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Je courus sur le tapis roulant de la « salle de gym » -une bien modeste concession de l’hôtel à l’égard des fans de fitness. Avantage : l’endroit était clos, c’est-à-dire « sûr

». Je m’étais réveillée tôt et à sa respiration, j’avais compris que Tolliver était loin, loin au pays des rêves.

Je commençais à comprendre pourquoi tous ces événements tragiques se déroulaient autour de moi mais que faire ? Je n’avais rien à soumettre à la police, absolument rien. Les Joyce étaient riches et ils avaient des relations. J’ignorais s’ils étaient tous impliqués dans cette affaire ou si le tireur et le meurtrier - pour moi, Màriah Parish et Richard Joyce étaient tous deux victimes de meurtre - n’étaient qu’un seul et même individu. Les trois Joyce et l’ami Chip savaient manier les armes, aucun doute là-dessus. J’usais peut-être de clichés mais un propriétaire de ranch comme Richard Joyce n’avait sûrement pas enseigné à ses petites-filles l’art du rodéo sans leur apprendre comment tirer. Quant à Drex, maîtriser ces deux disciplines allait de soi.

Idem pour Chip Moseley. Je ne savais pas grand-chose de lui. Il semblait un bon parti pour Lizzie : il était aussi musclé et tanné qu’elle, il paraissait compétent et terre à terre. Mes affirmations le laissaient sceptique mais il était loin d’être le seul.

Je dégoulinais de transpiration quand j’attaquai la phase de récupération. Je marchai encore dix minutes puis essuyai ma figure avec une serviette et remontai dans notre suite. Je commençais à prendre les hôtels en horreur. Je n’aurais jamais imaginé posséder la fibre domestique mais je rêvais de plus en plus d’une maison, un vrai chez-moi. Je voulais un couvre-lit en tissu non synthétique. Des draps dans lesquels je serais la seule à dormir. Je voulais pouvoir laisser mes vêtements soigneusement plies dans le tiroir d’une commode. Je voulais une bibliothèque, pas une boîte en carton. Nous avions tout cela dans notre appartement mais même là, nous nous sen-tions en transit. C’était une location un peu moins impersonnelle qu’une chambre de motel, voilà tout.

Dans l’ascenseur, j’inspirai profondément et chassai ces pensées dans le seau qui occupe un coin de mon esprit. J’y posai un couvercle et sur celui-ci, une grosse pierre.

Je sais, ça fait beaucoup d’images mais je devais à tout prix rester concentrée sur l’essentiel tant qu’on serait à notre poursuite. Je devais être d’autant plus forte que Tolliver était blessé.

Rudy Flemmons était devant la porte, une main en l’air, sur le point de frapper.

— Inspecteur ! Une minute !

Il se figea, le poing levé et je compris à son allure qu’il s’était passé quelque chose de grave.

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Je m’approchai de lui et examinai son profil. Il ne tourna pas la tête vers moi.

— Oh, non ! murmurai-je… Entrons.

Je tendis le bras pour glisser ma carte-clé dans la fente. Une fois à l’intérieur, j’allumai une lampe. J’avais peur de réveiller Tolliver mais je m’aperçus que la lumière de la salle de bains était allumée. Il était levé.

— Coucou ! Tout va bien ? Nous avons de la visite.

— Déjà ?

Il avait dû passer une mauvaise nuit.

— Sors de là, mon chéri.

Il comprit le message et moins de trente secondes plus tard, il nous rejoignait dans le coin salon. Je vis tout de suite à la manière dont il se déplaçait qu’il souffrait le martyre. Je me précipitai sur le mini-réfrigérateur pour lui offrir un jus d’orange. Je ne pris pas la peine d’offrir une boisson à l’inspecteur Flemmons car il était plongé dans un état soit de chagrin immense, soit d’extrême appréhension. Je ne le connaissais pas suffisamment bien pour le deviner. Je savais seulement que c’était grave.

La journée démarrait mal pour Tolliver mais il prit place sur le canapé.

— Expliquez-nous ce que vous faites ici, ordonna-t-il.

— Je pense que Victoria est morte. On a découvert sa voiture ce matin, dans un cimetière de Garland. Son sac était sur le siège.

— Mais vous n’avez pas retrouvé son corps ? intervins-je.

— Non. Je me demandais si vous pourriez ve^Éf jeter un coup d’œil.

La situation était triste. Elle était aussi fort délicate d’un point de vue professionnel. Vu l’intensité de son désarroi et notre amitié pour Victoria, je ne songeai pas à l’argent. Je pensais à tous les flics qui considéreraient mon arrivée sur le site comme la preuve que Rudy Flemmons perdait la tête.

— Accordez-moi dix minutes, dis-je car je pouvais difficilement refuser.

Je sautai dans la douche, me savonnai, me rinçai, brossai mes dents, m’habillai.

J’enfilai des bottes sans talon, en caoutchouc. Le temps était à la pluie, je ne voulais pas prendre de risques. Je n’avais pas écouté la météo ce matin-là mais j’avais remarqué que Rudy portait un blouson épais. Je m’emmitouflai chaudement.

Il n’était pas question que Tolliver nous accompagne. Je m’apprêtais à franchir le seuil de la chambre quand cela me frappa comme une gifle. Mauvais temps, cimetière boueux : pas idéal pour un convalescent.

— Je reviens aussi vite que possible, annonçai-je, submergée par l’angoisse. Ne bouge pas. Enfin si, remets-toi au ht et regarde la télé. Je t’appelle s’il y a quoi que ce soit, d’accord ?

Tolliver, qui venait lui aussi de se rendre compte que j’allais travailler sans lui, était anéanti.

— Prends des bonbons dans la poche de ma veste. Et sois prudente ! ajouta-t-il d’un ton sévère.

— Ne t’inquiète pas pour moi.

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Je me tournai vers Rudy Flemmons et lui déclarai que j’étais prête à partir, bien que ce fût loin d’être le cas.

Sur le trajet à travers la bruine et les embouteillages, nous fûmes silencieux. Rudy appela un collègue par radio pour l’avertir que nous étions en chemin. Ses premières paroles depuis un quart d’heure.

— Je sais combien vous demandez pour ce genre de mission, dit-il tout à coup en se garant derrière une longue file de voitures dans l’allée qui traversait un cimetière immense - un de ces cimetières immenses où les stèles sont interdites.

J’étais littéralement bombardée par les vibrations des dépouilles en provenance de toutes les directions. Le lieu étant relativement récent, le bourdonnement était continu et soutenu. La sépulture la plus ancienne datait de vingt ans maximum.

— Ce n’est pas un problème. S’il vous plaît, n’en parlons plus, répliquai-je en descendant du véhicule.

Je n’allais tout de même pas négocier une rémunération tout en recherchant l’amie de ce pauvre homme !

On pourrait croire que la tâche m’est plus facile quand je connais la personne. Ce n’est pas le cas. Sans quoi, j’aurais retrouvé ma sœur depuis longtemps. Les morts réclament tous l’attention avec la même insistance et si Victoria était parmi eux, elle n’était qu’une voix du chœur. J’avais du mal à éviter les tombes qui m’appelaient et l’absence de Tolliver m’était incroyablement pénible. Je n’avais aucune ancre à laquelle me raccrocher.

Suis ton intuition. Je m’approchai le plus possible de la voiture abandonnée. Un technicien examinait les empreintes de pneus de manière nonchalante, ce qui signifiait que le gros du travail était achevé. J’aperçus des flics qui fouillaient le parc, qui s’étendait sur un terrain ondoyant. L’agencement était celui de tous ces lieux contem-porains de repos éternel : les parcelles étaient définies par un grand monument en leur milieu, un ange ou une croix, par exemple, afin de guider les visiteurs jusqu’au site recherché. Je n’avais aucune idée de la méthode employée, si les fosses rayon-naient autour de la sculpture centrale ou si l’on avait le droit de choisir son lot. Je repérai au loin la cabane du gardien et une chapelle ainsi qu’une vaste structure en marbre qui abritait probablement un mausolée ou un columbarium. Un enterrement était en cours pendant que les policiers s’affairaient autour de moi.

Priant pour que personne ne me remarque, je fermai les yeux et tendis les mains devant moi. Que de signaux à tamiser ! Que de clameurs ! Je frissonnai mais persévé-

rai.

Du neuf. Du neuf. Il me fallait du neuf, à savoir une’ personne décédée seulement depuis quelques heures. Là, devant moi. J’ouvris les yeux et me dirigeai vers une tombe encore recouverte de fleurs fraîches. Je refermai les yeux et me penchai.

— Non. Ce n’est pas elle.

L’inspecteur était à mes côtés.

— Ici, c’est Brandon Barstow. Tué dans un accident de la route, déclarai -je.

Je me concentrai. La cabane du gardien m’attirait comme un aimant.

— Allons-y ! soupirai-je en me mettant à marcher.

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Je fixai mes pieds car lorsque je suis sur les traces d’un cadavre, j’ai tendance à oublier où je les pose. Rudy Flemmons était sur mes talons mais il ne savait pas comment m’aider. Aucune importance : je me débrouillerais seule.

L’herbe était humide et les aiguilles de pin la rendaient glissante par endroits. Je savais où j’allais. J’étais sûre de moi.

— Ils ont déjà vérifié, protesta l’inspecteur.

— Il y a quelqu’un, répliquai-je.

Je devinai d’avance la suite des événements.

— Ils vont mettre en doute mon don. Ils vont dire qu’on m’avait mise au courant, grommelai-je.

Le corps n’était pas dans la cabane ni juste derrière. À l’arrière de la bâtisse, le sol descendait en pente douce jusqu’à un tuyau de canalisation dissimulé sous une fine couche d’herbe et de terre. Victoria était dans la canalisation, parfaitement invisible.

Mais je la voyais, je voyais qu’on lui avait tiré dessus et qu’elle s’était vidée de son sang.

Rudy baissa le nez sans comprendre et je pointai le doigt sur l’ouverture du boyau.

Je n’avais rien à dire. Il s’y précipita et se jeta à genoux.

Puis il poussa un hurlement.

— Ici ! Ici ! rugit-il.

Tous les policiers se ruèrent vers nous, y compris le type qui étudiait les empreintes de pneus. Rudy devait s’imaginer que Victoria était encore vivante. Malheureusement, il rêvait ou alors, il tentait de conjurer la vérité. Je ne retrouve pas les êtres vivants.

Je les laissai prendre le relais et remontai jusqu’à la voiture de Victoria.

Le coffre était ouvert. Malgré moi, je l’inspectai en feignant l’indifférence. Je vis des classeurs, certains éparpillés, d’autres rassemblés par un gros élastique. Celui du dessus était intitulé Lizzie Joyce. Sans réfléchir, je m’emparai de cette pile et la jetai dans la voiture de Rudy. Personne ne s’en rendrait compte car il en restait encore plein. D’ailleurs, n’était-ce pas notre devoir de nous renseigner sur nos ennemis ?

Au passage, force me fut de constater par la suite que j’avais commis une erreur.

J’aurais dû tout laisser entre les mains des autorités. Pour l’heure, cela me semblait naturel, voire intelligent. C’est tout ce que je peux dire pour ma défense. Un membre de cette famille voulait notre peau ; à moi de découvrir lequel.

Je m’installai sur le siège passager du véhicule de Rudy. Il avait abandonné un vieux blouson sur la banquette arrière. Je le saisis et l’enroulai autour de moi comme si j’avais froid - ce qui n’était pas faux. Au bout de quelques minutes, un homme en uniforme apparut et m’annonça qu’on l’avait chargé de me ramener à l’hôtel. J’avais eu le temps de remonter la fermeture Éclair de l’anorak pour dissimuler les documents.

Mon chauffeur, âgé d une trentaine d’années, avait le crâne rasé et le visage sombre - ce qui n’avait rien d’anormal vu les circonstances.

Sur le trajet, il ne m’adressa la parole qu’une fois :

— En ce qui nous concerne, nous l’avons trouvée en fouillant le cimetière.

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Il me gratifia d’un regard destiné à me faire trembler de peur. J’opinai. Je devais avoir l’air terrifié car il ne prononça plus un mot après cela.

Je descendis maladroitement, gênée par le dossier. Il dut se demander si j’étais invalide mais cela ne radoucit en rien son attitude. Les bras croisés, je pénétrai dans*

l’hôtel, remerciant intérieurement le génie qui a inventé les portes automatiques.

Mes mains étaient glacées et je peinai à extirper ma carte-clé de ma poche et à l’in-sérer correctement mais la porte s’ouvrit et je bondis littéralement dans la pièce.

— Alors ? lança aussitôt Tolliver depuis la chambre.

Je courus le rejoindre. La femme de ménage était passée, elle avait changé les draps. Il portait un pyjama propre et s’était allongé sur le couvre-lit avec le plaid du canapé. Les rideaux étaient ouverts sur le ciel d’un gris plombé. Il s’était remis à pleuvoir pendant que je mon^ tais. Cela compliquerait la tâche des policiers restés au cimetière. Je m’approchai, me penchai, écartai les pans du blouson de Rudy Flemmons. Les dossiers atterrirent lourdement sur le matelas.

— Qu’as-tu fait ? s’exclama Tolliver davantage par intérêt que par reproche.

Il éteignit le poste de télévision mais je fus plus rapide que lui. J’arrachai l’élastique et lui tendis le premier dossier, celui étiqueté Lizzie Joyce.

— Elle était donc là, murmura-t-il. Merde ! Elle aimait tant sa petite fille ! Cette affaire tourne à la tragédie. Tu as mis longtemps à la trouver ?

— Dix minutes. Un officier m’a ramenée.

— Tu as volé ces documents ?

— Oui. Ils étaient dans le coffre de Victoria.

— Tu crois qu’ils vont nous soupçonner ?

— Impossible de connaître l’ampleur de leur fouille avant que tout le monde ne se précipite pour voir si l’on pouvait la ranimer. Peut-être avaient-ils déjà pris des photos.

Je haussai les épaules. Il était trop tard pour revenir en arrière.

— Que cherchons-nous ?

— Celui qui t’a tiré dessus.

— Dans ce cas, tu as toute mon attention.

J’ôtai mes bottes maculées de boue et m’installai près de lui sur le lit. Je m’attelai à la lecture du dossier de Kate pendant qu’il se plongeait dans celui de Lizzie.

Une heure plus tard, je dus m’accorder une pause. J’appelai la réception pour commander du café et un en-cas. Nous n’avions pas pris notre petit déjeuner et il était presque 11 heures.

Nous avions appris beaucoup de choses.

— Victoria était efficace.

Je ne l’avais jamais particulièrement appréciée mais à présent, je lui étais infiniment reconnaissante. Elle avait réussi à collecter une montagne d’informations et à interviewer un grand nombre d’individus en un temps record.

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Tolliver dégusta son café et son muffin au son d’avoine. Exceptionnellement, je le lui tartinai de beurre. Il mastiqua, avala, but encore une gorgée de café.

— Mmm ! C’est exquis ! approuva-t-il. Lizzie Joyce est une femme haute en couleurs, encore plus que le jour où nous l’avons rencontrée au cimetière. C’est une véritable championne du barrel riding ; elle a remporté de nombreux autres titres de rodéo. Elle a même été élue reine du rodéo dans son adolescence, apparemment. Elle était brillante au lycée et est sortie trentième de sa promotion à Baylor.

Je connais peu de gens ayant suivi leurs études à Baylor mais ce résultat m’im-pressionnait.

— Simple curiosité : qu’a-t-elle obtenu comme diplôme ?

— Management. Son père la préparait à prendre la relève. Les Joyce possèdent un ranch gigantesque mais le gros de leur fortune provient du boom du pétrole dont une bonne partie a été investie à l’étranger. Ils ont une armée de comptables chargés de gérer leurs biens. Victoria signale qu’ils se surveillent les uns les autres afin d’éviter tout risque de fraude ; en tout cas, s’ils trichent, ils sont vite repérés. Les Joyce ont aussi des parts dans un cabinet d’avocats fondé par un oncle.

— Que font-ils, alors ?

Tolliver comprit ce que je voulais dire, ce qui était assez ébouriffant.

— Ils consacrent des sommes importantes à la recherche sur le cancer, maladie à laquelle a succombé l’épouse de Richard Joyce. Ils exploitent un ranch destiné à recevoir les enfants handicapés. C’est leur œuvre principale. L’établissement est ouvert cinq mois par an et les Joyce paient les salaires des employés, bien qu’ils acceptent aussi les dons. Ensuite, il y a la ferme, dont Chip Moseley, le petit ami, est le gérant.

Ils vivent tous là quand ils ne sont pas dans leur appartement à Dallas ou à Houston.

Je n’ai pas encore lu les documents concernant Moseley.

— Je les consulterai après, répondis-je. Kate, alias Katie, est moins douée que sa sœur. Elle a abandonné ses études à Texas A&M où elle faisait surtout la fête, d’après ce que j’ai compris. Dans son adolescence, elle a été arrêtée une première fois pour conduite en état d’ivresse, une deuxième pour avoir fracassé le pare1 brise de la voiture de son copain après leur rupture. Elle participe au projet pour les enfants handicapés, organise des bals de charité pour le financer… et elle fait du shopping. Ah ! Elle a travaillé comme bénévole au zoo.

La pauvre, elle avait dû s’ennuyer !

Chip Moseley était le plus intéressant de tous. II avait gravi les échelons de la hié-

rarchie. Ses parents étaient morts dans son enfance et les services sociaux l’avaient confié à une famille d’accueil sur un ranch. Il avait appris l’art du rodéo et s’était rapidement fait un nom dans ce milieu. Dès sa sortie du lycée, il avait obtenu un emploi sur le ranch des Joyce. Après l’échec de son premier mariage, il était tombé amoureux de Lizzie. Il avait franchi les étapes, pris des cours du soir et désormais, il gérait tout le bétail. Il « sortait » avec Lizzie depuis six ans. Hormis un accroc mineur dans sa jeunesse (une bagarre dans un bouge de Texarkana qui avait dérapé), il était irréprochable. Étonnamment, je reconnus le nom du bar. Ma mère et mon beau-père s’y rendaient de temps en temps.

J’en avais assez. Je me laissai tomber sur mon oreiller. Tolliver me fit part de ce que Victoria avait relevé au sujet de Drew - mais j’avais cerné le personnage au bout

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de dix minutes en sa compagnie. L’unique héritier mâle était le vilain petit canard de la famille. Il avait engrossé sa copine au lycée et ils s’étaient enfuis pour se marier en douce - et divorcer six mois plus tard. Drex entretenait le bébé et la maman. Le jour de ses dix-huit ans, il s’était enrôlé dans les Marines (« prends ça, papa ! ») et avait suivi ses classes jusqu’au jour où il avait commencé à souffrir d’ulcères. A moins qu’il n’en ait déjà eu auparavant et qu’ils se soient développés. Bref, il s’en était sorti hono-rablement. Désœuvré, il avait multiplié les petits boulots sur le ranch de son père, sur celui des enfants handicapés puis dans l’entreprise d’un ami de son père pendant deux ans (la description de son poste était floue).

— Il n’y faisait sans doute pas grand-chose et probablement pas bien, dit Tolliver.

Je ne pense pas qu’il soit allé à l’université.

Je bâillai.

— Il me fait plutôt pitié. Je me demande quel âge a là mère de Victoria. Si elle va pouvoir élever la petite toute seule. Qui est le père ? Victoria te l’a-t-elle dit ?

— Je me suis demandé si ce n’était pas mon père. Je me figeai.

— Tu ne plaisantes pas. Tu es sérieux.

— Oui. Après la disparition de Cameron, Victoria était souvent dans les parages.

Mais en y réfléchissant bien, je me suis rendu compte que c’était impossible. Il me semble qu’il était déjà en prison quand le bébé a été conçu. Je n’ai jamais compris comment les femmes pouvaient le trouver attirant.

— Moi non plus.

— Tant mieux. Tu préfères les hommes grands et minces, n’est-ce pas ?

— Oh, oui, bébé ! J’ai un faible pour les haricots verts !

Nos mains s’entrelacèrent et je me blottis contre lui. Dans le silence qui suivit, je contemplai la pluie qui dégoulinait le long des vitres. Les cieux étaient en colère. Je pensai à tous ces hommes sur la scène du crime ; ils pouvaient me remercier d’avoir trouvé Victoria aussi vite car ils avaient pu la sortir du tuyau avant la pluie. Je pensai aussi à la famille Joyce, ces enfants qui avaient grandi dans le luxe et l’opulence.

Comme tous les riches, ils commettaient des actes estimables mais c’étaient les actes méprisables qui m’intéressaient. J’étais frappée qu’aucun d’entre eux n’ait réussi à maintenir un mariage heureux. Cela étant, ils étaient encore jeunes, tous les espoirs étaient permis. « L’argent ne fait pas le bonheur », songeai-je quand je pris conscience que Mark, Tolliver, Cameron et moi n’avions pas non plus de quoi pavoiser. À

ma connaissance, Mark n’avait jamais eu une relation suivie ; quant à Tolliver et moi…

— Tu as vraiment envie qu’on se marie ?

— Oui, répliqua-t-il sans la moindre hésitation. Je t’épouserais demain si je le pouvais. Tu ne remets pas en cause notre couple, j’espère ? Nous sommes faits l’un pour l’autre, non ?

— Absolument. Tu n’as rien à voir avec ces garçons phobiques de l’engagement dont on entend parler dans les magazines.

— Toi non plus, tu n’as rien à voir avec les filles qu’on voit dans les magazines.

C’est un compliment.

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— Nous nous connaissons par cœur. Nous avons vécu le meilleur et le pire ensemble. Je n’imagine pas ma vie sans toi. Tu me trouves trop collante ? Je peux m’efforcer de prendre davantage d’indépendance.

— Tu es indépendante. Tu prends toutes sortes de décision jour après jour. Je me charge de l’organisation pratique, toi, tu exerces ta spécialité. Ensuite, je reprends le relais.

J’eus l’impression que ce n’était pas très équilibré.

— Où est Manfred ? me demanda-t-il tout à coup comme si on lui avait piqué le bras avec une aiguille.

— Ma foi, je l’ignore. Il m’a dit de l’appeler si j’avais besoin de lui. Il ne m’a pas précisé où il allait ni pour quoi faire.

— Il en pince vraiment pour toi.

— Je sais.

— À ton avis ? Si je devais disparaître, est-ce que tu te mettrais avec la Merveille du Piercing ?

Le ton était taquin mais il voulait une réponse. Je n’étais pas assez bête pour la prendre au premier degré.

— Tu plaisantes ? Ce serait comme manger un hamburger après avoir savouré une côte de bœuf !

Je l’avoue, il y a des jours où je crève d’envie d’un hamburger et je suis sûre que le regard de Tolliver se posera de temps en temps sur d’autres femmes. Du moment qu’il se contente de les admirer de loin, je peux en faire autant. Je sais qui j’aime.

— Donc, après avoir lu ces dossiers, qui vois-tu dans le rôle du tireur ? s’enquit-il d’une voix plus enjouée.

— Ce pourrait être n’importe lequel d’entre eux. Cette idée me déprime. Mais face à la possibilité de perdre une part substantielle de la fortune familiale, je suppose qu’ils ont tous un mobile. Même Chip Moseley. Après toutes ces années avec Lizzie, j’imagine qu’il espère l’épouser. Faire une croix définitive sur une telle somme, ce ne serait pas humain. C’est lui qui dirige le ranch principal et je parie qu’il a accès aux relevés* financiers des autres entreprises.

— En effet. J’aurais tendance à éliminer Lizzie de la liste puisque c’est elle qui t’a sollicitée. Elle devait se douter qu’il y avait des chances pour que tu sois à la hauteur de ta réputation. Si c’était elle la meurtrière, elle n’aurait jamais pris ce risque. Elle est consciente que la mort de son grand-père - bon, d’accord, ce n’est pas un assassi-nat, mais le serpent a provoqué la crise cardiaque et il n’est pas tombé du ciel par hasard. Quelqu’un l’a jeté sur Richard Joyce. Cette personne n’avait peut-être pas escompté l’arrêt du cœur mais ça l’arrangeait bien. Il suffisait d’empêcher Richard de s’emparer de son portable. Mission accomplie.

— Quelle cruauté ! Il faut être d’une méchanceté redoutable pour commettre un acte pareil.

— Selon toi, qui le tireur visait-il ? Toi ou moi ? Nous n’avons aucun moyen de le savoir mais ce serait intéressant.

— Surtout pour toi.

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Tolliver rit faiblement et je m’aperçus combien cela m’avait manqué. Un coup à la porte m’interrompit en pleine réflexion. Nous soupirâmes en chœur.

— J’en ai assez qu’on nous assomme de mauvaises nouvelles, marmonnai-je. Enfermés dans un hôtel, nous sommes trop vulnérables.

Ce serait probablement pareil si nous avions notre propre maison.

Je collai mon œil sur le judas. Manfred ! Quand on parle du loup… Je lui ouvris et l’invitai à entrer. Il me jeta un coup d’œil entendu comme s’il avait deviné qu’il était dans mes pensées.

— Comment se porte l’invalide ? Tolliver surgit de la chambre à cet instant.

— Salut, mon vieux ! Alors ? C’est comment de recevoir une balle dans l’épaule ?

— Surfait.

Avant de nous asseoir, je proposai à Manfred un soda ou une bouteille d’eau. Il op-ta pour le soda.

— J’ai appris ce qui était arrivé au détective privé. Elle a travaillé pour vous à l’époque de l’enlèvement de votre sœur, non ?

Comment le savait-il ? Je ne me souvenais pas d’en avoir parlé en sa présence.

— Exact, murmurai-je. Comment l’as-tu su ?

— Aux infos. A propos de son bouquin. Je le dévisageai, perplexe.

— Saviez-vous que Mme Flores était en train d’écrire un livre ? Elle ne vous l’a pas dit ?

— Non, grommelai-je. Tolliver resta muet.

— Il devait s’appeler : Détective privé dans l’État de l’astre solitaire. Elle avait un éditeur.

— Vraiment ? m’exclamai-je, abasourdie.

— Oui, vraiment. C’est l’affaire de Cameron qui l’a incitée à quitter la police. L’essentiel de l’ouvrage est consacré à ses efforts pour retrouver votre sœur.

J’étais prise de court. Comment réagir ? Je n’avais aucune raison valable de me sentir trahie, pourtant c’était le cas. Il m’est particulièrement désagréable d’imaginer que, pour le prix d’un livre, le lecteur lambda ait accès à l’un des événements les plus douloureux de mon existence.

— Elle t’en a parlé hier soir ? demandai-je à Tolliver.

— Oui. Je m’apprêtais à te le dire quand Rudy Flemmons est passé te prendre.

— Tu en as eu tout le temps depuis.

— Je… je craignais vaguement ta réaction.

— Je regrette d’avoir volé les dossiers plutôt que le manuscrit.

Manfred se tourna vers moi.

— Quels dossiers ? La police sait qu’ils sont entre tes mains ? De quoi parlent-ils ?

— J’ai pris des classeurs dans le coffre de sa voiture. Si les flics le découvrent, ils me hacheront menu. Il s’agit de la famille Joyce.

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— Il n’y a rien sur Mariah Parish ?

— Rien, répliqua Tolliver. Pourquoi ?

— Eh bien… en fait, c’est moi qui l’ai.

En digne petit-fils de Xylda Bernardo, il l’extirpa de l’intérieur de sa veste d’un geste théâtral.

— D’où vient-il ? interrogea Tolliver en se penchant en avant.

Il fixait Manfred avec un mélange d’horreur et d’admiration, comme si celui-ci venait de lui révéler qu’il cachait un bébé sous son manteau.

— Hier soir - assez tard - je suis passé devant son bureau. La porte était ouverte.

Mon sixième sens me disait qu’il était important d’avoir un entretien avec elle. Malheureusement, j’arrivais trop tard. Je présume que c’était avant qu’on ne signale sa disparition. Je suis entré et j’ai questionné les esprits.

Nous étions bouche bée - et pas à cause de cette allusion aux « esprits ».

— On avait fouillé les locaux ?

— Oui. De fond en comble. Mais pas assez méticuleusement.

Il marqua une pause pour plus d’effet.

— J’ai été attiré vers son canapé, expliqua-t-il.

Tolliver brisa le charme de l’instant en ricanant.

— C’est la vérité ! protesta Manfred… Les coussins étaient par terre mais c’était un canapé-lit comme celui dans lequel je dormais chez Grand-mère. Je l’ai déplié et miracle ! Le dossier était là. Comme si Victoria l’y avait glissé à la hâte.

— Et tu n’as eu aucun scrupule à t’en emparer, railla Tolliver.

— Non, admit Manfred.

Il sourit - mon seul rayon de soleil de la journée.

— Nous avons dépouillé une morte .’ déclarai-je, prenant soudain conscience de l’énormité de ma bêtise. Et nous avons privé la police d’indices.

— Nous essayons de sauver ta vie, rétorqua Manfred. Tolliver le dévisagea d’un air sévère comme s’il allai l’insulter mais il se contenta de hocher la tête.

— Qui a pénétré dans son bureau ? Manfred, as-tu une idée ?

— En fait, oui. Pendant que j’étais là, j’ai piqué une lime à ongles qu’elle avait rangée dans son porte-crayons. C’est un objet personnel, imprégné de cellules der-miques. Je vais m’en servir comme support. Ça ne marchera pas forcément, on ne peut jamais être sûr. C’est pourquoi tant de gens dans ce métier sont malhonnêtes.

Nous nous gardâmes de le contredire. La plupart des voyants sont des charlatans, même ceux dotés d’un véritable don. D faut bien gagner sa vie ; s’il faut certifier à Mme Sentimentale que Flocon ronronne au paradis, c’est la seule solution quand ce don vous fait défaut.

— De quoi as-tu besoin ?

Tous les praticiens que j’ai rencontrés ont leur propre procédé.

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— Pas grand-chose, m’assura Manfred. Fermez les yeux pendant que je me concentre.

Ce n’était pas compliqué. Nous nous exécutâmes docilement et Tolliver posa une main sur la mienne. J’en profitai pour laisser errer mes pensées. Où Manfred en était-il dans le flux de l’altérité, cet état entre éveil et sommeil, entre ce monde et l’autre ?

C’est là que je vais quand je scrute les ossements sous la terre et c’est ce lieu que Manfred explorait maintenant. L’atteindre n’est pas trop difficile mais en revenir est parfois infernal.

Seul le chuintement du système de chauffage troublait le silence. Au bout d’une minute ou deux, je jugeai que je pouvais rouvrir les yeux. Manfred avait renversé la tête en arrière. Il était tellement détendu qu’on aurait dit une poupée de chiffon. Je ne l’avais jamais vu en action. C’était passionnant et effrayant.

— Je suis inquiète, décréta-t-il subitement.

J’ouvris la bouche pour le rassurer mais me rendis compte qu’il ne faisait pas la conversation. Il exprimait les pensées de Victoria.

— Je suis devant mon ordinateur. J’ai collecté beaucoup d’informations en peu de temps et j’ai de quoi travailler. Je déborde d’hypothèses. Si Mariah est morte acciden-tellement, et c’est ce qu’a affirmé Harper, on peut supposer que le bébé est vivant. Qui l’a placé ? Où ? L’a-t-on confié à un orphelinat ? Je vais donc me renseigner auprès de tous les orphelinats de Dallas à Texarkana. Je leur demanderai s’ils ont reçu un bébé Doe aux alentours de la date du décès de Mariah. Je commencerai ce soir.

Chapeau ! Victoria avait été une remarquable enquêtrice.

— Je suis inquiète, répéta Manfred. J’ai interrogé tous les Joyce et Chip Moseley.

J’ai compilé une liste des autres domestiques au service de Richard Joyce du temps de Mariah. Mais j’ignore où cela me mènera. J’en ai assez pour ce soir. J’ai l’impression qu’on m’a suivie jusqu’ici. Rudy ?

Manfred mima une personne tenant un cellulaire.

— Cela m’ennuie de te laisser un message : il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas parlé. Mais j’ai la sensation que l’on me poursuit et quand on a la chance d’avoir un flic pour ami, c’est lui qu’il faut appeler. Je ne veux pas que l’on me file jusque chez maman où je dois aller chercher MariCarmen… Euh… au revoir. Je pars dans une dizaine de minutes. J’ai encore quelques coups de fils à passer.

À certains moments, Manfred semblait s’adresser à nous ; à d’autres, il s’exprimait comme s’il s’était glissé dans le corps de Victoria.

À présent, ses mains bougeaient. De toute évidence, il accomplissait une tâche mais laquelle ? Je pivotai vers Tolliver, sourcils arqués. Il désigna la pile de dossiers sur la table basse. Je compris. Victoria rassemblait ses documents, puis les insérait dans une chemise. Elle la posait sur une pile de dossiers, cherchait un élastique dans un tiroir…

— … mettre tout ça dans le coffre… puis je reviendrai téléphoner.

Les pieds et les épaules de Manfred tressautaient : Victoria/Manfred sortait, ouvrait le coffre de sa voiture, y jetait les classeurs, refermait le coffre, retournait dans son bureau.

Quelle étrange expérience ! Instructive mais singulière.

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— Quelqu’un arrive, marmotta Victoria/Manfred.

Je comprends mieux maintenant pourquoi je mets certaines personnes mal à l’aise quand j’entre en contact avec cet autre monde, invisible et inaccessible à la plupart d’entre nous. La main de Tolliver était crispée autour de la mienne.

De nouveau, les tressaillements du corps de Manfred illustrèrent ce qui se passait dans sa tête. Il tirait sur quelque chose… la manette pour déplier le canapé-lit, certainement, pour y dissimuler le dossier concernant Mariah. Elle - non, Manfred - se retournait brusquement et…

Manfred ouvrit les yeux, terrorisé.

— Je vais mourir. Oh mon Dieu, je vais mourir ce soir !

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