La petite équipe de tournage
La petite équipe de tournage s’affairait rue Richomme sous la direction d’un personnage corpulent que tout le monde appelait Monsieur Mage. On avait repéré au flanc du trottoir une bouche d’égout sur laquelle le cameraman avait braqué son viseur, tout en se ménageant la latitude d’un mouvement panoramique. Mais celui qui attirait l’attention des curieux, c’était un clown – un Auguste de cirque avec un nez rouge en carton et d’immenses chaussures – qui devait être le seul interprète de la séquence en cours de tournage. Il tranchait au milieu de ces gens gris et pâles, comme un pamplemousse dans un tas de pommes de terre. Monsieur Mage s’était immobilisé et regardait, d’un air pénétré qui accentuait son strabisme naturel, Idriss, qui observait lui-même le clown, appuyé sur son balai. Monsieur Mage fit signe à un homme à cheveux gris qui l’accompagnait.
— Tu vois le petit balayeur ? Tu l’engages.
— Je l’engage ? Pour quoi faire ?
— Son boulot, pardi ! Qu’il balaie. Dans le caniveau.
L’homme aux cheveux gris s’approcha d’Idriss. Il sortit de son portefeuille et lui donna une coupure de deux cents francs.
— Tu balaies. Allez ! Balaie ! T’occupe pas du reste. On répète ! Tout le monde en place !
Idriss, résigné à ne rien comprendre, commença à promener son balai dans le caniveau. Le clown s’avança d’une démarche mal assurée, hésitante, cherchant quelque chose des yeux. Il avisa une palissade, courut regarder par-dessus, renonça à cette piste, examina le caniveau et le balai d’Idriss. Puis il tomba en arrêt devant la bouche d’égout. De sa démarche papillonnante, il décrivit un demi-cercle autour du trou. S’en rapprocha, s’agenouilla sur l’asphalte. Son visage exprimait l’angoisse, l’espoir, l’attente. Accroupi contre la bouche d’égout, il y plongea la main, puis le bras tout entier. On sentait son effort pour atteindre quelque chose qui se trouvait sans doute très loin dans le noir puant de l’égout. Enfin son visage s’éclaira. Un large sourire l’épanouit. Le clown se releva lentement en tenant dans sa main une belle rose rouge. Les jambes nouées l’une à l’autre, sa main libre ramant doucement dans le vide, les yeux fermés de volupté, il respirait maintenant le parfum de la rose.
— Très bien ! cria Monsieur Mage. On va tourner ça. Tout le monde en place. Hé toi, le balayeur, reviens à ton point de départ. Et balaie, bon Dieu !
*
— Alors comme ça, on t’a fait tourner dans un film ?
Achour s’émerveillait.
— On m’a même donné deux cents francs ! affirmait Idriss en tirant son portefeuille.
— À peine débarqué de Tabelbala, et déjà vedette de cinéma ! Toi alors, on peut dire que t’es doué ! Et moi qui me croyais débrouillard.
— D’ailleurs, renchérit Idriss, le metteur en scène m’a remarqué. Il m’a donné sa carte et m’a dit de lui téléphoner.
Achour déchiffra sur la carte de visite de couleur violette de Parme que lui passa Idriss :
Achille Mage
Cinéaste
13, rue de Chartres – Paris XVIIIe
Il la passa sous son nez.
— D’après la couleur et l’odeur, ça doit être quelqu’un ! Et puis, c’est pas loin d’ici. Tu vas l’appeler bientôt ?
— Moi ?
Idriss se sentait soudain dépassé. Se servir d’un téléphone, et pour appeler un inconnu qui paraissait être un homme considérable, c’était vraiment trop lui demander.
— Peut-être. Plus tard. On verra.
— Faut pas laisser passer des choses comme ça.
— Il y en aura d’autres.
— Toi alors ! Je sais pas si je dois rire ou pleurer. Dans un sens, tu as peut-être la baraka parce que tu viens d’arriver. Tu connais rien à rien, et ça se voit sur ta figure. Et surtout, ton désert, ton oasis, tu les portes encore avec toi. Tu t’en rends même pas compte. Mais moi qui suis déjà tout bouffé par Paris, je sens bien qu’il y a quelque chose autour de toi qui attire et qui retient. C’est comme un charme. Ça ne durera pas. Profites-en.
— J’ai déjà beaucoup perdu à Marseille. Le soir de mon arrivée. Avec une putain.
Achour ricana.
— Ça, mon cousin, c’est pas grave ! En un sens, comme ça devait arriver, autant que ça soit fait. J’espère tout de même que t’as pas attrapé quelque chose.
— Attrapé, non. Perdu, je te dis. Perdu.
Achour le regarda sans comprendre. Mais Idriss n’ajouta pas un mot d’explication.