X
Marion et Maurice
Quand on s’éloigne d’une côte en bateau, on la découvre soudain différemment. Les criques, les caps, les plages forment peu à peu un ensemble qui n’est pas la somme de ses composantes.
L'âge aussi est une manière de s’éloigner : on commence à percevoir sa vie comme un tout, qui n’est pas forcément la juxtaposition des événements qui l’ont constituée. Chacun a retenti sur le suivant et le suivant l’a modifié en retour, si bien qu’on ne distingue plus hier ou demain, le commencement ou la fin de sa jeunesse, mais un tableau global d’où commence à se dégager une sorte de signification.
Adolescente, je me voyais très bien en jeune fille puis en femme, en mère de quelques enfants, professeure, puis auteure d’essais remarqués. Je m’imaginais même morte à la rigueur, à un âge avancé, accompagnée à ma dernière demeure par un cortège de lectrices en larmes. Je n’osais pas rêver que j’aurais des lecteurs, ayant très vite éprouvé la condescendance amusée, au mieux, que suscitait chez mes contemporains dans les années soixante toute ambition intellectuelle féminine. Mes enfants découvriraient, stupéfaits, cette gloire qu’ils n’avaient pas pressentie. Un enterrement de Sartre en tout tout petit. A ses obsèques le peuple de Sartre m’avait tant bouleversée ! Je me contenterais d’une peuplade… d’une tribu…
— Maman avait donc tellement compté ? diraient en larmes mes deux filles et mon fils, ma descendance idéale, honteux de n’avoir rien vu de mon vivant.
Mais cette adolescence à l’envers qui me mènerait à la mort et à mon assomption sans passer par le long cheminement des disgrâces du grand âge, restait une notion abstraite, une zone non répertoriée sur la carte. Je voulais mourir très âgée mais sans avoir été vieille.
C'est ainsi qu’à l’approche de mes soixante ans, pour la première fois, je n’ai plus d’âge précis. Je flotte dans une région mal définie pour un temps indéterminé, cinq ou dix ans dans le meilleur des cas, une sorte de prévieillesse comme il existe une préretraite, état où l’on peut encore prétendre à tout mais aussi tout perdre en un seul instant.
J’imagine que dans vingt ans je serai fière parfois de dire « j'ai quatre-vingts ans, vous savez » et que je ferai ma coquette. Il n’y a pas de quoi se vanter quand on a soixante ans. C'est l’âge du lifting qu’on n’avoue pas, des régimes aberrants censés prévenir des maux encore imaginaires. C'est l’âge où la triche devient un réflexe de survie, y compris avec soi-même. C'est grâce à ce minimum vital de mauvaise foi que je reste persuadée d’être encore en plein dans ma vie, une habitante normale de cette terre en somme, que rien ne distingue des autres. J’oublie que je ne me vois que de face et que par conséquent j’ignore la moitié des informations me concernant. Qui plus est, je fréquente ma moitié la plus avantageuse puisqu’elle inclut mon visage, cette vitrine que j’agence à ma guise. Mais je me ferais hacher plutôt que de reconnaître que je me modifie subrepticement chaque fois que je me regarde dans une glace, étirant d’un chouïa mes yeux vers les tempes, relevant d’un chouïa la commissure de mes lèvres, instillant un chouïa de séduction dans mon regard… toutes les femmes font les mêmes grimaces et se ressemblent dans les miroirs !
Vue du promontoire de mes vingt ans, la soixantaine me paraissait bien sûr peu ragoûtante. Mais tellement improbable, là-bas, à l’autre bout de la vie, que l’idée même d’y parvenir ne m’effleurait jamais. Les années arrivaient et repartaient à pas de loup et jusqu’à ce jour j’avais pu feindre de ne rien remarquer de suspect. Quand j’ai bien dormi, je suis persuadée au matin que je viens de me réveiller comme d’habitude, c’est-à-dire normale. Et la normalité, c’est une jeunesse qui ne précise pas son âge. Jusqu’à preuve du contraire – par exemple un type qui me laisse sa place assise dans l’autobus, le salaud ! – j’y crois dur comme fer. Et malgré les quelques menues trahisons de la mi-vie, l’avant-garde des infirmités ne s’étant pas encore manifestée, je tiens la barre au plus près du malheur sans l’effleurer et sans rien lui céder et Maurice et moi naviguons de conserve avec nos amis et nos proches, surveillant les récifs qui se multiplient méchamment à mesure que nous approchons des soixantièmes rugissants. Quant à ceux de nos amis abonnés de naissance au désespoir, ils sont de plus en plus nombreux aujourd’hui et ils continuent à ramper élégamment dans leur délectation morose en attendant, le plus tard possible, pour se suicider ou… pour recevoir le prix Nobel, qui n’est jamais décerné aux gais lurons.
Mais je commence à discerner une faille dans mon savant dispositif : Brian va avoir soixante-dix ans ! Or l’amant doit rester L'AMANT. Seul un mari peut se permettre de perdre ses charmes (modérément). Bien d’autres atouts lui restent : le quotidien, si décrié, mais qui, chez Maurice, grâce à son humour, sert de liant à notre vie commune, le journal commenté ensemble chaque jour et les indignations partagées, la liberté de s’envoler pour Marrakech ou les Antilles si ça nous chante sans avoir à se bâtir un alibi…
A l’actif de Brian, bien sûr, le romantisme de la passion, l’absence de linge sale, le miracle de le retrouver aussi ardent à chaque rencontre et l’avantage de ne pas le voir se voûter un peu chaque jour, perdre une dent ou souffrir d’hémorroïdes. Dans son grand corps à la Michel-Ange rien n’a vraiment changé : sa naïveté, sa beauté, son excès d’amour pour moi, ses quarante années de fidélité à ma cause, sa façon récidiviste et juvénile de faire l’amour. Au passif un seul chiffre : 70.
Du coup, Maurice n’a plus « que » soixante-quatre ans ! N’empêche un vieillard dans ma vie, passe encore, mais deux, cela frise l’overdose ! Surtout quand vos propres amis ont le culot de tourner aux vieillards, eux aussi, voire de mourir. Le remède ? Ne pas laisser du temps au temps, ce temps dont nous avions tant, aussi longtemps que nous pouvions le gâcher mais qui est devenu désormais une denrée périssable. Il ne faut plus perdre une occasion de rencontrer Brian, ne serait-ce que pour le soustraire à cette spirale de mort où s’enfonce Peggy et qui finira bien par l’aspirer. Divers prétextes nous ont séparés depuis près d’un an : l’accident de son fils, mon livre à finir, la dépression de Maurice, sans doute pas innocente. Je soupçonne les dépressions de n’être jamais innocentes d’ailleurs, même si elles sont involontaires. Comprenne qui voudra…
Je m’en veux d’avoir laissé Brian passer septuagénaire tout seul sous prétexte de ne pas contrarier Maurice. La crainte de faire de la peine est faite pour moitié de lâcheté. Est-ce que je mesure assez à quel point l’amour infini de Brian et la sensation avec lui de connaître un amour de légende, m’a permis d’apprécier la légèreté de Maurice, son goût qu’il sait si bien faire partager pour la vie sous toutes ses formes, sa douceur pour ne pas dire sa mollesse et puis sa chance. A partir d’une certaine récurrence, la chance n’est plus un hasard mais une qualité.
Dans une certaine mesure, nous devons à Brian notre survie en tant que couple et je lui dois d’avoir pu être deux femmes sans avoir dû en sacrifier une. La présence secrète de Séverine-Constance apaise mes remords et me permet de croire indestructible le lien qui m’unit à mon Tristan. J’ai donc pris la résolution d’aller ce printemps le rejoindre dans sa maison d’Irlande où j’ai passé sans doute les heures les plus intenses de mon existence.
Je veux juste dormir à l’abri de ses bras et faire semblant que nous allons vivre ensemble et jouir ensemble comme jamais, comme toujours. « Let’s be married one more time », comme chante Leonard Cohen que nous écoutons désespérément. Mais peut-on écouter Cohen autrement? Je veux juste serrer dans mes bras cet homme-là, qui est resté tant d’années embusqué au coin de ma vie, n’attendant qu’un signe pour venir la partager et revivre avec lui toutes ces échappées belles que nous nous sommes ménagées au fil des ans, sans que jamais faiblissent l’intensité de notre désir et la déchirure de chaque adieu.
Reste à en avertir Maurice qui feint régulièrement de tomber des nues. C'est le prix à payer pour mon inconduite. Il voit pourtant chaque semaine arriver les longues enveloppes de Brian ornées de sa grande écriture indécente d’autodidacte ; mais il faut lui redire chaque fois que j’en aime aussi un autre que lui, depuis la nuit des temps et pour l’éternité du temps qui nous reste. Il va me demander si Peggy est plus mal ? Comme s’il ignorait que Peggy est la garante de mon amour pour son époux : du fond de son fauteuil d’infirme, Peggy permet à Brian de croire que c’est à cause d’elle que nous n’avons jamais pu vivre ensemble. Se sentir indispensable à sa survie atténue sa culpabilité de mari infidèle et de catholique irlandais pour qui trop de plaisir volé à la vie confine forcément au péché.
C'est justement l’anniversaire de Maurice demain, ce qui me permettra d’aborder la question toujours épineuse de mes voyages en Irlande. Nous le fêtons chaque fois dans un de ces restaurants à bougies sur la table, propices aux confidences que nous ne savons plus nous faire dans la vie quotidienne.
On se plaît à croire que les liens s’approfondissent au long d’une vie commune. Les liens sans doute mais pas la connaissance de l’autre. L'habitude ankylose peu à peu la communication, et la capacité de s’éblouir s’atrophie. Et puis on bute un jour sur un mur de verre rendu opaque par les mensonges et les non-dit accumulés, les trahisons grandes ou petites, les lassitudes devenues insolubles dans la tendresse et, pour finir, sur ce noyau infracassable de chacun.
C'est pourquoi nous avons besoin d’un cadre luxueux et raffiné, la bonne chère nous rapprochant utilement depuis que la chair est devenue triste entre nous, très exactement depuis la rupture avec Tania. Une rupture parfois ne résout rien. Maurice s’est découvert honteux et, pour la première fois de sa vie, désemparé d’avoir rendu deux femmes malheureuses alors qu’il comptait en combler une tout en ménageant l’autre. Or dans ce domaine, les plus savants calculs sont aussi les plus désastreux.
Nous nous sommes retrouvés ensemble certes, mais comme deux éclopés. Nous avons refait les gestes de l’amour mais l’amour, lui, ne s’est pas laissé faire. Et son absence est devenue encore moins tolérable que le chagrin ou la jalousie. Sous ma bouche la peau de Maurice n’avait plus son goût d’herbe chaude, les boucles de sa nuque n’étaient plus que des cheveux trop longs et n’attiraient plus mes doigts. La nuit, je vivais comme une bernique, collée au dos de Maurice. Il s’y était résigné et se comportait comme un rocher. M’unir de nouveau à lui me paraissait impraticable, presque obscène, plus impensable que si je ne l’avais jamais connu, ni aimé, ni fait un ou deux enfants en sa compagnie avec tant de bonheur…
Comment exprimer une horreur pareille à l’autre ?
Maurice s’était toujours montré plus sensible aux désirs des femmes qu’au sien propre. Il aimait être conquis et répugnait à livrer bataille. J’aimais ce côté féminin en lui. Je l’avais capturé au lasso autrefois et il s’était laissé faire, avec amusement. Aujourd’hui, il eût fallu user de violence, pour abattre ce mur entre nous, qui n’était pas fait de nos désaccords pourtant mais qui nous pétrifiait. Nous étions même d’accord sur Tania et je me retenais de l’appeler pour que nous parlions tous les trois de cette longue guerre dont chacun était sorti vaincu. Il est vrai que j’avais gardé Maurice, ce qui ressemblait à une victoire, mais il existe des victoires perdues. Les couples vieillissants vivent-ils tous sur les strates successives de leurs faillites et de leurs échecs, prisonniers de comportements figés ?
Nous avions repris tant bien que mal notre vitesse de croisière, réussissant souvent à être heureux grâce à notre longue habitude du bonheur. Simplement, plus rien n’était électrique entre nous. Et être éteints à soixante ans, c’est une insulte à la beauté du monde. C'est en plus un danger mortel : on a peu de chances de se rallumer à soixante-dix ans !
D’autant que Maurice allait sur ses soixante-cinq ans, mais comme on dit, il va droit dans le mur, car il ne me semblait pas doué pour vieillir.
Sa grâce naturelle, son aisance et ses dons multiples lui avaient permis de mener de nombreuses vies avec un égal bonheur. Ce soir-là, il commémorait plutôt la fin de ses soixante-quatre ans qu’il ne fêtait l’arrivée de sa prochaine année. Nous étions face à face dans un de ces restaurants révoltants où la carte de Madame ne comporte pas le prix des plats ; Maurice semblait résigné pour une fois à lâcher quelques bribes de vérité sur son moi secret qui restait à mes yeux aussi peu explicite que la carte du restaurant. Je savais seulement comme pour les côtes d’un rivage qui s’éloigne, que NOUS n’était plus la simple addition de TOI et MOI et que TOI et MOI ne ressemblaient plus à ceux qui s’étaient épousés trente ans plus tôt. Comme les couples qui ont bien bourlingué, nous commencions à évoquer plus volontiers notre passé que cet avenir non cartographié où soufflaient des vents inconnus.
— A ce moment de ma vie, j’avais eu un passage à vide, disait l’époux.
C'est le moment, se dit l’épouse, où moi j’avais un passage à plein… Je découvrais le Donegal avec Brian, cet été-là…
— Tu ne t’en es même pas aperçue, ajoutait l’époux devant le silence de sa femme.
Il n’aurait plus manqué que ça, pensa l’épouse, que je tombe dans le gouffre avec toi.
— Je refusais de m’en apercevoir, dit-elle, puisque je n’avais pas l’intention de faire l’effort que tu souhaitais…
— A savoir ?
— Eh bien : rompre avec Brian par exemple et retomber plus ou moins amoureuse de toi… Le vœu de tous les maris quand ils se trouvent entre deux… affaires étrangères !
— D’abord arrête de dire Bouaïenn avec cette bouche en cul-de-poule.
— Comment voudrais-tu que je l’appelle, dit l’épouse, Maurice II ?
— C'est pas ma faute si je m’appelle Maurice, dit Maurice.
— Je t’ai proposé souvent de t’appeler Rismo. Le verlan, c’est tendance ! ! Et Rismo, c’est joli, non ?
— Si seulement j’étais irlandais moi aussi, ça s’écrirait Morris, ça change tout ! A propos quel âge il a maintenant, l’Irlandais? Tu m’excuseras, son nom m’écorche la bouche…
— Tu n’as qu’à dire Briand, j’aime mieux ça que ta bouche en cul-de-poule à toi aussi, quand tu essaies de parler anglais.
— Marion, goûte-moi ce foie gras chaud au raisin. Ici, il est sublime, tu vas voir. Et ce vosne-romanée, il est sublissime. Fut un temps où tu ne jurais que par le sénéclauze, tu te souviens ?
Son regard s’attendrit. Il adore que j’aie des lacunes.
— J’ai gardé une faiblesse pour les vins d’Algérie d’ailleurs. C'étaient les vins de nos débuts, que j’achetais chez Félix Potin, en face de chez nous. Nos débuts aussi, c’était sublissime : je ne jurais que par toi, tu te souviens ?
— Je vois la différence, dit Maurice sobrement.
— Je crains que ça ne t’ait paru plutôt pesant à l’époque… Cette femme soudain installée chez toi, avec son amour gros comme le Ritz…
— Et moi je crains de t’avoir paru d’une insoutenable légèreté…
— Mais ça continue, mon chéri. Nous avions beaucoup de raisons de nous déplaire, au fond. Je me demande si ce n’est pas le secret des couples qui durent, cette part d’incompréhensible, d’incompressible on pourrait dire, chez l’autre; il y a toujours l’espoir de comprendre, un jour! Quand je t’ai rencontré la première fois, je me souviens de m’être dit : « En tout cas, pas celui-là ! C'est le type même du vil séducteur ! »
— Pourquoi vil ?
— Parce que dans ma jeunesse la séduction ne me paraissait pas… comment dirais-je… un comportement honorable ! Ce n’est pas par ton charme que tu m’as eue d’ailleurs, c’est par la poésie. Tous ces vers que tu savais par cœur et ta voix pour les murmurer, un peu à la Jacques Douai. Et puis ton amour fou pour la mer, qui rejoignait le mien. En mer avec toi, je me sentais tranquille : personne ne viendrait me remplacer !
— C'est ce qu’on appelle former un équipage, mon chéri. D’ailleurs c’est en mer que je t’ai embrassée pour la première fois.
— Et les premiers vers que tu m’as dits ce jour-là, je m’en souviendrai toujours :
Quand nul ne la regarde
la mer n’est plus la mer.
Elle est ce que nous sommes
lorsque nul ne nous voit.
C'est génial parce que ça laisse rêveur. C'est le critère de la vraie poésie, il me semble. Je connaissais très mal Supervielle à l’époque.
— Il fait partie de ma panoplie de vil séducteur, avec quelques autres.
— Justement, tu t’en sers encore, j’en suis sûre ! Et je voudrais que tu me rendes quelques comptes à ce sujet. Le vosne-romanée incline aux aveux, paraît-il ! C'est à propos de La Bûche qu’on a vu hier…
— Ah oui, tu trouvais que je ressemblais au Sébastien du film. J’accepte la comparaison : il a un charme fou, Claude Rich ! C'est un séducteur…
— Mais pas vil du tout, lui… C'est un séducteur naïf, sans un gramme de perversité! Ça m’a donné une idée : je voudrais qu’on se joue la scène entre Claude Rich et Françoise Fabian où il avoue toutes les amies de sa femme avec qui il a couché depuis trente ans. Moi aussi je me suis toujours demandé qui soupçonner… Alors j’ai apporté ce soir quelques agendas et je vais te proposer des noms. Et dis-toi que tu as de la chance : j’ai liquidé tous mes carnets du début. De toute façon, en ce temps-là, je ne voyais rien. C'était pas La Bûche mais La Cruche !
— Tu étais bien plus heureuse comme ça, mon poussin…
— C'était pour mon bonheur en somme! C'est vrai que ça a marché pendant pas mal d’années… Une femme crédule et pas très fûte-fûte en amour, quel cadeau pour un mec !
— On était heureux tous les deux, avoue…
— Tous les trois, tu veux dire ? Et plus si affinités !
— Ecoute, ça va encore être mon procès. Tu m’aimes moins qu’avant, je le sais et peut-être l’ai-je bien cherché, mais tu es toujours aussi jalouse.
— Ça te plaît de le croire. Disons plutôt que je suis moins aveugle.
Là, un silence rendu nécessaire par les hmm extasiés devant la cassolette de cèpes sur ris de veau flambé à l’armagnac. Près de nous un couple et sa fille « montée en graine », comme ma mère disait cruellement dans ma jeunesse, de celles qui n’avaient pas convolé à la fleur de l’âge, fût-ce avec un sinistre barbon. Qu’est-ce que je pouvais faire pour ne pas «monter en graine » ? La question m’avait longtemps tourmentée !
A la table suivante un couple illégitime, d’âge mûr, qui attend visiblement le moment de se retrouver dans un lit. Sous la table, le bel homme à cheveux blancs enserre les genoux de sa compagne, et la dame, illuminée de plaisir, caresse le visage aimé de ses beaux vieux yeux bleus.
— Il y a vingt ans, remarque Maurice, je ne crois pas que des gens âgés auraient osé s’afficher comme ça dans un restaurant.
— On n’avait pas le droit d’être à la fois vieux et incorrect en public… avant 68, disons. On était tout de suite un vieux cochon. On ne dit jamais un jeune cochon…
— La libération des mœurs n’a pas concerné que les jeunes, heureusement.
— A propos de vieux, est-ce que je t’ai dit que les parents étaient rentrés de leur croisière au Vietnam ? Et pas trop contents, il me semble.
— C'était une très mauvaise idée, ce voyage. Ça ne pouvait pas plaire à Adrien d’être parqué dans un voyage organisé.
— Oui mais qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ? Ils ne sont plus en état de naviguer avec Xavier. Ils n’ont pas de maison vraiment à eux, alors aller dans un hôtel tous les deux à la Guadeloupe ? Ce ne serait pas drôle pour Alice. Papa ne va pas bien, tu sais…
— Marion, le problème, ce n’est pas la Guadeloupe ou le Vietnam. Le problème, c’est qu’ils aient quatre-vingts ans ! Où qu’ils aillent ! Et leurs amis aussi! Quand ils ne sont pas déjà morts. Alice avait sa sœur avant mais maintenant Nina est plombée par le Parkinson de Victor. A partir d’un certain âge, on ne tombe pas malade tout seul, dans un couple !
— C'est affreux ce que tu dis, Maurice, passons à des choses plus gaies. Tiens, je sors un carnet, au hasard.
— Je trouve que c’est très indélicat vis-à-vis de tes amies. Je ne peux pas te livrer tous ces noms en pâture.
— Ah, parce qu’il y en a tant que ça? Tu avoues…
— Tu risquerais de n’avoir plus personne dans ton agenda, ma pauvre chérie…
— S'il fallait que je me brouille avec toutes les femmes que tu as caressées… Mais finalement j’aime encore mieux avoir la liste de tes maîtresses que celle de nos amis disparus. Tu as vu, ça commence à se clairsemer depuis quelque temps quand on met son agenda à jour, chaque année ? Le précédent est à jeter au feu comme la moitié des gens qui étaient dedans ! Allez, Maurice. Pour une fois, dis-moi la vérité : Ginette Boulier, par exemple ?
Rismo lève les yeux au ciel.
— D’accord, elle pèse quatre-vingt-cinq kilos ! Bon, mais Michèle Bouvreuil ? Et Andrée Chausson ? Et Christiane Dedieu ? Celle-là, je le sais déjà. Et sa sœur Colette, tiens, tiens ?
— Jamais toute seule : toutes les deux ensemble, en sandwich.
— Très drôle. Je sens que mon enquête est mal partie. Il y en a une, je voudrais vraiment savoir… si elle a eu le toupet de te branler sous mon nez : je passe à la lettre G. Tu vois qui je vais te proposer, évidemment…
— A « G », j’en vois trois possibles.
— Bon, comme d’habitude tu es monstrueux de fatuité et de duplicité. Comme Reiser dans Charlie Hebdo en somme : « Toutes des salopes, sauf maman... »
— Et toi, dans quelle catégorie tu te ranges, mon ange ?
— Heureusement que je ne suis pas restée une sainte ; je serais morte martyre !
— Toi, tu es la Femme du grand Amour, d’accord. Simplement tu en as plusieurs. Rien n’est facile, tu sais.
— Surtout quand tu t’ingénies à retourner la situation ! C'est mon procès maintenant…
Rismo consulte la carte des desserts dans l’espoir d’échapper aux sables mouvants des sentiments où il ne s’aventure qu’en de rares occasions.
— Mais dis-moi, en fait de grand amour, il y a longtemps que tu ne l’as pas revu, ce pauvre Bouaïenn ? Sa femme est plus mal ?
— Non, pareil. Aussi mal qu’on peut aller avec une sclérose latérale amyotrophique. Evolutive, bien sûr. Et évoluer, ça ne veut jamais dire régresser, avec cette saloperie.
— Rien que le nom de cette maladie est une saloperie.
— Elle va faire un séjour comme chaque année dans un institut spécialisé, genre thalasso. Alors Brian me propose de passer dix jours avec lui dans sa maison du Kerry, en avril. Je crois que je vais y aller. Tu m’as dit qu’en avril tu aimerais aller naviguer avec Xavier aux Grenadines. Quand il a des clients, tu sais que je n’aime pas tellement être à bord. Toi, tu tiens la barre, tu navigues… mais moi, on oublie que je sais barrer aussi et garder un cap ou border une voile et je me retrouve dans un rôle de bonne femme, que je joue déjà à Paris… C'est moins dépaysant…
— Moins grisant que d’être dans les bras de Brian, surtout, ne cherche pas d’excuse.
— Je ne cherche pas d’excuse, il n’y en a pas. Mais tu dois imaginer qu’il mène une vie éprouvante face à cette grande malade que tout le monde sait incurable depuis tant d’années.
— Je mène une vie éprouvante moi aussi, à certains égards.
— N’exagérons pas… Quand je suis avec toi, je suis avec toi, tu le sais. Et c’est tout de même la plus grande partie de la vie ! On a des enfants, des amis communs, une vie commune… C'est nous, le couple!
— Et Peggy, à propos, qu’est-ce qu’elle en dit ?
— Elle sait très bien ce qui se passe depuis le début. Il ne sait pas mentir, le pauvre.
— Moi non plus : je ne mens pas, j’élude, dit Maurice en esquissant une élégante volute de la main.
— Je me demande si c’est pas pire ? Tu vois, l’affaire Tania, si j’avais su plus tôt, je ne me serais pas épuisée à nier l’évidence, à faire la courageuse, à attendre que ce coup de folie te passe, en me privant du coup de gueule que j’aurais trouvé du dernier vulgaire, mais si bon… « C'est elle ou c’est moi. Choisis. » Résultat : trois blessés graves. On aurait pu être trois guéris. Après quelques contusions, d’accord… Mais tu aurais pu être très heureux aussi avec Tania, j’en suis convaincue. C'est une fille bien. Je la regrette beaucoup. Comme amie, je veux dire. Quant à moi, eh bien j’aurais fini par guérir, s’il le fallait, j’aurais eu du mal parce que je t’aime, mon amour, malgré certaines apparences, mais tu me connais. Je n’ai pas la main verte pour le malheur.
— Ne dis pas de conneries. Je n’ai jamais imaginé que je pourrais vivre sans toi. Jamais. A aucun moment. Tu me crois, au moins ?
— En tout cas, Tania l’a espéré, elle. Il m’est arrivé de décacheter ses lettres parfois, je le sais. J’imagine que tu éludais, là aussi.
J’esquisse à mon tour une volute qui manque de peu mon verre de nectar. Je ne sais pas éluder. Ni au propre ni au figuré.
— Tu voulais vivre avec moi, peut-être, Maurice, mais faire l’amour avec la personne qu’on aime, ça fait partie de vivre avec elle, non ?
— Si, dit tristement Rismo. Je ne comprends pas ce qui nous est arrivé. Il faut sans doute du temps pour pardonner à l’autre le mal qu’on lui a fait.
— Et moi, qui ai fait tant d’efforts pour ne pas être l’emmerdeuse dans ce ménage à trois, pour laisser nos sentiments évoluer, sans ultimatum, eh bien je t’en veux aussi, maintenant. C'est gai ! On perd sur tous les tableaux, en somme ?
— Tout ce que je peux te dire c’est : je t’aime encore, tu sais, je t’ai-ai-me, fredonne-t-il de sa voix émouvante en me prenant la main tendrement. Il vient beaucoup de toi, ce recul, tu ne crois pas ?
— Peut-être mais je t’aime encore, ce n’est plus tout à fait je t’aime… tu ne crois pas ?
— Ce sont les paroles de la chanson de Brel, pas les miennes. Je ne sais pas comment tu le vis mais moi je trouve ça contre nature que nous n’ayons plus de relations…. disons sexuelles, alors que nous avons des relations… disons amoureuses.
— Anormal, je ne sais pas. Je trouve ça surtout triste d’être là comme une souche à côté de toi, tout recroquevillé… et personne ne bronche, comme si on avait peur.
— Mais on A peur. Le sexe, c’est tellement capricieux et… volatil, je dirais… Pourquoi on cesse de désirer dans son corps alors qu’on désire dans sa tête ?
— Vaste problème, comme disait de Gaulle !
— Tiens, Marion, tu devrais demander un café irlandais, je suis sûr qu’ils le font correctement ici. Sans cerise sur le dessus et sans paille. J’aime bien quand tu bois : ça t’humanise !
— Tu trouves que je suis dure, moi ? Je me reproche toujours d’être lâche, avec les hommes, avec nos filles… avec mes élèves quand j’enseignais.
— Dure, c’est pas le mot. Tu es même très tendre, mais dans le fond, tu es un roc. Ça fait peur, parfois. Et tu vois, je me souviendrai toujours de la première fois qu’on a fait l’amour ensemble : c’était à Vars, aux sports d’hiver. Je t’ai retrouvée couverte de larmes après et ça m’a bouleversé, venant de toi, justement.
— Je découvrais… je ne dirais pas l’orgasme, ça je l’avais effleuré par-ci par-là. Mais quelque chose de beaucoup moins épisodique, quelque chose comme une fonte de tous mes glaciers. Je n’étais pas réfugiée en moi-même pour une fois, je me sentais complètement mêlée à toi comme si nos frontières d’homme et de femme s’étaient effacées… On n’était plus monsieur Truc et madame Machin qui baisent… C'était la plus belle chose de la terre qui nous arrivait. Une chose bouleversante ! A pleurer… Voilà !
— Comment on a fait pour perdre la notice ?
— Tu sais, on en parle souvent avec mes amies ou dans les groupes de femmes où je vais quelquefois. Les hommes n’aiment pas aborder ces questions-là. Mais c’est fou ce qu’il existe de couples mariés depuis vingt ans ou même beaucoup moins et qui ne font presque plus l’amour. Ou même plus du tout ! On ne le sait pas parce que les gens mentent là-dessus, tous. Tu as vu ces temps-ci l’enquête sur les couples japonais… Il en ressort que 40 % des Japonais mariés, passées les premières années, n’ont plus du tout de relations sexuelles !
— Est-ce qu’ils en ont ailleurs ?
— Ça, ils ne le disent pas, mais de toute façon, ils mentiraient ! En fait, on ne sait RIEN de la vie sexuelle des autres. On ne comprend même pas la sienne, bien souvent !
— Ça n’est pas fait pour être compris. Heureusement.
— Tu as raison mais c’est ça qui me fait peur justement. Je ne t’ai peut-être jamais compris ? Je me demande si tu as jamais été vraiment heureux ? Moi je suis très souvent très heureuse. Je t’avais pris pour un type si gai au début. Je me trompais. C'était de l’humour, le contraire de la gaieté. Tu aimes les choses de la vie, pas la vie. Tu adores marivauder, minauder, batifoler, mais ça c’est de l’ordre de la parade amoureuse. Dans le quotidien, tu es distant, secret, presque froid. Tu ne me prends jamais le bras par exemple dans la rue. Et on ne se promène jamais la main dans la main. Quelle horreur d’ailleurs, je détesterais ! On transpire et on n’ose pas décrocher. Tu n’embrasses pas souvent, pour rien, comme ça, dans un élan de tendresse… Tu n’éclates jamais de rire, tu ricanes !
— C'est mon anniversaire, mais c’est pas ma fête, ce soir, décidément. Tu sais que je répugne à parler de moi et encore plus que les autres m’en parlent.
— C'est un tour de force de vivre avec un bonhomme dans ces conditions, tu l’avoueras. Mon homme, cet inconnu !
— Dis-moi plutôt ce que tu m’offres cette année pour mon anniversaire, en dehors de l’annonce de ton voyage en Irlande ?
— Un arbre.
— Quoi?
— Je l’ai déjà fait mettre en jauge à Kerdruc. Je le planterai à la Toussaint. C'est un cerisier autumnalis. Il fleurit tout l’hiver. C'est pas merveilleux ?
Maurice rigole silencieusement, à sa manière.
— Tu as le don de toujours me faire des cadeaux qui te plaisent à toi !
— Peut-être parce que tu ne me les fais pas, mon Bicotin ! Mais tu te plains toujours qu’entre la dernière rose et le premier camélia en Bretagne il n’y ait rien. J’espère que désormais tu auras des fleurs blanches en janvier devant ton bureau! Mais rassure-toi, tu as autre chose qui t’attend à la maison; Amélie et Séverine l’ont choisi avec moi. On t’aime en couleurs un peu vives. Alors c’est un blouson rouge foncé, en cuir et laine, très style british, tu verras. Avec un pantalon gris et des cheveux gris, tu seras very sexy indeed ! Si j’étais logique, je t’aurais acheté un bon gros duffle-coat beige comme il y a vingt ans… Je serais plus tranquille…
— Tu sais bien que je ne le mettrais jamais ! Je m’achèterais un pardessus cachemire gorge-de-pigeon, comme j’avais quand je t’ai rencontrée et que tu détestais, tu te souviens ?
— Tu avais l’air d’un dandy mauvais genre, avec des crans luisants de gomina et l’air avantageux… l’horreur ! Tu ressemblais à Henri Garat ! Maman m’avait prévenue : tu ne feras jamais le poids face à un homme comme ça! Et deux mois plus tard, je tombais amoureuse de toi ! C'est monstrueux, l’amour !
— Oui, mon amour, je trouve aussi ! Et nous avons tous les deux de bonnes raisons pour ça. Allez, je te prends le bras ce soir pour rentrer à la maison. Tout arrive, tu vois…