âge ou la presse pour retraités, les seuls seniors qu’on nous présente rigolent comme des bossus, sauf qu’ils ne sont jamais bossus !… Et depuis qu’Adrien approche de… l’octogénariat, le bombardement de pubs s’est intensifié et ciblé dans nos boîtes aux lettres. Pas de jour sans qu’on nous rappelle l’urgence d’utiliser les baumes miraculeux du Siam, du Cambodge, du Tigre ou du Pérou, l’existence de sièges ascensionnels toujours occupés par des Lolitas et depuis quelque temps la promesse d’obtenir « même après quatre-vingts ans, un membre énorme et des érections grandioses qui transformeront la plus sage épouse en furie hurlante et assoiffée de votre pénis… ». Adrien me regarde avec terreur…

En revanche il a cédé aux sirènes insistantes des obsèques en kit payables d’avance et tout compris, et s’est inscrit chez Chilpéric : «Vous nous fournissez le défunt et nous vous l’escamotons en toute sérénité. » Quant à moi, j’ai décliné l’offre. D’abord ils ne font pas de rabais pour les groupes. Ensuite j’ai huit ans de moins que mon mari, et je ne compte pas mourir ces temps-ci : j'ai un projet.

Je voudrais comprendre comment l’amour et le respect des vieux, si puissants dans l’Antiquité, dans les civilisations africaines ou indiennes et même encore en Europe au siècle dernier, ont pu sombrer dans notre société moderne et ce qu’il adviendra quand ces vieux survivront jusqu’à cent vingt ans, ce qui ne saurait tarder ?

Le problème, c’est que pour écrire valablement sur la vieillesse, il faut être entré en vieillesse. Mais, dans ce cas, elle est aussi entrée en vous et vous rend peu à peu incapable de l’appréhender. On ne saurait traiter du sujet que suffisamment âgé… on n’est capable d’en parler que si toute jeunesse n’est pas morte en soi.

Je suis, me semble-t-il, à l’intersection de ces états, me considérant bien sûr comme l’exception dont je parlais. Assise, j’ai soixante ans. Debout, je me tasse un peu, d’accord, mais ma démarche reste alerte. Je suis insoupçonnable sur terrain plat. C'est en descendant un escalier que je deviens septuagénaire. Je le descends avec ma tête car je ne fais plus confiance à mes jambes. Ces quelques dixièmes de seconde d’hésitation avant chaque étape d’un mouvement instinctif qu’il faut désormais décomposer, dénoncent l’atteinte irrémédiable.

Chez moi, ce sont les amortisseurs qui ont flanché les premiers. Je n’ai plus que des bouts de bois dans les jambes, sans lubrifiant, ni ressorts. Le bois est bon, la densimétrie le prouve. L'ennui, c’est que les articulations n’articulent plus. Et comme les pieds ne sont pas des pneus, je roule sur les jantes. Et quand la route est pentue, je ressemble à ces petits jouets en bois articulés qui descendent un plan incliné avec des mouvements saccadés. Mon Dieu ! La souplesse ! Je n’avais jamais considéré la souplesse comme un bien inestimable. Toutes les priorités se modifient. C'est aussi une découverte que l’on fait car, contrairement à une opinion répandue, la vieillesse est l’âge des découvertes.

Quand je me présente en haut d’une volée de marches – on en compte quarante-six par exemple au métro Varenne – mes genoux m’interpellent :

Tu ne comptes pas nous faire descendre ça, tout de même ?
Ne m’emmerdez pas. Qui c’est qui commande ici ?

Ils ricanent. Rira bien qui rira le dernier.

J’embouque la première marche, prudemment, un peu de biais, avec le genou droit, le meilleur.

— Je peux lâcher à tout moment, prévient l’autre, le gauche, qui fait partie du Syndicat du genou, un des plus intraitables.

De plus en plus souvent, je transige. Je descends un peu de profil, une main sur la rampe. Parfois, démission suprême et jamais encore en public, je ne négocie qu’une marche à la fois, pour amadouer mon personnel et ménager mes troupes. Car, à notre horizon à tous se profile désormais le spectre de la grève générale, avec séquestration de la Direction dans la boîte crânienne et paralysie de tous les secteurs d’activité. Plusieurs livres nous en ont fait l’effarant récit.

Pour éviter cette prise d’otage et la destruction de l’outil de travail, il m’a bien fallu négocier, m’humilier, accepter des compromis, quitte à me transformer peu à peu en Doña Prothèse. L'orthodontiste m’a replanté deux incisives, l’orthopédiste m’a dessiné des semelles afin de rectifier mon équilibre vertébral. (Or elles sont trente-quatre vertèbres dont chacune n’a qu’une idée, sortir du rang, entraînant toute la colonne. Très méchant syndicat, là aussi, avec lequel il faut s’allonger avant toute négociation.) Enfin l’orthophoniste m’a fabriqué à prix d’or des corrections auditives numériques et l’ophtalmologiste des lentilles de contact.

Pour compenser, je ne porte plus de tailleurs comme il faut à la manière des femmes-ministres pour aller au journal, mais des jeans dans l’espoir de ressembler au troupeau.

Car je la dorlote cette fleur de ma jeunesse toujours vivante, insolente et parfois déchirante. Il faut la rentrer à l’abri des premières gelées et des quotidiennes vacheries. Lire par mégarde des magazines de vrais jeunes et regarder les fringues dans les vitrines branchées vous remet bien vite à votre place dans cette société de marché, la dernière.

Il n’existait pas de revues pour ados quand j’en étais une, au début des années trente. Nous passions de Benjamin ou de La Semaine de Suzette à la presse « normale ». Nous, nous représentions l’âge ingrat affligé d’acné juvénile et tout le monde attendait que ça se passe. Il n’existait pas non plus de mode particulière pour ados et, dans les grands magasins, on passait sans transition du rayon Fillette au rayon Dame.

Aujourd’hui, l’âge ingrat, c’est devenu le nôtre! Passé soixante-cinq ou soixante-dix ans (et je ne parle même pas de la suite) ce n’est plus une partie de plaisir de s’habiller. Les noms des marques à eux seuls découragent toute approche : comment se pointer chez Chipie, Les Copains, Petite Nana ou Zazie ?… Les vendeuses ont dix-huit ans et les vendeurs, l’âge du mépris. C'est aussi pénible d’être âgée que d’être obèse. Avec cette différence… de taille… que la vieillesse est sans remède.

Choisir de la lingerie est plus déprimant encore quand on n’a plus intérêt à ouvrir sa veste en tweed sur un sein nu ou à exhiber son nombril. Rien n’est proposé entre le minislip affriolant et la culotte Grand Bateau informe, sans strass ni dentelle. Sois moche et tais-toi : il est temps de prendre le deuil de toi-même. Quel créneau pourtant, toutes ces « ménagères de plus de cinquante ans » et toutes ces chères folles de soixante-dix ans qui font du sport et l’amour aussi et qui ont enfin le temps de penser à elles. Les concepteurs de sous-vêtements féminins sont des nuls.

J’ai réussi jusqu’ici à m’attarder dans cette période de transition (plus ou moins longue suivant les individus et leur capacité de déni) entre deux états : se croire encore jeune et se savoir définitivement vieux. Il faut en tout cas admettre une vérité dérangeante : on est vieux dans le regard des autres bien avant de l’être dans le sien.

— Bonjour, grand-mère. Je vous nettoie le pare-brise ?

Sur la route de Nantes, ce jour-là, au péage, de gentils jeunes gens proposaient leurs services aux automobilistes. Pas possible : alors j’avais l’air d’une grand-mère ? A travers un pare-brise douteux, en me regardant à peine quelques secondes, on pouvait décréter que j’étais une grand-mère ? Pendant un moment, j’ai été déconcertée. Je pouvais aussi décréter que ce jeune homme était un con et j’ai choisi la deuxième option.

Et puis, bien sûr, il reste le regard de ses proches. De son conjoint entre autres, dont il faut savoir qu’il est objectivement sans valeur. Adrien m’aime, certes, mais comme un vieil enfant qui a peur de perdre son doudou. Je ne suis guère plus pour lui qu’un objet transitionnel, comme disent les psys. C'est vital d’accord. Pour lui.

Que se passerait-il si je faisais encore l’amour avec Adrien ? Il enlèverait ses prothèses dentaires et ne pourrait plus me mordre. J’enlèverais mes prothèses auditives et ne pourrais plus entendre ses mots d’amour (si on les garde, ça siffle quand on vous prend la tête entre les mains. Si on les enlève, il faut vous crier « Je t’aime », comme Yves Montand dictant un télégramme d’amour à la demoiselle des Postes dans un numéro célèbre), nous pousserions de petits gloussements que l’autre prendrait pour des cris d’extase alors qu’ils traduiraient une sciatique, une crampe ou quelque difficulté à faire progresser un outil périmé dans un conduit désaffecté. Je lui crierais : «Mais tu m’as mis quelque chose de rouillé, Adrien ! Ôte-moi ça, s’il te plaît ! »

Non, j’essaierais de le regarder comme une femme comblée, une fois de plus. Il a toujours été si plein d’amour et d’admiration pour moi sous ses airs ironiques. S'il n’a jamais su caresser, c’est une question de date de naissance. Né en 1910, il n’a entendu parler de clitoris que trente ans plus tard : il avait pris de mauvaises habitudes. Seuls les surdoués, de tout temps, ont découvert les chemins du plaisir. Nous nous sommes mariés en 39 et à moi non plus on ne m’avait jamais présenté mon clitoris – ni le reste. Adrien avait appris quelques manœuvres rudimentaires mais il les pratiquait comme on récite sa leçon. Il faut les avoir inventées à deux, ces caresses ; sinon elles restent laborieuses comme une langue étrangère qu’on a appris à parler trop tard. On ne saura jamais y mettre le bon accent.

Hélas pour lui, mais heureusement pour mon clitoris, Adrien s’est retrouvé prisonnier en 40 et les années de guerre et la Libération m’ont permis de mener une vie de jeune fille libre, ce que je n’avais jamais osé faire avant la guerre. A son retour, j’avais retrouvé assez d’amour et d’espoir pour faire très vite avec lui deux enfants : Xavier, qui a trouvé sa vocation en mer, mais qui vit et travaille au bout du monde, hélas. Et je ne peux plus l’accompagner dans ses plongées sous-marines, pas plus qu’il ne sera près de moi, selon toute vraisemblance, lors de mon plongeon final.

J’ai eu la chance d’avoir une fille aussi, qui parvient à me faire oublier le gouffre qui nous sépare : deux guerres et beaucoup d’années. Marion est la femme que j’aurais aimé être, que j’aurais pu être sans doute si je n’étais pas née en 1915. Elle n’a pas usé et dilapidé ses forces pour obtenir des droits et des libertés que j’ai dû, moi, arracher au pic, une à une, comme un mineur de fond, des profondeurs où elles étaient cachées. Il m’en est resté un langage brutal, me dit-on, une rancune contre les hommes et un goût de la provocation qui me nuit. Ma fille, elle, est une femme dans tous les sens du terme. Moi, je n’ai été qu’une Dame de bonne famille mais insolente et mal élevée.

Marion a pu développer son humour, son goût de vivre, son don pour l’amour et les amours. Elle a en plus la délicatesse de ne pas me faire honte de ma vieillesse. Elle m’aime comme je deviens ou me le fait croire. Elle m’offre ce cadeau : me laisser espérer qu’elle a besoin de moi pour sa vie quotidienne et pas seulement comme d’une mère. Ce que j’apprécie d’autant plus qu’en dehors de ma «petite sœur », Hélène, qui a dix ans de moins que moi et que je traite un peu comme une deuxième fille, je n’ai pas su établir avec mes petits-enfants cette relation que tant de mes amies m’annonçaient comme la plus gratifiante de toute une vie. Il est vrai que je n’ai jamais quitté mon travail pour me « consacrer » à ma famille. La formule déjà me faisait horreur : dans consacrer, je voyais sacrifice. Et il y avait con ! J’ai refusé aussi qu’on m’appelle Mamie. J’avais déjà perdu mon nom de jeune fille en me mariant, je refusais de perdre en plus mon prénom en devenant grand-mère. Après tout je n’avais joué aucun rôle dans la naissance de mes petits-enfants alors que j’avais le rôle dominant pour celle de mes enfants. Le jour où on les découvre, hideux, gluants et sans défense, sur son ventre, le jour où ils prononcent Mâ-Mâ pour la première fois, on sait qu’on est coincé pour la vie. Maman devient comme un mot de passe, connu de tous et de nous seuls. Et qui ouvrira toutes les portes, toujours.

Si je n’ai pas été follement heureuse comme femme avec Adrien, j’ai été heureuse comme épouse. Et il y a d’autres hommes sur terre, par bonheur, mais un seul époux. Un seul époux à la fois, en tout cas.

Si je regarde ma vie pourtant, il me reste un regret : avoir été frustrée de mes vocations. Là aussi, c’est une question de date de naissance. Je rêvais d’être grand reporter, globe-trotteuse, femme politique, ministre pourquoi pas ? Moi qui n’ai eu le droit de vote qu’à quarante ans !

On a oublié le manque à être que cela pouvait représenter de venir au monde sans aucun droit civique ni juridique et de grandir sans modèle prestigieux féminin dans l’Histoire, confinée à quatre ou cinq figures peu motivantes, on l’avouera, la Sainte Vierge, Jeanne d’Arc ou la Belle au Bois Dormant.

Les trois premières femmes-ministres – encore n’étaient-elles que sous-secrétaires d’Etat, même Irène Joliot-Curie qui venait de recevoir le Nobel ! – n’apparurent dans le gouvernement de Léon Blum qu’en 1936 ! Merci, Léon, mais elles représentaient une aberration démocratique puisqu’elles n’avaient toujours pas le droit de vote !

C'est en raison de cette mise à l’écart des femmes que je suis entrée en féminisme comme on entre dans les ordres, persuadée que c’était une noble cause qui triompherait très vite. Je ne savais pas encore que les femmes, ce n’était RIEN. Qu’être féministe n’apportait ni considération, ni reconnaissance, ni célébrité durable. Au contraire : le combat pour les droits des femmes vous carençait dans tous les autres domaines, les sérieux, les valables, les glorieux.

Ah ? Vous militez pour la contraception et le droit à l’avortement ? Très intéressant, vous dit-on d’un air morne. Et on vous tourne le dos bien vite ou l’on passe à un sujet de conversation plus excitant.

Ah ? Vous tenez la rubrique Courrier du Cœur à Nous, les Femmes ? Ça doit être croquignolet…

Ici sourire égrillard. Ce n’est jamais tragique ou passionnant, un chagrin de femme, c’est croquignolet.

Vous tiendriez la rubrique de foot, vous seriez engagée pour Greenpeace, les dauphins, les tortues, les coraux, comme ce serait intéressant ! Vous militeriez contre les mines antipersonnel, la déshydratation des nourrissons en Afrique ou la malaria, passionnant !

Je vous admire, chère Madame.

Mais… les femmes ? De quoi pourraient-elles bien se plaindre chez nous ? Chaque Français a l’impression d’avoir fait le max pour les femmes. « Et puis, elles nous ont, nous, pensent-ils, les meilleurs amants du monde. » Une idée increvable. « Vous êtes trop belle, chère Madame, pour dire le contraire... » Un brin de galanterie française pour rabattre le caquet de la pécore.

Se battre face à de tels adversaires – ils étaient légion avant 68 – finit par aigrir le caractère. J’ai préféré me cantonner à la rubrique Courrier des Lectrices, où j’ai acquis, à ma grande surprise, renommée et influence, connu des moments rares et de nombreuses amitiés et enfin bien gagné ma vie. Ce qui m’a permis d’acheter à mon fils le bateau de ses rêves pour mieux me quitter… mais au moins a-t-il réalisé sa vocation de marin, de sous-marin et de cinéaste dans l’équipe de Cousteau. Et d’acquérir enfin un lopin de terre bretonne, attenant à la « crèche » qu’Adrien et moi avions rachetée à Marion, pour y passer nos vacances près d’elle sans être chez elle.

Il me reste un regret pourtant : j’ai écrit d’innombrables articles, reportages et textes divers, mais ce genre d’écrits voltigent quelque temps dans les mémoires puis s’envolent comme des papillons ou des feuilles mortes. Je n’ai pas de livre à mon nom dans ma bibliothèque et ce vide me chagrine. Je vais donc essayer de le combler. Mais pour ce travail d’un genre nouveau tout le monde m’affirme qu’il est indispensable de disposer d’un outil nouveau : l’ordinateur. Je me méfie : il serait plus juste de dire que c’est lui qui va disposer de moi.

Mais non, Alice, tu dois. Tu verras, c’est rien du tout et tu ne pourras plus t’en passer, disent tous mes amis… de moins de soixante ans.

Maman, si tu ne te mets pas à l’ordinateur maintenant, après il sera trop tard. C'est ta dernière chance avant ta retraite. Ce sera formidable pour ton travail, tu vas voir.

Enfin, Alice, tu ne vas pas écrire un livre avec du Scotch et des ciseaux comme au Moyen Age ! Tous les écrivains en ont un, au moins pour le traitement de texte, m’a dit mon ami Julien, le seul que j’ai mis dans la confidence en dehors de mon mari.

Je suis contre, m’a dit Adrien. Tu vas faire entrer Belzébuth dans la maison. Nous n’avons pas été programmés pour, ni toi ni moi. Tu vas devenir folle, Alice.

De toute façon, Adrien est toujours contre et c’est un motif de plus pour moi de tenir bon. A plus de soixante-dix ans, je n’ai plus toutes mes capacités, c’est évident, mais j’en ai encore beaucoup et pas de temps à perdre. Je m’enquiers donc des meilleurs fournisseurs à Paris, des marques recommandées, des vendeurs les plus compétents et je sors mon vélo de sa remise, au fond de la cour, puisque mon trajet passe par des couloirs de circulation pour bicyclettes, ces chers couloirs protégés qui m’ont évité d’avoir à prendre ma retraite de cycliste. Et je me présente un beau matin dans un imposant magasin d’informatique, boulevard Saint-Germain.

— Je voudrais un ordinateur portable, s’il vous plaît. C'est essentiellement pour du traitement de texte. Donc je cherche un modèle simple et facile à utiliser. Je suis écrivaine… mais je suis débutante côté ordinateurs…

Je souris humblement. J’ai déjà eu tort de dire écrivaine. Mon compte est bon : « Une de ces enquiquineuses de féministes ! Et en plus, une viocque ! » se disent les quatre jeunes mecs qui feignent d’être très occupés derrière leur comptoir. Attention : je suis dans un Temple ici, pas dans une vulgaire boutique. L'un des quatre officiants finit par s’approcher.

— Quel modèle désirez-vous ?

Surtout pas de « Madame », c’est ringard. Quant au fameux sourire commercial, il n’est pas de mise dans un Temple.

— Je suis ici pour être conseillée, justement. Montrez-moi ce que vous avez de plus… rudimentaire, dis-je pour le faire sourire.

Manqué ! J’aggrave mon cas. Être vieille, c’est déjà mal vu, mais vieille conne, là, ça fait beaucoup. Rien n’est rudimentaire parmi ces joyaux de la technologie qui me narguent du haut de leurs étagères. Le jeune mec m’indique avec désinvolture deux ou trois engins qu’il ne prend même pas la peine de poser sur le comptoir pour que je puisse les examiner.

— Vous voulez l’écran intégré ? ou sur socle ?

Qu’est-ce qui serait le plus pratique pour une vieille conne ?

Je pose quelques questions, idiotes à en juger par les réactions du vendeur. Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre sur la Terre, tout de même, se dit-il. J’ai envie de lui répliquer que j’ai eu mon Bac A avec mention Bien il y a plus de cinquante ans (non, je n’ai pas intérêt à lui laisser supputer l’âge que je peux avoir), que j’ai été prof de latin, grec, que je sais manœuvrer un voilier, godiller dans un port encombré, cuisiner un homard flambé au calvados, slalomer dans la neige fraîche, que sais-je encore ? Une seule remarque me ferait respecter, dire d’un air dégagé :

— Vous connaissez bien sûr l’ordinateur qu’ils viennent de sortir chez Sony ? Je l’ai vu la semaine dernière à Tokyo, c’est super ! Ça enfonce vraiment les hauts de gamme américains !

Mais je ne sais pas dire ces choses-là. Au lieu de le snober, je demande le poids de tel ou tel modèle, car je veux pouvoir le transporter chaque été en Bretagne, et le vendeur se dit qu’en plus d’être vieille et d’être conne, je suis une vieille conne bretonne, limite impotente… Bécassine n’a pas forcément la cote sur le marché informatique.

Alors à quoi bon gâcher sa matière grise (qu’il possède en quantité limitée, inversement proportionnelle à sa goujaterie, mais ça il l’ignore encore). Avec une condescendance excédée, il me conseille d’investir plutôt dans une machine à écrire Hermès-Baby. On en trouve encore dans quelques boutiques d’occasion. Puis il me reconduit fermement vers la sortie, consentant à regret à me laisser emporter un lot de brochures sur les principaux types d’« ordi », puisque j’insiste.

C'est avec soulagement que je retrouve l’air pollué du boulevard, l’air indifférent des passants et l’estime de moi-même que je ramasse dans le caniveau. Je vais me passer de ces blancs-becs, me plonger dans les brochures et déterminer moi-même le type d’ordinateur qui me convient.

Et je vais bien m’amuser si j’en juge à l’air ravi des jeunes gens qui présentent les différents modèles. Ils ont tous moins de vingt-cinq ans, aucun n’a de cheveux gris, je devrais me méfier! Mais nous sommes habituées, nous les plus de soixante berges, à voir des nanas impubères vanter des crèmes antirides ou nous conseiller en cas de varices ou de jambes lourdes.

Je repère tout de suite le modèle qui me conviendrait : Acer Power F1B : le succès de la simplicité. Tout ce que je demande. 256 MoDDR extensible à 2 GO. Contrôleur 10/100, ethernet intégré. Et Combo DVD/CDRW1. La simplicité même, en effet ! Sur ce texte de dix pages, je n’ai compris que les articles et les conjonctions…

Passons plutôt à la brochure suivante et voyons L'Altos G510, le choix qui s’impose. Le prix aussi est imposant. Oui, mais Hotplug sans clavier! Moins il y a de pièces, plus c’est cher mais plus c’est facile à manier, non ? Et dans la même gamme, voir L'Acer Ferrari. Rouge vermillon, une véritable formule 1, digne d’une passion totale. Magnifique carrosserie effectivement et parce que c’est rouge, c’est encore plus cher. Bon. C'est pareil pour les appareils ménagers. Mais ce que je cherche, moi, plutôt qu’une Ferrari, ce serait une Acer Twingo ! Ce n’est pas possible que ça n’existe pas. Poursuivons.

A chaque page de chacune de ces brochures, de très beaux jeunes gens manipulent ces engins en riant aux éclats. C'est visiblement jubilatoire de se servir d’un ordinateur. Beaucoup de ces jeunes sont des minettes, qui sourient aux anges, tout à fait décontract’, pour bien montrer que même la plus bécasse maîtrise sans effort cette technique. Pour moi qui suis licenciée ès lettres, ça va donc être un jeu d’enfant.

Voilà par exemple le Acer Aspire Travel Mate I520. Ça commence bien, j’ai tout compris : Travel Mate, ça veut dire compagnon de voyage. Lâchez votre ordinateur à 64 bits, est-il recommandé. Celui-ci est NEW! Le grand mot est lâché. Donc il faut jeter le vieux ; et la vieille avec, pendant qu’on y est…

Le modèle supérieur à partir de quinze mille francs, ouh là là! Ma licence ès lettres perd peu à peu de son prestige, ça ne mène à rien finalement. Les compétences acquises seraient-elles un obstacle à l’acquisition de nouvelles compétences ?

Et dire qu’il existe des Acer palmatum purpureum, si faciles d’accès dans toutes les pépinières et que pour trois cents francs je pourrais acquérir un scion d’un mètre, que je planterais à Kerdruc ou ailleurs, sans avoir à me torturer les méninges!

Allons, reprends courage, Alice : ouvrons ce joli manuel qui s’appelle Modem. Pas très catholique, ce mot-là ! D’ailleurs, il n’est pas dans mon Littré, ni dans le Robert en quatre volumes, ni même dans le Harraps anglais-français. Ça commence bien !

« C'est le fax-modem le plus rapide sur le marché (j’aurais préféré le plus lent, mais passons). Vitesse et téléchargement allant jusqu’à 56 Kbits, rétrocompatible avec les Modems V34. »

Ah, V34! Ça me rappelle un bon souvenir : les V8. J’ai eu une V8 dans le temps. D’accord, la nôtre n’était pas « new », nous l’avions achetée d’occasion, Adrien et moi, cette Ford V8, notre première voiture en 1947. Huit cylindres en ligne, disait fièrement Adrien, oui, Médème ! Pardon : oui, Modem!

Je savais repérer la jauge, remettre de l’huile, déconnecter les cosses de la batterie, changer un pneu, même, manier le cric, reboulonner le pneu de secours et me rendre au garage le plus proche pour faire vulcaniser le pneu crevé. Car on réparait en ce temps-là, oui, Modem. On ne jetait pas les objets ayant servi à la décharge, ni les personnes ayant vécu.

Bref, je n’étais pas au degré zéro. Et pourtant je n’avais passé mon permis qu’à trente ans à cause de la guerre et de l’Occupation. Avant notre première voiture, je n’avais roulé qu’en vélo puis en Solex. Mais je n’ai jamais été une de ces traînées, obligées en cas de crevaison – et elles étaient fréquentes en ce temps-là – de se planter au bord de la route dans une posture aguichante, pour faire signe à un conducteur mâle afin qu’il vienne leur montrer où était le pneu de secours, jamais repéré, et se charger de toutes les manœuvres. Je savais vivre en somme sans appeler les hommes au secours. Ce n’est pas forcément une qualité mais je n’imaginais pas qu’un jour, même au prix d’un effort colossal, je resterais seule sur le bord de la route. Qu’un jour viendrait où je serais éjectée de la société des vivants. Une moins que rien. Inepte. Inapte. Périmée comme un yaourt.

Je ne me suis pas laissé décourager, pour autant. J’étais une ancienne prof, une journaliste, oui ou zut ? Je ne dis plus jamais zut en public, un mot charmant pourtant mais qui sent sa jeune fille élevée au couvent.

Donc j’ai repris page 18 du User’s Guide et tout de suite on m’avertit : «Le logiciel de communication étant conçu pour protéger l’utilisateur de la difficulté pesante des commandes AT, il est fortement conseillé de faire fonctionner le Modem par l’intermédiaire d’un logiciel. » Ah ! Ils reconnaissent « la difficulté pesante des commandes » ! Mais ces gens-là adorent les difficultés pesantes. Ils sont incapables de simplicité, persuadés que c’est une preuve de compétence de faire compliqué alors qu’il faut bien plus d’intelligence pour faire simple. Mais comment nous domineraient-ils, si nous les comprenions? Et puis logiciel, je ne sais même pas ce que ça veut dire.

Suit la rubrique DÉPANNAGE beaucoup plus fournie que la rubrique USAGE. Pas rassurant. Et en conclusion du MODEM, trois pages de codes à vitesse de 2 400 bits/s ou 4 800, et jusqu’à 921 600 bits avec connexion de 931 600 ou 56000 bits… des bits des bits des bits… Pitié ! ! ! Mais si vous ne pouvez résoudre vos difficultés après lecture de ce livret Modem, contactez votre revendeur pour assistance. Puis voyez les données V42 bis classe 5, tous les bits avec contrôle de flux. Là, je suis assommée ! Adrien avait raison : Belzébuth est entré dans la maison, et sans les bits, pas de salut ! Il ne me restait qu’un recours : contacter la bite de mon revendeur pour qu’il m’explique le contrôle de flux.

En d’autres termes, j’ai composé le numéro d’un jeune technocrate, ami d’une amie, en appuyant sur des touches téléphoniques bêtement numérotées en clair de 0 à 9, et j’ai réussi à atteindre une bite à pattes que j’ai chargée d’acheter pour moi un ordinateur portable, bas de gamme ai-je insisté, plus une imprimante, qui me permettraient le traitement de texte puisque j’étais sommée de renoncer à ma splendide vieille Remington et à ma petite Hermès-Baby de voyage qui était devenue avec les années une Hermès-Mamie. Ces deux fidèles compagnes pourtant m’avaient accompagnée toute ma vie acceptant d’imprimer mes écrits en cinq exemplaires grâce au papier pelure et aux carbones Armor, qui ne m’avaient jamais humiliée, eux ! Hélas, on ne trouvait plus de rubans encreurs. Hélas, certaines touches de ma Remington étaient bloquées et j’avais l’impression de conduire une charrue. Hélas, les rares réparateurs restant sur la place de Paris l’avaient regardée de l’œil attendri d’un paléontologue découvrant une mâchoire de mammouth édenté… mais aucun ne disposait de dents de rechange. Comme on fait pour les antiques machines à coudre Singer à pédales, j’ai exposé ma Remington noire et or sur une console dans l’entrée à la manière d’un objet d’art. Beaucoup de mes amis qui ont roulé en Remington ou en Underwood pendant tant d’années la caressent en passant. Elle coule une retraite bien méritée.

Quant à moi, j’ai courageusement ouvert ma porte à Belzébuth : je l’ai! Il est posé sur une table pour lui tout seul avec son bel écran bleu des mers du Sud et j’ai en main son mode d’emploi « just for starters ». Jusqu’ici tout va bien.

ONE : Begin unpacking. Ah, begin ! Je me surprends à fredonner cette chanson merveilleuse « Begin the biguine », merveilleuse parce qu’elle est arrivée juste avant la guerre de 39 et que c’est en swinguant sur cette biguine chantée par Artie Shaw que je suis tombée amoureuse d’Adrien. On s’est mariés le 2 septembre 1939. Pour le pire puisque la guerre a commencé le 3! Donc, Begin unpacking. Commencer le déballage. Ça, je l’aurais trouvé toute seule. Ils nous prennent pour des débiles ou quoi ?

TWO : installez la batterie. On dit PILES en français, mais passons. On peut aussi dire Plaatz de battery ou, si vous préférez, Soet batteriet.

THREE : Mettre l’ordinateur sous tension. Encienda la compatadora. Quelle belle langue, l’espagnol, tout de même !

FOUR : Begin use. Commencez l’utilisation.

Et ma notice en quatorze langues s’arrête là, au bord du gouffre. Démerdez-vous, comme auraient dit les mecs du magasin s’ils avaient osé. Je feuillette tout le mode d’emploi, cherchant en vain un schéma, une photo du clavier, des conseils pour souligner, effacer, faire une marge… RRIEN ! RRIEN en quatorze langues.

Il est neuf heures du matin, je suis en pleine possession de mes moyens. Pas de cancer détecté, ni cholestérol, ni migraine, ni extrasystoles. Tout va bien. Je reprends donc :

Afin de vérifier si le Modem fonctionne bien, assurez-vous que les valeurs du Port COM et de l’IRQ correspondent à celui de votre logiciel.

Et mon Q.I., tu sais ce qu’il te dit, mon Q.I. ? Je vous préviens, jeunes gens, j’ai cent vingt et un de quotient intellectuel, ex-aequo avec Françoise Giroud. C'est Cavanna qui avait le plus beau Q.I. selon cette enquête de L'Express d’il y a quelques années. Etant la plus diplômée de notre Rédaction, j’avais honorablement représenté « Nous, les Femmes ». Alors vous ne m’impressionnez pas. Mais je sens monter ma haine pour les fabricants de logiciels, concepteurs d’ordinateurs et autres technotueurs. Il est clair que, comme tous ceux qui utilisent un langage codé, ils s’ingénient (puisqu’ils sont ingénieurs) à le rendre totalement opaque au commun des mortels. Mais la haine, c’est mauvais pour le cholestérol. A mon âge, les symptômes les plus divers sont toujours en embuscade. La sagesse serait de renoncer et de reconnaître ma défaite… pour le moment. Disons que Belzébuth a gagné le premier round par K.O. technique.

Reste à réduire la bête immonde au silence. Je cherche le bouton ON/OFF. Vous plaisantez ? Ceci n’est pas un grille-pain. Vous êtes dans le monde magique de l’électronique. Nique ta mère, Mickey! Je m’enfuis laissant tout mon matériel sous tension et je pars sangloter dans ce bon vieux téléphone pour appeler mon revendeur. Il est « très occupé et passera un de ces jours ».

J’appelle Marion, elle est formelle. Je dois m’interdire tout recours à ma chère vieille Hermès. « Si tu la remets en service, tu ne retourneras plus jamais à ton ordinateur. C'est ta dernière chance, maman. Tiens bon. »

Quant à Xavier, qui surfe aussi brillamment sur Internet que sur les vagues, il est à l’autre bout du monde, le lâche.

Adrien a été merveilleux. Ça lui fait du bien de me voir démolie. Il s’est montré d’une tendresse et d’une compassion qu’il exprime rarement. « O rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’as-tu donc tant vécu que pour cette infamie ? », a-t-il déclamé en me proposant de massacrer mon ordinateur à coups de marteau. Puis il m’a emmenée dans un des meilleurs restaurants de Paris, sachant que mes désespoirs ne résistent pas à des œufs brouillés aux truffes suivis de filets de sole au chambertin.

C'est tout à fait par hasard chez le pédicure que j’apprends deux jours plus tard qu’on peut se procurer au supermarché Casino un « PC for dummies», traduit très judicieusement en français par « Manuel pour les nuls ». Mon cœur fond dès les premières lignes : « Bienvenue dans le monde du P.C. démystifié, un livre où l’électronique n’est pas sacralisée mais enfin expliquée à une personne normale telle que vous. »

Pourquoi les vendeurs d’ordinateurs gardent-ils secrète l’existence du livre qui sauve ? Mais pour une raison évidente, Alice ! Toujours la même : c’est une question de pouvoir à ne pas partager. Et puis le plaisir d’évincer les maillons faibles, toutes ces débiles qui ont eu le tort de naître avant l’âge de l’électronique et qui voudraient accéder à ce qui les dépasse, au lieu de se consacrer à ce pour quoi elles ont été programmées et qu’elles font si bien : les travaux ménagers. Est-ce que les vendeurs d’ordinateurs cherchent à accéder aux travaux ménagers et à concurrencer les femmes ? Ça leur ferait mal.

1 Je précise que toute ressemblance avec des brochures existantes n’est pas fortuite.