CHAPITRE II
En revenant de la plage, Nick éprouva un amusement malicieux en constatant que Zoe, son robot domestique, le cherchait fébrilement dans tous les recoins du parc. Cela suffit à dissiper sa mélancolie. Il se garda bien de répondre à ses appels inquiets et vaguement réprobateurs. Il était las de devoir supporter à toute heure la vigilance de ce tas de ferraille doté de parole. Zoe n’était qu’un ersatz de compagnie. Il n’était bon qu’à trouver des jeux puérils et à faire des remontrances sentencieuses. Il était incapable de soutenir une conversation poussée, ni de répondre à ses questions. Il était réellement limité dans tous les domaines, et pas seulement intellectuels.
Nick se hâta de quitter le chemin pour s’enfoncer entre les massifs. Il ne se sentait pas d’humeur à faciliter la tâche de sa duègne. Il savait parfaitement se jouer du système de détection de Zoe et se rendre indécelable. De plus, il était plus leste, plus rapide, plus audacieux que lui. Il pouvait se mouvoir sans déplacer le moindre souffle d’air ni laisser trace de son passage.
Nick se faufila derrière la maison, et s’assurant qu’il n’était pas observé, escalada le mur à la façon d’une araignée, avec une agilité déconcertante. Il n’eut qu’à exercer une petite poussée sur la fenêtre mal fermée pour s’introduire dans sa chambre, et le tour était joué. Il s’assit sur le rebord de son lit et se prit la tête entre les mains.
Il resta ainsi près d’une minute, l’esprit vide, blotti dans la pénombre de ses paumes moites. Puis il secoua ses longues mèches brunes que la sueur avait collées contre ses tempes et ses pommettes saillantes, semblables à des idéogrammes. Tourna sur lui-même. Donna un coup de pied dans une pile de livres. Effleura l’idée de se pendre au plafond et d’attendre ainsi, tête en bas. Puis il trouva cela parfaitement ridicule et d’un intérêt sans grande portée.
Décidément, le temps était son pire ennemi. Il coulait sur son corps comme un fleuve au ralenti, sans couleur ni saveur. Il pensait que cela finirait par lui faire perdre définitivement la raison, ou tout au moins les parcelles qui demeuraient accrochées en lui.
Qu’est-ce qui avait bien poussé son précepteur actuel à ne pas venir lui rendre visite aujourd’hui ? Cette absence inattendue avait totalement bouleversé son organisation de la journée et l’avait plongé en plein désarroi. Non qu’il tînt à écouter les verbiages surannés du vieillard, mais au moins ceux-ci avaient-ils le mérite de rompre le silence de la grande demeure. C’était fâcheux.
— Il ne reviendra pas, dit-il à haute voix, je l’ai usé comme les autres. Ou bien il a pris peur… Pris peur ? Pris peur !
Il s’amusa à faire résonner ces deux mots piochés au hasard dans son ennui, de cent façons différentes entre les quatre murs de sa chambre mansardée, où flottait un relent d’humidité acide.
Puis il cessa brusquement, attentif au moindre souffle d’air…
Ses yeux s’agrandirent.
Il n’était plus seul. La maison comptait une autre présence. Zoe ? Non, il eût entendu Zoe et son cliquetis caractéristique de loin. Alors ? « Maman ? »
D’un bond il jaillit de sa chambre pour se précipiter dans l’escalier. L’imperméable de sa mère, tout imprégné du vent frisquet de la lande, bougeait encore sur le portemanteau de l’entrée.
— Maman ?
Il dévala l’étage au risque de se briser la nuque et fit irruption dans le salon, le cœur gonflé d’espoir. Il la trouva agenouillée devant la cheminée, qui se réchauffait mains et bras engourdis par la fraîcheur du crépuscule. La lueur des flammes dansait sur ses cheveux noirs et dessinait des ombres mouvantes sur ses traits fatigués. Elle était belle ainsi, dans la splendeur de ses quarante-cinq ans. Son corps avait commencé à s’alourdir quelque peu, mais son visage conservait cet éclat juvénile que le temps et les épreuves de l’existence n’avaient qu’à peine entamé.
Il adorait sa mère, et de fait, elle était la seule personne de chair et de sang à partager – fut-ce épisodiquement – sa morne claustration, quand bien même d’infranchissables barrières les séparaient encore.
Il réprima l’envie de courir vers elle, car, après tout, elle ne l’avait peut-être pas entendu arriver. Et il savait comme elle détestait le voir surgir dans son dos sans s’annoncer.
— Maman ! appela-t-il encore en guise d’approche.
Elle se retourna et lui sourit. Il y vit un encouragement de bienveillance et vint rapidement se serrer contre elle. Il goûta avec exaltation le contact de son corps ferme et tiède, contact toujours trop bref et frustrant.
— Nick Donovan, dit-elle en le repoussant cette fois encore avec une douce fermeté. J’ai encore trouvé Zoe complètement hagard dans le parc. Le pauvre craignait t’avoir perdu pour de bon. Quelle manie tu as de le persécuter de la sorte avec tes méchants tours ?
— Il est bête. Il m’exaspère. Et ne répond jamais à mes questions.
— Mon Dieu, évidemment, tes questions n’ont pas de sens et personne ne peut y répondre la plupart du temps ! M. Wax m’a justement contactée aujourd’hui pour me dire que…
— Qu’il avait peur et ne voulait plus me voir…
— Non, rétorqua vivement sa mère. Ce n’est pas la raison, et tu le sais très bien.
— M. Wax n’était pas différent de ceux qui l’ont précédé. Il est parti car au fond il avait peur. Comme les autres. Je peux sentir cela.
Il faillit ajouter :
« Toi aussi maman, tu as peur parfois. Je peux le lire dans ton regard, le deviner dans le tremblement de tes lèvres… Pas toujours, bien sûr. Je sais que tu luttes contre ce sentiment, mais… »
Il préféra s’en abstenir.
— Ce sont des idées que tu prends un plaisir masochiste à t’enfoncer dans le crâne, voilà tout. M. Wax n’est pas un mauvais bougre. Mais ton attitude le déboussolait, et il ne savait plus par quel bout te prendre, surtout ces derniers temps. Franchement, je comprends qu’il ait renoncé. Tu n’es vraiment pas commode. Qu’est-ce qui s’est donc passé entre vous ?
— Rien, maman.
— Á ce rythme, nous aurons épuisé tous les professeurs retraités des alentours dans peu de temps. Si encore ils ne se passent pas le mot avant. Je ne sais plus que faire, à vrai dire. Si tu y mettais un peu du tien, ça me ferait plaisir.
Il acquiesça machinalement, sans guère de conviction. Phyllis Donovan ébouriffa ses cheveux, en un geste rapide où se mêlaient découragement et perplexité. Puis elle prit son fils par les épaules et le fixa droit dans les yeux.
Nick sentit le danger et obtura son esprit à double tour.
— Ne me sonde pas, maman, il ne vaut mieux pas.
— Telle n’est pas mon intention, mentit-elle en rengainant vivement son pouvoir paramental. Mais je veux savoir une chose : où étais-tu caché durant tout le temps où Zoe te cherchait ?
— Dans mon repaire, sur la plage…
— Nick, tu traînes trop souvent sur cette plage. Si quelqu’un t’apercevait de la falaise… Est-ce que tu reçois des visites, durant mon absence ? Des visites que tu n’aurais jamais mentionnées devant moi ? J’imagine combien la solitude doit te peser, parfois, à rester ici seul plusieurs jours de suite avec pour toute compagnie un robot déglingué. Je t’en prie, dis-moi la vérité, c’est important.
— Tu allais me sonder, n’est-ce pas ?
— Oui, je voulais savoir.
— Nous avons passé un accord à ce sujet, je crois…
— Tu ne veux rien me dire ?
— Je n’ai rien à cacher. Non, je ne vois personne. Et je le regrette. Tu es satisfaite ?
— Juré ?
— Juré.
— D’accord, je suis convaincue. J’ai dû me tromper. En descendant de l’autobus, j’ai croisé un jeune garçon d’à peu près ton âge et… et il m’a semblé qu’il t’évoquait en pensée. Bien sûr, je ne suis pas catégorique, parce que ça s’est passé très vite, mais…
— Tu as lu dans son esprit ?
— Non, c’est plutôt une bribe mentale que j’ai accrochée par hasard. Je ne suis pas tranquille, néanmoins. Je sais bien que tes distractions sont déjà minces, mais promets-moi d’espacer tes promenades sur la plage. Ce garçon t’a peut-être aperçu, à ton insu…
Nick repensa à l’impression qui l’avait étreint tantôt, peu après son réveil.
— Je serai prudent.
La réponse parut satisfaire Phyllis et elle se détendit quelque peu. Elle prit un paquet de cigarettes sur la cheminée et en alluma une avec un brandon prélevé dans l’âtre. Elle tira une première bouffée de soulagement qui fusa haut vers les poutres.
— Bon, que décide-t-on pour le remplacement de ce bon M. Wax ? demanda-t-elle, complice.
Nick sourit, préparant ses pions.
— Je pourrais aller au collège du village…
— Oh, non, Nick, soupira Phyllis, déçue. On ne va pas remettre ça sur le tapis une fois de plus…
— Maman, je ne pourrai pas rester indéfiniment prisonnier ici…
— Tu dois absolument te convaincre que le monde extérieur est mauvais pour toi, Nick. Si tu sors de la propriété, tu cours de grands dangers contre lesquels je serais impuissante à te protéger. Impuissante, tu comprends, parce qu’on ne peut rien contre la folie collective… Dans quelques années, ce sera peut-être différent. Tu seras plus fort. Tu maîtriseras mieux tes pouvoirs.
— Tu veux dire que je saurai mieux supporter ma maladie ?
— Oui… Oui, c’est cela. Tu es encore trop jeune. Tu ne peux pas comprendre, et moi, je ne peux pas t’expliquer.
— Pourquoi ?
— Tu n’es pas comme les autres, Nick. Tu le sais parfaitement. Au-dehors, livré à toi-même, tu ne pourrais te défendre. On te ferait du mal…
— Les gens de l’extérieur ne sont pas tous des criminels, maman ! Tu vis bien parmi eux…
— Mais ils le deviendront pour toi.
— Ils ne tolèrent donc pas les malades ? se força à ironiser Nick.
— Ils ne tolèrent pas ceux qui sont différents d’eux. Le danger réside là. Crois-moi, le temps n’est pas encore venu. Il nous faut attendre.
— Tu me caches encore des choses, n’est-ce pas ?
— Certaines, oui, préféra avouer sa mère, parce que je pense que tu n’as pas les épaules suffisamment solides. Mais tu dois avoir confiance en moi. Plus tard, sans doute…
— En somme, tu ne veux pas me dire qui je suis réellement ?
— Pour l’heure, Nick Donovan, tu es mon fils, et cela doit te suffire.
— Admettons que je n’aie rien dit au sujet du collège. Je te laisse le soin de choisir le nouveau précepteur…
— Bien, je suis heureuse de voir que tu reviens à la raison. Mais cela ne m’explique pas ce qui te tracasse ces temps-ci…
Nick se demanda s’il devait ou non lui parler des rêves qui l’obsédaient fréquemment. Il décida finalement que c’était inutile, et se contenta de hausser les épaules.
— Nous sommes loin de tout, ici.
— Je sais, Nick, mais c’est pour notre sécurité que nous vivons dans cette maison. Bien sûr, elle est retirée, mais elle a au moins le mérite d’être confortable et paisible. Ici, les gens sont moins curieux qu’à la ville. Nous ne souffrons pas de la promiscuité. Imagine ce que serait ta vie à Logom City, dans un appartement exigu, au trois centième étage !
Phyllis Donovan cherchait tout en parlant un moyen de détourner la conversation et par là même de dissiper la tristesse du jeune garçon.
— Je ne repars que demain soir. Nous aurons le temps d’aller sur la plage ensemble, après le petit déjeuner. Mais en attendant, nous allons dîner comme des princes. Installe-toi, mon gars, c’est moi qui régale !
Nick sourit, et vit que ce sourire plaisait à sa mère. Aussi sourit-il une bonne partie de la soirée, jusqu’à l’heure de regagner sa chambre après un excellent souper aux chandelles, en tête à tête. Le peu d’alcool qu’il avait absorbé l’avait émoustillé. Il n’avait pas sommeil et demeura assis un long moment sur le rebord de la fenêtre, à contempler pensivement les lignes de fumée noires, toujours visibles malgré l’obscurité du ciel.
Il n’entendit pas sa mère approcher, en chemise de nuit, malgré l’hypertrophie de son ouïe. C’est que son esprit voguait bien loin par-delà les étoiles voilées, en quête d’un monde de collines bleues et d’arbres gigantesques.
— Tu les observes ? demanda-t-elle doucement pour ne pas l’effrayer.
Il se retourna, et sut, bien que leur peau ne fût pas en contact, qu’elle n’avait jamais été si proche de lui.
— Vraiment, tu ne les vois pas, maman ? insista-t-il presque implorant.
— Non, mon bonhomme, mes minces pouvoirs d’experte en tableaux ne me permettent pas de distinguer ces choses-là, et d’ailleurs, il existe peu d’êtres au monde qui en soient capables. Ton père…
— Tu veux dire que… que je n’imagine pas ces lignes ? Que… qu’elles existent réellement, mais demeurent invisibles pour la grande majorité des gens ? J’ai cru si longtemps que… Pourquoi avoir attendu ce soir, pour me l’apprendre ?
— Parce qu’elles représentent un danger, Nick…
— Un danger ? Mais… elles semblent tout à fait inoffensives !
— Le danger que tu me quittes pour toujours, comme autrefois ton père, que je n’ai plus revu…
— Elles conduisent donc quelque part ?
— Oh oui, à qui sait les emprunter…
— Mais où cela, maman, où cela ?
— Franchement, je n’en sais rien. Peut-être nulle part, en fait. Avant, je croyais que… Mais de telles choses ne peuvent exister, j’en ai pris conscience depuis.
— C’est pour ça que je ne peux pas sortir et vivre parmi les gens ? Parce que je peux voir ces lignes ? Et qu’eux non ?
— Oui, enfin en partie…
— Dis, maman, alors je ne suis pas réellement fou, c’est seulement que…
— Quelle drôle d’idée, bien sûr que non.
— J’avais presque fini par croire…
— Tu es trop seul, c’est cela qui te ronge. Crois-moi, cela prendra bientôt fin, mais il faut avoir un peu de patience. Mais allez, nous avons bien assez parlé pour ce soir. Chaque chose en son temps. Vite au lit.
Nick ravala la foule de questions qui se pressaient sur sa langue avec un sentiment amer de frustration. Il obtempéra comme un somnambule. Il avait encore du mal à croire ce qu’il venait d’entendre de la bouche de sa mère. Toute envie de dormir l’avait définitivement quitté.
Il resta les yeux grands ouverts dans le noir, bien après que sa mère eut regagné sa chambre. Il fredonna doucement le chuintement des vagues qu’il percevait au loin, derrière le rideau de silence du parc.
Puis il enfouit sa tête sous les draps.
La chose palpitait contre sa hanche, distillant une faible clarté rosâtre dans la semi-pénombre.
*
* *
Les réponses évasives du père n’avaient pas totalement satisfait le jeune Mullins, d’autant plus qu’il se demandait si celui-ci n’avait pas eu recours à quelque mensonge de son cru pour pallier son ignorance manifeste. Que les Vorkuls appartenaient à une race para-humaine plus ou moins éteinte aux origines incertaines et méprisables, régulièrement pourchassée par les polices planétaires pour divers larcins, qu’ils passaient leur existence à chanter dans l’espace comme la cigale de la fable et à quérir de nouveaux sons aux confins de l’Univers, cela, Mullins le savait déjà par les confidences de Gwyn.
Ce qu’il n’avait pu apprendre, en revanche, c’était la nature exacte de la Cage qu’ils portaient au côté, et la raison pour laquelle elle faisait l’objet de convoitises aussi fiévreuses de la part des collectionneurs de tous poils. Et aussi de ce qui advenait de la créature ainsi privée de cet étrange organe. Certes, le père avait émis l’hypothèse que la Cage était une sorte d’outil vocal externe, capable de mémoriser les Chants. Entre deux verres d’alcool fort, il avait tenté d’expliquer avec de longs silences que le trafic durait déjà depuis plusieurs décennies sans que personne puisse témoigner de la façon dont il avait pris naissance. Et aussi qu’à l’heure actuelle, une Cage valait autant qu’un tableau de maître du millénaire précédent, à cause notamment de la rareté des Vorkuls.
« – Ils ont tous fichu le camp, mon garçon, avait-il hoqueté. Avant, on en voyait fréquemment, ici ou là, mais on les a tellement pourchassés… Z’en ont eu marre. Ils ont dû trouver un coin tranquille où on les dérange plus. Sont pas normaux. C’est des démons, et de sacrés voleurs. C’est vrai, ça. Quand j’étais plus jeune, et que je voyageais davantage sur d’autres mondes, on pouvait les entendre à l’extérieur du vaisseau. Ouais, ouais, en plein espace, fiston. Ils chantaient. Pas comme nous, bien sûr. Plutôt comme des baleines ou les poissons, tu vois… Il n’était pas rare que le commandant de bord leur fonce dessus. C’était dangereux. Ils pouvaient déglinguer nos radars avec leurs cris. Eh oui, gars, j’ai connu ce temps. J’ai pas toujours été rivé mes deux pieds au sol. Maintenant, je suis sûr qu’ils sont loin. Ils ne se hasarderaient plus dans nos mondes habités. Pas fous. »
Mullins pensait que cela ne s’arrêtait pas là. Que les Cages avaient une signification plus profonde. Mais il pensait, avec juste raison, avoir épuisé l’érudition du père sur le sujet. Et aussi, ne voulait pas donner l’impression de s’y intéresser de trop près. Il ne tenait pas à éveiller ses soupçons. Quelle eût été sa réaction s’il avait appris qu’un Vorkul se terrait dans l’une des propriétés voisines, au bout de la lande ?…
Comment était-il là, c’était la question. Visiblement, cette maison était son refuge. Il devait y vivre claustré, et sans guère de contacts avec le monde extérieur. Mullins imaginait ce que pouvait être cette existence d’ermite, et il sentait le remords affluer dans son cœur.
Au fil des heures, il n’était plus aussi sûr d’avoir le cran nécessaire pour emboîter le pas de Gwyn, le moment venu. Il n’avait pas sa froide détermination, son avidité féroce pour tout ce qui touchait à l’argent et aux choses de plaisir qu’il pouvait procurer. Ni sa haine pour le milieu rural dans lequel il donnait l’impression d’étouffer.
Mullins n’était pas friand du bourdonnement des grandes villes. Les échos qui lui parvenaient de temps à autre de Logom City, la mégapole principale, lui semblaient autant de bruits étrangers émanant d’un univers différent. Et guère susceptibles de le pousser à commettre un acte répréhensible à ses yeux, sinon à ceux de la loi. Les Vorkuls étaient chassés ouvertement, Gwyn l’avait dit. Les premiers fournisseurs de Cages étaient les policiers. Mais peut-être mentait-il ?
Mullins ralentit son pas. S’il n’avait pas été aussi lâche, il se serait bien gardé d’accepter ce rendez-vous avec lui. Maintenant, il se retrouvait pris au piège de sa propre vantardise. Cette fois, il en était sûr, sa mère n’avait pas cru un traître mot de son histoire de rattrapage de cours. Mais sans doute considérait-elle avec indulgence ce qu’elle devait prendre pour une frasque sentimentale. Mullins se faisait honte. Il fut même sur le point de faire demi-tour, quitte à se faire porter malade demain pour ne pas subir les railleries publiques de son condisciple. Quitte aussi à renoncer fréquenter ces grandes filles dont celui-ci vantait les prouesses dans un lit. Mais il sentait bien que ce serait au-dessus de ses forces que…
— Ho ! Mullins ! Eh bien, vieux, on dirait que tu traînes les pieds, à ce que je vois !
Le jeune garçon tressaillit brusquement. Comme il fixait la pointe de ses galoches tout en marchant, il n’avait pas vu surgir Gwyn d’un repli de terrain. Maintenant, il se trouvait face à lui, tout penaud, par un mauvais hasard.
— Quelle drôle d’idée ! lança-t-il en guise de réponse, d’une voix mal assurée.
— Je venais à ta rencontre, des fois que tu ne tiennes pas ta promesse.
Gwyn le considérait du haut de son mètre quatre-vingts précoce, l’air moqueur et suffisant. Savait-il lire dans les pensées, comme certaines gens de la grande ville ? Il décida que non. Demanda crânement :
— Alors, on y va ?
— Tu es bien décidé ?
— Dès que tu m’auras dit comment tu comptes procéder.
— Très simple. Nous pénétrons dans la propriété par la plage. Nous trouvons cette saleté de Vorkul et nous lui coupons sa Cage. J’ai fait une reconnaissance cet après-midi. Nous n’aurons aucun mal. Et nous serons riches, Mullins, comme tu ne l’as jamais rêvé !
— C’est encore à voir…
— Quoi, tu n’as pas confiance ? Ou peut-être monsieur commence-t-il par avoir des prétentions ?
— Pour moitié seulement.
— Pour moitié ? Qui t’a dit que tu aurais la moitié du pactole, face de rat ? Oh ! je vois, il te pousse des dents, on dirait ! Des dents de Vorkul ! On avait dit trente pour cent. C’est moi qui fais le gros du boulot… Et aussi, je suis le seul à savoir avec qui négocier notre acquisition.
— Cinquante, ou je fais demi-tour.
— Tu as les foies, c’est tout.
— Pour trente pour cent, oui. Et puis qui c’est, ton acheteur ? Qui te dit qu’il tiendra ses engagements une fois le coup réussi ?
— Tu me prends pour un guignol ? On ne me roule pas facilement, si tu ne le savais pas.
— Moitié, moitié, ou rien.
Mullins n’en revenait pas de sa propre audace. Il avait le secret espoir que Gwyn, ulcéré, lui balance son poing sur le nez et coure chercher un partenaire moins gourmand. Ainsi, personne ne pourrait dire que c’était par manque de tripes qu’il avait renoncé à l’aventure. Mais à sa grande déception, après une hésitation, Gwyn haussa les épaules en laissant échapper un petit rire forcé.
— Bon, ça prouve au moins que tu as quelque chose entre les jambes. Mais à ce tarif, dis-toi qu’on partagera les corvées.
Mullins était surpris. Il se demanda pour la première fois si Gwyn n’avait pas un réel besoin de lui dans cette expédition. Á tort ou à raison, cela le flatta. Il sentit des ailes pousser à son courage plaintif. Pour un peu, il se serait porté en tête. Peut-être était-ce tout bêtement ce que l’aîné cherchait…
— Si tout se passe bien, je te promets que tu ne seras plus puceau d’ici la fin de la semaine ! Allez, on se met en route. Assez traîné.
Mullins hocha la tête, enterrant pour de bon ses derniers scrupules. Gwyn avait su s’y prendre. Il avait partie gagnée et entoura son jeune complice de son bras resté libre.
L’autre portait un sac de toile fermé par des agrafes…
*
* *
Juché sur le sommet d’un tertre, Hagon Balger les observa qui s’éloignaient sur la lande envahie par le crépuscule, jusqu’à ce qu’ils eussent totalement disparu. Ses prunelles rouges luisirent de contentement derrière le masque de matière hologramme qui lui couvrait le visage. Il savait que l’élément déterminant de la réussite de son plan venait de se mettre en place. Ces innocents jeunes gens n’étaient que des jouets entre ses mains. Ils ignoraient tout de leur véritable place dans la stratégie complexe de la créature à peine vivante. Ils allaient agir comme l’amorce d’un processus infaillible sur lequel il avait longuement médité, depuis le jour où il avait retrouvé la trace de Phyllis Donovan et de son fils non humain.
Il était comme un félin posté immobile devant la sortie d’un terrier habité. Il huma le vent du soir, envahi par un réconfortant sentiment de plénitude. Bientôt, il se remettrait en route, mais il ne serait plus seul.
Il se demanda s’il aurait le temps de mourir, avant de quérir son nouveau guide. Il décida que oui.
Et il s’enfouit dans le sable de la dune…