De vitrine en vitrine
Il y avait eu les vitrines du musée saharien de Béni Abbès. Mais en vérité depuis son arrivée à Paris, Idriss ne faisait qu’aller de vitrine en vitrine. Quand il traversait une rue, c’était presque toujours après s’être empli les yeux du décor d’une devanture pour aller voir celle du magasin d’en face qui lui faisait signe. Les boutiques du quartier Barbès débordent sur le trottoir et offrent aux mains des passants des casiers où s’entassent des chaussures, des sous-vêtements, des boîtes de conserve, des flacons de parfum. La vitrine signale un commerce d’un niveau plus relevé. Encore faut-il qu’elle ne se ramène pas à une simple fenêtre par laquelle on plonge dans l’intérieur du magasin avec son patron, sa caisse et le manège des clients. Non, une vitrine digne de ce nom est fermée par une cloison. Elle forme un lieu clos, à la fois totalement étalé aux regards, mais inaccessible aux mains, impénétrable et sans secret, un monde que l’on ne touche qu’avec les yeux, et cependant réel, nullement illusoire comme celui de la photographie ou de la télévision. Coffre-fort fragile et provocant, la vitrine appelle l’effraction.
Idriss n’en avait pas fini avec les vitrines. Venant du boulevard Bonne-Nouvelle, il s’était engagé ce soir-là dans la rue Saint-Denis, et il percevait, montant de partout, l’appel et l’odeur du sexe. Il se souvenait de Marseille et de la rue Thubaneau. Le contraste entre ces deux rues « chaudes » sautait cependant aux yeux. Ici les filles semblaient plus jeunes, elles étaient en tout cas moins corpulentes, et aucune n’avait le type africain. Mais c’était surtout par ses boutiques clignotantes et diaprées, par les lourdes tentures qui masquaient leur entrée que la rue Saint-Denis surclassait la rue Thubaneau en se donnant un air de luxe fiévreux et secret. Sex shop. Live show. Peep show. Les trois mots jaillissaient tour à tour en lettres lumineuses sur les façades. Leur triple grimace rouge promettait au jeune célibataire, condamné à la chasteté par sa solitude et sa misère, des assouvissements nerveux dans des gerbes d’images obscènes. Il passa devant trois boutiques, puis poussa le rideau qui fermait la porte de la quatrième.
Il se crut d’abord dans une librairie. Des livres aux couvertures criardes et aux titres énigmatiques couvraient les murs : Ma femme est une lesbienne, Partie fine, Nuits X, Trois allumeuses pour un cigare, Têtes à queues, Amours, délices et orgasmes, La femme descend du singe, La face cachée de la lune. Idriss déchiffrait péniblement ces mots qui n’évoquaient rien à son esprit. En revanche les photos des couvertures exhibaient un érotisme brutal et puéril qui faisait appel à l’abjection et au burlesque plus qu’à la beauté ou à la séduction. Il voyait bien pourtant ce qui désarmait la violence de ces images : plus les sexes étaient dévoilés dans tous les détails de leur anatomie, moins les visages apparaissaient. Dans nombre de photographies, ils demeuraient même tout à fait invisibles. Il y avait là comme une compensation. Il semblait que l’homme ou la femme en abandonnant à la photographie le bas de leur corps, parvenaient à lui dérober l’essentiel de leur personne. Peut-être ces étals de boucherie étaient-ils finalement moins compromettants dans leur anonymat que les portraits apparemment les plus discrets ?
Les objets qui garnissaient les présentoirs et les rayons de la boutique n’éveillaient que peu d’échos dans l’imagination d’Idriss. Déjà la « lingerie fine » avec ses slips de dentelle, ses porte-jarretelles, ses bas résille et ses soutiens-gorge n’évoquaient que de maigres souvenirs dans sa mémoire, mais il resta entièrement perplexe devant les batteries de vibreurs japonais de tous calibres et les godemichés simples, striés, annelés, nodulés ou barbelés dont l’usage lui échappait. Une panoplie de fouets « sado-maso » en cuir de vache tressé qui se tordaient comme des serpents lui parut en comparaison plus familière, presque rassurante. Une poupée gonflable grandeur nature, aux formes élastiques et à laquelle ne manquait aucun des charmes de l’anatomie féminine se tenait raide, ronde et souriante au pied d’un petit escalier qui menait au peep-show. Idriss s’y engagea.
Un homme assis derrière un comptoir lui fournit de la monnaie en pièces de cinq francs, et lui désigna la porte de la cabine 6 dont la lampe rouge était éteinte. C’était une pièce minuscule, presque entièrement occupée par un vaste fauteuil de cuir placé face à une fenêtre masquée. Idriss s’assit et regarda autour de lui. Le sol, gluant de taches humides, était jonché de mouchoirs de papier froissés. Sur le mur de droite, une boîte métallique pourvue d’une fente portait cette inscription laconique : 2 x 5 francs = 300 secondes. Idriss glissa dans la fente les deux pièces exigées. Aussitôt un voyant apparut avec le chiffre 300 qui commença à décroître seconde par seconde. En même temps, la lampe de la cabine s’éteignit, et l’écran qui aveuglait la fenêtre se releva. Un claquement de fouet retentit sur un fond de musique langoureuse. La scène baignait dans une lumière jaune. C’était un plateau qui tournait lentement, démultiplié par une série de miroirs, les fenêtres des autres cabines faites de glace sans tain, afin que les spectateurs ne puissent se voir les uns les autres. Une femme-lionne gisait sur le flanc en travers du plateau tournant. Elle secouait sa splendide crinière fauve avec un rictus amer. Elle avait les reins serrés dans une fourrure dorée qui laissait libres ses fesses et ses seins globuleux. Ces seins, elle les tenait à pleines mains, les regardait avec ardeur de ses yeux verts bridés, frottait sa joue à leurs tétons, les tendait d’un air suppliant vers l’une des fenêtres, comme une mère ses enfants à un hypothétique sauveur. Puis elle se tordit sur le sol, en proie à la douleur ou à la volupté, à une douleur voluptueuse, caressée pourtant par la musique sirupeuse, sous le regard aveugle des miroirs. C’est alors qu’un nouveau claquement de fouet déchira la musique. La lionne tressaillit. Sa grande bouche, cernée par son rictus, s’ouvrit pour exhaler un hurlement silencieux. Elle cambra ses reins et écarta ses cuisses pour faire bâiller sa vulve rasée de frais, sur laquelle les ongles rouges et pointus d’une de ses mains vinrent se crisper. Puis elle roula sur le ventre, et ses fesses s’animèrent d’une houle rythmée par la musique.
Le rideau de la fenêtre tomba et la lampe de la cabine se ralluma. Idriss se leva, tremblant de désir frustré.
*
— Tu es fou de vouloir la rencontrer, lui avait dit Achour. Cette femme, c’est comme si elle n’existait pas !
— Mais elle existe, avait protesté Idriss. Elle était de l’autre côté de la vitre. Je pouvais lui parler comme je te parle !
— Elle existait pour tes yeux, mais pas pour tes mains. Ici tout est pour les yeux, rien pour les mains. Les vitrines, c’est comme le cinéma et la télévision, pour les yeux, seulement pour les yeux ! C’est des choses que tu devrais comprendre. Le plus tôt serait le mieux !
Idriss n’avait pas encore compris ces choses, puisque, dès le lendemain matin, il retournait rue Saint-Denis. Il retrouva sans difficulté la sex-shop, mais ne prit pas garde à ce que l’annonce lumineuse du peep-show était éteinte. Il entra dans le magasin. Seule la poupée gonflable était là pour l’accueillir, toujours raide, ronde et souriante au pied du petit escalier. Il monta. Les portes de toutes les cabines étaient ouvertes. Dans l’une d’elles, on voyait de dos une femme de ménage qui maniait un balai avec une serpillière. Elle était vêtue d’une blouse grise dont sortaient ses jarrets nus, cordés de varices. Elle s’interrompit et se retourna pour évacuer un sac-poubelle rempli de mouchoirs de papier froissés. Elle aperçut Idriss.
— Qu’est-ce qu’il veut le petit jeune homme ?
Elle avait des cheveux poivre et sel coupés très court sur un masque durci par l’absence de maquillage. Elle plissa les yeux pour tenter de mieux voir Idriss qui l’observait interdit. Ces yeux verts un peu bridés lui rappelaient quelque chose.
— Si c’est pour le peep, ça commence à cinq heures, ajouta-t-elle.
Et elle alla chercher dans la cabine son balai et son seau d’eau. En passant devant Idriss, elle dit encore :
— Ces hommes, c’est pas croyable ce qu’ils peuvent être sales ! Ils en mettent partout. Sur le fauteuil, sur les murs, par terre ! Il y en a même qui éclaboussent la fenêtre !
Et en disant ces derniers mots, sa grande bouche dessina le rictus amer de la lionne fouettée.