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Le restaurant où je retrouvai Victoria Flores était bondé et les serveurs allaient et venaient dans tous les sens. L’endroit me parut incroyablement vivant après l’ambiance feutrée de l’hôpital.

À ma grande surprise, Victoria n’était pas seule. Drexell Joyce, le frère de Lizzie et de Kate, était assis à la table avec elle.

— Coucou ! s’exclama Victoria en se levant pour m’étreindre.

J’en fus surprise, mais pas assez pour avoir un mouvement de recul. J’ignorais que nous étions aussi proches. En fait, c’était une mise en scène à l’intention de Drexell Joyce. J’avais imaginé un repas détendu entre deux femmes qui gagnaient leur vie en révélant des secrets, pas une mise en scène stratégique devant un inconnu.

— Monsieur Joyce, murmurai-je en prenant place et en posant mon sac à mes pieds.

— Je vous en prie, appelez-moi Drex, répliqua-t-il avec un large sourire.

Je ne fus pas dupe de son regard admiratif.

— Que faites-vous si loin de votre ranch ? m’enquis-je en lui souriant à mon tour (dans l’espoir de le désarmer).

— Mes sœurs m’ont envoyé aux nouvelles. Elles ai nieraient savoir ce que Victoria a découvert jusqu’ici et comment se déroule l’enquête. Si nous avons un petit oncle ou une petite tante dans la nature, nous voulons! retrouver cet enfant et nous assurer qu’il est élevé correctement.

— Vous partez du principe que le bébé de Mariah Parish est le fils de votre grand-père ?

J’étais sidérée et n’essayai pas de le cacher.

— Oui, c’est ce que je pense. Il était vieux mais il avait plus d’un tour dans son sac.

Grand-Pa’ a toujours eu un faible pour les dames.

— Et vous croyez que Mariah Parish aurait accepté ses avances ?

— Il avait beaucoup de charisme. Elle a peut-être craint qu’un refus ne lui coûte son emploi. Grand-Pa’ détestait qu’on lui réponde « non ».

Charmant. À court d’inspiration, je me tus.

— Alors, comment va votre frère ? me demanda Victoria d’une voix chaleureuse.

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J’étais déçue. J’étais persuadée que Victoria m’avait conviée ici parce qu’elle avait une idée derrière la tête, pas uniquement pour le plaisir de me rencontrer.

— Mieux, merci. II devrait pouvoir quitter l’hôpital d’ici un jour ou deux.

— Où irez-vous ensuite ?

— Tolliver se charge en général de notre agenda. Je verrai cela avec lui quand il se sentira d’attaque. Au départ, nous avions prévu de rester ici au moins une semaine afin de profiter de notre famille.

— Vous avez des proches dans la région ? intervint Drexell.

— Nos deux demi-sœurs habitent ici.

— Qui les élève ?

— Une tante et son mari.

— Ils sont ici même ?

Peut-être Drex était-il fasciné par tout ce qui me concernait mais j’en doutais.

— Vous séjournez souvent à Dallas ? rétorquai-je. J’ai vu vos sœurs l’autre jour, vous êtes là maintenant. Le trajet est long, pourtant.

— Nous avons un appartement en ville et un autre à Houston. Nous sommes au ranch environ dix mois par an mais nous éprouvons tous le besoin d’un peu d’animation de temps en temps. Sauf Chip. Lui adore gérer la ferme. En revanche, Kate et Lizzie appartiennent chacune à une dizaine de comités, banques et autres associa-tions caritatives, et les réunions se tiennent à Dallas.

— Et vous ? lança Victoria. Vous ne participez pas aux bonnes œuvres ?

Drex s’esclaffa en renversant la tête en arrière. Je le soupçonnai de vouloir nous montrer la ligne de son joli menton sous un autre angle. Comment ferait-il plus tard, quand sa mâchoire aurait perdu de sa fermeté ? Je sais par expérience que personne n’est beau six pieds sous terre.

— Victoria, aucun conseil d’administration un tant soit peu intelligent ne voudrait de moi i assura-t-il, l’œil pétillant. J’ai du mal à rester assis sans bouger et je m’en-dormirais à force d’écouter leurs interminables discours.

Comment Victoria supportait-elle ces conneries ? Elle paraissait sincèrement en-sorcelée par ce crétin.

— Mais revenons à nos moutons, ma chère… où en êtes-vous ? enchaîna-t-il avec cet air d’un homme qui doit se résoudre à laisser tomber la plaisanterie pou^j aborder les choses sérieuses.

— J’avance.

Aussitôt, je fus aux aguets. Victoria s’exprimait en| femme calme, posée, compé-

tente et terriblement méfiante.

— Je travaille sur une biographie approfondie de* Mariah et c’est plus compliqué que je ne l’avais envisagé. Quelle sorte de renseignements avez-vous pris sur elle avant de l’embaucher pour aider votre grand-père ?

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— Je doute que Lizzie s’en soit préoccupée, avoua-t-il, visiblement étonné. C’est mon grand-père qui l’a engagée, il me semble. Mariah était déjà dans la maison quand nous l’avons appris.

— Mais vous aviez l’intention de recruter quelqu’un ? insista Victoria.

— Il avait besoin d’une personne pouvant jouer à la fois les rôles d’aide ménagère et d’aide-soignante. Une assistante. Elle était comme une nurse : elle veillait à ce qu’il mange sainement, contrôlait ce qu’il buvait. Mais il se serait emporté si nous avions eu l’audace de la qualifier de nurse. Elle prenait sa tension chaque jour, aussi.

Victoria sauta sur l’occasion :

— Mariah avait-elle un diplôme d’infirmière ?

— Non, non. Pas à ma connaissance. Elle devait s’assurer qu’il prenait bien ses médicaments, lui rappeler ses rendez-vous, prendre le volant s’il était fatigué, prévenir le médecin s’il manifestait certains symptômes. En somme, elle était notre système vivant d’alerte médicale. En tout cas, c’était notre vœu à la base.

J’échangeai un bref regard avec Victoria et compris que je n’étais pas la seule à avoir détecté une pointe de ressentiment dans le monologue de Drex. À présent, j’étais moins convaincue de son intérêt personnel pour Drex. Son objectif était ailleurs.

— Elle se considérait comme autre chose ? demandai-je.

— Oui ! Un chien de garde.

Drew but une gorgée de bière et scruta les alentours pour voir si notre serveur était dans les parages. Nous avions commandé nos plats quelques minutes auparavant.

— Pourquoi votre famille a-t-elle payé pour ses obsèques ? Pourquoi est-elle enterrée parmi vos proches ? Où étaient les siens ?

Je m’étais posé la question à plusieurs reprises.

— Après son décès, nous avons fouillé ses affaires en vain. Pas un nom, pas une adresse. Lizzie nous a tous interrogés : avait-elle parlé de son passé ? D’où venait-elle

? Nous n’étions au courant de rien. Nous nous sommes adressés à Chip - ni lui ni ses parents n’ont pu nous aider.

— Et son numéro de sécurité sociale ? Votre grand-père était son employeur, il devait l’avoir noté quelque part.

— Il la payait au noir.

Qu’un personnage aussi riche que Richard Joyce opte pour une telle solution me stupéfiait. Les Joyce avaient sûrement des comptables et des hommes d’affaires à leur service.

— Quand Lizzie a rencontré Mariah, elle a déclaré à Grand-Pa’ qu’il avait commis une erreur, qu’elle ne resterait pas. Grand-Pa’ était persuadé du contraire mais il voyait bien que nous ne l’apprécions guère. Il ne voulait pas s’embêter à la mettre sous contrat au risque de devoir la licencier, argua Drex, sur la défensive.

J’observai Victoria à la dérobée.

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— Donc, votre grand-père a embauché une femme qu’il ne connaissait pas, il l’a payée au noir, il ne savait absolument rien de son passé et pourtant, il l’a installée dans sa demeure, résumai-je, incrédule. Vous dites que vous avez questionné Chip après la mort de Mariah ?

J’entendis un grondement de tonnerre et me tournai; vers la fenêtre : il pleuvait à torrents.

— Oui. C’est lui qui avait encouragé Grand-Pa’ à l’engager.

U y eut un long silence pendant lequel Drex chercha de nouveau des yeux notre serveur tandis que Victoria et moi nous réfugiions dans nos pensées. J’ignore ce qui traversait l’esprit de Victoria mais de mon côté, je priai pour que les miens prennent mieux soin de moi que les Joyce de leur patriarche.

— Depuis combien de temps Lizzie fréquente-t-elle Chip ? s’enquit Victoria comme si elle changeait complètement de conversation, s’autorisant quelques instants de mondanités.

— Ma foi, des années ! Ils se sont connus au ranch, bien sûr. Ils se voyaient aussi dans les rodéos. Après quelques années, quand Chip a divorcé, ils se sont mis ensemble. Ils s’étaient tous deux inscrits au rodéo d’Amarillo, lui à l’épreuve de calf roping elle, de barrel riding. Elle avait un souci avec l’attelage de sa remorque et il lui a donné un coup de main.

— Si je comprends bien, Mariah avait travaillé pour la famille de Chip ?

— Chip et Mariah ont vécu un temps dans la même famille d’accueil. Dès qu’elle a pu voler de ses propres ailes, il l’a recommandée à un cousin lointain dont le nom était Arthur Peaden, si je ne m’abuse. Le cousin est mort à peu près à l’époque où les médecins nous ont annoncé que Grand-Pa’ ne pouvait plus rester seul chez lui. Chip l’a adressée à Grand-Pa’, elle lui a plu. Passé notre première surprise, nous avons été soulagés de ne pas avoir à recevoir des dizaines de candidates. Grand-Pa’ était satisfait : elle avait de l’expérience, un physique agréable, elle souriait constamment. Cerise sur le gâteau, c’était une excellente cuisinière..

Drex réussit enfin à attirer l’attention du serveur pour qu’il lui apporte une seconde bière et Victoria se débrouilla pour le faire parler de lui. Contrairement à Victoria qui était aussi intelligente que perspicace, Drex n’était pas une lumière. Je pouvais donc me contenter de les écouter. Son père avait dû avoir du mal à accepter que son fils unique soit incapable de conduire les affaires familiales, Lizzie était non seulement l’aînée mais la plus brillante des trois. Katie, entre les deux, était la plus excentrique. Du moins de l’avis de Drex.

Je fus soulagée quand on nous apporta nos plats. N’étant pas détective privée, je n’étais pas payée pour absorber l’historique du clan Joyce. Le temps que je me rassa-sie, j’en avais par-dessus la tête de Drex Joyce et j’étais mal à l’aise de me retrouver dans le camp de Victoria pour extorquer des informations à cet abruti. Ses tactiques m’irritaient mais j’avais saisi la raison pour laquelle elle avait convié Drex à ce dîner.

Il nous était plus facile de diversifier les sujets de conversation afin de brouiller les pistes : en d’autres circonstances, il se serait moins livré.

De surcroît, je posai plusieurs questions auxquelles Victoria n’avait pas songé.

Je décidai qu’elle avait voulu offrir à Drew une alternative entre deux jolies femmes et j’étais soulagée de constater que Victoria lui plaisait plus que moi. Je pris

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un malin plaisir à m’excuser juste avant qu’on ne vienne nous proposer la carte des desserts. Victoria parut légèrement décontenancée mais elle se ressaisit aussitôt et me promit de me contacter le lendemain.

Si je le pouvais, je ferais de mon mieux pour l’éviter. Je déteste que l’on se serve de moi et j’étais sûre que, Victoria avait délibérément planifié cette soirée avant de m’y inviter. Elle aurait pu être honnête avec moi. Pourquoi recourir à un tel procédé ? Si la famille Joyce l’avait engagée, c’est qu’elle était prête à coopérer, non ? Pourquoi Victoria n’avait-elle pas déjà obtenu toutes ces précisions ?

Je rentrai à l’hôtel de mauvaise humeur. La pluie s’étant arrêtée, je décidai de me défouler. Je n’aime pas courir après la tombée de la nuit mais j’éprouvais le besoin de me dépenser physiquement. Je n’avais pas eu le temps d’explorer les alentours mais j’avais aperçu un lycée non loin de l’hôtel. Si le portail n’était pas fermé à clé, je pourrais peut-être courir sur la piste d’athlétisme. Sinon, je me rabattrais sur le parking des bus scolaires, juste en face.

Contre toute attente, Parker Powers, l’ex-joueur de football devenu flic, était assis dans le hall de réception.

— Vous m’attendiez ?

— Oui. Pouvons-nous parler ?

Il me dévisagea longuement.

— De quoi ?

— J’ai quelques questions à vous poser au sujet de votre frère. Il y a eu une autre fusillade à proximité de votre motel hier soir et j’essaie de savoir s’il existe un lien entre les deux incidents. Il paraît qu’il va mieux ?

S’il n’avait pas dit cela, je n’aurais pas mordu à l’appât. J’avais décelé la lueur dans ses prunelles. Mais, s’il enquêtait vraiment sur cet événement, je voulais l’aider. Je désirais savoir qui avait tiré sur mon frère. Toutefois, il n’était pas question d’en discuter dans un lieu public et vu son regard lascif, je n’osais pas inviter Powers à monter dans ma chambre. •

— Je vais courir. Vous m’accompagnez ?

— Volontiers ! répondit-il après une brève hésitation. J’ai un short dans ma voiture. Si quelqu’un en veut à votre frère, ce n’est pas prudent de sortir seule. Nous ne nous expliquons pas cette affaire.

— Je vous rejoins dans dix minutes, promis-je.

J’accrochai autour de mon cou une pochette transparente dans laquelle j’avais mis ma clé et ma carte d’identité puis revêtis ma tenue de footing. J’étais prête. Je dissimulai la pochette dans mon tee-shirt et sautillai sur place pour vérifier qu’elle ne tomberait pas. Puis je mis mon portable dans la poche à fermeture Éclair de mon bermuda.

Parker m’attendait en tenue de sport dépenaillée. Je le saluai d’un signe de tête et nous sortîmes sur le parking effectuer quelques exercices d’échauffement. J’eus l’impression qu’il n’avait pas couru depuis longtemps. En revanche, il devait faire de la musculation, malgré son tour de taille un peu enveloppé. J’ignore si la perspective le réjouissait ou non mais en tout cas, il semblait prendre plaisir à me regarder.

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— Prêt?

Il opina, lèvres pincées. On aurait dit qu’il s’apprêtait à affronter la guillotine, pas à courir par une belle soirée.

Nous longeâmes le trottoir, passant devant un premier pâté de maisons, puis un deuxième avant d’atteindre les terrains du lycée. Les lampadaires étaient nombreux et tout le monde semblait avoir décidé de passer la soirée chez soi. Il faisait frais et il restait encore quelques flaques d’eau après l’averse. Les voitures se succédaient à un rythme assez régulier, certaines dépassant allègrement la vitesse autorisée, d’autres avançant à une allure d’escargot. Je me demandai si l’un des conducteurs avait reconnu mon partenaire.

La fraîcheur me faisait du bien. J’avançai tranquillement, allongeant mes foulées, attentive aux battements de mon cœur. La piste d’athlétisme était entourée par une immense clôture et le portail était fermé à clé. Rien d’étonnant à cela. J’entraînai mon compagnon sur l’aire de stationnement réservée aux cars scolaires. Parker resta à ma hauteur et je m’aperçus qu’il souriait, content de lui. J’accélérai et il s’assombrit rapidement. Après quelques centaines de mètres, Parker était à bout de souffle. Il ne persévérait que par orgueil.

Au kilomètre suivant, même son orgueil accusait le coup. Nous avions remonté la première rangée de cars, redescendu la deuxième et nous nous apprêtions à remonter la troisième. J’étais en pleine forme mais Parker s’arrêta, haletant, les mains sur les genoux. Je fis du surplace. Il agita la main pour me signaler de continuer sans lui.

— Restez dans ma ligne de mire ! prévint-il.

Je repartis. Je suis beaucoup moins douée que mon frère mais ce soir-là, je me sentais vive et légère comme un oiseau - surtout comparée à Parker. Je filai entre les deux alignements de cars, humant les parfums de l’asphalte après la pluie. Jetant un coup d’œil derrière moi, je constatai que Parker me suivait en marchant d’un bon pas mais j’allais beaucoup plus vite que lui. Avec regret, plutôt que de reprendre mon parcours en sens inverse, je fis demi-tour. Je perçus vaguement le bruit d’un moteur dans la rue. Soudain, une paire de phares s’illumina derrière moi, éclairant le visage de Parker et jetant mon ombre devant moi. J’eus un sursaut de frayeur et ralentis, ne sachant que faire. Le véhicule roulait très lentement mais il se rapprochait.

Bien qu’aveuglé, l’inspecteur piqua un sprint dans ma direction. Ce faisant, il souleva son sweat-shirt et dégaina son pistolet. Je ne réagis pas sur l’instant, puis je crus qu’il allait m’abattre. Je m’arrêtai.

— Attention ! aboya-t-il.

Je fonçai vers lui sans réfléchir. U me poussa entre deux autocars et pivota sur lui-même pour faire face à la voiture, l’arme au poing. Le conducteur dut l’apercevoir et effectua une embardée puis, dans un crissement de pneus, redémarra et disparut du parking.

— Quoi ? Quoi ? bredouillai-je en me précipitant vers mon sauveteur, les bras écartés. Quoi ?

— Menace de mort, souffla-t-il, car il n’avait pas encore recouvré sa respiration normale. Vous avez reçu une menace de mort aujourd’hui. Je ne voulais pas que vous sortiez seule. Vous êtes une cible facile.

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— Pourquoi diable ne pas me l’avoir dit ? m’époumonai-je. C’est donc pour cela que vous avez accepté de courir avec moi ?

— Je n’imaginais pas que vous étiez une obsédée de la santé, riposta-t-il injustement. Je devais seulement vous mettre en garde, vous parler de la fusillade.

— Alors au lieu de…

Je bafouillais. Paupières closes, je me ressaisis, redressai les épaules.

— Cette menace a-t-elle un nom ?

— C’était une voix d’homme. Un malade qui délirait à propos de votre travail, l’œuvre de Satan et je ne sais quoi. Il a dit que vous n’aviez rien à faire au Texas et

qu’il allait s’occuper de vous la prochaine fois qu’il vous-verrait. Il a cité le nom de votre hôtel.

Ce détail suffit à me terrifier. Je me dis que je devais prendre l’affaire au sérieux. .

— Était-ce lui ou avez-vous simplement effrayé une bande d’adolescents ?

Mes jambes s’engourdissaient, aussi je sautillai d’un pied sur l’autre puis m’immobilisai et me penchai en avant pour toucher le sol avec mes mains.

— Aucune idée, marmonna Parker. J’ai relevé une partie du numéro d’immatricu-lation. Je vais me renseigner.

Je pris soudain conscience que cet homme s’était jeté devant moi en croyant qu’on allait me tirer dessus. L’énormité de l’acte me fit l’effet d’une gifle.

— Merci, murmurai-je. Merci infiniment.

Tout à coup, mes genoux s’étaient mis à trembler.

— C’est notre métier. Nous sommes là pour protéger nos concitoyens. Dieu merci, ça n’a pas été trop long : j’aurais pu claquer d’une crise cardiaque.

Il me sourit et je fus rassurée de voir qu’il respirait de nouveau normalement.

— Si on rentrait ? proposai-je. Disons que c’était plus ou moins un non-incident ?

Je ne voulais pas l’offusquer, ce qui était absurde.

— En effet, nous n’avons plus rien à craindre, convint-il en rengainant son pistolet. Retournons à l’hôtel.

Nous quittâmes le parking d’un pas vif et repassâmes devant le lycée. Puis nous nous retrouvâmes dans le quartier résidentiel, pratiquement désert maintenant. La température avait baissé et je frissonnai. Nous n’étions plus très loin. Nous traversions une zone où le jardinage est un hobby. Même en hiver, les jardins étaient parfaitement entretenus. Parker Powers me posait un flot de questions sans importance sur mes exploits sportifs, la durée de mes entraînements quotidiens, est-ce que mon frère courait avec moi…

A l’instant précis où j’aperçus derrière un arbre une ombre qui ressemblait étrangement à la silhouette d’un homme, elle se déplaça. Un individu surgit devant nous et la lueur du lampadaire illumina le canon d’un revolver. Parker Powers plongea en avant pour m’écarter et l’inconnu appuya sur la détente, le visant en pleine poitrine.

Hurler n’aurait servi à rien. Mon seul atout était la rapidité et je détalai comme un lapin shooté à la méthamphétamine. Je perçus des bruits de pas derrière moi, même

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dans l’herbe et contournai une maison mais le jardin était clôturé. Une barrière érigée pour la forme, que je n’eus aucun mal à enjamber. Je traversai la pelouse et sautai par-dessus celle du fond.

Ce n’est que beaucoup plus tard, en me remémorant cet épisode, que je m’en rendis compte : j’aurais pu tomber et me casser la jambe.

Je me retrouvai dans la cour du pavillon voisin, d’où j’avais une vue impeccable sur la rue, bordée d’habitations d’un côté seulement. De l’autre une étroite bande plantée d’arbres longeait un ravin. Je poursuivis ma course effrénée vers l’hôtel.

J’avais peur de trébucher, peur que l’on me tire dessus, peur que l’inspecteur soit mort. Je savais que j’allais dans la bonne direction mais je ne voyais pas l’hôtel car la rue était en courbe. Je faillis frapper à une porte au hasard puis me ravisai par crainte de mettre d’autres personnes en danger. Croyant entendre un bruit devant moi, je me propulsai derrière une voiture garée dans une allée. Je demeurai immobile, un moment, le cœur battant la chamade.

Je sortis mon portable et appelai le 911. Une femme’ décrocha.

— Je suis cachée dans le lotissement derrière le Holiday Inn Express, dis-je tout bas. L’inspecteur Parker Powers est à terre. Rue Jacaranda. Le tireur me pourchasse.

Je vous en supplie, venez vite !

— Madame ? Vous dites qu’un officier de police est à terre ? Êtes-vous blessée ?

— Oui, l’inspecteur Powers. Je n’ai rien pour l’instant. Il faut que je raccroche.

Je ne pouvais pas m’éterniser au téléphone : je devais guetter le moindre son.

Maintenant que ma respiration était plus régulière; j’avais la certitude que quelqu’un se rapprochait. Quelqu’un qui ne voulait pas être vu au beau milieu de la chaussée. Les résidents n’étaient-ils pas conscients de ce qui se passait chez eux ? Les propriétaires armés ne sont jamais là quand on a besoin d’eux ! Que faire ? Prendre mes jambes à mon cou ? Rester où j’étais en priant pour que l’agresseur ne me retrouve pas ?

La tension était insupportable. Patienter ainsi, accroupie dans le noir, était un supplice. Je n’étais même pas certaine que la rue débouche quelque part. Peut-être étais-je dans une impasse ? Je devrais retourner sur mes pas pour regagner la rue Jacaranda. Il y aurait des barrières, voire des chiens… il y en avait un qui aboyait, justement.

Les pas cessèrent. Me voyait-il ? Allait-il m’abattre ?

Puis les hurlements des sirènes s’élevèrent dans la nuit. Dieu bénisse la police, Dieu bénisse leurs gyrophares et leurs armes. Le tireur battit en retraite et, abandon-nant toute précaution, s enfuit le long de l’avenue que je venais d’emprunter.

Je tentai de me lever mais en fus incapable. Mes jambes refusaient de bouger. Le faisceau d’une lampe torche rebondit sur le sol, de plus en plus près, puis se fixa sur mon visage.

— Couchez-vous, les bras en croix ! rugit une femme.

— D’accord, d’accord.

Je m’exécutai. Sur le moment, cela me paraissait nettement plus raisonnable que de me redresser.

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