L’Électronic
Une fois de plus, la bille d’acier s’engage dans le couloir du superbonus, déclenchant une avalanche de signaux lumineux et sonores autour de la femme-cow-boy du grand tableau d’affichage. Canalisée par les plots, elle vient en douceur se loger dans l’un des godets à 5 000 points. Elle en rejaillit en heurtant la vitre, rebondit sur le champignon central vers le sommet de la pente, descend à grande vitesse à travers tout le plateau en direction du trou zéro. C’est là que la virtuosité incomparable du grand Zob se manifeste. Un très léger coup de la paume sur le bord du jeu, et la bille déviée de justesse atterrit sur l’un des flippers. Zob la laisse glisser aux deux tiers du battoir… et tire ! La bille renvoyée en plein ciel passe encore un coup dans le couloir du superbonus. Deux claquements secs annoncent les parties gratuites qui viennent s’ajouter aux autres sur le compteur. Les adolescents qui se pressent autour du jeu lèvent les yeux vers le visage grêlé de petite vérole du grand Zob. C’est l’hommage muet et fervent de sa cour éblouie par sa merveilleuse maîtrise. L’un d’eux murmure : « Voir ça, c’est superplanant ! » Rien n’indique que Zob soit sensible à cet encens. Ses lourdes paupières restent abaissées sur ses yeux exorbités. Aucun sourire ne relève l’arc amer de sa bouche. Il ne joue maintenant que d’une main, faisant nettement entendre qu’il n’y est plus. Puis il se détache du jeu d’une secousse, abandonnant royalement aux adolescents qui se bousculent à sa place les cinq parties gratuites qu’il vient de gagner.
Idriss, figé d’admiration, le regarde s’éloigner en traînant ses bottes. L’Électronic flambe de ses néons multicolores à l’angle de la rue Guy-Patin et du boulevard de la Chapelle. Il doit sa clientèle sérieuse, selon les heures, aux voyageurs du métro aérien Barbès et au personnel de l’hôpital Lariboisière. Mais Idriss est attiré par la salle de jeux où des jeunes semblablement casqués, bottés et culottés font crépiter et clignoter des batteries de scopitones, flippers et juke-box. Il rêve de se faire admettre par ces garçons de son âge.
— Viens, je t’offre un baby-foot.
Idriss se retourne. L’invitation venant de l’un des adolescents l’aurait comblé. Mais il s’agit d’un vieux, un homme corpulent, vêtu de flanelle gris clair, d’une chemise rose à col ouvert et d’un foulard mauve. Son regard, cassé par un léger strabisme, l’observe à travers des lunettes à grosse monture.
— Mais c’est mon petit balayeur !
L’homme secoue affectueusement Idriss par l’épaule. C’est Achille Mage, le metteur en scène qui lui avait donné 200 francs pour sa figuration. Il lui avait même laissé sa carte, et Achour avait reproché à son cousin de ne pas avoir encore téléphoné. « Bientôt il t’aura oublié ! »
Apparemment Mage n’a pas oublié Idriss, et il ne paraît pas lui en vouloir de n’avoir pas téléphoné. Il consulte sa montre.
— Au lieu de rester ici, on va aller prendre un verre chez moi, décide-t-il soudain.
Il entraîne Idriss qui proteste.
— Mais je ne bois pas d’alcool.
— J’ai quelque chose d’autre à t’offrir. Palmeraie, ça s’appelle. Tu connais les petits gars de l’Électronic ?
— Non, ils ne me parlent pas, avoue Idriss.
— Moi, je les connais. Tous. Et eux me connaissent, bien qu’ils ne m’adressent pas la parole en public. Et ils ont tous noté qu’on partait ensemble. Même le grand Zob qui traînait sur le trottoir. Continue à ne pas leur parler. Et moins tu iras à l’Électronic, mieux ça vaudra.
— Mais c’est là que vous m’avez trouvé.
— Eh bien il fallait que tu y ailles pour me rencontrer ! Maintenant que c’est fait, c’est terminé. D’accord ?
Ils ont traversé le boulevard de la Chapelle et sont passés sous le métro aérien. Par la rue Caplat, ils s’engagent dans la médina de Paris, exclusivement peuplée d’Africains. Soudain Mage s’arrête et désigne la plaque bleue de la rue de Chartres.
— Chartres ! Tu mesures l’énormité, l’hénaurmité, comme disait Flaubert ?
Beauceron je suis, Chartres est ma cathédrale !
Pauvre Péguy ! S’il voyait ça ! À défaut de cathédrale, j’y ai mon petit nid d’amour. Au 13, mon chiffre porte-bonheur, parce que vois-tu avec moi tout est toujours à l’envers.
Il s’arrête devant un immeuble d’aspect sordide qui s’ouvre sur la rue par un porche noirci.
— Note la disposition des lieux. La cour est ouverte à tout vent. On passe le porche, on y est. On peut même entrer dans la cour directement en mobylette, si tu vois ce que je veux dire.
— Non.
— Les électroniciens avec qui tu étais tout à l’heure ont tous leur pétaradeuse. Quand j’entends pétarader dans ma cour, je sais que j’ai une visite. Car je possède trois fenêtres sur la cour. Mais inutile de regarder pour savoir lequel a besoin d’argent de poche. Le casque les rend tous pareils. Le cœur battant d’impatience, je dois attendre pour savoir qui monte mes trois étages et sonne à ma porte. C’est la surprise du chef. Le passionnant, c’est que mes pronostics sont toujours démentis par les faits. Mais finalement, ils viennent tous. Ils savent que la maison vaut le déplacement. Tous sauf un : le grand Zob. Évidemment avec sa gueule et sa carcasse, il n’a pas grand-chose à vendre. Pourtant il ne manque jamais de rien, le grand Zob. J’ai mis du temps à comprendre. Ce qui m’a éclairé finalement, c’est que tout se passait trop bien. Je veux dire : jamais de bousculade dans la cour ou l’escalier. Jamais non plus de passage à vide excessif. Une succession harmonieuse de visites pétaradantes, aussi variées que régulières. Curieux, non ? Alors j’ai fait comme Voltaire, qui regardant le ciel disait :
L’univers m’embarrasse et je ne puis songer
Que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger.
J’ai cherché l’horloger. Et j’ai trouvé. Devine qui ? Le grand Zob ! Un horloger qui bien entendu se fait payer par son horloge, je veux dire par les petits électroniciens dont il règle la ronde.
Il s’arrête sur le palier du troisième étage et, tout en cherchant ses clefs, il demande à Idriss :
— Et sais-tu pourquoi je te raconte tout ça ?
— Non.
— Ce n’est pas, crois-moi, pour le plaisir d’étaler cyniquement les turpitudes de ma vie privée. C’est pour que tu n’ailles plus traîner à l’Électronic où l’affreux Zob ne demande qu’à t’incorporer de gré ou de force à son cheptel. Tu as compris ?
— Pas tout, je crois.
Ils sont maintenant dans un petit appartement dont le confort contraste vivement avec la misère de l’immeuble.
— Tu vois, commente Mage, dehors tout n’est que crasse et puanteur, fange et souillure. On pousse ma porte : ici tout est luxe et beauté, calme et volupté. Donc tu n’as pas bien compris ? Assieds-toi là. En face de moi. Mais enfin, mon petit bonhomme d’où sors-tu pour être aussi naïf ?
— Je loge au foyer Sonacotra de la rue Myrha.
— Non, je veux dire avant. Alger, Bône, Oran ?
— Tabelbala.
— Ta quoi ?
— Tabelbala. Une oasis en plein désert.
Mage s’est brusquement levé. Il s’approche d’Idriss et le regarde fixement, ce qui aggrave son strabisme.
— En plein désert… dans les sables ?
— Le sable, c’est pas ça qui manque, mais il y a surtout des cailloux. Le reg, on dit.
Mage se redresse, l’air désemparé. Il va, comme titubant, vers le bureau, et revient avec une feuille de papier à dessin et un marqueur jaune.
— S’il vous plaît, dessine-moi un chameau.
— Quoi ? Un chameau ?
— Oui, dessine-moi un chameau.
Docilement Idriss se met au travail. Mage se dirige vers sa bibliothèque. Il en tire un album illustré, revient s’asseoir en face d’Idriss, et change de lunettes. Puis il lit à haute voix :
J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’Océan. Alors vous imaginez ma surprise au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. Elle disait :
— Moi, les chèvres, les moutons, les chameaux, ça me connaît, lui dit Idriss en lui donnant son dessin. J’ai vu que ça pendant toute mon enfance.
— Et c’est ainsi, poursuit Mage les yeux levés vers lui, c’est ainsi qu’en pleine solitude, avec mon moteur cassé, j’ai vu arriver le Petit Prince des sables, toi Idriss.
Idriss se lève pour tenter de secouer la fantasmagorie qui une fois de plus menace de l’emprisonner, comme dans un filet d’images.
— Encore une histoire que je ne comprends pas. Le désert, tout le monde m’en parle depuis que je l’ai quitté. À Béni Abbès, on l’a mis dans un musée. À Béchar, on l’a peint sur une toile. J’ai vu à Marseille une affiche sur le paradis des oasis. J’ai dîné avec un marquis. Il m’a raconté Antinéa de M. Benoit, et le général Laperrine, le père de Foucauld et la Légion étrangère. Et maintenant vous avec votre petit prince. Je n’y comprends rien, et pourtant ce désert, c’est bien là que je suis né.
— Mais enfin, la solitude, ma solitude. Qu’est-ce que tu en fais de la solitude ?
— La solitude, qu’est-ce que c’est encore ?
— Je te l’ai dit, c’est un moteur cassé et personne, tu m’entends, personne ! Et toi tu arrives tout à coup avec ta jolie petite gueule de bougnoule comme je les aime !
Il l’a pris par les épaules. Il serre ses joues dans sa main en le secouant affectueusement.
— Alors écoute-moi bien, Idriss de mon cœur, Idriss de mon cul. Toi t’es un pauvre clochard, parce que tu débarques avec tes cheveux frisés et ton teint de moricaud. Moi je suis riche et puissant. Je fais des films pour la télévision, c’est mon métier. Je connais tout Paris. Je tutoie Yves Montand, Jean Le Poulain et Mireille Mathieu. Je déjeune avec Marcel Bluwal et Bernard Pivot. Mais la vraie vérité, c’est que moi aussi je suis un pauvre clochard, et j’ai besoin de toi. J’ai besoin de toi, tu m’entends ? C’est inespéré, non ?
— Vous avez besoin de moi pour quoi faire ?
— Pour quoi faire, pour quoi faire ! Tu fais semblant ou t’es vraiment débile ? Pour vivre, nom de Dieu !
Il se détourne et fait quelques pas dans la pièce. Puis il revient s’asseoir et, d’une voix plus calme, il reprend.
— À partir de demain, je commence un film de publicité aux studios Francœur. Je t’embauche. Tu as d’ailleurs déjà tourné pour moi. Tu vois, j’ai besoin de toi pour mon film.
Idriss est venu s’asseoir en face de lui. Repris par son métier, Mage explique.
— C’est une pub pour un soda aux fruits : Palmeraie. Oui, cette cochonnerie s’appelle Palmeraie. Je dois en avoir des échantillons dans mon frigo. L’été prochain, grâce à moi, toute la France boira Palmeraie. Donc ça commence dans le désert. Deux explorateurs se traînent à moitié morts de soif dans les sables avec un chameau. Soudain, ils sont sauvés !
*
— Biglou t’a donné combien ?
Idriss est redescendu seul dans la rue de Chartres. Il a rendez-vous le lendemain aux studios Francœur avec Mage et son équipe. Mais il n’est pas allé loin. Les trois gars bottés et casqués devaient le guetter. Ils le coincent dans une porte. Celui qui l’interroge, c’est le grand Zob. Idriss l’a reconnu tout de suite malgré son casque.
— On t’a vu monter avec lui. Il t’a donné combien ?
— Biglou ?
— Oui, Monsieur Mage, si tu préfères. C’est comme ça qu’on l’appelle à l’Électronic. Ne fais pas l’imbécile. Amène la monnaie !
— Il m’a rien donné, je vous le jure !
— Fouillez-le !
Idriss esquisse un mouvement de défense contre les mains des deux autres qui entreprennent d’explorer ses poches. Une gifle lui projette la tête en arrière contre la porte. Mais la fouille ne rapporte que quelques pièces de monnaie. Zob les regarde avec mépris, puis il les jette sur le trottoir.
— Mets-toi bien ça dans le crâne, pauvre minable. Biglou, c’est à nous. Pas question que tu l’exploites pour ton compte. Tu en tires le maximum, d’accord. Ensuite tu passes à l’Électronic, et tu donnes tout. Tout, c’est clair ? À moi ou à un de ces deux-là. Et nous ensuite, on te donne ta part. Une seconde gifle souligne ces instructions péremptoires. Le trio s’éloigne sur ses bottes à talons hauts. Idriss se redresse. Il se frotte la figure, et se met à la recherche de son argent entre les pavés du trottoir et dans le caniveau.
*
Achour écoute en hochant tristement la tête.
— Alors ils t’ont battu ?
— Un peu, pas trop, précise Idriss.
— Et Monsieur Mage, qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre ?
— Il m’a dit aussi : « Les garçons m’appellent Biglou, parce que j’ai comme une coquetterie dans le regard. Mais dire que je louche, ce serait pure calomnie. »
— Tu te souviens bien. Et il t’a fait boire ?
— Oui, sa nouvelle boisson. Palmeraie ça s’appelle. C’est plutôt bon. Y a pas d’alcool dedans. C’est sur Palmeraie qu’il doit faire un film avec moi. Un film de trente secondes où il y aura aussi le chanteur Mario.
— Il fume ?
— Non. Il m’a offert une cigarette. J’ai dit que je ne fumais pas. Il m’a dit : « Moi non plus. Il y a vingt ans que j’ai fumé ma dernière cigarette. Le goût du tabac, je ne le retrouve plus que sur la bouche des garçons. Pour moi c’est devenu l’odeur du désir. » Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tu as une mémoire formidable. Tu as appris par cœur ses phrases entières. Mais vraiment tu ne comprends pas grand-chose.
— C’est parce que je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit que je retiens tout par cœur. Ça compense un peu.
— Qu’est-ce qu’il dit encore, Monsieur Mage ?
— Il dit : « Je vois dans les yeux des garçons l’image d’une grosse tante sentimentale, bigleuse et bourrée d’argent. Je n’arrive pas à me persuader que c’est moi. »
— Il a vraiment beaucoup d’argent ?
— Il le dit. Les garçons aussi. Ça doit être vrai. À propos de l’argent, il dit : « L’argent s’accorde merveilleusement avec le sexe. Donner de l’argent à un garçon, c’est s’en rendre propriétaire, c’est déjà faire l’amour avec lui. Ça peut même suffire dans certains cas. L’argent qu’il me vole est à lui. Le sexe fait tomber les limites de la propriété. » Qu’est-ce que ça veut dire tout ça ?
— Qu’est-ce qu’il t’a encore dit ?
— Il m’a dit que nous avions un rendez-vous et qu’il ne fallait pas le manquer. J’ai noté : 27 rue Francœur, demain matin à dix heures.
— Il devait penser à une autre sorte de rendez-vous, mais ça, c’est trop compliqué pour toi.
— C’est pas ma faute, je viens d’ailleurs.
Achour se tait un moment pour suivre une idée lumineuse, mais difficile à cerner.
— Je remarque une chose, tu vois. Bon d’accord, tu viens d’ailleurs. Tu viens de Tabelbala. Moi aussi. Seulement moi, c’est drôle, personne ne m’a photographié, et quand je suis arrivé ici, on m’a plutôt laissé tranquille. Toi, ça commence avec la blonde de la Land Rover qui te tire le portrait. Ensuite, ça n’arrête plus. Es-tu déjà allé au cinéma ?
— Non, admet Idriss. J’en ai eu souvent l’intention mais chaque fois l’occasion m’a manqué.
— Ça alors, c’est extraordinaire ! Parce que nous autres, privés de tout, on n’a que le rêve pour survivre, et le rêve, eh bien c’est le cinéma qui nous le donne. Le cinéma, il fait de toi un homme riche, raffiné, qui roule dans des belles voitures décapotables, qui habite dans des salles de bains nickelées, qui embrasse sur la bouche des femmes parfumées, pleines de bijoux. Le cinéma, c’est notre maître d’école. Quand tu arrives du bled, comment on marche sur un trottoir, comment on s’assoit dans un restaurant, comment on prend une femme dans ses bras, c’est le cinéma qui te l’apprend. Combien y en a des nôtres qui font l’amour qu’au cinéma ! Tu n’as pas idée. C’est même très dangereux pour les filles de chez nous, parce que le cinéma, il leur apprend des choses qu’elles rapportent ensuite à la maison. Et leur père ou leur frère aîné, ils tapent sur elles à coups de poing ou à coups de bâton pour leur faire sortir de la peau les sales choses qu’elles ont prises au cinéma. Et toi, te voilà, et tu vas pas au cinéma, mais le cinéma, c’est toi qui le fais ! On te photographie, on te filme, et demain ça recommence !
— C’est pas ma faute, répète Idriss.