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Nos sœurs se recroquevillèrent contre nous, les yeux rivés sur leur père biologique avec - du moins, de la part de tirade - un mélange de haine et d’envie. Mariella paraissait plus hostile. Elle avait crispé les poings.

Il n’était pas mon père. Je demeurai relativement indifférente.

— Matthew ! Que fais-tu ici ?

D contemplait Tolliver et Mariella avec avidité. Il daigna à peine me jeter un coup d’œil. Gracie se ratatina derrière moi.

— Je voulais voir mes enfants. Tous.

Il y eut un long silence. Je digérai le fait que sa voix était claire : pas de langue pâ-

teuse, pas d’incohérences. Peut-être s’était-il repenti comme il l’avait prétendu à Mark. Selon moi, d’ici peu, il rechuterait.

— Mais nous ne voulons pas te voir, rétorqua Tolliver, tout bas.

Nous nous écartâmes pour ne pas gêner les autres patineurs.

— Tu as tâté le terrain à travers Mark et nous n’avons pas réagi. Je n’ai pas répondu à tes lettres. Je suis prêt à parier qu’Iona t’interdira de rencontrer les filles mainte* nant qu’elle est légalement leur mère. Et Hank est légalement leur père.

— Mais je suis leur vrai père.

— Tu les as abandonnées, lui rappelai-je en pesant mes mots.

— J’étais sous pression.

Il tendit la main comme pour caresser la joue de Mariella mais elle eut un mouvement de recul, agrippée à son frère comme si elle avait peur de le perdre.

La patinoire n’était pas bondée mais les gens commençaient à s’intéresser à notre petit groupe. Je me fichais des spectateurs mais il était hors de question de créer un scandale devant les petites.

— Il faut que tu t’en ailles, dis-je. Nous ramenons Mariella et Gracie chez elles. Tu as gâché notre plaisir. N’envenime pas la situation.

— Je veux voir mes enfants, répéta-t-il.

— Tu les vois. Tu les as vus. À présent, va-t’en.

— Si je m’en vais, c’est à cause d’elles, grommela-t-il. À bientôt, Tolliver.

Sur ce, il tourna les talons et quitta la patinoire.

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— Il nous a suivis, constatai-je, stupidement.

— Il devait nous guetter autour de la maison d’Iona, devina Tolliver.

Nous nous dévisageâmes et décidâmes par accord tacite de nous arrêter là. Simul-tanément, nous reprîmes notre souffle. C’eût été drôle si nous n’avions pas été aussi déboussolés.

— Eh bien 1 m’exclamai-je d’un ton enjoué… Je suis contente que ce soit fini. Nous raconterons cet incident à votre mère, d’accord ? Cela ne se reproduira plus. Nous nous amusions bien jusque-là, n’est-ce pas ?

J’étais pitoyable mais au moins les filles se remirent à bouger, enlevèrent leurs patins. Elles n’avaient plus l’air de faons aveuglés par les phares d’une voiture.

Pendant le trajet, elles restèrent silencieuses, ce qui ne nous étonna guère. En ar-rivant devant chez elles, elles descendirent de la voiture et se ruèrent vers la maison comme si elles étaient poursuivies par des snipers. Tolliver et moi leur emboîtâmes le pas plus tranquillement. Bien que n’y étant pour rien, nous n’étions pas pressés de relater cet épisode à Iona et Hank.

Nous ne fûmes pas surpris de les découvrir sur le seuil de la cuisine.

— Que s’est-il passé ? s’enquit tante Iona.

A ma stupéfaction, elle ne semblait pas fâchée mais seulement inquiète. Inutile de tourner autour du pot. Tolliver plongea :

— Mon père était à la patinoire. J’ignore combien de temps il nous a observés avant que nous ne l’apercevions.

Il haussa les épaules.

— Matthew n’était pas shooté. Il n’était pas agressif. Mais les filles ont accusé le choc.

— Nous passions un bon moment jusque-là, intervins-je.

Je ne sais pas pourquoi, je me sentais obligée de le souligner.

— Nous avons reçu une lettre de lui la semaine dernière, dit Hank. Nous n’avons pas répondu. Jamais je n’aurais imaginé qu’il ferait cela.

Ils se sentaient donc coupables de ne pas nous avoir avertis que Matthew était sorti de prison.

— Il est libre depuis un moment, répliquai-je. Mark nous l’a annoncé quand nous avons dîné avec lui. Mais il ne nous a fourni aucun détail hormis le fait qu’il a du travail et qu’il est sobre.

Sourcils froncés, Iona s’assit à la table.

— Ah, bon ? Mark a des contacts avec son père ?

Nous prîmes place en face d’elle. Incroyable ! Ils ne nous jetaient pas dehors ! Ils ne nous blâmaient en rien !

— Ce Mark, un vrai cœur d’artichaut en ce qui concerne son père, murmura Iona.

J’acquiesçai secrètement. Enfin, pas tant que ça car Tolliver me coula un regard noir. Il me connaît comme sa poche.

— Harper, as-tu réussi à deviner ce qu’il voulait ?

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— Que veux-tu dire ?

— Avec ton sixième sens ?

Iona agita la main comme pour éloigner une mouche.

— Je ne suis pas voyante, Iona, sans quoi je saurais ce qu’il cherche. J’aimerais le savoir, moi aussi. Mon don consiste à retrouver les morts.

Trop tard, je vis Mariella par-dessus l’épaule d’Iona. Elle venait de surgir du couloir menant aux chambres. Elle avait les yeux écarquillés. Mais pourquoi ? Qu’avaient pu lui dire Hank et Iona ? Elle pivota sur elle-même et s’enfuit en courant.

La cerise sur le gâteau.

— Alors ? Que te dit ton sixième sens ? insista Iona.

— Rien pour l’instant. Il n’y a pas de morts ici, si c’est la question que tu me poses.

Le cadavre le plus proche est si ancien qu’il devait être là avant la fondation de cet État et il est enfoui sous la pelouse de ton voisin. Un Indien, probablement. Il faudrait que je m’en approche pour en avoir la certitude.

Iona et Hank me fixèrent, ahuris. La discussion n’avançait guère.

— Mais ça n’a aucun rapport avec la venue de Matthew à la patinoire aujourd’hui, enchaînai-je. Vous devriez peut-être requérir un mandat contre lui ? Il n’a plus aucun droit sur les filles, non ?

— En effet, répliqua Hank, se remettant plus vite que sa femme. Nous les avons adoptées. Il a renoncé à ses droits.

— Quant à moi, je ne veux pas appeler la police, décréta Iona. Nous en avons par-dessus la tête des flics.

— Vous voulez qu’il revienne ? Qu’il terrorise de nouveau Mariella et Gracie ?

— Non ! Mais nous avons été harcelés par la police au moment de la disparition de ta sœur. Nous ne voulons plus en entendre parler.

Je sais ce que c’est de vouloir éviter les autorités, bien que la plupart de ses repré-

sentants soient avant tout des êtres humains qui s’efforcent de mener à bien un travail mal rémunéré. La venue de policiers risquerait de les affoler plus que nécessaire.

Après tout, Matthew n’avait aucune raison de leur faire du mal.

— Dans ce cas, nous ne pouvons rien faire d’autre. Nous allons vous laisser, conclut Tolliver.

— Jusqu’à quand serez-vous en ville ? Vous avez un contrat ? s’enquit Iona.

C’était bien la première fois qu’elle ne nous chassait pas !

— Nous pouvons rester encore quelques jours. Pour l’heure, nous n’avions aucune mission en attente.

Mais cela pouvait changer du jour au lendemain.

— Entendu, approuva-t-elle comme si nous venions de signer un pacte. S’il réapparaît, nous vous appellerons.

Que faire ? J’ouvris la bouche pour protester mais Tolliver fut plus rapide que moi

:

— D’accord. De toute façon, on se téléphone demain.

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— Je vais prendre rendez-vous avec la directrice de l’école, décréta Iona. Ça m’ennuie, mais il vaut mieux que les enseignants soient au courant du retour de Matthew.

J’en fus soulagée. Je remarquai que ma tante paraissait à bout de forces et Hank, terriblement angoissé. Je me rappelai qu’elle était enceinte. Hank accrocha mon regard et me désigna la porte d’un signe de tête. J’en fus agacée car il semblait croire que nous n’étions pas suffisamment subtils pour partir le moment venu.

— À demain ! répéta Tolliver. Salut, les filles ! lança-t-il vers le fond du couloir.

Au bout d’une seconde, je les vis nous observer depuis le seuil de la chambre de Mariella et j’agitai la main dans leur direction. Elles en firent autant, timidement.

Elles ne souriaient pas.

Nous montâmes dans notre voiture en silence. Je ne savais pas quoi dire.

— Nous ferions mieux de traîner dans les parages afin de nous assurer qu’il ne va pas les embêter, dit Tolliver au bout d’une centaine de mètres.

— Rien ne l’empêche de patienter deux jours et de ressurgir ensuite, arguai-je.

— S’il l’a décidé, il risque de les suivre partout. Que faire ?

— Il sera plus persévérant que nous. D’ailleurs, que sommes-nous, une armée privée ? En quel honneur serions-nous tout à coup devenus leur meilleure protection ?

— Je suppose qu’ils nous considèrent rompus aux usages du monde et beaucoup plus solides qu’eux, murmura Tolliver après réflexion.

— Sur ce point, ils ont raison. Mais où cela nous mène-t-il ?

— C’est mon père. Je me sens obligé d’être là. 76

— Je le conçois, répliquai-je avec autant de tact que possible. Je comprends aussi que tu veuilles prolonger notre séjour et je l’accepte. Toutefois, nous ne pouvons pas stationner ici indéfiniment, camper devant chez eux dans l’hypothèse où ton père voudrait approcher les filles. À moins qu’il ne se fasse arrêter - et c’est probable car il rechutera -, l’unique moyen de le tenir à l’écart, c’est que Iona et Hank avertissent la police. Et encore, les flics ne peuvent pas surveiller Mariella et Gracie vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Je sais.

Le ton était abrupt. Je me tus et nous achevâmes notre parcours jusqu’au motel sans un mot.

Rien ne me perturbe plus que d’être en désaccord avec mon frère. Et il faut à tout prix que je cesse de l’appeler mon frère parce que c’est sordide - mais les habitudes sont souvent tenaces.

Dans notre chambre, je me demandai à quoi je pourrais bien m’occuper. Je n’avais pas envie de lire et à moins d’être passionné de sports, la télévision du dimanche soir est un désert. Impossible de me concentrer sur une grille de mots croisés. Je ramassai nos sacs de linge sale.

— Je pars à la recherche d’un Lavomatic !

Je sortis. Si Tolliver s’en offusqua, je ne l’entendis pas. Nous avions besoin d’air, l’un comme l’autre.

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Le réceptionniste du motel eut la gentillesse de m’indiquer un vaste et propre établissement à environ deux kilomètres de distance. Nous conservons toujours dans notre coffre un stock de pièces de vingt-cinq cents, de la lessive et des lingettes sèche-linge. J’étais bien préparée.

Une femme rondelette d’un certain âge, aux cheveux d’un blanc immaculé, mon-tait la garde au Lavomatic.

Assise à une petite table, elle était en train de lire. À mon arrivée, elle me salua d’un signe de tête. Comme nous étions en plein week-end, les clients étaient nombreux mais en cherchant bien, je repérai deux machines libres, côte à côte. Je m’emparai d’une chaise en plastique puis, après avoir lancé mes lessives, je m’installai et sortis mon livre de mon sac.

Éloignée de la présence maussade de Tolliver, je pouvais enfin lire. J’ignore pourquoi. Mais j’étais contente de sentir des gens s’affairer autour de moi et réconfortée à la perspective d’accomplir une tâche domestique.

J’étais en paix. Il n’y avait pas de cadavres alentour. Je profitai pleinement de ce merveilleux moment sans bourdonnements dans les oreilles.

De temps en temps, je levai les yeux pour m’assurer que je ne gênais personne. Le cycle d’essorage était presque terminé quand je remarquai une femme de mon âge qui m’observait.

— Vous êtes cette dame ? Cette voyante qui retrouve les morts ?

— Non, ripostai-je instantanément. Ce n’est pas la première fois que l’on me con-fond avec elle mais moi, je travaille au centre commercial.

C’est la réponse que je donne systématiquement lorsque je me trouve en zone urbaine. Jusqu’ici, ça a toujours marché. Les centres commerciaux y pullulent et l’in-quisiteur en déduit généralement que c’est là qu’il m’a croisée.

— Lequel ? insista-t-elle.

Malgré sa tenue négligée, elle était jolie. Et surtout, obstinée.

J’affichai un sourire de circonstances.

— Je regrette mais je ne vous connais pas.

Je haussai les épaules comme pour ajouter : « Je suis sûre que vous êtes charmante mais je ne souhaite pas bavarder avec vous. »

Malheureusement, cette fille avait de la suite dans les idées.

— C’est fou ce que vous lui ressemblez ! s’exclama-t-elle, comme si je devais m’en réjouir.

— Ah!

J’entrepris de vider mes machines. J’avais déjà réquisitionné un panier à rou-lettes.

— Si vous étiez elle, votre frère serait là aussi. J’aimerais beaucoup le rencontrer. Il est très séduisant.

— Le hic, c’est que je ne suis pas elle.

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Je jetai toutes mes affaires sur les vêtements mouillés et m’éloignai. Je ne pouvais pas déguerpir avant d’avoir séché mon linge. Je n’avais aucun désir de discuter avec cette inconnue de ma vie, de mes activités, de mon Tolliver.

Elle ne me quitta pas des yeux mais Dieu merci, elle me laissa tranquille. Je fis mine de lire pendant que les machines tournaient, puis d’être absorbée par le tri et le pliage. En ce qui me concernait, elle n’était pas là, tout simplement. Une technique efficace en général.

Je m’apprêtais à regagner la voiture, persuadée d’avoir échappé au pire. Mais non… elle m’emboîta le pas jusqu’au parking.

— Ne m’adressez pas la parole, menaçai-je, troublée et les nerfs à vif.

— C’est vous !

— Fichez-moi la paix !

Je grimpai dans l’habitacle et verrouillai les portières puis j’attendis qu’elle retourne à l’intérieur du Lavomatic pour démarrer. Elle méritait qu’on lui ait volé ses vêtements pendant qu’elle était sortie me reluquer.

Je n’avais plus rien à craindre. Pourtant, je ne pus m’empêcher de vérifier à plusieurs reprises dans mon rétroviseur, au cas où… C’est ainsi que je me rendis compte qu’effectivement, une voiture me suivait. Difficile d’en être certaine car la nuit était tombée. Mais la circulation était dense, les rues parfaitement éclairées et cette Miata grise ne disparaissait pas. J’appuyai sur la touche « raccourci » de mon portable pour prévenir Tolliver.

— Salut !

— Quelqu’un me file.

— Reviens immédiatement. Je t’attends dehors.

Je m’exécutai et comme promis, il était là, planté sur un emplacement vide juste devant notre chambre afin que personne ne nous pique la place. Je me garai, bondis hors du véhicule et me ruai à l’intérieur.

Au bout d’une minute, Tolliver m’appela. Je collai mon œil sur le judas. Il n’était pas seul.

— N’aie pas peur.

Il semblait mécontent. J’ouvris la porte et il entra, son père sur ses talons. Merde !

Se plaçant à côté de moi, Tolliver pivota vers Matthew.

— Qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi as-tu suivi Harper jusqu’ici ?

— Je veux juste te parler, fiston.

Matthew me regarda, essayant de paraître navré.

— Seul à seul ? Il s’agit d’une affaire de famille, Harper.

Il me chassait de ma propre chambre !

— Pas question ! rétorqua Tolliver en posant un bras sur mes épaules. La voici, ma famille.

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— Je comprends. Voilà… je tiens à te présenter mes excuses. J’ai été un père épouvantable. Je t’ai déçu, de même que les filles de Laurel. Pire, j’ai déçu les enfants que nous avons eus ensemble.

Tolliver et moi demeurâmes immobiles, nos corps se frôlant. Inutile de me tourner vers mon frère car je savais ce qu’il ressentait. Matthew n’avait pas besoin de nous dire qui il avait déçu. Nous étions au courant.

Pourtant, de toute évidence, il attendait une réaction de notre part.

— Rien de nouveau à cela, grogna Tolliver.

— Laurel et moi étions accros à la drogue. Cela n’excuse en rien notre comportement mais c’est une sorte de… de confession. Nous vous avons fait du mal. Je suis ici pour vous demander pardon.

Était-ce une étape obligatoire du programme de réhabilitation de Matthew ? Si oui, il s’y prenait mal. Traquer ses enfants, me poursuivre pour atteindre Tolliver…

drôle de façon d’exprimer sa contrition !

Après un long silence, je pris la parole,

— Tu te rappelles le soir où Mariella est tombée si malade ? Nous avons tenté de l’emmener aux urgences mais tu nous as barré le chemin parce que tu ne voulais pas que l’hôpital appelle les services sociaux. Nous étions prêts à ce qu’on nous sépare, tout ce qui comptait pour nous, c’était de la faire soigner.

— Elle s’est rétablie !

— Parce que nous avons passé la nuit à lui donner des bains froids et de l’aspirine !

Matthew parut éberlué.

— Tu ne te souviens de rien, lui reprocha Tolliver. Tu as oublié la fois où nous avons dû dormir dehors pour laisser la place à tes copains. Tu ne te rappelles pas que le jour où Harper a été frappée par la foudre, tu as refusé d’appeler une ambulance.

— Si, ça, je m’en souviens, protesta-t-il en regardant son fils droit dans les yeux.

Tu lui as sauvé la vie. Tu l’as ranimée.

— Et toi, tu n’as rien fait, tançai-je.

— J’aimais ta maman.

— Oui, je suis heureuse que tu aies été là pour elle à la fin, raillai-je. Quand elle est morte toute seule, tu étais en prison.

— Et toi ? Tu étais auprès d’elle ? attaqua-t-il avec la j vivacité d’un serpent.

— Je n’ai jamais prétendu l’aimer.

— As-tu assisté à ses obsèques ?

S’il croyait amasser des charbons ardents sur ma tête, il se trompait.

— Non. Je ne vais jamais aux enterrements. Pour des raisons évidentes.

Matthew ne comprenait toujours pas. Au fil des ans, il avait grillé quelques-uns de ses neurones. Il étrécit les yeux, l’air interrogateur.

— La présence des morts. Pour moi, c’est un vrai problème.

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— N’importe quoi ! Inutile de faire semblant. C’est moi qui suis devant toi. Je te connais. Apparemment, tu réussis à duper les autres mais pas moi.

Matthew afficha une expression destinée à me signaler que nous étions tous au courant de la conspiration.

— Va-t’en ! ordonna Tolliver.

— Allons ! s’insurgea Matthew, sidéré. Fiston, tu ne vas pas me dire que ces histoires de lecture de dépouilles sont vraies 1 Enfin quoi, tu peux feindre d’y croire devant des inconnus mais ta sœur est tout sauf une sorcière occulte.

— Harper n’est pas ma sœur, du moins pas par le sang. Nous sommes un couple.

Matthew s’empourpra. On aurait dit qu’il allait vomir.

— Vous me donnez la nausée, cracha-t-il. Il le regretta aussitôt.

Tous ceux à qui nous avions annoncé la nouvelle avaient réagi de cette manière, à un degré plus ou moins fort. Si je m’étais souciée de leur opinion, je me serais sans doute inquiétée pour notre avenir ensemble.

Par chance, je m’en fichais éperdument.

— Il est temps de partir, Matthew, déclarai-je en m’écartant de Tolliver. Pour un junkie alcoolo réhabilité, tu te montres peu tolérant envers les différences de ton prochain.

J’ouvris la porte.

Matthew porta son regard sur son fils, s’attendant à ce que celui-ci me contredise.

Tolliver lui indiqua la sortie d’un mouvement brusque de la tête.

— Je te conseille de disparaître avant que je me fâche vraiment, prononça-t-il d’une voix dénuée de toute émotion.

Matthew me fusilla des yeux avant de tourner les talons.

Je refermai la porte à clé derrière lui. Puis je m’approchai de Tolliver et l’étreignis.

— Dommage que personne ne se réjouisse de notre bonheur, murmurai-je pour briser la tension.

J’ignorais ce qu’éprouvait Tolliver. Remettait-il en cause notre relation ?

Maintenant qu’il faisait noir dehors, la fenêtre ressemblait à un gros œil fixant la pièce, d’autant que nous étions au rez-de-chaussée. Tolliver me serra brièvement contre lui avant d’aller fermer les rideaux. Je me sentirais plus à l’aise une fois isolée de la nuit, seule avec lui.

Il se tenait devant la vitre, les bras écartés pour attraper les tentures. J’étais derrière lui, légèrement sur le côté et je m’apprêtais à m’asseoir sur le lit pour délacer mes baskets. C’est alors que dix événements se produisirent en une poignée de secondes. Il y eut un bruit fracassant ; mon visage et ma poitrine me piquaient ; j’étais trempée. Une rafale de vent froid me balaya le visage tandis que Tolliver titubait en arrière, me renversant sur le matelas. Il atterrit sur moi avant de glisser comme une poupée de chiffons jusqu’au sol.

Je me catapultai sur mes pieds si vite que j’en chancelai. J’examinai mon torse glacé. Il était mouillé - non pas de pluie mais de gouttelettes rouges. Mon tee-shirt était bon à jeter à la poubelle. Je me demande pourquoi j’en étais attristée. Mais je

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dus crier car au fond de moi, j’avais compris qu’on avait tiré sur Tolliver, que j’étais couverte d’éclats de verre et de sang et que notre existence venait de basculer.

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