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J’étais si fatiguée quand le shérif et son équipe nous libérèrent enfin, que j’eus du mal à me concentrer lorsque je pris le volant pour regagner Dallas. En fait, nous nous arrêtâmes bien avant Garland. Prenant soudain conscience que rien ne pressait, j’empruntai la première sortie. Nous étions au milieu de nulle part mais c’était un nulle part doté d’une autoroute et de motels. Celui dans lequel nous descendîmes était moche mais au moins, nous étions sûrs que personne ne nous tirerait dessus à travers la fenêtre.
Certains éléments me paraissaient encore flous mais Chip et Drex étaient morts.
Tolliver avala ses médicaments et nous nous couchâmes. Les draps étaient froids et humides, aussi je me relevai pour monter le chauffage. Le souffle faisait gonfler les rideaux, ce qui m’agace prodigieusement. Ayant déjà connu ce problème, j’emporte partout avec moi une grosse pince. Une fois de plus, je me félicitai de mon sens de la débrouillardise. Lorsque je me rallongeai, Tolliver s’était endormi.
Le soleil brillait quand je me réveillai. Tolliver était dans la salle de bains. Il se la-vait au gant de toilette en grommelant.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je rêve de prendre une douche.
— Je suis désolée mais il va falloir patienter encore quelques jours.
— Ce soir, on couvrira le pansement d’un sac plastique. Je me dépêcherai de sortir avant que le ruban adhésif ne se décolle.
— D’accord. Que veux-tu faire aujourd’hui ?
Il ne répondit pas.
— Tolliver ?
— Silence.
Je me levai et pénétrai dans la salle de bains.
— Tu boudes ? En quel honneur ?
— Aujourd’hui, nous devons parler à mon père.
— C’est une obligation ?
— C’est une obligation.
— Ensuite ?
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— Nous roulerons en direction du coucher du soleil. Nous allons rentrer à Saint Louis et rester tranquilles quelques jours. Juste toi et moi.
— Excellente idée. Je regrette de ne pas pouvoir passer directement à l’étape «
juste toi et moi ».
— Je croyais que tu serais impatiente de le confronter. Il avait commencé à se raser ; il marqua une pause,
une joue encore luisante de gel. Moi aussi, je l’avais cru.
— À vrai dire, il y a des choses que je n’ai pas envie d’entendre, avouai-je. Je n’ai jamais imaginé que je réagirais ainsi. J’ai attendu si longtemps.
Il tendit son bras valide vers moi et me serra contre lui.
— Je t’avais proposé de quitter le Texas aujourd’hui. J’ai réfléchi. C’est impossible.
— Je comprends.
J’appelai l’infirmière du Dr Spradling et, suivant les instructions que m’avait données le médecin, lui annonçai que Tolliver n’avait pas de fièvre, ne saignait pas, que sa plaie n’avait pas rougi. Elle me recommanda de veiller à ce qu’il prenne ses médicaments et le problème fut réglé. Malgré les événements de la veille, Tolliver était en meilleure forme et j’étais convaincue qu’il se rétablirait très vite.
Le trajet jusqu’à Dallas s’effectua sans souci ; la circulation était fluide. Nous devions retrouver la maison de Mark où nous ne nous étions rendus qu’une seule fois dans le passé. Mark est un homme solitaire et je me demandai comment lui et Matthew s’entendaient.
Je fus surprise de constater que la voiture de Mark était garée dans l’allée. Son pavillon est encore plus petit que celui de Hank et Iona. Machinalement, je pris la mesure des bourdonnements dans le quartier. Ils étaient faibles. Pas de morts ici.
Un étroit ruban de béton menait de l’allée à l’entrée. Les toiles d’araignée avaient envahi les appliques de part et d’autre de la porte. Quant au jardin, il était inexistant.
Le propriétaire des lieux était négligent.
Mark nous ouvrit.
— Tiens ! Qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes venus voir papa ?
— Oui, répondit Tolliver. Il est là ?
— Oui. Papa ! Tolliver et Harper !
Il s’effaça pour nous laisser entrer. Il portait un pantalon de survêtement et un vieux tee-shirt. De toute évidence, il n’allait pas travailler aujourd’hui.
— Désolé. C’est mon jour de congé. Je ne me suis pas habillé pour recevoir.
— Nous débarquons à l’improviste, murmurai-je.
Le salon était presque aussi Spartiate que celui de Renaldo : un grand canapé en cuir et son fauteuil assorti, une télévision à écran géant, une table basse. Pas de lampes de lecture. Pas de livres. Une photo encadrée de nous tous, les cinq enfants, devant le mobile home. J’avais oublié qu’elle existait.
— Qui nous a photographiés ?
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— Une amie de ta mère. Papa l’a rangée avec le reste de ses affaires quand il est al-lé en prison. Il l’a ressortie en récupérant ses cartons du garde-meubles.
Je la contemplai longuement et les larmes me vinrent aux yeux. Tolliver et Mark se tenaient côte à côte. Mark ne souriait pas. Les coins de la bouche de Tolliver étaient très légèrement remontés mais son regard était sombre. Cameron avait un bras autour de la taille de Mark et tenait Mariella par la main. Mariella était hilare.
Comme la plupart des gosses, elle adorait poser pour l’objectif. Je portais Gracie - elle était si menue ! De quelle Gracie s’agissait-il ? Gracie après l’hôpital.
— C’était juste avant, marmonnai-je.
— Juste avant quoi ?
— Tu sais bien ! Juste avant la disparition de Cameron. Il haussa les épaules.
Nous étions toujours debout quand Matthew apparut, en jean et chemise de fla-nelle.
— Je dois partir pour le boulot dans une heure mais je suis content te voir.
Il s’était adressé à Tolliver mais il se tourna vers moi et me sourit. Je demeurai impassible.
— Nous avons rendu visite aux Joyce hier, annonçai-je. Chip et Drex ont parlé de toi.
Il eut un tressaillement.
— Ah, bon ? Qu’avaient-ils à raconter ? Ce sont des gens très riches, n’est-ce pas ?
Ceux du ranch ?
— Tu sais pertinemment qui ils sont, riposta Tolliver. Us sont venus chez nous autrefois.
Mark porta son regard de son frère à son père.
— C’est pour eux que vous avez travaillé la semaine dernière ?
— Nous nous sommes entretenus avec pas mal de personnes ces jours-ci, enchaî-
nai-je. Ida Beaumont, entre autres. Vous vous souvenez d’elle ?
— La vieille qui a vu ta sœur monter dans le pick-up bleu, répondit Matthew.
— Sauf que ce n’était pas elle. Ils me fixèrent, sidérés.
— Je t’ai aperçu au cabinet du médecin, ajoutai-je à l’intention de Matthew.
Il ravala sa salive.
— J’ai consulté un spécialiste il y a deux jours, m’expliqua-t-il d’un ton prudent. Je tousse beaucoup depuis que je suis sorti de…
— Tais-toi ! interrompis-je. Nous savons que tu as pris le bébé de Mariah. Ce que nous ignorons, c’est ce qu’est devenue la véritable Gracie.
Il y eut un long, long silence. L’atmosphère était étouffante.
— C’est absurde, Tolliver ! protesta Mark. Qui est cette Mariah?
— Papa est au courant, Mark. Dis-nous, papa, qui est cette petite fille qui vit avec Iona et Hank ?
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— C’est l’enfant de Mariah Parish et Chip Moseley. Cette révélation n’était pas du tout celle que j’attendais.
— Pas de Mariah Parish et Richard Joyce, précisai-je, juste pour m’assurer que j’avais bien compris.
— Chip m’a avoué que M. Joyce n’avait jamais couché avec Mariah. Il a prétendu que le bébé était de lui.
Mark nous observait les uns et les autres, visiblement perplexe.
— Je fournissais de la drogue à Chip, enchaîna Matthew. Lui et Drex venaient souvent faire la fête dans notre quartier. Chip a toujours été malin et brutal. H a été bal-lotté de famille d’accueil en famille d’accueil dans son enfance et il était bien décidé à se forger une place parmi les riches. Richard Joyce l’a embauché et il a commencé tout en bas de l’échelle. À force de bosser, il s’est rendu indispensable. Après son divorce, il s’est peu à peu rapproché de Lizzie. Il connaissait Mariah : ils avaient vécu dans la même famille d’accueil pendant plusieurs mois. D l’a aidée à obtenir une place chez les Peaden. Chip s’est arrangé pour que Richard se lie d’amitié avec les Peaden et par conséquent, rencontre Mariah. Après le décès de M. Peaden, Mariah a demandé à Richard s’il avait une place à lui offrir. Il avait eu un AVC et ses proches l’encourageaient à prendre quelqu’un à demeure. La perspective de se faire dorloter par une fille aussi jeune et jolie que Mariah lui a plu, même s’il n’avait aucune intention de la séduire. Elle savait qu’il avait le cœur fragile. Elle savait qu’il l’appréciait.
Elle espérait seulement qu’il lui laisse un peu d’argent. Elle avait de l’affection pour lui.
— Que s’est-il passé ? demandai-je.
— Elle n’avait pas prévu de tomber enceinte mais quand elle a découvert son état, elle a repoussé l’échéance jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Elle portait des vêtements amples et des salopettes parce qu’elle ne voulait pas que le vieil homme devine qu’elle avait un amant. Et elle craignait sa réaction s’il apprenait qu’elle avait subi un avor-tement. Elle était solide mais pas suffisamment pour interrompre sa grossesse. En apprenant la nouvelle, Chip a sauté au plafond. Elle était déjà enceinte de huit mois.
Il est venu à Texarkana acheter de la dope. Pendant qu’il était là, Drex a téléphoné pour dire qu’il était seul dans la maison avec Mariah et qu’il y avait eu un problème.
Elle avait accouché toute seule mais elle saignait abondamment. Le temps qu’il coupe le cordon et emmaillote le nouveau-né (il avait l’habitude de mettre bas les veaux et les poulains) elle agonisait. Chip est parti comme un fou. Il m’a rappelé plus tard pour me supplier de le débarrasser du poupon.
— Il n’en voulait pas.
— Absolument pas.
— Et tu lui as proposé de l’aider en pensant qu’un jour peut-être, tu pourrais souti-rer de l’argent aux filles Joyce en affirmant que l’enfant était de leur grand-père.
— Je sais, c’était mesquin, admit-il, le regard voilé. J’en suis conscient. Mais rappelle-toi comment j’étais à l’époque. C’était un bon plan pour empocher du fric, un plan que je pouvais mettre en veilleuse, au cas où…
— Pendant ce temps, ta propre fille était mourante parce que tu avais refusé de l’emmener aux urgences, crachai-je. A moins qu’elle n’ait déjà succombé quand tu as reçu le coup de fil de Chip ?
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— C’est comme ça que tu t’es procuré un autre bébé ! explosa Mark.
Jamais je ne l’ai vu aussi bouleversé.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit, papa ? Matthew arrondit les yeux.
— Tu savais que ce n’était pas Gracie ? Je ne me suis jamais préoccupé de toi ! Tu n’étais pratiquement jamais là. Comment l’as-tu su ?
Toutes les pièces du puzzle s’imbriquèrent d’un seul coup. J’inspirai profondé-
ment.
— J’ai la réponse : c’est Cameron qui le lui a dit. Elle ne s’en est pas aperçue tout de suite, pas plus que nous. Il lui a fallu un moment pour s’en rendre compte. Mais pour son exposé de biologie, elle avait étudié le rapport entre la génétique et la couleur des yeux. Toi et maman ne pouviez pas avoir un enfant aux yeux verts.
Mark s’affaissa sur le canapé. Ses jambes ne le soutenaient plus.
— Papa, elle allait appeler la police. Elle allait leur dire que tu avais kidnappé un nouveau-né pour prendre la place de Gracie parce que Gracie était morte.
— C’est donc toi, Mark, chuchotai-je. Tu l’as enlevée alors qu’elle rentrait du lycée.
Tu lui as dit… que lui as-tu dit, au juste ?
— Que tu avais eu un accident. J’étais à moto ce jour-là, je lui ai expliqué qu’on devait laisser son sac à dos. Elle n’a posé aucune question. Elle est montée. Je me suis dirigé vers l’hôpital mais en chemin, je me suis arrêté à une station-service désaffectée en prétextant un problème de pneu. Je lui ai demandé d’aller voir s’il y avait une pompe à air, derrière le bâtiment. Je l’ai suivie.
— Comment t’y es-tu pris ?
Il me contempla avec une expression que j’espérai ne jamais revoir. Il était hon-teux, horrifié et il était fier de lui.
— Je l’ai étranglée. J’ai de grandes mains et elle était si menue. Ça n’a pas été long.
J’ai dû l’abandonner là, je ne pouvais pas la remettre sur la moto. J’y suis retourné plus tard avec le pick-up de papa. J’aurais préféré la laisser où elle était mais j’avais peur que tu ne la découvres, espèce de monstre.
Saisie d’un vertige, je me laissai choir dans le fauteuil. Tolliver frappa Mark de toutes ses forces et Mark chuta sur le côté, un filet de sang dégoulinant de sa bouche.
Matthew était resté cloué sur place, bouche bée.
— J’ai fait ça pour toi, papa, grommela Mark. Il expectora du sang et une dent.
— Pour toi, papa, répéta-t-il.
— Ils m’ont arrêté malgré tout, répliqua Matthew comme si c’était l’aspect le plus important de l’histoire.
— Où est-elle, Mark ?
— Toi et ta famille, vous n’êtes qu’une bande d’emmerdeurs. D’abord le bébé, puis Cameron qui voulait dénoncer papa et maintenant, Tolliver qui veut t’épouser.
— Où est ma sœur, Mark ?
Je voulais l’enterrer, enfin. Je voulais retrouver ses ossements. La reconnaître une dernière fois. Quelque part du côté de Texarkana, elle m’attendait. Je voulais que
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Mark me précise l’endroit où il l’avait cachée. J’étais pressée de m’y rendre. Je télé-
phonerais en route à Peter Gresham pour qu’il m’y rejoigne.
— Je ne dirai rien. Tu ne peux pas me faire arrêter tant que tu ne l’auras pas retrouvée et je ne dirai rien. Mon père et mon frère non plus. C’est notre parole contre la tienne.
— Où est ma sœur?
Matthew fixait Mark comme s’il ne l’avait jamais vu de sa vie.
— Évidemment que je vais prévenir les flics ! gronda Tolliver. Pourquoi m’en pri-verais-je ?
— Nous formons une famille, Tolliver. Si tu parles de Cameron, il faudra parler de Gracie et elle n’appartiendra à personne d’autre qu’à Chip. Iona et Hank seront obligés de la lui rendre. Tu imagines ce qu’il fera d’elle ?
— Chip est mort, Mark. Il s’est suicidé hier. Mark marqua une pause, interloqué.
— Alors elle ira en famille d’accueil, comme Harper.
— Tu me fais chanter en menaçant mon autre sœur ? Mark, tu es un minable, une ordure. J’ai du mal à croire que tu sois du même sang que Tolliver.
On frappa à la porte. Merde !
Apparemment, j’étais la seule à pouvoir bouger. Je me levai et me dirigeai vers le vestibule. J’étais soulagée de pouvoir tourner le dos à Mark et à Matthew.
J’étais tellement engourdie que la présence de Manfred me sembla presque normale.
— Tu tombes mal.
Cependant, j’attendis qu’il m’explique la raison de sa visite.
— Il loue un box sous un faux nom, déclara Manfred. Il y a transporté le corps. Je sais où.
J’en avais le souffle coupé.
— Dieu soit loué ! murmurai-je, les joues ruisselantes de larmes.
Nous appelâmes la police. J’eus l’impression qu’ils mettaient des heures à arriver alors que seulement quelques minutes s’étaient écoulées. Nous eûmes beaucoup de mal à leur expliquer la situation.
Nous avions pris la carte-clé de Mark dans son portefeuille avant de monter dans la voiture de Manfred. Tolliver était sur la banquette arrière. Il avait expliqué à l’inspecteur que son frère venait d’avouer le meurtre de Cameron et que son père préférait rester auprès de lui, puis nous avions filé.
Nous accédâmes au centre de stockage grâce à la clé et y pénétrâmes en laissant le portail ouvert. Un véhicule de patrouille devait nous rejoindre mais nous refusions de patienter.
— J’ai su que c’était lui en touchant le sac à dos, nous expliqua Manfred en adop-tant un ton aussi modeste que possible. Je l’ai suivi.
— C’est donc à cela que tu es occupé depuis deux jours.
— Il est venu à deux reprises.
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J’étais effarée. Mark était-il rongé par la culpabilité au point de se sentir obligé de veiller sur la dépouille de Cameron ? Ou, comme un écureuil qui cache ses noisettes à l’approche de l’hiver, avait-il peur qu’on ne le lui vole ?
Je m’étais trompée sur son compte. Si j’en souffrais tant maintenant, qu’en était-il de son frère ? J’observai Tolliver à la dérobée mais il était impavide.
Manfred s’arrêta devant l’unité 26 et se servit de nouveau de la carte-clé.
L’espace était à moitié vide. Je reconnus quelques objets en provenance de notre taudis et me demandai pourquoi Mark avait tenu à les conserver. Sans doute avait-il pensé que Matthew voudrait les récupérer un jour. Je fermai les yeux et me mis à chercher.
Le bourdonnement me parvint d’un énorme coffre à couvertures tout au fond du box. Je repoussai d’un geste brusque le carton plein de revues et les casseroles empilées sur le dessus. J’y posai les mains. J’étais incapable de l’ouvrir. Je me plongeai à l’intérieur par la pensée et…
Je retrouvai ma sœur.
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