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Je quittai l’hôpital après la tombée de la nuit et roulai un moment au hasard jusqu’à ce que je sois certaine que personne ne me suivait. J’étais si peu habituée à ce que l’on me file que cinq véhicules auraient pu me traquer sans que je m’en rende compte mais je fis de mon mieux. Je me garai le plus près possible de l’entrée de l’hôtel et me ruai à l’intérieur au pas de course. La suite était au deuxième étage. Dans le couloir, je vérifiai que personne ne pouvait voir quelle porte je poussais.

Je défis mes bagages et m’occupai à repasser un peu de linge. Avec optimisme, je choisis une tenue pour ramener Tolliver le lendemain. Il aurait sans doute du mal à tendre le bras pour enfiler un tee-shirt ou un polo, aussi j’optai pour un jean et une chemise. Je rangeai le tout dans un sac. J’étais prête.

Après avoir regardé les informations télévisées, je décidai de commander un repas à la réception. J’étais ravie qu’un restaurant soit rattaché à l’établissement car je ne voulais pas sortir seule. J’étais un peu étonnée que Manfred ne m’ait pas appelée pour me proposer de dîner avec lui mais seule ou en compagnie, j’avais faim.

Je choisis un minestrone et une salade César en me disant que ce devrait être mangeable même si le cuisinier n’était pas doté d’un talent immense.

Quand on frappa, je m’approchai pour ouvrir mais tergiversai. D’après mon expé-

rience, le room service s’annonce systématiquement. Or là, je n’avais rien entendu.

Je tendis l’oreille en songeant que la personne à l’extérieur devait en faire autant.

Curieusement, j’avais peur d’utiliser le judas. Je craignais que le tueur ne se tienne de l’autre côté, armé d’un pistolet, et qu’il appuie sur la détente dès qu’il aurait la preuve de ma présence. Quand on est sur ses gardes, on sent que la personne dans la pièce vous observe et je n’aurais pris ce risque pour rien au monde.

Je perçus le bruit de l’ascenseur au bout du corridor et le « ping ! » annonçant l’ouverture des portes. Un bruit de vaisselle tintinnabulant sur un chariot se rapprocha, et je discernai un mouvement, puis mon visiteur s’éloigna. Je me précipitai sur le judas mais il était trop tard. Impossible d’identifier le visiteur importun.

La seconde d’après, on frappa de nouveau, plus fermement et une voix féminine s’éleva :

— Room service !

À travers l’œilleton, je vis une femme en uniforme. Je l’accueillis sans hésitation.

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— Avez-vous aperçu quelqu’un dans le couloir ? lui demandai-je. Je faisais une sieste et j’ai cru entendre frapper juste avant vous, mais le temps que je me lève, il n’y avait plus personne, expliquai-je, histoire de ne pas passer pour une paranoïaque.

— Oui mais il repartait dans l’autre sens. Désolée. Apparemment, l’incident était clos.

J’étais furieuse contre moi-même. J’aurais dû me servir du judas. J’aurais peut-

être découvert qu’il s’agissait tout simplement d’un inconnu qui s’était trompé de chambre. Ou Manfred, puisqu’il savait que je logeais ici. Ou encore, j’aurais pu enfin mettre un visage sur mon ennemi.

Déçue par mon comportement ridicule, j’allumai le poste pour visionner une rediffusion de New York Police Judiciaire en dégustant ma soupe et ma salade. Le soleil ne se couche jamais sur New York Police Judiciaire et si c’était un épisode que je connaissais par cœur, je pouvais me rabattre sur l’une des multiples incarnations des Experts - Miami, Manhattan ou Las Vegas. La justice a toute sa place à la télévision, moins dans le monde réel. Peut-être est-ce pour cela que tant d’entre nous adorons la télévision.

Je mangeai lentement et m’aperçus que je mastiquais tout doucement au cas où il y aurait du bruit derrière ma porte. C’était absurde. Je mis la chaîne et poussai le verrou. Cette mesure de précaution me rassura et je me sentis mieux. Mon repas terminé, je scrutai soigneusement les alentours avant de pousser mon chariot dans le couloir puis m’enfermai de nouveau à double tour. La suite n’était pas pourvue de portes menant à des chambres adjacentes et à cette hauteur, on pouvait difficilement passer par la fenêtre. Cependant, je tirai les rideaux.

Et demeurai calfeutrée dans la suite jusqu’au lendemain matin. Ce n’était pas une vie.

Tolliver paraissait encore mieux que la veille et le médecin lui annonça qu’il pouvait sortir. Il me remit une liste de recommandations. Interdiction de mouiller le pansement. Interdiction de soulever quoi que ce soit avec le bras droit. Consulter un kinésithérapeute dès son retour à la maison (j’en déduisis que dans notre cas, ce serait une fois rentrés à Saint Louis). Comme toujours, les formalités de départ durè-

rent un temps fou mais enfin, nous nous retrouvâmes à bord de notre voiture.

Je faillis lui faire part de ma réticence à prolonger notre séjour mais me ravisai car je ne voulais pas froisser Tolliver. Nous avions promis de respecter les ordres du médecin, nous ne devions donc pas bouger avant plusieurs jours. J’étais de plus en plus pressée de quitter le Texas. J étais venue avec l’espoir de commencer à rechercher notre future maison et voilà que je n’avais plus qu’une envie : charger le coffre et fuir à toute allure.

Tolliver regarda défiler le paysage comme s’il venait de purger une peine de prison, comme si des années de confinement l’avaient privé de la vue de restaurants, d’hôtels et d’embouteillages. Il avait revêtu le jean et la chemise que je lui avais apportés - une tenue nettement plus seyante que la blouse d’hôpital.

— Je sais, bougonna-t-il, je suis dans un état lamentable. Inutile d’en rajouter.

— Au contraire, tu m’as l’air en pleine forme ! rétor-quai-je d’un ton innocent.

Il rit aux éclats.

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— Mais oui, bien sûr.

— Je n’ai jamais reçu une balle. Elle n’a fait que m’effleurer. Qu’as-tu ressenti ?

Une sorte de coup de poing violent ? C’est la description que l’on donne dans les bouquins.

— Si le poing vous traverse le corps, vous mit saigner et provoque une douleur comme vous n’en avez jamais éprouvé, alors oui. J’ai eu tellement mal que j’ai voulu mourir.

— Mon Dieu !

Je tentai d’imaginer une souffrance d’une telle intensité. La foudre m’a gravement blessée mais j’ai perdu connaissance. Ma mère m’a souvent répété que l’accouchement est abominablement douloureux mais je n’ai encore jamais vécu cette expé-

rience.

— J’espère que cela ne se reproduira plus jamais.

— Tu as eu des nouvelles ? s’enquit Tolliver. La formulation me rendit perplexe.

— Qui, précisément ?

— Victoria a fait un saut à l’hôpital hier soir. J’attendis de pouvoir adopter un ton léger.

— Tu veux que je te fasse une crise de jalousie ?

— Je ne t’en ai pas fait pour Manfred. Aïe!

— Alors raconte !

Nous arrivions à l’hôtel, notre conversation fut interrompue pendant que je contournai la voiture pour ouvrir la portière de Tolliver. Il sortit ses pieds et je glissai une main sous son bras valide pour le hisser dehors. H grimaça et je compris que l’exercice lui était pénible. Je verrouillai le véhicule et nous nous dirigeâmes vers l’entrée.

Je n’osais pas montrer à quel point j’étais ébranlée par la fragilité de Tolliver.

Nous traversâmes le hall sans souci jusqu’à l’ascenseur. Je surveillais Tolliver de près au cas où il aurait besoin de mon soutien mais je m’efforçais en même temps de guetter d’éventuels agresseurs. Je devais avoir l’air d’une folle.

Quand nous fûmes enfin dans notre suite, je poussai un soupir de soulagement et aidai Tolliver à s’allonger sur le lit. J’approchai une chaise mais cette mise en scène me rappelait trop l’hôpital, aussi je décidai de m’étendre auprès de lui.

Lorsqu’il eut trouvé une position confortable, il tourna la tête vers moi.

— C’est divin ! souffla-t-il. Meilleur que tout.

J’étais d’accord. Pour lui souhaiter la bienvenue dans le monde non médical, je tirai sur la fermeture Éclair de son pantalon et lui offris une petite séance de kinésithé-

rapie inattendue qui lui plut tant qu’il m’embrassa et sombra dans un sommeil profond. Moi aussi.

Nous fûmes réveillés par un coup à la porte. J’aurais dû accrocher la pancarte « ne pas déranger » sur la poignée. Tolliver remua, ouvrit les yeux. Je descendis du lit, défroissai mes vêtements et passai une main dans mes cheveux. Cette fois, je rassemblai tout mon courage et collai mon œil sur le judas.

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À ma stupéfaction - car la police n’était pas au courant de mon déménagement -, je reconnus l’inspecteur Rudy Flemmons. Je retournai sur mes pas et m’immobilisai sur le seuil de la chambre.

— C’est l’inspecteur ! Rudy Flemmons, pas celui qui s’est pris une balle.

— Je m’en doute, répondit Tolliver en bâillant. Fais-le entrer.

Il remonta sa braguette, je boutonnai son jean et nous échangeâmes un sourire.

J’invitai l’inspecteur Flemmons à s’asseoir dans le salon puis aidai Tolliver à s’installer sur le canapé afin qu’il puisse participer à la conversation.

— Depuis quand êtes-vous ici ? attaqua Flemmons. Je consultai ma montre.

— Nous avons quitté l’hôpital il y a environ une heure et demie. Nous sommes venus directement ici et avons fait une sieste.

Tolliver acquiesça.

— Avez-vous vu votre amie Victoria Flores ces deux derniers jours ?

— Oui, répliqua aussitôt Tolliver. Elle m’a rendu visite hier soir. Harper n’était pas là. Victoria a dû rester quarante-cinq minutes environ. C’était aux alentours de…

mince, je n’en sais rien, j’étais gavé de médicaments contre la douleur. Il devait être 20 heures. Je ne l’ai pas revue depuis.

— Elle n’est pas rentrée chez elle hier soir. Elle avait laissé sa fille Mari Carmen avec sa mère. Victoria ne venant pas la rechercher, la mère a alerté la police. En d’autres circonstances, on ne se serait pas affolés mais Victoria a appartenu au département de Texarkana et plusieurs d’entre nous la connaissent. Elle n’est jamais en retard quand il s’agit de son enfant, pas sans avoir téléphoné et fourni une explication. Victoria est une bonne mère.

A son expression, je compris qu’il était l’un des flics de Garland qui la connaissaient bien. Voire très bien.

— Vous n’avez trouvé personne qui l’ait vue après mon frère ?

— Non, avoua-t-il, visiblement désespéré.

Personne n’irait imaginer que Tolliver avait bondi de son lit, neutralisé puis dissimulé Victoria en attendant de pouvoir soudoyer l’homme de ménage pour qu’il se débarrasse du corps.

— Sa mère n’a eu aucune nouvelle ?

— Aucune.

— C’est épouvantable. Je… c’est épouvantable, bredouillai-je.

Je me rappelai soudain que Tolliver s’apprêtait à me rapporter son entretien avec Victoria à notre arrivée à l’hôtel. Installée près de lui, je tournai la tête et haussai les sourcils. Allait-il en parler maintenant ?

Il remua la tête d’un mouvement presque imperceptible. Non. Très bien.

— De quoi avez-vous discuté ? Victoria a-t-elle évoqué son enquête en cours ?

Vous a-t-elle signalé où elle comptait se rendre après cette visite ?

— Je l’avoue, nous avons essentiellement parlé de moi. Elle m’a assommé de questions : Est-ce que je connaissais le calibre de la balle ? Avait-on localisé l’endroit d’où

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ce type avait tiré ? Y avait-il eu d’autres fusillades du genre cette nuit-là - vous avez dit à Harper qu’il y en avait eu une tout près du motel, non ? Quand serais-je libéré de l’hôpital ? Des trucs comme ça.

— Elle n’a abordé aucun sujet personnel ?

— Si. Elle m’a raconté qu’elle était sortie un temps avec un membre de la police et qu’ils avaient rompu récemment. Elle avait réfléchi et comptait l’appeler dans la soirée.

Je ne m’attendais pas à une réaction aussi spectaculaire. L’inspecteur Flemmons devint blanc comme un linge. Je crus qu’il allait tomber dans les pommes.

— Elle a dit ça ? prononça-t-il d’une voix étranglée.

— Oui, confirma Tolliver, aussi sidéré que moi. Presque mot pour mot. J’ai été pris de court car nous n’avions jamais évoqué sa vie amoureuse auparavant. Nous n’étions pas assez proches et elle est plutôt secrète. Vous connaissez le flic qu’elle fréquentait ?

— Oui. C’était moi.

À court d’inspiration, nous demeurâmes muets.

Flemmons s’attarda un bon quart d’heure, interrogeant Tolliver avec acharnement, cherchant à lui arracher les moindres détails de sa conversation avec Victoria.

Mais Tolliver refusa de s’expliquer. Je m’en inquiétai.

Je relatai à l’inspecteur l’incident du mystérieux inconnu qui avait cogné à ma porte juste avant qu’on ne m’apporte mon repas. Je ne pensais pas que ce pouvait être Victoria Flores mais je tenais à lui en faire part.

Enfin, Rudy Flemmons s’en alla. J’éprouvai un vif soulagement en refermant la porte derrière lui. Je restai plantée là, l’oreille aux aguets. J’entendis le « ping » annonçant l’arrivée de l’ascenseur, puis le chuintement des portes qui s’ouvraient et se refermaient. Je passai la tête dans le couloir pour m’assurer qu’il était désert.

J’étais de plus en plus paranoïaque mais il y avait de quoi.

— Je t’écoute, Tolliver.

Il paraissait épuisé et se leva péniblement pour regagner le lit. Je lui donnai un coup de main mais je tenais absolument à savoir ce qu’il s’apprêtait à me dévoiler juste avant l’interruption de Rudy Flemmons.

— Elle m’a demandé si je croyais que les Joyce voulaient vraiment retrouver le bé-

bé de Mariah Paris ou si je pensais qu’ils avaient l’intention de l’éliminer.

— L’éliminer ? répétai-je, ahurie.

Bien entendu, je compris tout de suite l’enjeu.

— Un bébé Joyce hériterait d’un quart au moins des biens familiaux, je suppose.

Dans ce cas-là, on parle d’héritier de sang, non ? Si c’est le terme employé par l’avocat qui a rédigé le testament, cela signifie que l’enfant a droit à sa part, qu’il soit légitime ou non. Richard Joyce n’a pas épousé Mariah Parish en douce, par hasard ?

— Non. Il aurait suivi les voies officielles. D’après Victoria, c’était un homme droit.

Et si le bébé était de lui, il aurait pris ses responsabilités. À condition d’être au courant.

— Elle en avait la certitude ?

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— Oui, car elle a interrogé beaucoup de gens qui ont bien connu Richard Joyce.

Tous lui ont déclaré quel Lizzie Joyce est comme son grand-père, pragmatique et fondamentalement honnête mais que Kate et Drew ne s’intéressent qu’à l’argent.

— Qu’en est-il de Chip ?

— Elle ne l’a pas mentionné.

— Victoria avait déjà découvert tout cela ?

— Elle n’a pas perdu son temps.

— Pourquoi t’en a-t-elle fait part ? Pas parce que tu es mignon, puisqu’elle envisageait de se réconcilier avec Rudy Flemmons.

— Parce que selon elle, c’est un Joyce qui m’a tiré dessus. Voilà pourquoi.

— D’accord mais j’ai du mal à suivre.

— Us sont tous persuadés que tu en sais plus que tu ne l’as dit sur la mort de Richard Joyce. Ils sont bouleversés parce que tu as identifié la cause du décès de Mariah, soulevant du même coup la question de l’existence même de cet enfant. Ils craignent peut-être que tu ne retrouves le corps.

— Victoria doute qu’il soit encore vivant ? Elle pense qu’on l’a tué ?

J’avais la nausée. Ce « cadeau » de la foudre m’a permis d’entendre et de voir des choses abominables, diaboliques. Autrefois, les bébés mouraient souvent à la naissance mais c’est de plus en plus rare. Je me suis tenue sur nombre de tombes minuscules, j’ai vu leur visage immobile, blanc, et chaque fois, c’est douloureux. Le meurtre d’un enfant est le pire des crimes, le comble du machiavélisme.

— C’est son hypothèse. Elle n’a trouvé aucun acte de naissance. Il est possible que Mariah l’ait mis au monde seule.

— Il faut être débile pour ne pas se rendre à l’hôpital quand on sent que l’heure approche.

— Imaginons qu’elle n’en ait pas eu la possibilité. Je pinçai les lèvres de dégoût et d’horreur.

— Tu veux dire qu’on l’en aurait empêchée ? Ou qu’on l’aurait tout simplement laissée mourir en couches ?

Inutile d’insister sur la cruauté d’une telle attitude : Tolliver partageait mon sentiment.

— C’est plausible. En tout cas, cela expliquerait sa mort et comme il n’y a aucune trace de l’enfant ni d’un séjour à l’hôpital…

— Si je n’étais pas intervenue…

— Personne ne l’aurait jamais su.

Vu sous cet angle, je comprenais mieux qu’on en veuille à ma vie !

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