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Manfred était vexé que j’aie protesté quand Tolliver avait insisté pour qu’il m’accompagne.

— Tu ne crois pas que je peux t’être utile ? me demanda-t-il, le regard triste.

— Manfred, commençai-je, excédée… je ne sais pas quoi faire de toi, voilà tout.

— J’ai mon idée, riposta-t-il en remuant des sourcils. Il faisait le pitre mais il était sérieux. Au moindre

encouragement de ma part, Manfred nous réserverait une chambre d’hôtel aussi vite qu’il dégainerait son portefeuille.

Le hic, c’est que c’est moi qui devrais payer parce qu’il n’avait probablement pas un cent sur lui. De quoi vivait-il ? Sa grand-mère, Xylda Bernardo, avait fait partie des charlatans flamboyants mais elle avait eu un véritable don. Simplement, il ne se manifestait pas toujours au bon moment et quand les voix ne lui parlaient pas, elle avait eu une fâcheuse tendance à improviser. Son activité ne lui avait pas rapporté grand-chose et son flair pour le drame l’avait entraînée à pousser son métier jusqu’à la caricature.

Manfred est beaucoup plus rusé. Lui aussi a un don. Je ne connais ni l’éventail ni la profondeur de ses capacités psychiques mais j’ai la sensation que le jour où il les aura aiguisées et affûtées, il deviendra riche.

Pour l’heure, ce n’était pas le cas.

Primo, rétorquai-je, ignorant le sous-entendu, je dois faire un saut à ma chambre pour me changer. Ensuite, nous irons à l’autre hôpital, celui où l’on a transporté l’inspecteur Powers.

— Le Dallas Cowboy ? Parker Powers ? s’exclama Manfred, soudain rayonnant.

J’ai lu un article sur lui dans Sports Illustrated, à l’époque où il est devenu flic.

— Je ne t’imaginais pas fan de football, avouai-je. La vie n’est-elle pas un proces-sus de réévaluation ?

— Tu rigoles ? J’adore le football. J’ai joué dans l’équipe de mon lycée.

Je le dévisageai, dubitative.

— Ne te fie pas à ma taille. Je cours très vite. Et c’était un petit établissement, ils n’avaient pas grand choix, ajouta-t-il en toute honnêteté.

— Quel poste occupais-tu ?

— J’étais tight end, m’annonça-t-il sans sourciller.

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Décidément, pour Manfred, le football, c’était du sérieux.

— Intéressant, murmurai-je et j’étais sincère. Manfred, ce n’est pas pour changer de sujet mais pourquoi as-tu décidé de parcourir tout ce chemin alors que je t’avais dit que je me débrouillerais seule ?

— J’ai eu le sentiment que tu étais dans le pétrin.

Il m’observa à la dérobée puis se concentra sur le pare-brise de sa voiture. Si j’étais suivie (ce qui me paraissait grotesque), la Camaro défoncée de Manfred brouillerait les pistes.

— Ah oui ?

— J’ai vu quelqu’un tirer sur toi, poursuivit-il d’un ton grave. Je t’ai vue tomber.

— Est-ce que… Quand tu es entré dans la chambre de Tolliver, tu n’étais pas sûre que je sois encore vivante, n’est-ce pas ?

— J’avais regardé les informations télévisées et rien n’indiquait que tu étais morte.

En revanche, j’ai appris qu’un policier de Garland avait été touché. On n’avait pas encore révélé son nom aux journalistes. J’étais presque sûr que tu allais bien. Mais je voulais m’en assurer personnellement.

— Tu as donc sauté dans ta voiture, conclus-je, médusée.

— Je n’étais pas si loin que ça. Il y eut un petit silence.

— D’accord, je mords à l’appât, concédai-je. Où étais-tu ?

— Dans un motel à Tulsa. J’avais un contrat là-bas.

— Tu es officiellement dans le métier, désormais ?

— Oui. J’ai un site Web, toute l’artillerie.

— Comment fonctionnes-tu ?

— Je demande vingt-cinq dollars pour une réponse à une question. Cinquante dollars pour une consultation si on me donne le signe astrologique et l’âge. Et si je dois me déplacer pour une séance privée c’est… beaucoup plus cher.

— Et ça marche ?

Je m’étais complètement trompée sur la situation financière de Manfred.

— Pas mal, avoua-t-il avec un demi-sourire. Bien sûr, je profite de la réputation de Xylda. Dieu ait son âme !

— Elle doit te manquer.

— Énormément. Ma mère est une femme charmante, précisa-t-il avec l’air de quelqu’un qui fait son devoir^ Mais ma grand-mère m’a apporté plus d’amour et j’ai fait! de mon mieux pour prendre soin d’elle. Ma mère travaillait sans arrêt, je ne me souviens pas de mon père, Xylda était donc ma… mon chez-moi.

Jolie métaphore, songeai-je.

— Je suis désolée que tu l’aies perdue. Je pense sou-! vent à elle.

— Merci… Elle t’appréciait, tu sais.

Nous accomplîmes le reste du trajet en silence. Pendant que je me préparais, Manfred se rendit à l’endroit où Parker Powers était tombé la veille. Il espérait y détecter

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des ondes et savait que je serais plus à l’aise s’il n’était pas dans la pièce. Lorsqu’il frappa à ma porte, j’étais habillée, maquillée autant que le permettait mon visage parsemé de minuscules coupures et d’attaque pour l’étape suivante. Manfred tapa l’adresse de l’hôpital sur le clavier de son GPS. Parker Powers était au Christian Mé-

morial. Pourquoi ne l’avait-on pas transporté là où était Tolliver ? Tous deux souffraient de blessures par balle, ce n’était donc pas un problème d’équipement des urgences.

J’étais fascinée par le GPS de Manfred et comme j’envisageais d’en offrir un à Tolliver pour son anniversaire, nous discutâmes marques et modèles jusqu’à notre arrivée. Je ne voulais pas réfléchir à la visite que je m’apprêtais à faire.

Toutes les villes du monde prétendent subir les pires embouteillages. Dallas a grandi très vite et nombre de ses habitants récemment installés dans la ville n’ont jamais conduit en zone urbaine. Aussi, selon moi, Dallas l’emporte haut la main. La congestion s’étend aux dizaines de faubourgs alentour au milieu desquels nous nous faufilions maintenant.

Ayant épuisé le problème des GPS, Manfred m’interrogea sur la mission que nous avions remplie avant de venir à Dallas.

— Raconte-moi ces derniers jours. Tu sais que cette fusillade est liée à tes activités récentes. Je ne vois pas comment il pourrait y avoir une connexion avec l’affaire de Caroline du Nord.

J’étais d’accord avec lui. Manfred étant un collègue, je lui racontai l’épisode au cimetière Pioneer Rest. J’avais des scrupules à rompre mon accord tacite avec les Joyce mais j’en étais venue à les soupçonner d’être impliqués dans cette histoire. Plus important, je savais que Manfred tiendrait sa langue.

— On peut envisager deux possibilités. Tu peux partir à la recherche du bébé volatilisé, dont l’un des hommes que tu as rencontrés pourrait être le père biologique…

Remarque, ce gosse a grandi depuis, il doit être en âge d’aller à l’école… Ou explorer la thèse selon laquelle l’un d’entre eux est coupable d’avoir jeté le serpent à sonnette sur Richard Joyce, provoquant son arrêt cardiaque.

— Exact, approuvai-je, soulagée de pouvoir en discuter. Mais n’oublions pas le fait que le père de Tolliver est de retour et qu’il essaie désespérément de renouer avec son fils. Et nos demi-sœurs. On ne peut pas non plus écarter l’appel d’un inconnu qui, après toutes ces années, affirme avoir aperçu Cameron.

Je lui fournis un résumé de notre situation familiale.

— Cela signifie qu’il pourrait y avoir une relation avec tes demi-sœurs. Ou Cameron. Et si c’était elle, la clé ?

— En quel honneur ? m’exclamai-je, sidérée.

— Un type qui refuse de s’identifier téléphone pour dire qu’il a vu Cameron. Un autre pour te menacer de mort. Deux coups de fil anonymes… Plutôt louche, non ?

— Oui, répondis-je avec lenteur en y réfléchissant pour la première fois. Naturellement !

Si je n’avais pas encore fait le rapprochement, c’est parce qu’autour de moi, les gens tombaient comme des mouches.

— Cameron serait donc à l’origine de ces événements.

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— Ou alors, ce type pensait que c’était le meilleur moyen de t’éloigner de Tolliver.

Peut-être s’est-il imaginé que tu irais à Texarkana. Il n’avait sûrement pas envisagé que la police te montrerait les enregistrements.

Une longue minute de silence suivit.

— Euh… Harper… Tu es absolument certaine que cette femme sur la vidéo n’était pas ta sœur ?

— Sans aucun doute. Sa mâchoire était différente, sa démarche aussi. Certes, elle était blonde et la taille correspondait. J’ignore pourquoi quelqu’un déclarerait l’avoir vue alors que le dossier est classé et que plus personne ne la recherche.

— Tu… tu as toujours été convaincue qu’elle était morte, n’est-ce pas ?

— Oui. Elle ne m’aurait pas laissée m’inquiéter ainsi pendant toutes ces années.

— Pourtant, tu as dit que pour vous deux, c’était l’enfer à la maison.

— Oui.

Je pris une grande inspiration.

— Elle n’aurait pas fait ça. Elle nous aimait tous, tous les enfants.

— Ainsi ton beau-père refait surface et comme par hasard, un mystérieux individu a aperçu Cameron, supputa-t-il, omettant la théorie d’une fugue. Là encore, drôle de coïncidence, non ?

— Oui. Et je ne sais pas quoi en penser. Je n’ai jamais imaginé qu’il l’avait tuée.

J’aurais peut-être dû. Mais au moment des faits, Matthew se trouvait chez un de ses copains taulards avec qui il était en affaires.

— Quel genre d’affaires ?

— La drogue, tout ce qui pouvait rapporter du fric. Je dus me taire pour me le rappeler. Incroyable !

Comment avais-je pu oublier les détails de cette journée ?

— Cet après-midi-là, Renaldo et Matthew devaient porter des chutes de métal à l’usine de recyclage pour renflouer leurs poches. Ils n’y sont probablement jamais parvenus. Ils ont commencé par jouer au billard.

— Quel est le nom de famille de son ami ?

— Simpkins. Renaldo Simpkins, bredouillai-je, furieuse contre moi d’avoir occulté ces éléments. Il était plus jeune que Matthew, il avait un physique agréable ; ça, je m’en souviens… Quant à son visage… Tolliver pourrait sans doute te le décrire.

J’avais la désagréable impression de trahir ma sœur. Pour la première fois, je me réjouis que la police et Victoria Flores aient conservé tous les rapports.

Nous nous garâmes sur le parking devant le Christian Mémorial, un établissement un peu plus neuf que le God’s Mercy bien que rien dans cette région ne fût très ancien. Nous entrâmes dans le hall et demandâmes à une jeune femme en blouse rose de nous indiquer le chemin. Elle braqua sur nous le sourire de circonstance qui se veut chaleureux et accueillant.

— L’inspecteur Powers est au quatrième étage mais je vous préviens, on s’y bouscule. Vous ne pourrez peut-être pas le voir.

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— Merci, répondis-je en lui renvoyant un sourire à mille watts.

Nous nous dirigeâmes vers les ascenseurs, les ornements faciaux de Manfred attirant une certaine curiosité sur son passage. Il paraissait indifférent aux regards surpris et enchantés qu’il suscitait. Quand les portes s’ouvrirent sur le couloir du quatrième, nous fûmes confrontés à océan de visages et une forêt de tenues bleu marine.

Des flics vêtus d’uniformes divers erraient ça et là ainsi que des hommes et des femmes qui ne pouvaient être qu’inspecteurs. Il y avait aussi un joueur de football ou deux.

S’il ne m’était pas venu à l’esprit de laisser Manfred au rez-de-chaussée, je me rendis compte immédiatement que j’avais commis une erreur en l’emmenant jusqu’ici. Il devint soudain le centre de toutes les attentions -négatives. Je me raidis.

Manfred est mon ami ; il avait le droit d’être là au même titre que n’importe qui. Une femme aux épaules larges coiffée d’une tignasse brune m’aborda. C’était la chef. Elle respirait l’autorité.

— Bonjour. Je suis Beverly Powers, l’épouse de Parker. Puis-je vous aider ?

J’hésitai : je n’avais pas prévu une telle foule.

— Je l’espère. Je suis Harper.Connelly et Parker a été touché alors que c’était moi qui étais visée. J’aimerais le remercier. Voici mon ami Manfred Bernardo, qui joue le rôle de mon chauffeur pendant que mon frère est à l’hôpital.

— Ah, c’est vous ! s’écria-t-elle en me dévisageant avec intérêt. Je suis si heureuse de vous rencontrer. Vous comprenez, les rumeurs les plus folles courent sur les raisons pour lesquelles vous étiez ensemble et je compte sur vous pour m’expliquer précisément ce qui s’est passé.

— Naturellement ! Je n’ai rien à cacher.

Elle patienta, les sourcils en accent circonflexe. Je compris qu’elle voulait une explication ici et maintenant.

Autour de nous, tout le monde tendait l’oreille tout en feignant le contraire. Du coin de l’œil, je vis Manfred s’éloigner vers un coin. Les mains croisées devant lui, il me fixait, prêt à bondir, le cas échéant. On aurait dit un agent infiltré. C’était sûrement son intention. Cet homme est un caméléon.

— On a tiré sur mon frère il y a deux jours, commençai-je en choisissant mes mots avec soin. L’inspecteur Powers est venu voir la scène du crime. Il était avec Rudy Flemmons. L’inspecteur Flemmons est passé me voir à l’hôpital. Hier soir, quand j’ai regagné mon hôtel, votre mari m’y attendait. Je lui ai annoncé que j’allais courir parce que j’étais restée enfermée toute la journée au chevet de mon frère. Il a décrété qu’il viendrait avec moi parce qu’il n’était pas certain que le tireur ait eu l’intention deviser mon frère.

Inutile de mentionner la lueur d’avidité dans les yeux de Powers.

— Il était d’avis que j’étais la cible, d’autant que dans la journée, il a reçu un appel anonyme me menaçant de mort. Nous n’avons ni l’un ni l’autre pris cet avertissement au sérieux, ce qui s’est révélé une erreur - j’en suis désolée. Ma seule excuse, c’est qu’on a souvent cherché à m’intimider sans y donner suite. Votre mari avait une tenue de sport dans son coffre ; il s’est changé dans sa voiture et nous sommes partis. Il

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s’est vite essoufflé -pardonnez-moi mais j’ai eu l’impression qu’il n’avait pas couru depuis longtemps.

Contre toute attente, mon public s’était considérablement détendu pendant que je renseignais Beverly Powers sur le déroulement des événements et quelques rires fusèrent après ma remarque sur son état physique. Même Beverly esquissa un sourire.

Tout à coup, je saisis : Mme Powers et les collègues de Parker nous avaient soup-

çonnés d’entretenir une liaison. Mon discours sans fioritures venait de dissiper leurs craintes. Ils n’étaient pas tant amusés que soulagés

— Nous courions entre les rangées de cars scolaires garés en face du lycée, rue Jacaranda. Nous avons entendu une voiture arriver et avons tout de suite pensé qu’elle nous poursuivait mais elle est repartie en trombe. Nous avons décidé qu’il valait mieux rentrer à l’hôtel. Nous marchions dans la rue quand un type a surgi de derrière un buisson et tiré. J’ignore si c’est moi qu’il visait ou votre mari mais l’inspecteur Powers m’a poussée de côté. Du coup, c’est lui qui a tout pris. J’en suis navrée. H a été si courageux et je regrette qu’il soit aussi gravement blessé. J’ai appelé les secours aussi vite que possible.

— C’est ce qui lui a sauvé la vie.

Le visage de Beverly était rond et doux mais son regard… quel que soit le sport qu’elle avait pratiqué, cette femme avait dû être une concurrente féroce.

Je me félicitai de ne pas être la maîtresse de son mari.

— Venez, je vous en prie.

— Il est conscient ?

— Non.

Je compris à son ton que peut-être l’inspecteur Powers ne reprendrait jamais conscience.

Me prenant par la main, elle me mena jusqu’à une chambre vitrée et je contemplai son époux. Il était horrible à voir et complètement hors circuit. À cause des médicaments ? Dormait-il profondément ou était-il dans le coma ?

— Je suis désolée, chuchotai-je.

Il allait mourir. Je me trompe parfois - la mort peut rester suspendue au-dessus des gens comme une ombre sans jamais les envelopper - mais là, j’étais assez sûre de moi. Je priai pour que ce ne soit pas le cas.

— Grâce à vous, j’aurai pu passer un petit moment de plus avec lui.

Nous demeurâmes un instant silencieuses.

— Il faut que j’aille retrouver mon frère. Merci de m’avoir parlé, de m’avoir autorisée à le voir. Et s’il vous plaît, dites-lui que je lui suis infiniment reconnaissante.

Je tapotai l’épaule de Beverly d’un geste maladroit et me frayai un chemin dans la foule pour rejoindre Manfred, qui m’attrapa par le bras et appuya sur le bouton de l’ascenseur. Les portes s’ouvrirent aussitôt et nous nous engouffrâmes dans la cabine.

J’étais pressée qu’elles se referment sur cette scène cauchemardesque.

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— Je suis contente que tu vois venu avec moi, Manfred. Cela a dû être une épreuve pour toi.

— Oh, non, j’adore me jeter dans la fosse aux lions avec une étiquette marquée agneau comestible.

Maintenant que nous étions seuls, son visage se détendit : il était aussi soulagé que moi.

Il me serrait très fort, trop fort. Sensible à ma douleur, il relâcha son étreinte.

— Quelle aventure ! soupira-t-il d’une voix redevenue normale. Qu’as-tu prévu pour la suite ? Un combat contre un alligator ?

— Non, j’ai pensé qu’on pourrait aller déjeuner. Ensuite, j’irai auprès de Tolliver.

Nous étions dans la voiture, en route pour l’hôtel, quand Manfred me demanda quand le médecin envisageait de laisser sortir Tolliver.

— Demain. Il aura besoin de soins. Je devrais peut-être demander une suite à la place de la chambre qu’on m’a attribuée. Nous risquons d’être là encore une semaine car Tolliver doit se reposer. Il sera couché le plus souvent et je ne veux pas le déranger.

— Tu n’as pas changé d’avis ? Tolliver est l’homme de ta vie ? s’enquit Manfred, soudain grave.

— Oui. Il l’est depuis que nous nous sommes connus. Bien sûr, tu étais ma solution de repli.

J’essayai de sourire. Il en fit autant.

— Je vais devoir déployer un filet plus large. Avec un peu de chance, je réussirai peut-être à pêcher une sirène.

— S’il existe une personne au monde capable de trouver une sirène, c’est bien toi.

— Tu ne quittes pas le rétroviseur des yeux. Tu n’aimes pas ma façon de conduire ?

— Je vérifie que nous ne sommes pas suivis. J’ai beau scruter, je ne vois rien. Heureusement que je ne rêve pas de devenir flic.

Manfred s’y mit aussi mais il ne remarqua aucune voiture effectuant systématiquement les mêmes manœuvres que nous. Vu la circulation à Dallas, cela ne prouvait rien mais je fus rassurée.

À l’hôtel, je rassemblai mes affaires et réglai ma note, non sans avoir d’abord télé-

phoné à un autre établissement au bout de la rue pour savoir s’ils avaient une suite disponible. Ils en avaient une et je la louai au nom de Tolliver. L’auteur des appels anonymes n’avait pas su où je m’étais réfugiée mais s’il le souhaitait, il n’aurait aucun mal à me localiser : autant lui compliquer la tâche. Je réservai pour six nuits en me disant que nous pourrions écourter notre séjour si Tolliver était en mesure de voyager. J’appelai aussi Mark pour lui transmettre nos coordonnées. Puis Manfred me conduisit à mon nouvel hôtel et m’aida à monter nos bagages.

Après cela, nous allâmes déjeuner dans un restaurant de type familial offrant un buffet de salades à volonté. Il était temps que je mange une nourriture saine et j’empilai fruits et légumes sur mon assiette. Manfred aussi.

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Mon ami est un grand amateur de conversation. Plus exactement, il bavarda et je l’écoutai. Je me demandai comment il s’entendait avec ses pairs car il en avait gros sur le cœur depuis le décès de Xylda et n’avait pas grand monde à qui se confier. Il me parla surtout d’elle (elle lui manquait affreusement), de ce qu’elle lui avait enseigné, des objets bizarres qu’il avait découverts chez elle.

— Merci d’être venu, murmurai-je lorsqu’il marqua enfin une pause.

Il haussa les épaules, nu-fier, mi-gêné.

— Tu avais besoin de moi. Il détourna son regard.

— J’aimerais te présenter quelques personnes afin que tu me dises ce que tu ressens. Si je peux m’arranger pour que la rencontre paraisse fortuite.

Il s’illumina à la perspective de me rendre service.

— Si tu es pressé de rentrer chez toi, je comprendrai, ajoutai-je.

— Non. Je travaille abondamment par Internet et je n’ai aucune séance prévue cette semaine. J’ai apporté mon ordinateur portable et mon cellulaire : j’ai tout ce qu’il me faut. Que dois-je guetter ?

J’avais en face de moi un jeune homme nettement plus mûr que celui que j’avais quitté la dernière fois.

— Tout ce que tu pourras me révéler à propos de ces gens. Quelqu’un a tiré sur Tolliver. Quelqu’un a tiré sur l’inspecteur Powers, bien que je sois convaincue que j’étais la personne à abattre. Et je soupçonne que le cou pable est parmi eux. Je veux savoir pourquoi.

— Pas « qui » ?

— Si, évidemment. Mais le « pourquoi » est important. J’ai besoin de savoir si je suis ou non la véritable cible.

— Compris.

Manfred me déposa devant l’entrée latérale de l’hôpital pour plus de discrétion. Je me précipitai vers les ascenseurs. Personne ne semblait mire attention à moi, personne ne semblait traîner dans les parages. Tous ceux que je croisai paraissaient avoir un but précis. On ne m’adressa pas la parole.

En pénétrant dans la chambre, je découvris Tolliver assis dans le fauteuil. Un large sourire fendit mon visage.

— Tiens ! Tu as tenté une nouvelle aventure !

— Dis donc ! Je ne suis pas un flemmard, répliqua-t-il en souriant à son tour. La possibilité de m’en aller d’ici m’a remonté bien plus que les médicaments. Alors ?

Cette escapade à travers la ville avec Manfred le merveilleux ?

Je lui relatai notre visite auprès de l’inspecteur Powers.

— Quand ils ont réalisé que nous n’avions pas couché ensemble, leur attitude a changé du tout au tout.

— Dès qu’il ira mieux, tu pourras leur dire que c’est un étalon.

— Je crains qu’il ne s’en sorte pas. Je suis presque sûre qu’il va mourir.

Tolliver me prit la main.

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— Ce n’est pas à nous d’en décider, Harper. Tout ce que nous pouvons mire, c’est prier pour qu’il guérisse.

Comme c’était gentiment dit, pas tant par les mots que par la manière. Tolliver m’aimait. Je pleurai un peu et il me laissa faire sans me sermonner, puis je l’aidai à se recoucher car il était fatigué. Nous étions trop las pour aborder le sujet du tueur.

Mark et Matthew arrivèrent une heure plus tard.

Nous regardions un vieux film et y prenions grand plaisir mais j’éteignis le poste par politesse. Tandis qu’ils se plantaient côte à côte au bout du lit, je notai que Mark et Matthew se ressemblaient davantage que Tolliver et son père. La silhouette courte, épaisse, les visages carrés… tous trois avaient les cheveux de la même couleur mais hormis cela, Tolliver était incontestablement le portrait de sa mère. Je n’avais vu la première Mme Lang qu’en photo mais Tolliver avait ses traits fins et son allure élancée.

Souhaitaient-ils que je les laisse ?

Tolliver ne m’encouragea ni dans un sens ni dans l’autre. Je m’attendais plus ou moins à ce que Matthew me chasse sous prétexte de vouloir discuter seul avec ses fils mais il resta muet. Je restai.

Après un échange banal sur l’état de santé de Tolliver, Mark lui fit une proposition

:

— J’ai pensé que tu pourrais revenir à la maison. Le temps de ta convalescence.

— Chez toi, murmura Tolliver.

Nous sommes allés chez Mark une fois. Il nous avait invités à dîner et il avait tout commandé chez le traiteur. Il possède un pavillon de plain-pied sans caractère avec un petit jardin clos à l’arrière.

— Oui. Pourquoi pas ? Puisque toi et Harper êtes… Là, il eut un geste vague destiné à indiquer que nous formions un couple.

— … vous pouvez partager le même lit. J’ai la place de vous recevoir.

— Papa dort dans l’autre chambre ? s’enquit Tolliver, le regard rivé sur son frère.

— Oui. Après tout, c’est logique : il gagne peu d’argent et la pièce était libre.

— J’ai déjà réservé une suite dans un hôtel, intervinsse d’une voix calme, neutre car je voulais à tout prix éviter une confrontation.

Apparemment, mon vœu ne serait pas exaucé. Mark s’empourpra comme chaque fois qu’il était en colère.

— Harper, mêle-toi de tes affaires. Tolliver est mon frère, j’ai le droit de l’inviter à séjourner chez moi. À lui de décider. Nous sommes en famille.

J’étais furieuse, moi aussi, mais surtout, blessée. Je me fichais d’appartenir ou non à la famille de Matthew mais Mark et moi avions partagé notre lot de malheurs. À

mes yeux, nous, les enfants, avions constitué notre propre famille. Je sentis que je devenais écarlate.

— Mark ! dit Tolliver avec vivacité, Harper est ma famille depuis des années. La tienne aussi. Tu te rappelles comment nous avons dû nous serrer les coudes, je le sais.

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Mark fixa le sol, en plein désarroi.

— Ce n’est pas grave, Mark, dit Matthew. Je comprends ce qu’ils veulent dire. C’est vrai que vous aviez formé un clan. Laurel et moi n’étions pas à la hauteur de la situation. Nous vivions tous sous le même toit mais nous ne formions pas une famille.

Tolliver a raison.

Matthew en faisait trop.

— Papa, grommela Mark comme s’il avait de nouveau dix-sept ans. Tu as fait de ton mieux pour que nous restions ensemble.

— Exact. Mais mes addictions l’ont emporté sur le reste.

Je dus lutter pour ne pas lever les yeux au ciel. Impassible, Tolliver observait son frère qui se confessait - une fois de plus. Par moments, j’ai encore du mal à déchiffrer ses pensées et là, j’étais perdue. Se laissait-il apitoyer par le sort de son père ou écha-faudait-il un plan pour l’éliminer ? À cet instant précis, j’aurais voté pour la deuxième solution.

— Je t’en supplie, Tolliver, offre-moi une chance de renouer avec toi.

Il y eut un silence interminable.

— Toi, murmura Mark. Tu te souviens du jour où Gracie est tombée si malade ?

Rappelle-toi : papa l’a emmenée aux urgences. Les médecins lui ont donné des antibiotiques et elle est rentrée en bien meilleure forme.

J’avais oublié cet incident. Il s’était produit des années auparavant Gracie n’avait que quelques mois. Et moi ? Quinze ans ? La venue de cette petite sœur m’avait mortifiée car c’était la preuve que ma mère et son mari entretenaient des relations sexuelles.

Ah ! L’adolescence ! Un rien vous met mal à l’aise.

Je savais m’occuper d’un bébé car nous avions déjà dû prendre soin de Mariella.

Toutefois, ma mère allait un peu moins mal au moment de sa naissance et elle avait assuré le minimum au quotidien. Par exemple, nous pouvions lui laisser Mariella pendant que nous allions à l’école. Avec Gracie, c’était impossible car elle était née frêle et maladive. Pourquoi a-t-on laissé ma mère quitter l’hôpital avec cette petite ?

Mystère. Nous avons presque prié pour qu’on la lui enlève ou qu’elle la fasse adopter.

En vain. Nous nous sommes serré les coudes : Cameron et moi avons fait du baby-sitting à tour de rôle pour d’autres familles ; les garçons ont multiplié les jobs d’étu-diant pour gagner un peu d’argent ; Matthew a participé aussi. Nous nous sommes débrouillés pour mettre les filles à la garderie en notre absence.

Puis l’état de Gracie, qui avait toujours souffert de problèmes respiratoires, s’était sérieusement dégradé. Je ne me souviens pas de grand-chose sinon que nous étions terrifiés. Nous avons tellement insisté que Matthew a fini par l’emmener à l’hôpital.

— Es-tu en train de me dire que je dois renouer avec papa parce qu’il s’est comporté en père digne de ce nom une fois, une seule et unique fois ?

Je poussai un soupir de soulagement : Tolliver n’était pas dupe. Matthew secoua la tête, attristé.

— Tolliver, je m’efforce de ne pas replonger. Ne sois pas si dur avec moi.

– 94 –

Je dus me retenir de toutes mes forces pour ne pas réagir et me félicitai de savoir tenir ma langue. L’espace d’une seconde, ma gorge se serra car je crus que Tolliver allait capituler.

— Au revoir, Mark, papa. Merci d’être passés. Ouf!

Les deux visiteurs se regardèrent puis pivotèrent vers moi. De toute évidence, ils voulaient que je sorte mais je m’y refusai. Ils ne tardèrent pas à comprendre que je tiendrais bon.

— Harper, dit Matthew, si tu as besoin d’aide pour conduire Tolliver à l’hôtel, laisse un message sur le répondeur de Mark. Nous serons heureux de vous aider.

Je hochai la tête. Mark prit la parole :

— Je suis désolé que nous ne… Merde ! Je regrette que vous soyez incapables de pardonner.

J’étais sidérée. Je n’avais rien à lui répondre ; en revanche, j’avais quelque chose à dire à son père.

— Grâce à ta négligence, Matthew, j’ai appris les règles de base de la survie. Je ne te déteste pas mais je n’oublierai jamais. Ce serait stupide de ma part.

Matthew me dévisagea et je décelai dans ses yeux une lueur de mépris mais il s’empressa de remettre son masque de repentant.

— C’est dommage, Harper. Fils, je prierai pour toi.

Tolliver resta muet. Son père et son frère tournèrent les talons et quittèrent la pièce.

— Il me hait, marmonnai-je.

— Moi aussi. Si je dévale les escaliers, ne les appelle surtout pas. J’aime Mark et c’est mon frère mais il est de nouveau sous la coupe de papa et je me méfie de lui comme de la peste.

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