Tout allait mal sur le
plateau
Tout allait mal sur le plateau numéro 5 des studios Francœur. La crinière noire et la barbe jupitérienne de Mario ne rayonnaient plus d’optimisme royal. La sueur luisait sur son torse passé au fond de teint. Sa bedaine pendait tristement sur sa jupe de palmes de papier. Mage lui faisait face en grimaçant. On était parvenu au moment critique d’une séance de tournage où le réalisateur désespéré ne voit plus qu’une solution : assumer les rôles de tous les acteurs, après s’être également chargé des fonctions de cameraman, d’éclairagiste et de preneur de son. C’était dans cette atmosphère lourde qu’Achille Mage révélait le plus pleinement son génie. Saisi d’une inspiration panique, il se métamorphosait à vue en chanteur de variétés. Il devenait Mario, le vrai Mario, celui qu’on avait engagé, éclatant de vitalité communicative.
— Pal, pal, pal, palmeraie ! chantait Mage en se contorsionnant sous l’œil médusé du chanteur. Regarde, je suis fort, je suis gai, je m’éclate. Et pourquoi, je te prie ? Parce que je bois : pal, pal, palmeraie… Musique s’il vous plaît !
La sono envoya docilement l’indicatif de la publicité Palmeraie. Mage, pris de frénésie dansait en louchant à un degré effrayant à travers ses lunettes. Tout à coup il s’arrêta.
— Stop ! Silence ! Arrêtez immédiatement ce déballage ordurier !
Le silence se fit. Mage s’était redressé, soudain digne, solennel, inspiré.
— Écoutez-moi tous ! Palme… c’est le titre d’un des plus beaux poèmes de Paul Valéry :
De sa grâce redoutable
Voilant à peine l’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat.
Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision :
— Calme, calme, reste calme !
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion !
Saint Valéry, pardonne-nous notre ignominie ! On reprend tout, les enfants. Tout le monde en place. Clapman s’il te plaît ! Moteur !
Le clapman se précipita devant la caméra avec son ardoise en criant : « Palmeraie, 1re, 14e prise ! » Dans un Sahara de carton, on voit deux « explorateurs » – vêtements kaki, casque colonial – se traîner en gémissant. Un chameau squelettique les suit. L’un des deux explorateurs s’effondre. Il est soutenu par son compagnon. Il gémit : « À boire ! À boire ! » L’autre l’interroge : « À boire ? À boire quoi ? » Le premier explorateur se redresse soudain, le visage radieux, et montre l’horizon : « Palmeraie ! – Palmeraie ? – Mais oui, une palmeraie. On est sauvé ! »
— Coupez ! crie Mage. Ce n’est pas ça du tout ! Tu comprends, si tu n’y mets pas plus de conviction, ce n’est pas drôle. Tu dois faire rire, d’accord. Mais à force de conviction ! C’est tout le secret d’une bonne pub.
Et il mime à son tour les deux rôles :
— À boire, à boire, à boire quoi ? Palmeraie ! Palmeraie ? Mais oui, une palmeraie, on est sauvé ! Allez on recommence. Tout le monde en place. Clapman, c’est la 15e prise. Allons bon, le chameau. Où est passé le chameau ?
Il se jette dans les décors à la recherche du chameau. Il finit par le trouver dans un coin du studio avec Idriss qui lui parle en le caressant.
— Ah bien sûr ! Tu sais lui parler, toi. Tu lui parles en quoi ? En chameau ?
— Non, en berbère. C’est ma langue.
— Bon, alors dis-lui en berbère qu’on reprend la séquence depuis le début. Allons les enfants, tout le monde en place. Clapman !
Les deux explorateurs et le chameau reprennent leur déambulation hagarde dans le désert. Ils arrivent ainsi dans un décor de fleurs en plastique, accueillis par un groupe de chanteurs et de filles mené par Mario. Tout le monde chante « Palmeraie » autour d’une fontaine qui dégorge un liquide vert métallique. Mage les interrompt.
— Coupez ! Ce n’est pas encore ça. Il faut faire vrai, vous m’entendez ? Ce n’est pas de l’opérette ici. Si vous n’y croyez pas, vous ne vendrez pas. C’est l’A B C de la pub, ça. La pub, c’est l’honnêteté !
Et il se remet infatigable à mimer tous les rôles à la fois. Il s’arrête essoufflé et boit à une bouteille qu’on lui passe.
— Pouah ! Qu’est-ce que c’est que cette saleté ? Palmeraie. J’aurais dû m’en douter. Vous n’auriez pas une bière ? On va reprendre. Mais pour nous donner du cœur, on répète le slogan : « La palme à Palmeraie. » Tout le monde avec moi, même les machinistes : la palme à Palmeraie ! Et maintenant tout le monde boit. Une, deux, trois, hop ! Et le chameau ? Le chameau a encore disparu. Idriss, ton chameau ! Il faut que le chameau boive aussi. Et même, tiens, ça fera plus vrai, avec une paille ! Idriss amène ton chameau, et dis-lui en berbère qu’il faut qu’il boive Palmeraie avec une paille !
*
Tard dans la nuit, toute l’équipe de tournage est réunie au café Francœur pour fêter le bouclage de la pub Palmeraie. Malgré la fatigue, l’atmosphère respire l’euphorie. Comédiens et techniciens entourent Mage d’une petite cour frondeuse et amicale.
— Moi, ce que je me demande, c’est ce qui se passe au montage. Parce que nous, on met en boîte. On n’a qu’une idée vague des impératifs de minutage. Le spot doit faire mettons quarante-cinq secondes. Vous vous rendez compte ?
— Non, impossible d’imaginer ça quand on tourne.
— Les chefs-d’œuvre du cinéma sont nés sur la table de montage ! profère Mage en levant un doigt.
— Ce qui est certain, c’est que la pub, c’est le sommet du cinéma. À tous points de vue : technique, artistique, psychologique.
— Oui, c’est vrai. Moi à la télé, je ne regarde que les pubs. Tout le reste fait ringard en comparaison.
— Moi aussi. J’ai un magnétoscope, c’est uniquement pour copier des pubs. Certains soirs avant de me coucher, je m’en paie une énorme tranche.
Mage s’épanouit, hilare, en entendant ces propos.
— Mais qu’est-ce qu’ils sont gentils, les gars de mon équipe ! C’est pour me flatter que vous dites ça, hein ? Parce que moi, vous savez qui je suis ? L’Eisenstein de la publicité !
— L’autre jour tu disais : l’Orson Welles de la publicité.
— Pourquoi pas ? Et demain je dirai : l’Abel Gance de la publicité.
— Il est inouï, ce gars ! Il y en a vraiment que pour lui. Mais nous, alors, qu’est-ce qu’on est ? On n’existe pas ? Tu la fais tout seul ta publicité ?
— Mais non, mais non, concède Mage. L’œuvre cinématographique est, comme la cathédrale gothique, une œuvre d’équipe, a écrit Hegel. Toutefois… toutefois… à toute équipe il faut un cerveau !
Les huées qui saluèrent ces propos furent interrompues par l’arrivée d’un petit homme à cheveux gris, le régisseur, toujours retenu par des questions d’intendance. Il se pencha vers Mage.
— Dites, patron, c’est rapport au chameau. Qu’est-ce qu’on en fait du chameau ? Il est attaché dans la cour du studio.
— Le chameau ? Quel chameau ?
Pour Mage, Palmeraie, et tout ce qui s’y rattachait, appartenait déjà à un passé révolu.
— Ben celui de la pub. Le chameau Palmeraie. Qu’est-ce qu’on en fait ?
— Comment, qu’est-ce qu’on en fait ? Mais on le rend à son propriétaire. On l’a loué pour la durée du tournage, non ?
— Mais pas du tout. Le patron du cirque, il a jamais voulu le louer, son chameau. Non, non, il nous l’a vendu bel et bien. Je vous en avais parlé. Trop heureux de s’en débarrasser. Vous pensez, une bête âgée, fourbue, crevarde.
— Alors, s’effare Mage, le propriétaire, c’est nous ?
— Exactement, précise le régisseur impitoyable, c’est votre chameau. Qu’est-ce qu’on en fait ?
— En somme, intervient un assistant, c’est comme les travailleurs immigrés. On croyait les avoir loués et pouvoir les renvoyer chez eux quand on n’en aurait plus besoin, et puis on s’aperçoit qu’on les a achetés et qu’on doit les garder en France.
Mage réfléchissait, mais selon son habitude, sa réflexion dérapait dans un sens imprévu.
— Avant toute chose, dit-il, je voudrais qu’on s’entende sur un point de vocabulaire. S’agit-il d’un chameau ou d’un dromadaire ?
— Il n’a qu’une bosse, dit la script. Donc c’est un chameau.
— Justement pas : le chameau a deux bosses. Cette bête n’en a qu’une, c’est donc un dromadaire.
— Non, c’est un chameau, intervint le cameraman.
— Un dromadaire, insista Mage. Cha veut dire « deux », meau « bosse ». Chameau : « deux bosses ».
— Pas du tout, c’est le contraire. Dro veut dire « deux », madaire « bosse ». Les îles Madères forment comme des bosses à la surface de la mer. Donc dromadaire : « deux bosses ».
Mage frappa sur la table.
— Taisez-vous tous ! Le seul ici qui sait de quoi nous parlons reste muet et silencieux au bout de la table. Idriss, mon enfant, tu es le chamelier ou le dromadairier de notre équipe. Alors tu prends la bête et tu l’emmènes…
Idriss était déjà debout.
— Je l’emmène où ?
— C’est vrai ça, où veux-tu qu’il l’emmène ton chameau ?
— Ah zut, gémit Mage. La journée est finie, non ? Apportez-moi un annuaire de téléphone.
Après quelques va-et-vient, il se trouva un annuaire de téléphone. Mage ayant changé de lunettes et mouillé son pouce, commença à le feuilleter.
— A B C, Abécédère, Abadie, Abat-jour, Abat-jour, Abat-jour… C’est incroyable ce qu’il peut y avoir comme fabriques d’abat-jour à Paris ! Paris, capitale de l’abat-jour. C’est la faute à Paul Géraldy :
Baisse un peu l’abat-jour, veux-tu ?
C’est dans l’ombre que les cœurs causent,
Et l’on voit beaucoup mieux les yeux
Quand on voit un peu moins les choses…
Ah voilà ce que je cherche : abattoir, abattoir. Ça, ce n’est plus du Paul Géraldy, mais alors là plus du tout ! Tiens, il y en a un pas tellement loin d’ici : Abattoirs hippophagiques de Vaugirard, 106 rue Brancion, XVe arrondissement. Voilà pour le chameau !
Idriss allait partir.
— C’est pas si pressé, reste encore avec nous, chamelier de mon cœur !
*
La nuit était encore noire quand Idriss sortit de la cour des studios Francœur en tirant au bout d’une corde l’ombre hautaine et misérable du chameau de Palmeraie. Sa mémoire avait enregistré les renseignements assez confus qu’on lui avait prodigués pour trouver les abattoirs hippophagiques de Vaugirard. Il en avait conclu en tout cas qu’il devait traverser tout Paris du nord au sud. La distance ne l’effrayait pas, et il avait l’éternité devant lui. Mais un chameau n’est pas une bicyclette. La silhouette ridicule et navrée surgissant dans l’aube grise et pluvieuse de Paris ébahissait les passants et agaçait les sergents de ville. Dès le début, l’un d’eux enjoignit à Idriss de quitter le trottoir et de marcher sur la chaussée, le long des voitures en stationnement. Mais les camions de livraison rangés en deuxième file constituaient de dangereux obstacles. L’un d’eux avait un chargement de légumes. Idriss constata avec frayeur que le chameau avait cueilli au passage un chou-fleur, et portait bien haut sa prise au risque d’ameuter les maraîchers. Il préféra s’arrêter, et le laisser manger son chou-fleur dans le caniveau, ce qu’il fit très lentement avec des blatèrements de satisfaction. Puis ils repartirent. Les coussinets mous du chameau glissaient sur les pavés gras. Une pluie fine emperlait son poil. Pourtant Idriss se sentait étrangement conforté par cette présence géante et maladroite. Il songeait aux regs de Tabelbala, aux sables de Béni Abbès. Contournant les voitures, arrêté aux feux rouges, s’engageant dans les passages souterrains, il entendait chanter en lui la chanson de Zett Zobeida :
La libellule vibre sur l’eau
Le criquet grince sur la pierre
La libellule vibre et ne chante parole
Le criquet grince et ne dit mot
Mais l’aile de la libellule est un libelle
Mais l’aile du criquet est un écrit
Et ce libelle déjoue la ruse de la mort
Et cet écrit dévoile le secret de la vie.
Ils arrivèrent devant un haut mur derrière lequel on devinait des arbres. Après cette nuit de lumières électriques et de fumée de cigarettes, Idriss aurait aimé se reposer dans un jardin. Il trouva un vaste portail ouvert. Il entra. Ce n’était pas vraiment un jardin, malgré la verdure. C’était le cimetière de Montmartre. À cette heure, il était désert. À côté de chapelles tarabiscotées, certaines tombes avaient la forme de simples blocs rectangulaires. Idriss se coucha sur l’une d’elles, et aussitôt s’endormit. Combien de temps dura son sommeil ? Très peu sans doute, mais il le transporta dans l’autre cimetière, celui d’Oran, où Lala Ramirez l’avait entraîné. La vieille femme était là, et elle l’apostrophait rudement en brandissant son poing au bout de son bras maigre. Elle l’apostrophait en français et avec une voix d’homme, et finalement elle le secoua par l’épaule. Un homme moustachu et coiffé d’une casquette à visière vernie se penchait sur Idriss, et il lui ordonnait sans douceur d’avoir à déguerpir avec son chameau. Idriss s’assit sur la pierre tombale. Ce fut pour voir le chameau dévaster une tombe voisine fraîchement fleurie. Ayant enfin trouvé une couronne mortuaire à son goût, il entreprit de l’effeuiller avec une lenteur méthodique. L’homme à casquette s’étranglait, parlait de violation de sépulture, et invoquait en professionnel l’article 360 du Code pénal. Il fallut se lever, arracher le chameau à ses chrysanthèmes, et chercher une issue dans un labyrinthe de monuments funéraires. Ils traversèrent une place, un marché, une gare d’autobus. Jamais Idriss ne s’était aventuré aussi loin de Barbès. À aucun moment pourtant, l’idée ne lui vint de planter là le chameau et de rentrer au foyer de la rue Myrha. Il se sentait en quelque sorte solidaire de cette bête. Elle l’obligeait à cette déambulation sinistre et ridicule, mais elle avait valeur de devoir pour le nomade saharien qu’il demeurait. Il était clair d’ailleurs que les passants affectaient de plus en plus de ne pas le remarquer à mesure qu’il quittait les zones populaires pour aborder les quartiers chics. Dès la gare Saint-Lazare, mais plus encore place de la Madeleine et rue Royale, plus personne ne parut voir son étrange équipage dans la foule pressée du petit matin. Après la périlleuse traversée de la place de la Concorde, il céda à la tentation de descendre sur la berge de la Seine pour échapper à l’enfer de la circulation. Des lambeaux de brouillards flottaient sur les eaux noires. Sous le pont Alexandre III des clochards, qui se pressaient autour d’un petit feu d’ordures, l’interpellèrent joyeusement en brandissant des litrons vides. Une femme, qui disposait du linge à sécher sur une péniche, s’interrompit et appela un enfant pour lui montrer le chameau. Un chien se précipita vers lui en aboyant. À nouveau, parce que le tissu des relations sociales se desserrait, il redevenait visible. Il côtoya les bateaux-mouches, remonta sur le quai, s’engagea sur le pont de l’Aima en direction de la tour Eiffel, passa sous son ventre, la tête levée, le regard perdu dans l’enchevêtrement des poutrelles. Le chameau, que rien n’avait pu émouvoir jusque-là, fit un brusque écart en poussant un grognement rauque devant un vieil homme qui tenait au bout d’un bâton une grappe de ballons multicolores. Ils trouvèrent enfin la rue de Vaugirard dont le nom sonna aux oreilles d’Idriss comme la clef du dédale où ils erraient depuis plusieurs heures. On lui avait dit en effet : rue de Vaugirard, et ensuite rue Brancion, et dans cette rue-là, au numéro 106, l’abattoir des chevaux. Il cheminait rue des Morillons, quand il fut surpris par un troupeau de vaches. Le crépitement de leurs sabots sur le macadam, leurs meuglements sourds, et surtout l’odeur de fumier qui les enveloppait étaient aussi surprenants en ces lieux que la présence du chameau de Palmeraie. Il semblait d’ailleurs que le chameau était sensible à la présence animale du troupeau de vaches, car il tressaillit, se rassembla et, doublant Idriss, se lança dans un petit trot dégingandé pour les rejoindre. Ils arrivèrent ainsi devant le portail du 40 rue des Morillons surmonté d’une tête de bœuf en métal doré. En effet si les chevaux entrent dans ces lieux de mort par la rue Brancion, c’est par la rue des Morillons que les bovins vont en enfer. Un enfer au demeurant d’aspect tout d’abord familier et même rassurant. Car Idriss se retrouva dans de vastes étables de bois et de paille, chaudes, fleurant bon le foin et la bouse, avec leur douce atmosphère de meuglements paisibles, de soupirs et de remuements ensommeillés. Il y avait, il est vrai, à l’autre bout des stalles, une petite porte par laquelle les vaches sortaient calmement l’une après l’autre sans se bousculer, comme pour aller à la traite ou à la pâture. Cette porte donnait sur une passerelle en pente, montant jusqu’à l’ouverture à guillotine d’une immense salle. Sur la passerelle, les vaches attendent, la tête posée sur la croupe de celle qui précède, pleines de confiante résignation. On dirait de braves ménagères faisant la queue, leur panier à la main, à la porte d’un magasin. La guillotine se lève. La première vache s’avance. La guillotine retombe derrière elle. Elle se trouve emprisonnée dans un cadre à quelque hauteur du sol. Le tueur attend que la tête plaintive se place en position convenable. Il applique son matador au milieu du front, entre les gros yeux inquiets qui se lèvent vers lui. Un claquement sec. La bête s’effondre sur les genoux. Le panneau gauche du cadre s’efface, et le grand corps, secoué de spasmes, bascule sur la grille du sol. L’égorgeur se baisse et tranche la carotide. Puis il attache la patte arrière droite de l’animal à une chaîne qui descend d’un rail aérien. La chaîne se tend, et le corps est soulevé par une patte, comme un lapin qu’un chasseur géant brandirait à bout de bras. Le corps glisse sur le rail, tandis qu’une fontaine vermeille arrose la grille. La patte arrière gauche bat l’air convulsivement. Le corps chaud et pantelant va rejoindre d’autres corps semblables qui peuplent la halle de suspensions énormes et funèbres. Des hommes coiffés, enveloppés et bottés de ciré blanc, les attaquent au tranchoir et à la scie électrique. Les peaux arrachées dévoilent d’immenses lustres qui brillent de leurs muscles rutilants et de leurs muqueuses diaprées. Des viscères fumants mauves et verts croulent dans des baquets. Un employé chasse au jet d’eau des débris organiques et une sanie marron qui refluent sur le sol vers les grilles d’évacuation. Il s’arrête soudain estomaqué. La haute silhouette du chameau vient d’apparaître dans le cadre du portail ouvert. Il appelle un collègue.
— Eh dis donc ! Viens voir ça ! Ben ça alors ! On aura tout vu ici : un bédouin avec son chameau. Alors là, on peut vraiment dire, y a plus de France !
Ils sont bientôt trois ou quatre équarrisseurs qui tournent en rigolant autour d’Idriss et de sa bête.
— Alors comme ça, tu nous amènes un chameau pour qu’on le transforme en biftèques ? Tu doutes de rien, mon gars !
— T’as déjà abattu un chameau toi ?
— Moi ? Tu me prends pour quoi ? Et tu vois le boucher qui achèterait ça ?
Le tueur est descendu de son estrade et s’adresse à Idriss.
— Moi, y en a tuer les vaches et les chevaux. Moi, y en a pas savoir tuer les rhinocéros. Où c’est-y qu’on tape pour tuer un chameau ? Sur sa bosse ?
— Tiens, un bon conseil : ramène-le en Afrique, son pays qu’il aurait jamais dû quitter.
— Ou alors laisse-le au Bureau des objets trouvés, c’est à deux pas d’ici, rue des Morillons !
*
Idriss s’en va. Mais avant de partir, ce berger a le malheur de passer par la halle d’abattage des moutons. Il y en a une vingtaine, égorgés, pendus par une patte, et ils s’agitent, comme autant d’encensoirs, en projetant leur sang sur les murs et les gens, tragique et grotesque ballet aérien.
Il ne sait où aller avec son chameau. Toute la fatigue de la nuit lui tombe sur les épaules. Il enfile des rues au hasard, traverse des avenues, repasse la Seine. Il a l’intention vague de regagner le foyer de la rue Myrha, mais aucune idée de la direction à prendre. Ce qui l’attire, ce sont des arbres, de plus en plus nombreux, la masse lointaine encore d’une frondaison. Il a enfin le soulagement de marcher sur la terre molle dans une allée qui longe les grilles de somptueuses demeures. Le chameau évite de justesse un drôle de petit train bleu et vert dont la sonnette tintinnabule éperdument. Des enfants se pressent devant une porte à guichet. C’est le Jardin d’acclimatation. Idriss les suit, et, sans doute grâce au chameau, on le laisse entrer sans billet. Il erre un moment entre la volière des rapaces et la « Rivière enchantée ». Et c’est la surprise : un autre chameau est là, une chamelle précisément, dont les petites oreilles rondes s’agitent en signe de bienvenue. Les deux bêtes se frottent flanc contre flanc. Leurs têtes moroses et dédaigneuses se rencontrent très haut dans le ciel, et leurs grosses lèvres pendantes se touchent. Idriss remarque sous un abri de chaume des ânes sellés et harnachés, et une mignonne charrette de bois verni à laquelle sont attelées deux chèvres. Des adolescents déguisés en Turcs – turbans, culotte de soie et babouches – s’affairent autour du chameau d’Idriss. On lui place une couverture brodée sur le dos, une têtière à grelots sur les oreilles, une muselière autour de la gueule. Des petits enfants se bousculent sur une sorte de grande échelle rouge, qui les met à bonne hauteur pour se jucher sur le dos du chameau.
Idriss s’éloigne, ivre de fatigue et de bonheur. Il côtoie le Palais des miroirs déformants, et s’observe gonflé comme un ballon, ou au contraire filiforme, ou coupé en deux au niveau de la ceinture. Il tire la langue à ces images grotesques de lui-même qui viennent s’ajouter à tant d’autres. Un concert de rires frais lui répond. Il voit son chameau pomponné qui passe majestueusement avec sur le dos une grappe de petites filles hurlant de joyeux saisissement. Le soleil déploie dans les feuillages des éventails de lumière. Il y a de la musique dans l’air.